Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

4 Retour au nid

La salle n’avait pas changé. Quand Draken m’appela et que j’entrai, je me retrouvai face aux colonnes familières richement ornées ; au fond, se tenait le siège du Grand Moine et, derrière celui-ci, une grande statue de Tokura soutenait la Croix de Destruction touchant presque le plafond de l’immense salle.

— « Ce compagnon, » lança Draken, faisant tourner les roues de sa chaise pour sortir, « si je comprends bien, il vaut mieux qu’il n’enlève pas son masque, n’est-ce pas ? »

Je me raclai la gorge et acquiesçai. Le drow scruta Reyk.

— « Bien. Le grand Moine est dans sa chapelle : tu peux aller le voir, Drey. Toi, » dit-il à Reyk, « viens avec moi, je ne vais pas te manger. »

Je devinai l’irritation du commandant Zorkia d’être traité comme un gamin, mais il ne dit pas un mot et suivit le destructeur au-dehors. Je fis une moue compatissante. Je supposais que Reyk devait passer un mauvais moment, se demandant s’il ne m’avait pas trop fait confiance… Mais il n’avait pas le choix.

Je fermai la porte et traversai la salle en silence. D’une certaine façon, l’architecture rappelait celle de la Maison Arunaeh de l’île de Taey, mais le plafond était beaucoup plus haut et, ici, la roche était ouvragée comme si chaque fragment était une œuvre d’art. C’était un véritable livre d’images qui résumait la vie de Tokura, de Kofayura et des Grands Moines les plus célèbres du Temple du Vent.

Je passai entre deux colonnes et me dirigeai vers le couloir du fond : la porte de la chapelle était ouverte. Circulaire, la pièce avait l’un des rares murs du temple totalement lisses ; le sol était couvert d’un sable cendreux. Devant la silhouette agenouillée du Grand Moine, se dressait le Serment du Vent, gravé sur un piédestal. Et, sur ce piédestal, vibrait une petite sphère tantôt bleutée, tantôt noire comme un doagal… J’écarquillai les yeux, étouffant un hoquet de stupéfaction.

L’Orbe du Vent. Ceci était sans l’ombre d’un doute l’Orbe du Vent. Ou était-ce une réplique ? Une imitation ? Non, compris-je, baissant mon regard vers le Grand Moine. Celui-ci ne s’était pas retourné, mais il avait assurément senti ma présence. J’avançai de quelques pas silencieux sur le sable et m’agenouillai près de lui. Sa figure de kadaelfe n’avait pas beaucoup changé depuis la dernière fois que je l’avais vu : maigre, chauve et fibreuse. Bien qu’il ait les yeux fermés et le visage serein et absorbé, je sentis son orique tourbillonner autour de moi pour me donner la bienvenue. Je souris face à son accolade orique et je lui répondis en disant :

— « Salut, grand-père, cela faisait longtemps. »

Je vis ses lèvres se courber et, dans le silence, je jetai un regard aux lettres qui formaient le Serment du Vent. Il disait ainsi : « Je n’oublie pas que l’apprentissage ne termine jamais. Je détruis pour construire. Je respecte le monde qui m’a vu naître. Je confie à jamais ma volonté et ma loyauté à l’Ordre du Vent et à mes frères, à la gloire de Tokura, notre patronne. »

C’étaient les paroles que j’aurais dû réciter une fois toutes les épreuves d’apprenti passées. Mais je ne les avais jamais prononcées à aucune cérémonie. Mes yeux se levèrent alors vers l’orbe et je rompis de nouveau le silence, intrigué.

— « Mon père l’a rendu ? »

Les yeux dorés du Grand Moine s’ouvrirent.

— « Ton grand-père. Il y a une semaine, mon demi-frère est venu avec l’orbe et il est reparti avant-hier. Nous avons arrangé les choses. »

J’arquai les sourcils. À son ton, je devinai qu’il n’en était pas si sûr.

— « Je m’en réjouis, » dis-je cependant. Les Arunaeh avaient donc décidé de ne pas utiliser l’Orbe pour réparer le Sceau. Était-ce parce qu’avec l’aide de Yanika, Mère avait déjà obtenu un résultat ?

Je levai une main pleine de sable et regardai celui-ci s’échapper entre mes doigts jusqu’à ce qu’il ne reste plus que quelques grains au creux de ma paume gantée.

— « Au fait, » repris-je, « où est Durki ? Je me souviens que d’habitude elle restait toujours à l’entrée de la chapelle quand tu allais prier. »

Le Grand Moine fit une légère grimace.

