Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

5 L’esprit de Tokura

« L’Âme est une chemise que l’on porte toute sa vie. »

Sisséla Dradzahyn, Le moineau de la lune

* * *

Les épreuves écrites se firent oralement pour accélérer les choses : durant trois heures, je répondis à des questions variées de physique, de mathématiques, géographie, géologie, minéralogie, gemmologie et autres ; puis Dalfa me fit passer une épreuve plus pratique consistant à reconnaître une série de roches qu’il me montrait et rangeait au fur et à mesure dans un grand coffret muni d’une clé : il y avait là des roches ordinaires mêlées à des gemmes de grande valeur. Je donnai un nom à toutes. Quand il me montra un alliage rare, je le reconnus aussitôt :

— « Du corvrin. »

Je récitai sa composition et ses usages dans les fabriques. Dalfa le ramassa, impassible, et me montra un autre alliage. Cette fois-ci, je grimaçai. Étonnamment, il était fait du même matériau que le coffre qu’avaient volé les Zorkias et que j’avais ouvert dans l’Aiguilleux. Je ne me souvenais pas du nom.

— « Euh… Je sais le détruire, » dis-je, « mais je ne me rappelle pas son nom. Il est durable, sa texture est granulaire, il est résistant aux rayures, à l’eau, à la chaleur et à la pression, il ne résiste pas aux acides, sa couleur est toujours d’un vert grisâtre… »

Je me perdis en explications sans trouver le nom en dépit de mes efforts et je me tus quand Dalfa reprit la pierre et m’en donna une autre.

Nous étions assis à une table, dans la bibliothèque, dans la même salle où Draken s’était installé pour bavarder avec Reyk, sauf qu’à présent, tous deux avaient cessé de parler pour se passer la bouteille de camoun comme deux vieux compagnons. Et celle-ci était la deuxième qu’ils débouchaient. Quand j’étais entré là, j’avais vu le Zorkia sans masque et, bien qu’il porte encore le bandeau sur le front pour dissimuler l’Œil de Norobi, j’étais presque certain que Draken et Dalfa savaient déjà parfaitement qui il était. Tout compte fait, la nouvelle de la capture des Zorkias fugitifs avait dû se propager dans tout Dagovil et l’évasion de l’un d’eux ne devait pas être secrète non plus.

Je jetai un coup d’œil à la pierre.

— « Rochelion. »

La réponse me paraissait suffisante, mais, sous le regard de Dalfa, je compris qu’il exigeait davantage et je roulai les yeux.

— « La rochelion. Une roche des plus ordinaires dans les Souterrains, ayant deux cycles, l’un où elle libère l’oxygène, l’autre où elle le capture. Elle a des couleurs sombres, ses composants minéraux sont le quartz, des sulfures… »

Je contins un soupir. Quel destructeur ne connaissait pas par cœur la composition de la rochelion ? Mais je poursuivis jusqu’à ce que Dalfa se montre satisfait et passe à un autre échantillon. Cette fois-ci, je fronçai les sourcils et tendis la main pour le toucher. Je m’arrêtai à un centimètre en sentant la pression qui s’opérait vers l’intérieur de la pierre et j’ouvris soudain grand les yeux.

— « De la roche vampirique ? Non, vraiment ? »

Dalfa sourit pour la première fois de toute l’épreuve, mais il ne dit rien. Je fermai un œil, tentant de me rappeler. Diables. La roche vampirique était si peu courante que bon nombre de destructeurs n’en avaient sûrement jamais vu. Moi, j’en avais vu une fois, dans la prison de Kozéra…

