Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

13 Moments de gloire

« On dit que les saïjits, en vieillissant, cessent de craindre la mort. N’est-ce pas un peu comme un Datsu naturel qui équilibre le bien-être ? »

Yodah Arunaeh

* * *

Il s’avéra que Sanaytay était tombée malade peu après avoir quitté Kozéra et, brûlante de fièvre, elle avait convaincu les autres de continuer à chercher Orih pendant qu’elle restait au sanatorium. À ce qu’elle dit, ils étaient passés par là il y avait six jours et la flûtiste était tout à fait remise. Souhaitant remercier pour les soins, elle avait voulu les payer avec sa musique qui était ce qu’elle savait faire de mieux. En plus des biscuits noirs de tugrins, me rappelai-je.

Séduit par les habiletés de Sanaytay, le Maître du sanatorium nous avait tous invités à déjeuner le lendemain matin avant notre départ, et nous entrâmes dans le réfectoire principal, étonnés qu’il nous reçoive dans un endroit si commun. Assis sur un tapis grossier de jonc, le vieux bélarque reçut la flûtiste avec ravissement, ignorant les autres.

— « Ah, belle ménestrelle, » lui dit-il, « je sais que tu souhaites rejoindre ta sœur et tes gens, mais cet endroit regrettera ta musique divine et mes écrits se verront attristés par ton départ. »

Sanaytay s’empourpra comme un zorf. Quelqu’un, une patiente avec laquelle elle s’était liée d’amitié, lui avait offert des rubans rouges et elle avait attaché ses longs cheveux noirs avec, laissant deux tresses libres. Avec son habit pareillement rouge, elle ressemblait un peu à la figure de la Jouvencelle Nééka que représentaient les livres. Du moins, c’est ce que j’avais entendu dire aux gens, la veille, dès qu’elle avait surgi de la Cascade de la Mort.

La flûtiste ne répondit pas. Parler n’était pas son fort. Elle s’assit, acceptant la tasse de céréales que lui tendait un assistant du Maître Bwan, et celui-ci s’efforça de cesser de regarder sa muse pour s’adresser aux autres. Ils parlèrent du danger des Yeux Blancs, du sanatorium et de la direction qu’avaient pris Livon, Naylah et Sirih. Moi, je me concentrais sur mon petit déjeuner quand je captai le regard de Reyk, me rappelai alors sa demande et intervins :

— « Maître Bwan. Saurais-tu me dire où je pourrais trouver une épée, une dague, un casque et une armure légère ? »

Celui arqua les sourcils et acquiesça.

— « Nous aussi, nous devons nous défendre, sinon nos cures ne serviraient qu’à donner plus de pâture aux monstres. Mais nous ne vendons pas d’armes. »

Je grimaçai. Je le savais…

— « À moins que, » ajouta-t-il, « notre artiste favorite promette de revenir saine et sauve après son aventure et nous offre une autre de ses merveilleuses chansons sous la Cascade de la Mort. »

Dannélah, était-il prêt à me donner tout ce matériel pour une simple chanson ? Je déglutis et toussotai :

— « Désolé, mais… »

— « J’accepte, » dit Sanaytay avec douceur. Je la regardai, abasourdi. Elle acceptait ? Elle rougit un peu quand elle avoua : « Cet endroit… est bon pour la musique. Quand je reviendrai, je veux faire mes adieux à la cascade. »

Huh… Ses adieux à la cascade, hein ? Mar-haï, moi, j’avais peut-être un esprit de trop dans mon corps, mais Sanaytay avait aussi ses bizarreries.

Alors, je m’aperçus que le Maître du sanatorium souriait si largement que ses yeux se fermaient presque complètement de joie.

— « Que la Jouvencelle te bénisse et vous protège tous ! » s’exclama-t-il.

* * *

Nous quittâmes le sanatorium deux heures après ce qui était prévu, mais Mag’yohi Robelawt n’avait pas l’air contrarié du retard. Après tout, c’était en bonne partie lui qui l’avait causé en tardant tant à prendre congé de sa famille.

Lorsque nous nous mîmes en marche, je constatai que la quinzaine de gardes s’était réduite à dix, les roulottes avaient disparu et, à présent, seuls quatre caravaniers nous suivaient en sus du chef, tirant les rênes de quatre anobes chargés de médicaments et de vivres. À part ça, il y avait nous et les trois infirmiers. Au total, nous étions vingt-cinq.