— « Elle est morte. C’était une très vieille chienne. »

La nouvelle me frappa. Dannélah. Cette grande chienne docile m’avait accompagné plus d’une fois, étant petit. À part Mère, c’était l’unique être que j’avais osé embrasser dans ma tendre enfance.

— « Elle a eu une bonne vie, » ajouta le Grand Moine. Et il posa les mains jointes sur ses genoux, tournant la tête vers moi. « Dis-moi, mon fils. Ne sais-tu pas qu’il est irrévérencieux de garder le masque dans la chapelle ? »

Je grimaçai.

— « Oh, je suis désolé. »

Il y eut un silence. Et alors, je me dis que le Grand Moine ne se contenterait probablement pas d’une telle excuse. Il était trop curieux pour ça. Alors, levant mes deux mains, je saisis mon masque. J’hésitai. Et le retirai.

La réaction ne se fit pas attendre. Le Grand Moine se redressa, alarmé.

— « Par Tokura ! Qui… ? »

— « C’est moi, » l’interrompis-je. « Drey Arunaeh. Tu ne me reconnais pas ? Trois ans ont passé, c’est vrai, mais je n’ai pas changé tant que ça, non ? »

J’essayai de garder un ton léger. Le Grand Moine déglutit.

— « Tu es vraiment… ? Une minute. Comment est-ce possible ? Est-ce une sorte de mutation ? »

— « La peau grise ? Ça en a tout l’air. »

— « Et les yeux ? »

— « Une mutation aussi, » affirmai-je. « Je ne sais même pas très bien pourquoi. Même Liyen n’a pas compris. Mais c’est comme ça. Un matin, je me suis réveillé, je me suis regardé dans un miroir et, paf… Bon, la vérité, c’est que je ne me suis pas encore regardé dans un miroir. Mais c’est ce qu’on m’a dit : j’ai une tête de démon, hein ? »

Le Grand Moine secoua la tête, l’air préoccupé. Après une hésitation, il se leva, s’inclina avec révérence vers l’orbe et dit :

— « Sortons. »

Je remis mon masque et le suivis sans un mot. Tandis qu’il refermait la chapelle avec deux grandes clés, je l’observai avec une certaine surprise.

— « Et la salle où était l’Orbe avant ? » demandai-je. « N’est-elle pas plus sûre ? »

Le vieil homme émit un grognement, rangeant les clés.

— « Si sûre que ton frère a été capable de voler l’Orbe sans aucune aide. Je trouverai un endroit plus approprié, » assura-t-il.

D’un pas toujours tranquille, il alla s’asseoir sur le trône et me fit un léger signe m’invitant à m’installer sur le coussin. Je m’inclinai, m’assis en croisant les jambes et contemplai le Grand Moine avec curiosité. Bien qu’il n’ait pas de Datsu, il m’avait toujours semblé être un saïjit très pondéré dans ses réactions. Cependant, il avait tendance à être autoritaire et à vouloir tout savoir…

— « Alors, finalement, tout s’est résolu sans verser de sang, » dis-je. « Un moment, j’ai cru que les Moines du Vent ne sauraient pas oublier leur rancœur. Je me réjouis. »

Le Grand Moine fronça les sourcils.

— « C’est plus une question de fierté que de rancœur, Drey. Ne parle pas de ce sujet à la légère. Les Arunaeh nous ont rendu l’Orbe, mais la lettre diplomatique de Liyen Arunaeh ne lave pas l’honneur terni. Dis-moi, le leader de ton clan… d’après toi, quel genre d’homme est-ce ? »

J’arquai un sourcil et réfléchis.

— « Un Arunaeh, » dis-je finalement.

C’était ce qui le définissait le mieux, à mon avis. Liyen avait toujours suivi les règles de Sheyra, du Datsu et du clan. Je souris.

— « Sache que, si un Arunaeh provoque un déséquilibre, il fera tout son possible pour restaurer un autre équilibre. De ce fait, je suis sûr que les Arunaeh sont capables de laver ton honneur terni, grand-père. »

Le Grand Moine découvrit légèrement ses dents serrées.

— « Tu ne t’inclus pas ? »

J’arquai un sourcil.

— « Est-ce que je peux faire quelque chose pour restaurer l’équilibre sans trahir ma famille ? »

— « Tu peux. »

Sa réponse vive me laissa perplexe. Je pouvais ? Vraiment ? Qu’attendait-il de moi ? Le Grand Moine me transperça du regard et fit claquer sa langue.