Je m’en souvenais bien. J’avais dix ans et une curiosité naturelle m’avait poussé à demander à tante Sasali ce que signifiait être inquisiteur. Elle, qui travaillait à Kozéra, m’avait proposé d’aller le voir de mes propres yeux. La prison de Kozéra, le Volcan, comme on l’appelait, était située sur une partie magmatique, sur une petite île éloignée de la ville. Durant les quelques heures que j’y avais passé, j’avais vu de tout : des corps chétifs et musculeux, des regards maladifs et sauvages, des grimaces de dégoût, des sourires timides, des visages indifférents, et des yeux pleins de haine qui se posaient sur mon tatouage d’Arunaeh. Et, au milieu de tout cela, je me souvenais bien du criminel recroquevillé dans sa cellule isolée, tentant vainement d’échapper à la roche vampirique du sol qui aspirait peu à peu son sang, lui arrachant des gémissements de douleur. C’était celui-ci que la tante Sasali était venue interroger et je l’avais vu sortir de son cachot, tenant à peine sur ses pieds. Je m’étais demandé si ce châtiment n’était pas excessif, avant d’apprendre que cet homme avait anéanti une famille pour la voler et que, s’il n’avait pas encore été pendu, c’était parce qu’il avait des complices qui n’avaient pas été capturés. En deux heures, la tante Sasali lui avait fait avouer la vérité, avec noms et tout, et l’assassin était retourné dans sa cellule vampirique avec des paroles de consolation de ma tante : “Rassure-toi, ta douleur va bientôt cesser.”

Je n’avais plus assisté à aucun interrogatoire de ce genre, heureusement, mais j’avais clairement compris quelle était la vie des inquisiteurs de ma famille. Curieusement, ils traitaient les criminels avec une étrange tendresse après les avoir torturés mentalement et leur avoir arraché des réponses. Ils les voyaient comme des enfants malades malgré les odieux crimes qu’avaient sans nul doute commis tous ceux qui se retrouvaient dans la cellule vampirique du Volcan.

— « Est-ce que je peux savoir à quoi tu penses ? » s’impatienta Dalfa.

Je sursautai.

— « Pardon. »

Je regardai de nouveau la pierre. Maintenant, je me rappelais : j’avais lu un bon article sur la roche vampirique à Donaportella, à peine un an plus tôt. Je lui débitai d’un trait la composition et les propriétés, et Dalfa la ramassa, la remit dans le coffret et referma celui-ci à clé.

— « Bien. Quatre-vingt-dix-neuf bonnes réponses sur cent. L’alliage dont tu ne te rappelais pas le nom, c’était le yarlion. »

Diables, c’est vrai, le yarlion, pensai-je. Je voulus me convaincre que je m’en rappelais, mais en réalité je devais l’admettre : j’avais totalement oublié. J’entendis plus que je n’écoutai des paroles pâteuses de Draken, suivies du rire retentissant de Reyk, et je me tournai vers eux, incrédule. Tous les deux étaient complètement saouls.

— « Eh ! » lança Draken, captant mon regard et levant la bouteille. « Ça y est ? Tu as réussi ton épreuve ? Rejoignez-nous ! Hips ! Allez, Dalfa ! » l’encouragea-t-il et, après quelques secondes durant lesquelles il sembla perdre l’équilibre bien qu’il soit assis sur sa chaise roulante, il s’écria : « Drey, mon garçon ! Ton compagnon me plaît bien. Tu sais pourquoi ? Parce qu’il boit aussi bien que moi ! Du camoun et du bon ! »

Il s’esclaffa. Dalfa et moi, nous échangeâmes un regard éloquent et le conseiller se leva.

— « Draken. J’avais pensé faire appel à toi pour que Drey passe l’épreuve de la bataille rocale, mais j’ai l’impression qu’il vaut mieux qu’il la fasse seul. »

— « Eeeh ? La bataille locale ? » répéta Reyk, hoquetant, tandis que Dalfa fouillait dans l’armoire métallique. « Vous faites aussi des batailles locales ? »

— « Rocales, brave homme ! » le corrigea Draken, s’inclinant sur sa chaise et posant une main sur l’épaule de celui-ci. « Dis-moi. Quel âge as-tu ? »

— « Eh ? Cinquante. Non, cinquante-deux. »

— « Fichtre ! Cinquante-deux ! Tu as dépassé l’âge des sages ! Moi, j’en ai soixante-deux. Cela signifie que tu as connu la guerre, non ? Comme tu es Zorkia, tu as dû la voir de près… »

Reyk se rembrunit et repoussa la bouteille que lui tendait Draken.