Au début, nous dûmes rebrousser chemin par la même route qui menait au sanatorium, mais ensuite nous virâmes, prenant une voie qui n’avait pas été empruntée par une carriole depuis des mois. La preuve : dès les premiers kilomètres, je vis plusieurs stalactites qui s’étaient détachées et une stalagmite qui s’était effondrée. Nous n’eûmes pas besoin de les détruire ; néanmoins, quand nous atteignîmes le chemin qui montait et qui nous mènerait en haut de la Cascade de la Mort, un demi-rigu avait déjà passé.

Mag’yohi leva une main, indiquant une pause, et je tapotai le front de Neybi pour l’arrêter. Zélif se laissa glisser sur le sol, remua son pied et retira la bande.

— « Il est plus que guéri, » considéra-t-elle à voix haute.

Yéren voulut tout de même le vérifier, se justifiant sur un ton alarmiste :

— « Même les blessures les plus innocentes peuvent causer de terribles maladies. »

Après avoir passé plusieurs heures à parler avec les trois infirmiers de leur métier, le drow albinos continuait dans sa lancée de guérisseur. Je saisis une outre et bus une longue gorgée, jetant un coup d’œil alentour. La caverne était si sombre que la plus grande source de lumière venait des lanternes que nous portions. Sans surprise, je constatai que Yanika et Yodah étaient toujours absorbés dans une conversation bréjique ; elle disait qu’elle s’entraînait à établir des connexions. Assis sur une roche, Reyk avait sorti sa nouvelle épée et, avec des gestes réguliers et précis, il se mit à l’affiler pour la rendre impeccable. Le Zorkia ne portait plus le masque : il avait pensé que personne dans le reste du groupe ne pourrait l’identifier tant qu’il gardait le bandeau autour du front. Tous étaient affairés, constatai-je pendant que je rebouchais l’outre. Alors, j’observai Jiyari et Sanaytay et remarquai que tous deux lançaient des regards inquiets vers l’obscurité de la caverne. Je m’approchai d’eux, interrogatif.

— « Que se passe-t-il ? » demandai-je.

— « Sanay dit que, dans cette caverne, on entend des bruits d’insectes, comme s’il y avait un essaim, » expliqua Jiyari.

La flûtiste se mordit la lèvre, nerveuse.

— « Le son dans les Souterrains est très bizarre, » dit-elle. « Alors, je ne sais pas à quel point cela provient de loin ou de près, mais… vous ne l’entendez pas ? »

Je tendis l’oreille.

— « Mm… Maintenant que tu le dis, on entend comme un bourdonnement lointain, » admis-je. « Cela pourrait être n’importe quoi. Des saravièses, des hercates, des criquets rouges… cela pourrait aussi être des okamias, quoique celles-ci préfèrent normalement les mines de sel. Il vaudra mieux ne pas s’en approcher, de toute façon. J’ai entendu dire, une fois, que les criquets rouges vous dévorent toute la peau en quelques minutes… »

— « Drey ! » protesta Jiyari, alarmé. « Ce n’est pas drôle. »

J’arquai un sourcil.

— « Je ne plaisantais pas. C’est ce que j’ai entendu dire. »

“Et c’est toi qui me disais que je manquais de tact ?” se moqua mentalement Kala. “Regarde. La flûtiste est pâle comme un nuage blanc.”

De fait, l’harmoniste avait perdu ses couleurs, m’étonnai-je.

“Bah ! Toujours aussi long à la détente,” soupira Kala.

Et, sans prévenir, il me vola le corps pour tendre un bras fort vers Sanaytay et le passer autour de ses épaules avec un geste affectueux en disant :

— « Ne t’inquiète pas, Sanay ! C’est impossible que ta sœur ait pu être dévorée par les criquets rouges. »

Pressée par mon bras, l’humaine s’empourpra comme un zorf. Et, moi, je croassai mentalement :

“Du tact, je t’en ficherai ! Quelle sorte de réconfort est-ce là, Kala ? Est-ce que tous les Pixies, vous êtes aussi collants ? On n’a pas besoin de toucher quelqu’un pour le réconforter…”

“Maintenant, elle n’est plus pâle,” argumenta Kala.

“Elle est rouge ! Si tu crois que c’est mieux !” soufflai-je.

“Je le crois.”

