Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

10 Le maître Jok

« Imposer ou laisser faire… tel est le jeu des saïjits. Nous avons beau vouloir rester dans l’ombre, les inquisiteurs, nous sommes des pions de la société. »

Yodah Arunaeh

* * *

Quand je me réveillai, le lendemain matin, je me trouvai sur le tapis de la chambre de Jiyari tandis que celui-ci dormait à poings fermés dans le lit. Je contins un grognement. Je passais toute la nuit à le consoler et il m’en remerciait ainsi : en m’éjectant du lit. Au moins, je lui avais volé la couverture.

Je me levai, replaçai la couverture sur le Pixie et restai un moment à le regarder dormir. Ses mèches blondes tombaient désordonnées sur son visage au teint hâlé. Il avait une expression apaisée.

“Il n’a plus l’air hystérique,” dis-je mentalement.

“Traite-le encore d’hystérique et je te fais la vie impossible,” répliqua Kala. “Jiyari est sensible, c’est tout.”

Il le défendait des dents et des ongles, souris-je. Je ne répliquai pas parce qu’à cet instant, je croisai les yeux noirs de Jiyari.

— « Tu as… changé, » murmura-t-il.

— « Contrairement à toi, » lançai-je sur un ton léger. « Maintenant que j’y pense, ta peau ne devrait-elle pas être tout le temps grise ? »

Il se redressa, s’étirant tout en confessant :

— « Je ne sais pas. Dis… Qu’est-ce que tu fais dans ma chambre ? »

Je le contemplai, les yeux grands ouverts.

— « Tu ne t’en souviens pas ? »

— « Ben non. » Jiyari cligna des yeux, confus. « Je me rappelle que je buvais un verre de liqueur chez Kormer quand deux enfants m’ont sorti de là et… je t’ai vu. C’est vrai, » ajouta-t-il, souriant. « Je me rappelle avoir ri un moment parce que tu portais un masque ridicule. Et après… diables, je t’ai promis de ne plus jamais boire, n’est-ce pas ? »

“Dix kétales pour moi,” se moqua Kala.

Je roulai les yeux.

— « Exact. » Je me dis que, s’il ne se souvenait pas de sa crise de cette nuit, c’était mieux ainsi. Je me dirigeai vers la porte en lançant : « Prépare-toi. Nous partons en voyage. »

— « C’est vrai ? » s’enthousiasma Jiyari. « Je pars avec toi ? Attends… Il y a un problème, » se rembrunit-il.

— « Quel problème ? » m’étonnai-je.

— « Le maître Jok, » expliqua le blond. « Je devais lui remettre une lettre d’un autre scribe de Kozéra avec la copie d’un manuscrit… » Il fouilla dans les poches de sa tunique grise et en sortit les papiers. « Les voilà. »

— « Nous passerons par ton École Savante, » le tranquillisai-je. « Viens. Allons déjeuner. »

Lorsque nous sortîmes, tous étaient déjà réveillés et déjeunaient sur une des petites terrasses surélevées dans la taverne. Zélif était allongée dans un fauteuil, balançant son pied bandé tout en savourant un jus de zorf, Yéren parlait du déjeuner idéalement équilibré sans presque manger et Reyk dévorait comme quatre. Je les saluai avec entrain :

— « Bon rigu à tous ! »

Je m’assis sur les coussins, confortablement appuyé, et commençai à remplir mon assiette tout en demandant :

— « Vous avez bien dormi ? »

Tous trois échangèrent des regards.

— « Moi, comme un ours lébrin, » dit le Zorkia d’une voix profonde. « Mais j’ai entendu des hoquets dans la chambre voisine au milieu de la nuit. »

Il avait entendu Jiyari pleurer, compris-je. Yéren s’était légèrement empourpré et il toussota tout en signalant les tugrins grillés.

— « Ils sont particulièrement bons. »

Je souris.