— « Je l’ai connue, » murmura-t-il.

— « Ah ? » dit Draken, le regardant avec un sourire surpris. « Tu ne t’en réjouis pas ? »

— « M’en réjouir, je t’en ficherai, » répliqua Reyk avec un éclat de lucidité. « J’ai perdu pas mal de compagnons. Sache, » ajouta-t-il, acceptant enfin la bouteille, « que les Yeux Blancs n’avaient pas une once de pitié. Ils n’étaient pas capables d’en éprouver. Pires que celui-ci, » dit-il, m’indiquant du doigt.

Je lui rendis une moue patiente. Je ne m’inquiétais plus tant qu’il parle trop, je me préoccupais plutôt de sa dignité. Cependant, il poursuivit d’une voix lente :

— « Je faisais encore partie des novices. Je me souviens que Danz m’avait dit : gamin, tu es entré dans la compagnie au pire moment. Mais, moi, comment j’allais savoir. »

— « Bah, qui sait quand viennent les guerres ! » appuya Draken.

— « Oui… Ben voilà. Je me suis enfui du temple au mauvais moment, c’est tout. J’avais douze ans et rien dans la tête. Mais s’il y a une chose que j’ai bien faite, c’est de quitter cet enfer. Parfois, je me dis que j’aurais dû rester avec la troupe d’artistes que j’avais rencontrée en chemin, mais… bien sûr, » dit-il en se frottant le front, « j’oubliais, ils sont tous morts. Quelle chienne de vie, hein ? On dit que les dieux ne pardonnent pas les péchés et, nous, les Zorkias, nous en avons commis tant… hips… Ohawura me pardonnera, je crois. Si, Elle, elle ne me pardonne pas, qui le fera… ? »

Il se tut quand je posai une main sur son épaule. Je m’étais levé sans réfléchir et j’avais parcouru la distance qui nous séparait avec une croissante inquiétude.

— « Reyk, s’il te plaît, » toussotai-je. De l’autre main, je lui réajustai le bandeau qu’il avait mis de travers en se frottant le front. « Si tu laissais cette bouteille, qu’en penses-tu ? Et Draken, toi… »

— « L’épreuve n’est pas encore terminée, » me coupa Dalfa, se rasseyant, une autre boîte entre les mains. « Assieds-toi. Ces deux-là se remettront avec le temps. Toi, concentre-toi. »

Je lui jetai un regard perplexe. Cela ne le dérangeait-il pas d’avoir deux ivrognes à côté en train de délirer ? Je retirai la bouteille à Reyk et la vidai dans un pot où poussait une plante. Draken éclata de rire. Reyk ne s’en rendit même pas compte : il était plongé dans ses pensées, se rappelant de sombres passés, et ses yeux brillants étaient emplis de larmes. Il ne manquait plus que ça, que le commandant Zorkia se mette à pleurer.

— « Dieux des démons, » marmonnai-je.

Après avoir rendu à Draken la bouteille vide, j’allai me rasseoir. Dalfa me donna un assortiment de pierres dans un petit sac qui portait le numéro cinq. Cela indiquait le niveau. Et ceci était le niveau le plus élevé, celui requis pour les Moines du Vent initiés. J’étalai les pierres sur la table et les comptai. Il y en avait vingt-deux. J’acceptai la coupelle que me tendait le conseiller et, sous son regard attentif, je me préparai à réduire en poudre tout ceci, pendant que Draken s’endormait, souriant, agrippant sa bouteille, et que Reyk soutenait sa tête entre ses mains, donnant libre cours à une tristesse qu’il avait contenue depuis trop longtemps.