— « Enlève ce masque. Ne me dis pas que tu as un complexe esthétique maintenant ? Tout bien regardé, tu ressembles presque à un drow, rien de très étrange. »

Je grimaçai. Je savais que nous n’étions pas seuls. Son loyal conseiller et garde du corps, Dalfa, s’éloignait rarement du Grand Moine et, en ce moment, je sentais sa présence avec mon orique… mais je ne voulais pas non plus trop exaspérer le Grand Moine : la vie de Reyk en dépendait.

Je retirai le masque et rivai mes yeux dans ceux du Grand Moine.

— « J’ai plus de complexes que tu ne le crois. Quand tu dis que je peux, que veux-tu dire par là ? Que puis-je faire ? »

— « Restaurer l’équilibre, » répliqua le vieil homme, en m’observant. « Du moins, en ce qui te concerne. Tu peux de nouveau faire partie de ce temple. »

J’ouvris grand les yeux.

— « Quoi ? » soufflai-je.

— « Être ordonné Moine du Vent, » poursuivit-il. Il joignit posément ses mains, penchant légèrement la tête sans me quitter des yeux. « Draken m’a dit que tu protégeais un fugitif et que, pour le dissimuler, tu lui avais même prêté un masque de destructeur avec le tatouage des Arunaeh. De qui s’agit-il ? »

Dannélah… Pourquoi me demandait-il de réintégrer le temple ? Rêvait-il encore de me faire Grand Moine ? Mais, moi, je ne ressentais aucun besoin de l’être… Je soupirai.

— « Et si je te disais que c’est un homme qui m’a sauvé deux fois la vie ? Moi, je la lui ai sauvée une fois et, maintenant, nous avons fait un pacte. C’est effectivement un fugitif que la Guilde recherche. Connaître son nom ne pourrait que compromettre le temple. »

— « À moins que nous en avertissions les Zombras qui se sont installés dans le village, » rétorqua tranquillement le vieil homme.

Je demeurai interdit. Des Zombras de Dagovil dans le village voisin ?

— « Que font-ils ici ? » m’étonnai-je.

— « Ils protègent l’endroit. » Le Grand Moine s’appuya sur le dossier de sa chaise en soupirant : « Tu n’es pas au courant ? Dernièrement, les attaques se sont multipliées dans les bourgades de l’ouest. Tous les habitants d’un village ont disparu à quelques kilomètres d’ici. Et il y a une semaine, une famille entière de fermiers a été massacrée. Les Zombras enquêtent, mais tout semble indiquer que les Yeux Blancs si craints de la dernière guerre sont de retour. »

Je le regardais, les yeux écarquillés. Attah… Il parlait sûrement des dokohis. Lustogan m’avait déjà dit à Firassa qu’ils avaient enlevé les habitants de tout un village, mais… s’ils commençaient à les massacrer, cela signifiait-il qu’ils avaient épuisé leur réserve de colliers ? Quelle était leur intention ?

— « Ces Yeux Blancs, » dis-je, « sais-tu qui les dirige et d’où ? »

Le Grand Moine arqua les sourcils.

— « Cela t’intéresse-t-il ? »

— « Ils ont enlevé une amie à moi, » expliquai-je. « Une Ragasaki. »

— « Ragasaki, » répéta le vieil homme, pensif. « C’est vrai. Tu es entré dans une confrérie de chasseurs de récompenses de la Superficie. Tu sais ? Jamais je ne l’aurais imaginé. Quoi qu’il en soit, je crois qu’il est temps que tu la quittes, mon fils. Ça ne te convient pas du tout. Après toutes les années que tu as passées à apprendre l’art destructif, tu ne vas pas jeter ton avenir par-dessus bord. C’est comme si un ingénieur décidait tout à coup de devenir vagabond. N’éprouves-tu pas de la honte ? »

— « Aucune, » assurai-je calmement.

Le Grand Moine souffla.

— « Je vois que le Datsu te protège du sens du ridicule. Enfin. Ce qui est fait est fait. Que tu te promènes avec des fugitifs m’inquiète davantage. Cet homme t’a peut-être sauvé la vie, mais je ne crois pas qu’il te convienne de rester avec lui. Il serait si facile de le livrer aux Zombras… »

Me faisait-il du chantage ? Je le détaillai du regard.

— « Dis, grand-père. »

— « Dis-moi, Drey. »

J’inspirai dans le silence de la Grande Salle et expirai.

— « Si je te disais que ces chasseurs de récompenses sont devenus presque comme une famille pour moi, tu me pousserais encore à les quitter ? »

Le Grand Moine se rembrunit.

— « Une famille ? » murmura-t-il. « Et que t’avons-nous donné ici, Drey ? Nous t’avons donné un abri, des connaissances, un dieu et un avenir. Je ne vais pas mésestimer ce que tu es visiblement parvenu à respecter, mais la vie est comme un livre, mon fils : il faut savoir tourner les pages. Et, tu le sais bien, mais tu as déjà une famille. Pour un adepte de Sheyra, n’est-ce pas un excès d’en avoir deux ? »

Je levai les yeux au ciel avec un sourire torve.