— « Oui, mon petit déjeuner préféré ! » Je pris avec les pinces plusieurs tugrins et, au passage, je servis aussi Jiyari avant d’ajouter : « Nous avons encore du temps avant le départ de la caravane, n’est-ce pas ? Elle part à neuf heures, si je ne me trompe pas, non ? Jiyari doit remettre quelque chose à son maître et aussi récupérer quelques affaires à lui, je suppose… »

— « Bien sûr, vous avez largement le temps, » assura Zélif.

La petite faïngale dressa alors la tête et la tourna vers les escaliers qui montaient jusqu’à la petite terrasse. Je vis Yodah puis perçus une aura bien familière qui me fit me lever, le cœur accéléré. Se pouvait-il… ?

— « Frère ! »

“Sœur !” murmura Kala mentalement, incrédule. “C’est notre sœur, n’est-ce pas ?”

Ne la reconnaissait-il pas ?

— « Yanika, » soufflai-je.

Dans un tourbillon de tresses roses, ma sœur passa devant le fils-héritier et s’arrêta en face de moi, me dévisageant avec intensité. Je posai une main gantée sur sa tête, déconcerté.

— « Ça alors, Yani… As-tu fait tout le voyage juste pour me voir ? »

— « Elle a insisté, » dit Yodah, nous rejoignant. « De fait, elle a voulu veiller toute la nuit pour terminer son travail et pouvoir t’accompagner. »

Je clignai des yeux. M’accompagner ? L’aura de Yanika était fatiguée et, en même temps, elle bouillonnait de joie.

— « Je leur ai appliqué les Datsus ! » dit-elle. « Mère m’a aidée… mais c’est moi qui les ai appliqués. »

Laissant le Datsu ravaler ma surprise, je compris que le Sceau avait été suffisamment réparé pour apposer à nouveau le Datsu. Cependant, Yani avait parlé de Datsus au pluriel. Qui… ? J’ouvris grand les yeux. Bien sûr. Ma cousine Alissa n’était pas la seule à être dépourvue de Datsu : la petite Suri en avait besoin, elle aussi. Étant donné que toutes deux étaient les filles de Rafda, ce bon passeur devait être heureux. Tous devaient l’être.

Je regardai ma sœur avec un mélange d’incrédulité et d’admiration.

— « Tu es la sauveuse du clan, Yani, » fis-je en souriant. « As-tu vraiment répa… ? »

— « Drey, » me coupa Yodah à temps. J’avais été sur le point de parler du Sceau devant des gens étrangers au clan. Je grimaçai et murmurai une excuse. M’ignorant, le fils-héritier afficha un petit sourire agréablement surpris. « Mais, par Sheyra, voilà deux de mes anciens patients ! »

Il regarda Jiyari et j’observai que le Pixie plissait le front, tentant de se souvenir… Puis il regarda Reyk. Celui-ci n’avait pas encore mis le masque et je pus le voir transpercer le fils-héritier d’un œil assassin.

— « Sale sangsue mentale, » gronda sourdement le Zorkia. « Tu paieras pour ça un jour. »

Yodah soupira. Il n’avait donc pas seulement interrogé Jiyari… Moi qui avais participé à l’interrogatoire d’un Arunaeh, je me fis une idée claire de ce que Yodah avait fait endurer à Reyk et à ses compagnons quand ceux-ci étaient tombés entre les mains des gardes kozériens, il y avait à peine quelques jours de cela.

— « Tu n’as pas aimé ? » s’étonna Yodah. « J’ai été particulièrement doux, tu sais ? Plus la vie de mon patient a été douloureuse et violente, plus je suis doux et plus je stimule le plaisir, l’impuissance et l’amour. Tu as voulu avouer tous tes crimes, n’est-ce pas ? Ne t’inquiète pas, » ajouta-t-il, levant les mains, voyant que Reyk se dressait en feulant. « Je n’ai pas l’habitude de parler de mes sessions avec mes patients. Je suis curieux de savoir quelle était ton impression, c’est tout. Je serais surpris que tu la qualifies de désagréable. »

— « Yodah, » intervins-je. « Je crois que ce n’est pas le moment. »

Le visage froid comme la glace, Reyk se tourna brusquement vers moi.