* * *

Quand l’o-rianshu arriva, Dalfa m’avait déjà inscrit sur la liste des destructeurs du temple ainsi que donné la solide tunique de moine que les membres revêtaient souvent par-dessus leur uniforme quand ils travaillaient. Je l’aidai à étendre Draken dans sa chambre et, à son tour, il m’aida à transporter le Zorkia ivre et déprimé dans une pièce vide. Je laissai mon sac et ma nouvelle tunique et suivis le conseiller jusqu’au réfectoire. Apparemment, le Grand Moine m’invitait à partager le dîner. Je m’étais douté qu’il ne serait pas seul, mais je ne m’attendais pas à voir là une trentaine de moines. Quand j’entrai dans la salle, je fus accueilli par des regards scrutateurs. Le Grand Moine, debout, au haut bout de la table, leva une main pour imposer silence.

— « Dalfa, alors, ces épreuves ? »

— « Presque parfaites, » répondit le conseiller.

Le Grand Moine se montra visiblement satisfait et il se tourna vers moi.

— « Drey, s’il te plaît. Nous sommes en famille : enlève ce masque et viens t’asseoir près de moi. »

J’étais préparé à ce qu’il m’invite à m’asseoir près de lui, mais je n’étais pas prêt à dévoiler mon visage devant tous les moines. Je déglutis et m’inclinai.

— « Grand Moine, je ne crois pas que… »

— « Vas-tu manger en dissimulant ton visage à tes frères ? » m’interrompit le Grand Moine. « Dis-moi, cette mutation est-elle réversible ? »

Diables… Les autres moines devaient déjà s’imaginer que mon visage était couvert de pustules ou que sais-je.

— « Je ne sais pas, Grand Moine, » répondis-je.

— « Bon. Sachez tous que Drey a souffert, il y a peu, une mutation qui a assombri sa peau. La cause… » Il se tourna vers moi, un sourcil arqué. Je serrai les dents. Pour rien au monde je n’allais parler des Pixies dans un lieu comme celui-ci. « Inconnue, visiblement, » conclut le Grand Moine.

Tous me regardaient. Je soupirai. Mar-haï. Si j’avais su, je n’aurais pas mis le masque. Je l’enlevai et m’inclinai sèchement.

— « Excusez le dérangement. »

Je m’avançai ignorant les regards curieux des moines et m’arrêtai près de la chaise assignée. J’avais été réaccepté au temple, j’avais passé les épreuves et il ne me manquait plus que la cérémonie et, cependant… je ne me sentais pas à l’aise.

Mais Père et Grand-père font partie de l’Ordre, me dis-je. Et y entrer était une façon de rétablir l’équilibre.

Le Grand Moine adressa une prière à Tokura d’une voix sonore et s’assit. S’ensuivit un bruit de chaises contre la pierre lisse du sol. Une fois assis, je contemplai la table. Du pain de baparya, des céréales nature et de la soupe de tugrins. Comme toujours. Les Moines du Vent n’avaient jamais brillé par leurs arts culinaires et, amusé, je pensai que Yanika se serait rembrunie rien que de voir tout cela.

Le dîner commença banalement. Un moine dit qu’il mourait de faim après s’être entraîné ; Bluz reçut des commentaires moqueurs quand ils le virent se servir une énorme assiettée de céréales et il argumenta que Garvel et lui avaient travaillé dur pour chasser ces doagals du tunnel et les brûler.

— « Et pourtant, les Zombras nous ont aidés, » fit remarquer Garvel. « L’un d’eux nous a dit qu’il s’ennuyait tant qu’il serait content de nous donner un coup de main. »

À partir de là, on parla des Zombras et des Yeux Blancs. J’appris que la Guilde avait envoyé plusieurs équipes de Zombras explorer la zone du sud-ouest et renforcer les frontières. À ce que je compris, la Guilde des Ombres de Dagovil accusait le roi de Lédek de ne pas savoir assurer la sécurité dans ses tunnels. Sauf que, dans la pratique, la zone nord-est de Lédek n’avait jamais appartenu à personne : elle était trop infestée de créatures pour que qui que ce soit ait envie d’y vivre. Manifestement, le problème était que certaines de ces créatures fuyaient la zone… et elles le faisaient pour une raison.