— « Tout cela pour me dire que tu veux que je réintègre le temple pour devenir un célèbre destructeur qui redore la renommée de l’Ordre et, qui sait, peut-être aussi pour être nommé Grand Moine un jour, hein ? Désolé, grand-père. Je ne sais pas si je t’ai déjà dit que je n’ai pas de grandes ambitions. »

Le Grand Moine, à ma surprise, esquissa un sourire.

— « Le vent non plus n’en a pas, » dit-il. « Tu n’as qu’à te laisser porter par les forces, comme lui, et tu atteindras la cime d’une montagne. »

Pour redescendre de l’autre côté, refroidi, pensai-je. Et je roulai les yeux face à l’analogie.

— « L’air monte parce qu’il se réchauffe et descend parce qu’il se refroidit, » raisonnai-je. « Mais, moi, je ne me réchauffe ni ne me refroidis jamais trop. Le Datsu me protège de ces transports, tu te rappelles ? »

Le Grand Moine se leva de son trône et descendit les marches. Je le regardai approcher avec curiosité. Il s’arrêta devant moi, baissant des yeux vifs.

— « Cela me répugne de devoir avoir recours au chantage. Alors… »

Il ôta un collier dissimulé sous sa soutane, pas la grande chaîne avec la croix qui le désignait comme Grand Moine, mais une petite chaîne dorée avec une plaque de fer noir sertie d’une pierre blanche avec des taches noires. J’ouvris grand les yeux.

— « Une pierre de serment, » confirma-t-il. « La pierre que reçoit un apprenti lorsqu’il est ordonné moine. Si tu l’acceptes, tu deviendras un frère pour tous les Moines du Vent, tu recevras du travail de qualité, un rabais pour le matériel de travail et, bref, de l’aide de la part d’un Ordre respecté dans toutes les Cités de l’Eau et même au-delà. » Il écarta légèrement la pierre en ajoutant : « Si tu la refuses, tu saliras de nouveau mon honneur, tu quitteras ce temple comme mon ennemi et, dès que tu auras fui, j’avertirai les Zombras qu’un Arunaeh voyage avec un fugitif. Je ne le ferai pas de gaieté de cœur : il est de mon devoir de protéger le temple et je ne pourrai te donner qu’un jour d’avance. Ce qui est dommage, c’est que les tentatives de Liyen d’améliorer nos relations tomberaient de nouveau à l’eau. »

Il marqua un temps face à mon regard confus. Mes yeux contemplaient la pierre de serment, déconcertés.

— « Pourquoi ? » murmurai-je après un silence. « Pourquoi veux-tu que je revienne avec tant d’obstination, grand-père ? »

Le Grand Moine soupira.

— « Je pense que tu es un grand destructeur, mais je ne le fais pas seulement pour ça. Moi aussi, j’ai un sens de l’équilibre, sais-tu ? Quand ton frère a volé l’Orbe, j’ai perdu quatre membres de ma famille. J’ignore encore pourquoi Lustogan a fait cela, mais Nalem m’a fait comprendre que son action avait été tout sauf égoïste envers son clan. Je présume que cela a un rapport avec les étranges rumeurs qui courent sur une présence horrible sur l’île. Quelque chose en rapport avec le Sceau. » Je demeurai impassible et il continua : « Je sais qu’il est inutile d’essayer de vous soutirer des informations sur le sujet… aussi, je n’insisterai pas. Quoi qu’il en soit, les agissements de ton frère n’en sont pas moins impardonnables du point de vue de notre Ordre. Pour rétablir l’équilibre, ton grand-père et ton père ont accepté de travailler à nouveau pour l’Ordre. Quant à ton frère… Il a été décidé qu’après un mois passé à ‘méditer’ sur votre île, il réintègrerait l’Ordre avec l’obligation d’accepter tous les travaux proposés et de verser soixante-dix pour cent de ses bénéfices au temple tant qu’il n’aura pas payé les deux millions de kétales exigés pour dommages et intérêts. »

J’émis un grognement incrédule. Deux millions ? La quantité était titanique. Et le pourcentage tyrannique.

— « Je sais comment vous êtes, les Arunaeh, » reprit le Grand Moine. « Chacun suit sa voie, chacun répare ses erreurs. Je sais que Lustogan fera son possible pour réparer les siennes. Il y a deux semaines, il a donné sa parole d’Arunaeh par écrit. »

J’agrandis les yeux. Sa parole… Alors, quand il m’avait fait sortir furtivement de l’île, Lustogan savait déjà qu’il était plus endetté que le roi de Lédek.