— « Qu’est-ce que ça veut dire, Kaladrey ? Qu’est-ce que ce démon fait ici ? »

Yodah éclata de rire.

— « Kaladrey ? » répéta-t-il.

— « Ça ne te plaît pas ? » souris-je, puis je m’efforçai d’effacer mon sourire parce que Reyk aurait pu mal l’interpréter. Je lui dis : « Excuse-moi. J’avais oublié que, Yodah et toi, vous vous connaissiez déjà. C’est pourquoi je pense, Yodah, que si tu as toujours l’intention de nous accompagner… »

— « Certainement, cet homme m’effraie un peu, » me coupa Yodah, moqueur, « mais je ne reculerai pas. Comprends-le, mercenaire, » ajouta-t-il avec une subite gravité, « toi, tu faisais ton travail dans ta compagnie et, moi, je fais le mien dans les prisons. Il n’y a rien de personnel. » Le commandant Zorkia continuait à exhaler du venin à tout vent, mais il demeura inhabituellement silencieux. De la bréjique ?, me dis-je. Lui avait-il dit quelque chose par bréjique ? Le fils-héritier acquiesçait, satisfait. « Bon, je crois que je connais déjà tout le monde. C’est un plaisir de nous revoir si vite, Zélif d’Éryoran. J’ai décidé d’accompagner mes jeunes parents ici présents pour les surveiller. Vous allez à l’ouest, n’est-ce pas ? J’espère que cela ne vous dérange pas que je vous accompagne. »

Comme si ça lui importait, soufflai-je intérieurement. Je ne pouvais pas croire que Liyen ait donné son accord. S’il voulait me surveiller, il aurait pu envoyer n’importe quel autre Arunaeh, et non le fils-héritier en personne. Mais… je n’imaginais pas non plus Liyen interdisant catégoriquement quoi que ce soit à son fils. Tout compte fait, chaque Arunaeh choisissait sa voie…

Mes yeux se tournèrent d’eux-mêmes vers Jiyari. Attah… Kala s’inquiétait pour lui, bon, mais ce n’était pas une raison pour rompre notre accord à chaque instant ! Cependant, j’oubliai ce détail quand je vis que l’humain blond avait pâli.

— « Ça va, Jiyari ? » lui murmurai-je tandis que Zélif et Yodah parlaient de la route que nous allions prendre.

Yanika s’intéressa aussi au curieux comportement de Jiyari. Alors, celui-ci recula d’un pas, nerveux.

— « Je m’en souviens. »

— « De l’interrogatoire avec Yodah ? » m’inquiétai-je.

Le Pixie blond secoua la tête.

— « Non… La raison pour laquelle tu as passé la nuit avec moi. »

J’avalai d’un coup une bouffée d’air. Yanika pencha la tête de côté, intriguée.

— « Vous avez passé la nuit ensemble ? »

Je grimaçai.

— « Euh… Non ! Bon, oui, mais c’est qu’il était… »

— « Je ne savais pas que vous vous aimiez de la sorte, » commenta Yanika.

Elle souriait de toutes ses dents, son aura emplie d’amusement. J’ouvris grand les yeux.

— « Quoi ? » m’étouffai-je. « Non ! Je suis seulement entré parce que… »

— « Je le sens, » assura Yanika. « Je te l’ai dit. Je sais que, toi et lui, vous vous aimez beaucoup. »

— « À la folie, » marmonnai-je, moqueur. « Mais n’interprète pas mal les choses, Yani. Et toi, Champion, pourquoi tu ris ? »

Jiyari riait avec son habituelle insouciance et il passa un bras sur mes épaules en disant :

— « Allez, Grand Chamane, ne sois pas timide. Qui sait ce qu’est notre amour, en réalité. Un amour entre frères ? Un amour entre amants ? »

— « Quelque chose de plus fort, » dit soudain Kala.