Les conversations se divisèrent tout au long de la table. Après les céréales, je me servis de la soupe, la tiédis d’un léger souffle d’orique et pris une cuillerée. Je sentis Kala contrôler inconsciemment les muscles de ma bouche pour la tordre en une grimace. Je ne lui dis rien, mais il grogna :

“Ça n’a aucun goût. Tu vas vraiment la manger comme ça ?”

“Avant, tu buvais de l’huile et, maintenant, tu fais le difficile ?”

“Passe-moi le sel,” me répliqua Kala.

La salière était hors de ma portée et je ne voulais pas rompre mon silence pour la demander : les moines avaient l’air d’avoir oublié ma présence et cela me convenait tout à fait.

“Tu n’as qu’à le faire toi-même,” marmonnai-je finalement.

Kala fronça les sourcils.

“Drey. Je t’ai promis que je n’utiliserais pas ton corps durant deux jours, mais si tu commences à m’empoisonner avec des choses insipides…”

“C’est peut-être insipide, mais ce n’est pas du poison,” le tranquillisai-je.

“Avec un peu de sel, je suis sûr que ça passera mieux,” insista Kala.

Je fis une moue discrète et regardai à nouveau la salière. Mais elle n’était plus à sa place. Bluz, assis en face de moi, à gauche, l’avait prise et me la tendait.

— « Ce n’est pas pour dire, mais c’est meilleur avec un peu de sel, » me dit-il.

Le jeune moine avait-il capté mon regard et compris que je n’osais pas demander ? Bluz ajouta :

— « On m’a dit comment s’était déroulé l’après-midi… J’espère que mon maître ne t’a pas trop distrait. »

Il le disait comme s’il s’excusait d’avoir un maître ivrogne. Je pris la salière en toussotant :

— « Rassure-toi, il est difficile de me distraire. Merci. »

Je mis un peu de sel et allais le reposer quand Kala lança :

“Radin.”

J’en mis un peu plus et, quand je goûtai la soupe, je réprimai un soupir. Elle était trop salée. Mais Kala était satisfait. On ne pouvait pas avoir tout à la fois. À côté de moi, le Grand Moine parlait des derniers travaux qu’avaient exécutés les destructeurs du temple et j’acquiesçais tout en mangeant. Nous en étions déjà au dessert et j’avais rempli une coupelle de zorfs quand Bluz se mit à parler de la Foire de Dagovil.

— « Alors comme ça, tu n’y as jamais été ? Eh bien, un jour, tu devrais y aller. C’est incroyable. La meilleure foire de toutes les Cités de l’Eau. Avec les meilleures courses d’anobes, tu n’en as jamais vu ? Mes parents s’occupent de ça, alors, tu peux imaginer, j’allais à la Foire tous les ans quand j’étais petit. Jusqu’au jour où j’ai décidé de devenir destructeur. »

J’étouffai un bâillement et luttai afin de garder les yeux ouverts. En ce moment, j’enviai Reyk, tranquillement couché depuis longtemps.

— « Pourquoi as-tu décidé de devenir destructeur ? » demandai-je, pour dire quelque chose.

Je n’avais pas imaginé que cette question puisse faire briller les yeux de Bluz comme deux étoiles.

— « Vraiment, tu veux le savoir ? Eh bien, c’est embarrassant à expliquer, mais je… bon, je… » Je clignai des paupières, curieux, en le voyant s’empourprer. Bluz avoua : « C’était il y a six ans. Je voyageais avec ma famille quand une roche s’est effondrée dans un tunnel, enterrant des gens. Nous avons eu beaucoup de chance de sortir de là en vie. Ce jour-là, trois destructeurs qui étaient dans la zone sont arrivés et, parmi eux, il y avait un gamin guère plus âgé que moi. Il a localisé les corps vivants de ceux qui avaient été ensevelis et il a aidé les deux autres à détruire la roche pour les sauver. Je me suis senti si inutile et ce qu’ils avaient fait m’a paru si incroyable que j’ai décidé de devenir destructeur pour aider les gens. »

Il me regarda avec un air timide, rougissant. Je savais que ce gamin qu’il avait vu, c’était moi. Et je savais qu’il savait. Mais aucun des deux ne le dit à voix haute. Le Grand Moine avait cessé de causer avec Dalfa et nous écoutait avec intérêt. Bluz ne put choisir un pire moment pour demander :

— « Bon… Et toi ? Pourquoi as-tu décidé de devenir destructeur ? »

J’entendis plus d’une conversation s’éteindre autour de moi. Je mangeai le dernier zorf et, après avoir fait mine de réfléchir, j’avouai laconiquement :

— « Je ne l’ai pas décidé. De fait, je n’avais jamais pensé que je puisse décider. »

Ma réponse emplit Bluz de confusion.