Cependant, m’écoutant, Kala lâcha la flûtiste effarouchée en se raclant la gorge :

— « Oublie les criquets. »

Attah… Ne pouvait-il rien dire de normal ? Heureusement, à ce moment, Sayla, la caravanière crieuse de nouvelles, passa en distribuant à chacun sa portion de nourriture. Nous nous réunîmes avec les autres pour manger et, avec un de ses énormes sourires, Mag’yohi invita tout le monde à boire de l’algayaga. Tous les gardes sauf un s’abstinrent pour des ‘raisons professionnelles’. Celui qui but, la recracha, écœuré comme presque tous. Quand Yanika goûta, je craignis que son aura s’emplisse de dégoût et se propage, mais, à ma surprise, elle fut la seule à dire :

— « Mm ! C’est délicieux ! Est-ce que je peux en avoir un autre verre ? »

Nous nous retournâmes tous vers elle, ahuris, y compris Yodah. Ma sœur prit un air intimidé.

— « Qu’y a-t-il ? »

— « Tu aimes vraiment ça, Yani ? » demandai-je à voix basse. « Tu n’as pas besoin de dire que tu adores ni de demander un autre verre, tu sais ? Si tu te contentes de dire merci pour l’expérience, c’est suffisant. »

L’aura de Yanika s’emplit d’une moquerie patiente.

— « Frère. Tu me connais bien : je ne mens jamais. Je trouve vraiment ça bon. Tu ne veux pas regoûter ? »

— « N-non, j’ai déjà goûté, merci… » murmurai-je.

Je déglutis tandis que Mag’yohi resservait ma sœur et disait avec entrain :

— « Tu m’honores, petite ! Les Arunaeh, vous avez assurément plus de goût que la moyenne. »

— « Ou moins, selon le point de vue… » marmonna Reyk tout bas.

Peu après, nous reprîmes la marche par un tunnel qui montait. Par les fissures de la roche, s’écoulaient de petits filets d’eau et, à partir de là, le sol se couvrit de mousse, de champignons et d’arbustes. Les gardes qui allaient en tête utilisaient leurs haches pour dégager le chemin, mais même ainsi, la route était ardue, escarpée, boueuse et dangereuse. À un moment, un doagal tomba sur le dos de Neybi. Zélif s’en aperçut avant l’anobe et elle cria :

— « Un doagal ! »

Aussitôt, tous s’alarmèrent, levant les yeux vers le plafond, en cherchant d’autres, mais il semblait que ce doagal était tout seul.

— « Que personne ne le touche ! » tonna Mag’yohi, prenant son ton de chef responsable.

— « Désolé, mais je vais le toucher, » répliquai-je.

Je saisis le doagal et, celui-ci, se voyant décollé de l’anobe, voulut se coller à moi. Je le laissai faire, me dirigeai vers l’arrière avec la bestiole de plus en plus enroulée autour de mon bras. Et, quand j’atteignis le dernier garde qui s’écarta brusquement en demandant : « Que diables fais-tu avec ça ? » j’expliquai :

— « Ça. »

Je lançai un fort sortilège orique. Le doagal mit un moment à se décoller, d’abord l’avant-bras, puis le poignet, la paume de la main… Quand il perdit sa dernière prise, il partit en flèche vers le bas du tunnel. Et il disparut dans l’obscurité complète dans un roulement de cailloux et un sifflement d’arbustes agités par ma rafale. Alors, je me rendis compte d’un détail.

— « Attah… » grommelai-je, regardant ma main. « Il m’a volé mon gant. »

Un instant, je pensai à demander une pause pour aller le chercher. Alors, le garde le plus proche me lança :

— « Tiens, prends le mien, mahi. »

Je regardai l’humain avec étonnement et baissai les yeux sur le gant qu’il me tendait. Ce n’était pas un gant de destructeur, mais… il servait tout aussi bien pour dissimuler les trois cercles de Sheyra qui apparaissaient sur le dos de ma main. Considérant que mon gant pouvait être tombé n’importe où dans cette jungle de plantes… j’acceptai.

— « Merci. Je te le rendrai si je ne l’abîme pas avant. »

Je mis le gant et avançai dans la file en disant :

— « Tout en ordre ! »

Nous poursuivîmes, mais les gens commençaient déjà à fatiguer et le silence n’était interrompu que par des souffles, des bruits de pas et quelques commentaires grognons. À un moment, je vis un serpent contre le tronc d’un grand arbuste, mais il n’avait pas l’air d’être de ceux qui étaient mortels et je me gardai bien d’avertir qui que ce soit, au cas où Yanika provoquerait un affolement général.