Il ne manquait plus que lui… Je grinçai des dents mentalement.

“Kala, les deux jours et demi, tu les as oubliés ? Je me demande pourquoi je passe des accords avec toi…”

Jiyari arqua un sourcil et sourit largement.

— « Un amour qu’aucun saïjit ne peut comprendre, alors ? » proposa-t-il. Et il me lâcha enfin en disant avec une sereine franchise : « Merci, Drey. Je t’en dois une pour cette nuit. »

Sa sincérité était telle que je me calmai d’un coup et dis, laconique :

— « De rien. C’est ce que font les amis. »

J’insistai bien sur le mot et, conscient que tous me regardaient à présent, je me frottai vigoureusement le visage, m’assis devant mon petit déjeuner et grommelai :

— « Attah… ! On ne peut pas déjeuner tranquille. »

Et je me mis à engloutir les tugrins grillés avec appétit.

* * *

Après avoir mené Neybi de l’étable à la place des caravanes et laissé les autres la charger de leurs affaires, Yanika et moi, nous accompagnâmes Jiyari jusqu’à l’École Savante pour qu’il s’acquitte de sa commission et prenne congé de son maître. En chemin, ma sœur se mit à me raconter son séjour sur l’île.

— « Je n’ai pas eu le temps de beaucoup visiter, » avoua-t-elle, « mais le grand-père Rayp a insisté pour que je grimpe jusqu’au sommet de la colline. Il m’a dit qu’avant il y montait souvent avec toi. »

— « Mm… La vue est belle, hein ? » souris-je.

— « Merveilleuse ! Bon, on ne voit pas grand-chose à part des lumières, mais… j’aime la Mer d’Afah. » Ses yeux étincelèrent en disant cela. Elle me prit par le bras tout en ajoutant avec entrain : « Alissa et moi, nous sommes devenues amies ! Je ne savais pas que j’avais une cousine de mon âge, pourquoi tu ne me l’avais pas dit ? Elle est si douce ! La personne la plus douce que je connaisse. Elle osait à peine parler, et elle est si calme… La tante Sasali dit qu’elle a toujours été comme ça et qu’au moins, elle n’avait pas l’air d’avoir autant besoin du Datsu que d’autres. Ce n’était pas tout à fait vrai, mais bon… Tu sais ? Je lui ai promis de lui rapporter une fleur de sorédrip de Firassa quand je reviendrai. Elle aime beaucoup le blanc, elle aussi. »

Elle continua à parler de sa cousine, puis elle perçut mon trouble et demanda :

— « Qu’est-ce qu’il y a ? »

Je secouai la tête.

— « Rien. Je me réjouis que tu aies aimé l’île. Es-tu sûre de ne pas vouloir y retourner ? »

Yanika fit une moue songeuse.

— « J’y retournerai, mais plus tard. Mon travail était déjà presque terminé et Mère a dit que je n’étais pas obligée de rester. Elle… elle m’a beaucoup aidée, tu sais ? En quelques semaines, j’ai compris des tas de choses sur le Datsu. Mais… je veux aussi aider les Ragasakis. Et t’aider, toi. »

Je soupirai. Yanika voulait m’aider. Yodah aussi. Leur avais-je demandé de l’aide ? Non. Cependant… Maintenant qu’elle était à mes côtés, je me rendais compte à quel point elle m’avait manqué et à quel point son aura m’influençait. Avec elle, j’avais l’impression d’être plus saïjit. Et d’être plus vivant aussi. Je passai une main fraternelle sur ses épaules.