— « Cela n’a rien d’étrange, » intervint un certain Sargolio sur ma gauche. « Même si c’est dur à avouer, ici, nombre d’entre nous se sont retrouvés Moines du Vent par décision paternelle et non par vocation. »

— « Tout de même, » fit Lufin, brandissant un zorf entre ses doigts, « comment expliques-tu que Drey ait obtenu des résultats presque parfaits ? Il doit assurément avoir la vocation. »

— « Son damné frère ne le laissait pas respirer, tu te rappelles ? » lança un bélarque dénommé Alrodyn. « Et du jour au lendemain, il l’a laissé tomber. Moi, je vous dis : les Arunaeh ont toujours été honorables. Le seul qui détonnait, c’était ce type. »

Un instant, je pensai laisser courir, mais… l’irritation de Kala me poussa à me lever brusquement. Je fus aussi étonné que les autres moines ; cependant, me rasseoir sans dire un mot aurait paru encore plus bizarre, alors je répliquai :

— « Mon frère n’a pas agi par égoïsme. Il est Arunaeh autant que moi. S’il en est arrivé à l’extrême de commettre un vol, il l’a fait pour tenir une promesse qu’il considérait plus importante que sa propre réputation. Il ne désirait blesser personne. C’est pourquoi je sais qu’à présent, mon frère tiendra sa parole et paiera ces deux millions à l’Ordre. »

Dans le silence du réfectoire, je m’inclinai.

— « Merci pour le dîner, Grand Moine. Je ferai mieux d’aller dormir. »

Le Grand Moine avait, dans les yeux, un éclat fatigué. Il acquiesça mais dit :

— « Une question, Drey Arunaeh. »

J’attendis patiemment qu’il la formule.

— « Avant tu m’as dit que tu souhaitais comprendre les gens. » Son ton était paisible, mais je compris qu’il préparait une de ses estocades rhétoriques et je me raidis. Ses yeux dorés plongèrent dans les miens. « Et pourtant, tu ne t’es pas rendu compte que Sargolio, Lufin, Alrodyn et Bluz essayaient de te connaître et de t’accepter ? »

J’ouvris grand les yeux. M’a… ccepter ? Je promenai un regard sur les moines. Bluz se tordait les mains. Lufin frottait son menton. Alrodyn avait centré son attention sur ses zorfs. Certains, je ne les connaissais que de vue, avec les autres, j’avais échangé des salutations chaque jour de mon enfance sans pour autant jamais vraiment parler avec eux. Je me raclai la gorge et secouai la tête.

— « Je ne m’en suis pas rendu compte, » reconnus-je.

— « Et voilà donc tes tentatives pour être sociable, » sourit le Grand Moine. « Si tu n’acceptes pas les autres, ils vont difficilement t’accepter. »

Et, pourtant, c’est ce qu’avaient fait les Ragasakis au début, pensai-je. Mais je ravalai ces paroles et regardai de nouveau mes confrères. Mon Datsu se libéra légèrement, contrecarrant mon trouble.

— « Je comprends, » dis-je finalement. « Bon o-rianshu. »

— « Bon o-rianshu, mon garçon, » répondit le Grand Moine.

Je sortis de la salle en me demandant pourquoi diables je me sentais mal à l’aise. Moi qui n’avais pas voulu attirer l’attention… et voilà que je m’étais même levé pour lâcher des paroles totalement inutiles. On aurait presque dit que je m’étais offensé parce qu’ils avaient discrédité Lustogan…

Tout en marchant dans le couloir sombre me guidant par l’orique, j’inspirai et dis :

— « Kala, dis-moi que ce n’était pas toi. »

“Moi, quoi ?” s’étonna-t-il.