Zélif montait Neybi depuis un bon moment, consultant des cartes, quand elle demanda :

— « Ne devrions-nous pas trouver un croisement à un moment donné ? »

— « Oui, c’est juste un peu plus loin devant, » affirma Sayla, ralentissant pour répondre. « D’ailleurs, nous allons devoir bifurquer et prendre l’autre voie : le tunnel de la route habituelle s’est effondré l’année dernière. On dit qu’une bande de nadres rouges a affronté deux manticores, tous sont morts et ont explosé, et toute l’entrée du tunnel s’est effondrée. J’espère seulement que les manticores aussi ont été écrasées. »

— « La route habituelle ? » répéta Zélif, détournant les yeux de ses cartes. « Tu veux dire que nous allons prendre une route secondaire ? »

Je n’eus pas de mal à comprendre son ton rembruni. Si le chemin était déjà si mauvais ici, comment devait être l’autre ? J’intervins :

— « Mais cela ne nous fait-il pas faire un détour ? »

— « Un sacré détour, » reconnut Sayla. « Mais les choses sont comme elles sont. Il est rare qu’un villageois d’en haut décide de descendre à Kozéra, et aucun mineur ni destructeur ne passe par ici. »

J’arquai un sourcil.

— « Peut-être que je pourrais ouvrir le chemin. Mais selon le type de roche, cela pourrait ne pas nous avancer. »

— « Mm, » médita Sayla, les yeux étincelants. « Vraiment ? Si tu veux le faire gratuitement, cela ne me dérange pas. »

Zélif secoua la tête, examinant une carte.

— « Cela pourrait être une bonne idée. Si c’est ce tunnel que nous allons suivre, alors, de fait, c’est un long détour. En passant par le tunnel principal, nous gagnerions peut-être quatre heures de marche. »

Quatre heures que Livon, Naylah et Sirih n’avaient pas pu éviter, complétai-je. Après un bref conciliabule avec Mag’yohi Robelawt, celui-ci décida de me laisser examiner le tunnel effondré. La perspective de réouvrir le tunnel principal l’avait séduit. J’en déduisis que l’autre tunnel était particulièrement mauvais. Je pus le voir de mes propres yeux quand nous l’atteignîmes : c’était un tunnel si étroit que le large anobe de Draken n’aurait pas pu passer. Nous continuâmes un peu sur le grand chemin jusqu’au lieu de l’éboulement. Tandis que les autres profitaient de la pause pour se reposer un peu, je me tournai vers le tunnel obstrué et projetai mon orique entre les roches. Il y avait des trous, par lesquels mon orique tourbillonna doucement, cherchant la fin de l’obstacle.

— « Quatorze mètres, » murmura Zélif à côté de moi.

Je sursautai. Fichtre, la faïngale l’avait déjà mesuré ? Ses yeux bleus se levèrent, se tournant vers les miens.

— « Le reste semble ouvert et sans danger. Tu crois que tu y arriveras ? »

C’était du granite et de la rochelion. J’acquiesçai sans hésiter.

— « Sans problèmes. »

Après avoir obtenu l’accord de Mag’yohi, je m’attelai à la tâche. D’abord, je vérifiai la stabilité des roches encore fixées, puis je commençai à fendre celles qui étaient tombées. Pendant que je continuais, les plus costauds s’occupèrent de sortir les morceaux qu’ils pouvaient retirer. En peu de temps, nous avançâmes de plusieurs mètres. Les caravaniers avaient récupéré le moral et Sayla m’apporta une outre d’eau, enthousiaste :

— « Je n’avais jamais vu un destructeur à l’œuvre ! C’est incroyable ! Tu sais ? J’aime les hommes comme toi ! »

Elle me donna une tape sur le dos qui me coupa le souffle et s’en fut en riant d’un rire grave. Je la regardai, un peu intimidé. Mar-haï. Cette femme faisait peur.

Il ne restait guère plus d’un mètre pour libérer le tunnel quand la roche changea soudain et je me retrouvai face à un bloc de darganite. Il ne me posa pas beaucoup plus de problèmes, mais cela me fit penser au gant droit, qui était déjà un peu endommagé par les coups, et je me dis que la darganite viendrait à point pour fabriquer un gant de destructeur. C’est pourquoi, quand je terminai tout et que deux gardes passèrent avec des lanternes pour inspecter la zone, je décidai de charger Neybi avec deux bons morceaux de darganite. Me voyant faire, Yodah se moqua :

— « Tu ressembles de plus en plus à ton frère. »

Je roulai les yeux.