— « Merci, Yani. D’être venue. »

Yanika me rendit un sourire, les lèvres pincées. Elle murmura :

— « Les Arunaeh sont sympathiques, finalement… mais, toi, tu es ma meilleure famille. »

Face à ses paroles, j’éprouvai un élan de tendresse.

— « Et toi, pour moi, » dis-je avec douceur. Nous marchâmes un instant en silence. Alors, je lançai : « Une question. Mère n’a pas tenté de changer ton Datsu, n’est-ce pas ? »

À mon soulagement, Yanika fit non de la tête.

— « Elle n’est pas comme ça, Drey. Mais, de toute manière, elle ne pourrait pas. Ce n’est pas mon Datsu qui provoque l’aura : c’est moi. Le Datsu a simplement provoqué la mutation. Mais… comme il n’était pas aussi efficace que les autres contre les intrusions bréjiques, Mère et moi, nous avons essayé de le modifier un peu pour le rendre plus résistant au miasme, » avoua-t-elle.

Une mutation. Je ne le savais pas. Sans doute, l’annuler allait au-delà des capacités d’un bréjiste. Je la regardai. Cela n’avait pas l’air de l’attrister : elle avait assumé son pouvoir depuis longtemps et son séjour sur l’île n’allait rien y changer. Je souris intérieurement et secouai la tête.

— « Je croyais que le concept du Datsu ne te plaisait pas. Pourquoi l’as-tu appliqué à Alissa et à Suri alors ? »

L’aura de Yanika hésita.

— « Eh bien. C’est vrai que je ne sais pas très bien quoi penser du Datsu. Mais Alissa se sentait très triste de ne pas en avoir. Elle ne le disait pas, parce qu’elle ne voulait déranger personne, mais elle se sentait terriblement triste même avec la protection qu’on lui avait mise contre le miasme… Quand le miasme a disparu, je l’ai vu clairement. Mère a dit que les Arunaeh avaient besoin du Datsu. Même moi, j’en ai un, même s’il ne fonctionne pas de la même façon. Je crois… que j’ai bien fait de leur appliquer le sceau. »

Un léger doute flottait dans son aura décidée. Je souris et acquiesçai.

— « Nous savons déjà qui sera la prochaine Scelliste du clan. »

Son aura changea soudain, rayonnant de fierté, et je la vis sourire de toutes ses dents, riant discrètement.

— « C’est exactement ce que m’a dit Lustogan ! »

Je ralentis brusquement. Lustogan ? Mmpf. Je me moquai :

— « Je suppose qu’après l’avoir vu ramasser des palourdes avec notre grand-père, il ne te fait plus aussi peur. »

Yanika souffla, amusée.

— « Mm… Il est toujours aussi sec. Mais nous avons tous dîné ensemble presque tous les jours et je crois que je commence à mieux le comprendre. En réalité, il pense beaucoup à sa famille. »

— « Beaucoup, sans aucun doute. Et maintenant, on dirait que tu en fais pleinement partie. » Nous échangeâmes un regard pensif et j’ajoutai, blagueur : « Il en a mis du temps. »

Nous pouffâmes de rire. Jiyari, qui marchait devant, s’arrêta à cet instant, indiquant un grand portail qui conduisait à un large édifice en bois de tawman.

— « C’est ici, » dit-il. « Je ne serai pas long. »

J’acquiesçai et, après l’avoir vu pousser le portail et entrer, je m’appuyai contre le mur de pierre qui entourait l’École Savante des Scribes de Kozéra.

— « Alors, le miasme a complètement disparu ? » demandai-je après un silence.

Yanika acquiesça.

— « Oui. D’après Mère, le Sceau n’est pas encore comme avant, mais, maintenant, au moins, il est possible de créer des Datsus. »

— « Bon, c’est la raison d’être du Sceau, non ? »

Yanika fit une moue et je sentis son aura réservée.

— « Y a-t-il une autre raison ? » m’étonnai-je.