Je passai devant la chambre où j’avais laissé Reyk et m’arrêtai devant la pièce voisine, qui était inoccupée.

“Toi qui m’as influencé,” clarifiai-je. “J’ai donné l’air d’être offensé.”

“Tu crois ?” médita le Pixie.

“Et c’était toi, en fait,” fis-je, tournant la poignée de la porte. “C’est toi qui t’es offensé.”

Il y eut un silence.

“Moi ? Tu veux dire que je me suis offensé parce que l’autre a dit que Lustogan n’était pas honorable ? Bien sûr que je me suis offensé ! C’est mon frère !”

Et il le disait tout tranquillement, le maudit. Je refermai la porte et m’appuyai contre celle-ci en soupirant.

— « C’est ton frère ? » répétai-je dans un murmure. Épuisé, je me laissai glisser sur le sol dans le noir complet. « Si Lustogan est ton frère, alors les Pixies sont aussi mes frères, Rao est aussi ma bien-aimée, Lotus est aussi mon père. Est-ce que tu te rends compte, Kala ? » chuchotai-je, sentant mon Datsu se libérer pour étouffer mon trouble. « Si tu me voles ce qui est mien, quel droit aurais-tu de me dire de ne pas voler ce qui est tien ? »

Je transperçai l’obscurité du regard.

“Es-tu prêt à partager de cette façon ?”

Kala était resté interdit, manifestement, parce qu’il ne répondit pas immédiatement.

“Je…” dit-il enfin. Il était particulièrement troublé. “Je ne sais pas,” avoua-t-il. “Je ne sais pas. Toutes ces années… c’est vrai que je ne les ai pas vraiment vécues. J’étais à peine conscient. Ce n’est qu’en me réveillant que j’ai connu cette nouvelle famille, mais cela ne veut pas dire qu’elle n’est pas la mienne,” affirma-t-il. “Et puis, il y a des choses que nous ne pouvons pas partager. Tu dois savoir… que je peux ressentir pour Lustogan quelque chose que, toi, tu ne ressentiras jamais. Je peux ressentir pour Yanika quelque chose que tu ne ressentiras jamais. Et pour Rao… ce que je ressens pour elle, toi, tu ne le comprendras jamais. Je me trompe ?”

Je restai paralysé quelques instants, puis repris une respiration plus paisible.

“Tu as raison,” dis-je alors. “Mais cela pourrait s’arranger si j’arrive à faire en sorte que le Datsu te protège toi aussi.”

J’entendis un son étranglé.

“Tu ne comprends donc pas ?” s’écria Kala, incrédule. “Je ne veux pas de ton Datsu. Je le voulais autrefois, mais je n’en veux plus. Pas maintenant que j’ai compris ce que c’est. Je veux sentir, Drey. Je veux aimer Rao. Et j’aime ta famille, même si c’est des saïjits, parce qu’ils m’ont élevé, et parce que c’est eux qui ont élevé Lotus. Je comprends,” dit-il face à ma stupéfaction croissante, “je comprends que tu ne te rends même pas compte que le Datsu te protège de la vie même. C’est une technique de lâches. Même la douleur la plus grande n’est pas une excuse pour renoncer à l’amour le plus sincère. Si je dois en finir avec la douleur des Pixies, je le ferai sans un tel sacrifice. Diables. Maintenant je comprends pourquoi Lotus s’est défait du Datsu. Parce qu’avec lui, il n’aurait jamais pu nous aimer suffisamment pour faire ce qu’il a fait pour nous.”

Je clignai des paupières. Lotus s’était défait du Datsu ? Était-ce possible ? Quant au reste… Je secouai la tête.

“Tu n’es pas le premier à critiquer le concept du Datsu. Il y a des gens qui pensent que nous sommes des personnes insensibles, des outils programmés, des monstres, des abominations de la science…” Je me levai et avançai jusqu’au lit tout en me déshabillant. “Toi qui me connais de près… c’est ce que tu penses ?”