— « Ce sont des habitudes de destructeur. Lustogan n’a rien à voir là-dedans. »

Malgré tout, la moquerie dans les yeux de Yodah ne disparut pas. Quand nous nous remîmes en route, j’en avais déjà plus qu’assez de tant de marche, et je n’étais pas le seul, mais Mag’yohi Robelawt insista, disant que la sortie n’était pas loin. Aussi, nous continuâmes.

Heureusement, le nuron ne s’était pas trompé et, au bout d’une heure, nous débouchâmes dans la partie haute de la Cascade de la mort. Sanaytay fut la première à entendre la rumeur de l’eau et elle nous remonta à tous le moral. Arriver sur un terrain plat et bien éclairé fut une bénédiction. Pendant que les caravaniers cherchaient le meilleur endroit pour camper près du Fleuve Noir, je me laissai tomber sur l’herbe bleue en poussant un long soupir. Même mes jambes tremblaient de fatigue.

“Ce corps est si faible…” marmonna Kala. “Avec celui d’avant, je ne me fatiguais pas et je pouvais courir durant toute la journée.”

“Eh bien, retourne à celui que tu avais avant,” répliquai-je.

“Je comparais, c’est tout,” s’irrita Kala. “Celui d’avant avait l’inconvénient de se décomposer.”

“Celui-ci aussi,” assurai-je. “Quand nous mourrons, les insectes nous mangeront. C’est le principe de la balance.”

Kala inspira, saisi.

“Moi, je ne mourrai pas. La mort, c’est le néant. Ça ne te fait pas peur ?”

Je fronçai les sourcils et me levai en entendant Sayla crier qu’ils avaient déjà trouvé l’endroit idéal.

“Un peu, je suppose. Quand tu dis que tu ne mourras pas, que veux-tu dire par là, Kala ? Est-ce que tu penses te réincarner autant de fois que tu le voudras ? Cela ne te paraît pas excessif ? Voler le corps d’un nouveau-né… c’est voler une vie.”

Ne s’en rendait-il pas compte ? Il y eut un silence et je sentis que Kala méditait sérieusement mes paroles.

“Tout seul, non,” répondit-il enfin. “Si je me réincarne un jour, je me réincarnerai avec mes frères.”

Je fermai les yeux et me laissai tomber près d’une plaque métallique où Yéren plaçait déjà une marmite pleine d’eau du Fleuve Noir. Il n’avait pas compris.

“Kala. Réfléchis,” insistai-je. “Même si tu ne t’en souviens pas bien, tu as grandi avec moi, tu connais les préceptes de Sheyra, tu connais la valeur d’une vie et tu sais qu’on ne doit pas jouer avec elle. Vouloir se réincarner parce que tu crains la mort… ça n’a pas de sens.”

Kala fronça les sourcils. Il massa ses tempes. Et il grogna, s’allongeant sur l’herbe.

— « La vie n’a pas de sens, » répliqua-t-il à voix haute. « Le sens s’invente. »

Je reçus plus d’un regard surpris et Jiyari rit :

— « Tu as des réflexions profondes, Grand Chamane ! »

Si profondes que le raisonnement de Kala m’inquiétait…

— « Les grandes actions apportent des phrases mémorables, » affirma alors Mag’yohi Robelawt s’approchant avec un grand sourire. « On raconte que le précédent Roi Nuron d’Afah déclara après avoir noyé ses ennemis : idiots, plus vous m’envoyez de soldats et de bateaux, plus le niveau de la mer montera et plus grand sera mon royaume. »

Nous sourîmes tous et Yanika éclata de rire :

— « Il ne s’y connaissait pas beaucoup en physique, ce roi ! »

Mag’yohi admit :

— « C’était un guerrier. Mais, s’il est vrai que son royaume ne s’est pas agrandi, un royaume terrestre peut se réduire, n’est-ce pas ? »

Il se tourna vers moi et le sourire de Kala se changea aussitôt en grimace quand le nuron lui tendit un récipient osseux empli d’algayaga.

— « Drey Arunaeh, tu nous as épargné des heures de voyage et ouvert un tunnel que je croyais déjà condamné à jamais. S’il te plaît, accepte cette coupe en signe de remerciement de ma part et de celle de tout l’équipage. »

L’équipage ? À croire que nous étions dans un bateau… Un instant, je pensai que Kala allait refuser. Mais, alors, il soupira, accepta et but l’algayaga. Elle était toujours amère mais… Il sourit.

— « Je commence à m’habituer à ton infâme breuvage, saïjit. »