Jamais je n’avais pensé que le Sceau pouvait servir à autre chose qu’à appliquer des Datsus. Yanika se mordit une lèvre et croisa les bras, pensive.

— « Il y a une autre raison. Mais… je ne peux pas t’en parler. »

Son aura ne pouvait qu’attiser ma curiosité. Le devinant, Yanika se troubla… Je libérai consciemment mon Datsu pour apaiser mon indiscrétion.

— « Alors, ne me dis rien, » la tranquillisai-je. « Pour être Scelliste, savoir garder des secrets est un devoir. »

Yanika sourit, soulagée de voir que je la comprenais. Nous nous assîmes contre le mur, regardant les gens passer. Un drow robuste transportait plusieurs chaises ; un enfant humain monté sur un anobe chargé de cruches faisait sonner une clochette pour que tous sachent que le laitier passait dans la rue ; peu après, cinq apprentis scribes entrèrent par le portail sans faire attention à nous, murmurant entre eux. Brusquement, ma sœur sourit et demanda :

— « Est-ce que cela ne te rappelle pas quelque chose ? Ce jour, à Dagovil, où nous avons joué au compte-humains et que je ne savais pas reconnaître les caïtes. »

Je ris.

— « Oui. Tu te souviens ? À cette époque, tu n’étais pas plus haute que ça, » dis-je, écartant la main du sol de quelques centimètres.

Yanika me donna un coup de coude.

— « Ça, ce n’est pas possible ! »

— « Pas beaucoup plus, » assurai-je. « T’étais un bout de chou. »

Yanika rit en protestant, et je continuai à la taquiner, puis nous plongeâmes dans un autre silence serein. Alors, elle murmura :

— « C’est aussi ce jour-là que nous avons vu la fillette grise qui t’a remis la larme draconide. »

J’inspirai et acquiesçai.

— « Exact. Et maintenant, j’ai le même aspect qu’elle, n’est-ce pas ? »

Yanika me regarda du coin de l’œil.

— « Tu arrives à t’y faire ? Je veux dire, » ajouta-t-elle, « Yodah m’a dit que probablement Kala et toi… »

J’acquiesçai.

— « Il bavasse comme une pie, nous ne nous mettons pas d’accord et nous avons des intérêts différents… mais on s’en sort. N’est-ce pas, Kala ? » ajoutai-je, moqueur.

Kala souffla.

— « On ne s’accorde pas si mal que ça, » nuança-t-il à voix haute.

— « Non, mais tu m’as promis que tu me laisserais le corps jusqu’à trois heures de l’après-midi, je te rappelle, » marmonnai-je entre mes dents.

À ma surprise, Yanika étouffa un rire derrière sa main.

— « Non… C’est vraiment comme ça ? » demanda-t-elle.

Ça la faisait rire ? Je soupirai avec un léger sourire.

— « Comme tu le vois. Le pire, c’est que Kala est plus naïf qu’un gamin. En réalité, quand il est entré dans la larme, il avait mon âge et l’histoire des soixante-dix ans est aussi fausse que deux plus deux font cinq. Et vu qu’il a vécu tant d’années enfermé, à fuir et à souffrir, il ne sait pas lire et ne connaît rien à ce monde. Il hait les saïjits hormis les Arunaeh, et il ignore qu’il est lui-même un saïjit… »

— « Et c’est moi que tu traites de pie, » répliqua Kala.

Yanika pouffa à nouveau de rire. Kala et moi, nous soupirâmes en même temps. Alors, je levai la tête.

— « Il met longtemps, tu ne trouves pas ? »

Nous étions assis là depuis un bon moment déjà. Je me levai et m’approchai du portail. J’hésitai. Puis je dis à Yani :

— « Je vais entrer. Attends ici, d’accord ? »

Yanika acquiesça, s’agrippant aux barreaux du portail.

— « Tu crois qu’il lui est arrivé quelque chose ? » s’inquiéta-t-elle.