Je ne reçus pas de réponse. Je posai l’anneau de Nashtag sur la table de nuit, touchai la pierre de serment suspendue à mon cou… et, sans l’enlever, je m’allongeai. J’écoutai le mouvement de l’air, tentant de me tranquilliser pour que le Datsu puisse se brider… Kala ne répondait toujours pas.

Brusquement, des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je m’étonnai. Était-ce Kala qui essayait de contrôler mon corps ? Était-il triste ?

“Tu pleures,” nous exclamâmes-nous à la fois.

Nous marquâmes un temps.

“Ce n’est pas toi ?” demandâmes-nous.

Il y eut un autre silence déconcerté et, un instant, je crus qu’il y avait une troisième âme dans ma tête en train de me jouer un tour. Alors, Kala sourit mentalement, l’air soulagé.

“Je crois que tu le sais déjà. Tout compte fait… tu n’es pas une roche non plus.”

Ni un monstre, ni une abomination de la science, compris-je. J’éprouvai à mon tour un brin de soulagement et je passai une main sur mes yeux humides. Mes lèvres se courbèrent en un sourire tremblant, quand je compris pourquoi je me sentais aussi affecté.

“C’est vrai,” avouai-je, “que je ne peux pas ressentir si intensément mon amour envers mes êtres chers.” Je m’apaisai. “Je ne suis pas insensible pour autant, loin de là. Mes sentiments, quoique modérés, sont constants. Mes actes sont mesurés et pas impulsifs. Tu ne me convaincs toujours pas. Le Datsu… j’en ai besoin.”

“Est-ce une drogue ?” marmonna Kala. “Ça, j’en ai essayé des tas pour calmer la douleur. Elles sont abominables.”

Je souris et plaçai mes mains derrière la tête, plus serein.

“La drogue de l’équilibre,” dis-je, fixant l’obscurité, “est plus subtile.”

Et à voix haute, j’admis sur un ton léger :

— « Les Arunaeh, nous sommes peut-être bizarres, mais j’aime que nous le soyons. Il se peut que ce soit à cause du Datsu, parce que je suis incapable de ne pas être satisfait avec ce que j’ai… mais après tout qu’importe ? Souviens-toi comment je me suis senti quand ils ont bloqué mon Datsu, Kala… Si Lotus a été capable de contrôler ses sentiments, c’est sans doute parce qu’il était bréjiste. Mais, moi, je ne le suis pas. Malgré tout… j’aimerais savoir pourquoi il a fait ça, » murmurai-je, « pourquoi il a renoncé au Datsu. »

Kala soupira mentalement.

“Je ne sais pas grand-chose. Je sais qu’au début il l’a bloqué et, quand il y a renoncé complètement… Je ne connais pas les détails parce qu’il l’a fait après nous avoir enfermés dans les larmes, mais Rao m’a dit que sa famille l’a aidé.”

Je hoquetai et demeurai silencieux un moment. Sa famille… Je me rappelais avoir lu que, cinq ans avant la guerre, un homme portant un masque avait été vu alors qu’il embarquait à destination de l’île de Taey. Se pouvait-il que ma grand-mère Scelliste ait retiré le Datsu à Lotus ? Mais ça… ça allait à l’encontre de l’équilibre de Sheyra. Il devait y avoir une autre explication.

“Je suis fatigué,” ajouta Kala. “Ne vas-tu donc jamais dormir ?”

Je roulai les yeux et acquiesçai.

“Tu me fais trop réfléchir, Kala. Doux rêves.”

Il me répondit par un grognement ensommeillé. Dans le silence de ma chambre, j’empoignai la pierre de serment et fermai les yeux, tentant de ne pas penser aux Datsus ni aux Pixies. Et, peut-être grâce au Datsu, j’y parvins très rapidement, m’apaisant aussi facilement qu’une goutte d’eau tombant dans un lac. Ainsi, pour la première fois depuis longtemps, je dormis dans le Temple du Vent qui m’avait vu grandir.