Je haussai les épaules en signe d’ignorance et franchis le portail. J’avançai sur le chemin de terre. Voyant qu’il n’y avait là ni jardin ni fleurs, je me rappelai combien Jiyari s’était enthousiasmé face à la perspective de vivre dans une maison fleurie. Pourquoi n’avait-il semé aucune graine ? La plate-bande était étroite, mais les fleurs y auraient probablement bien poussé. Ce maître Jok le lui avait-il interdit ?

Je montai jusqu’à la véranda du bâtiment, où un humain scribe en soutane blanche m’intercepta.

— « Eh ! Désolé, mais on ne peut pas entrer ici sans permission. Que viens-tu faire ? »

— « Chercher Jiyari, » répliquai-je. « Tu le connais ? »

Le scribe arqua les sourcils, me dévisageant avec prudence.

— « Jiyari ? Non, je n’ai jamais entendu ce nom. S’il te plaît… »

Il m’indiquait la sortie quand soudain j’entendis une exclamation :

— « Mensig ! Où crois-tu aller ? »

Je me redressai. Mensig, me répétai-je. Bien sûr. C’était le nom que Jiyari portait officiellement depuis qu’il s’était transvasé dans ce corps. Ignorant les protestations du scribe, je contournai l’édifice et vis Jiyari sur la véranda, étalé par terre, de nombreux cahiers éparpillés autour de lui. En face, se tenait un kadaelfe furibond, la main levée.

— « J’en ai assez de ton comportement ! » gronda-t-il contrôlant mal sa colère. « Tu veux encore t’en aller coudoyer des criminels ? Il y a quelques jours, tu as déjà été ramené par la garde de Kozéra et tu as couvert toute l’École de honte ! J’ai été trop clément avec toi. Je te voyais comme un enfant dérangé, mais, maintenant, je me rends compte que tu es un maudit vaurien qui profite de la générosité des autres. »

— « Maître Jok, » balbutia Jiyari, levant les mains. « Je regrette vraiment, mais je dois partir ! »

Le maître Jok le foudroya du regard et s’avança pour se baisser et l’attraper par le col de sa chemise en sifflant :

— « Combien de fois t’es-tu excusé, petit ivrogne ? Je ne les compte plus. Mais c’est fini. Pour de bon, cette fois-ci. Si tu veux t’en aller, va-t’en, mais ne reviens jamais. Jamais tu n’as appartenu à cette école, jamais nous ne t’avons recueilli. Ç’a été la plus grande erreur de ma vie. »

Il le lâcha. Kala tremblait de rage. Malgré moi et malgré les supplications de l’humain scribe qui m’avait suivi, il s’avança vers eux en rugissant d’une voix pleine de venin :

— « C’est ça : ne le regarde pas, ne lui parle pas. Oublie-le, sale saïjit. »

Le maître Jok se figea, me regardant, tandis que Kala bouillait au-dedans et au-dehors d’une colère à peine contenue. J’avais beau grogner après lui, Kala m’ignora. Sa rage était plus forte que ma raison et mon corps ne m’obéissait plus. Il se pencha pour aider Jiyari à ramasser les cahiers de dessins qu’il avait accumulés durant des années et, sous le regard interdit du blond, Kala croassa :

— « Allons-y. »

Nous nous éloignions déjà quand le maître Jok lança, inquiet :

— « Qui diables est cet homme, Mensig ? »

Jiyari s’arrêta un instant au coin de l’édifice et lui adressa un sourire étrangement timide.

— « C’est mon frère. Merci, maître. Pour tout ce que tu m’as appris. Tu as raison, je n’ai jamais été un bon apprenti, mais ne t’inquiète plus pour moi : je ne te causerai plus de problèmes. »

Il s’inclina devant le scribe abasourdi et se hâta de nous suivre, Kala et moi, hors de là.

— « Enfin libre, » l’entendis-je murmurer.

Kala sourit. Yanika nous vit arriver, soulagée.

— « Allons-y ! » dis-je. « La caravane doit être sur le point de partir. »

Nous avions mis plus longtemps que prévu, reconnus-je. Reprenant mon corps, j’acquiesçai et, tous les trois, nous nous mîmes à marcher d’un bon pas.

— « Est-ce que tu avais vraiment besoin d’emporter autant de cahiers ? » demandai-je.

Jiyari fit une moue qui se transforma en un sourire amusé.

— « Désolé. Ce sont des souvenirs. »

Et il n’y avait rien de plus important pour un esprit qui oubliait tout que les souvenirs bien matériels, compris-je. Je roulai les yeux sans répondre.

Quand nous arrivâmes sur la place des caravanes, la nôtre était juste en train de partir, et Zélif, Yéren, Reyk et Yodah nous attendaient avec impatience. Nous nous excusâmes du retard et nous empressâmes de nous mettre en marche. Zélif et Yanika obtinrent une place dans une roulotte, l’une parce que Yéren lui interdisait de marcher avec sa blessure au pied, l’autre parce qu’après avoir passé toute la nuit à lancer des sortilèges bréjiques, elle tombait à présent de fatigue et elle risquait de tous nous engourdir. Lorsqu’elle sombra dans un profond sommeil, je m’en aperçus tout de suite.

La caravane quitta rapidement Kozéra et prit une route par laquelle j’étais passé une fois seulement, pour construire un canal avec mon frère. Pendant que j’avançais auprès de Neybi, je pus voir que la caravane était bien mieux protégée qu’alors : il n’y avait pas moins d’une quinzaine de gardes surveillant la procession depuis différents points.

— « Le chef de la caravane m’a dit que le voyage coûtait soixante kétales par personne, » m’informa Yodah derrière moi. « Cela a augmenté depuis la dernière fois. »

Je me laissai rattraper et demandai :

— « As-tu payé pour nous ? »

— « Pour Yanika et pour toi. Pas pour le dandy, ni pour le destructeur. »

Destructeur, me répétai-je, jetant un regard moqueur à Reyk, qui guidait Neybi par la bride. Le Zorkia portait le masque. Moi, j’avais décidé qu’il valait autant que je ne le porte pas. Tout compte fait, ma mutation n’avait pas l’air passagère, alors, il ne servait à rien de la dissimuler.

— « Eh bien, c’est embêtant, » dis-je alors, « parce que je n’ai pas assez de kétales. Est-ce que ça t’ennuierait de payer ? »

Il y eut un silence. Le fils-héritier haussa les épaules, décrocha sa bourse de kétales et me la donna.

— « Garde-la. Mais, en échange, c’est toi qui te charges de l’argent. »

Sa confiance ne me surprit pas. Et, bien que cette charge ne me plaise pas, je m’occupais depuis déjà trop longtemps des transactions pour protester. J’acceptai la bourse et l’attachai à ma ceinture en disant :

— « Je parlerai au chef de la caravane durant la pause. »

— « Mm, » approuva Yodah, souriant. « Au fait, maintenant que j’y pense, Lustogan m’a demandé de te dire une chose. »

— « Lust ? Quoi donc ? » demandai-je, intrigué.

Le jeune inquisiteur cita :

— « Si tu ne l’as pas brisé en deux mois, je regretterai de ne pas l’avoir utilisé pour les deux millions. »

J’ouvris grand les yeux. Le diamant de Kron… Je l’avais presque oublié. Bon, je savais qu’il était là et je le gardais avec zèle, mais cela faisait des semaines que je n’essayais pas de chercher ses points faibles. Me connaissant, Lustogan avait décidé de me rappeler le défi et il me donnait un délai pour me presser. Je souris et enfonçai les mains dans mes poches, serrant le diamant dans l’une d’elles.

— « Tu ne le regretteras pas, » murmurai-je.