— « Il va mettre un certain temps à payer ces deux millions, » lui fis-je remarquer.

— « Je ne crois pas. Lustogan est têtu, » dit le Grand Moine, faisant osciller la chaîne de serment entre ses mains. « En dix ans, il les aura payés. »

Je soufflai. Ce vieil homme… Il parlait comme si dix ans n’étaient qu’une bagatelle… Mon regard revint se poser sur la pierre de serment. Je fis une moue. Je ne pouvais pas nier que travailler pour l’Ordre avait ses avantages. Cela m’épargnerait les arnaques et la peine de chercher du travail et, en ce qui me concernait, je ne devrais payer au temple que les quinze pour cent règlementaires…

— « Je suis sûr que mon frère paiera ces deux millions en moins de dix ans, » dis-je alors. Je repris : « Je suis prêt à travailler de nouveau pour l’Ordre, mais je ne peux pas rester au Temple. Je ne vais pas quitter les Ragasakis et j’ai plusieurs affaires à régler. Si je me souviens bien, » ajoutai-je, « le serment que mon grand-père, Père et Lust ont fait était soumis aux conditions imposées par le clan Arunaeh. Ils ont donc juré loyauté à l’Ordre mais en la faisant passer après leur clan. Si tu me permets de jurer loyauté à l’Ordre en faisant passer mon clan et les Ragasakis avant, je le ferai. »

J’étais assez satisfait de ma proposition et je sentis même l’amusement de Kala dans un coin de ma tête. Cependant, le Grand Moine mit un bon moment à réagir. Je devinai qu’il devait se sentir satisfait d’obtenir ce qu’il voulait, mais je crus percevoir dans ses yeux un léger éclat de frustration. Après quelques instants de silence, je compris que me voir faire passer des chasseurs de récompenses avant l’Ordre du Vent l’irritait. J’utilisais donc ces bonnes manières si bien gravées en moi et m’inclinai en assurant :

— « Ce sera un honneur pour moi d’être ordonné par toi, Grand Moine. »

S’il voulait tant m’ordonner… Ce n’est pas que je ne voulais pas, non plus. Tant qu’il me laissait la liberté de faire ce que je voulais…

Je perçus un soupir.

— « J’espère, » toussota-t-il, « que tu ne fais pas ça à cause du chantage mais parce que tu veux vraiment t’unir à nous. »

Je levai la tête, interrogateur et un brin moqueur.

— « Ah, parce que le chantage, c’était peut-être de la comédie ? Rappelle-toi, Grand Moine : c’est toi qui m’as expulsé et, maintenant, tu souhaites que je revienne. Tant qu’il n’y a pas d’incompatibilités entre mes différentes loyautés, cela ne me dérange pas de te servir aussi. Comme cela ne me dérange pas de servir Sheyra, Tokura, Antaka et Kofayura en même temps. Cela te semble-t-il immoral ? »

Il y eut un silence. La pierre de serment se balançait toujours sur sa chaîne. Le Grand Moine réfléchissait.

— « Si Sheyra est ta première divinité et Tokura ta deuxième, où places-tu les Ragasakis dans tout ça ? »

Sa question m’arracha une moue pensive. De fait, où ? Je pensai à Livon, Orih, Zélif, Sirih, Sanaytay, Tchag, Yéren, Loy, Staykel, Praxan, la petite Shaïki… Et je souris en imaginant que je frappais ma poitrine en disant : ici. Mais cela aurait été simplifier un peu trop les choses.

— « Je ne sais pas, » avouai-je. « Ils m’ont donné quelque chose que ni Sheyra ni Tokura n’ont pu me donner. Yanika a voulu rester avec eux et, moi, je l’ai suivie, comme le vent poussé par une force, » souris-je. Je plongeai mes yeux dans les siens. « Et, plus je les connais, plus je me rends compte que jusqu’alors je n’ai fait que passer à côté des saïjits sans essayer de les comprendre. Parfois, je pense encore que l’amitié est diablement fatigante, elle attire des problèmes, elle prend du temps, dérange… mais, en réalité, tout cela n’est pas mauvais. J’ai appris à apprécier les gens. Et je me suis rendu compte de toutes les occasions où j’aurais pu être plus sociable et ne l’ai pas été. Ce n’est pas que je me sente coupable ni que je m’en repente. Mais je ne me repens pas non plus d’avoir connu les Ragasakis. Même aujourd’hui encore, je ne me rends pas pleinement compte de tout ce qu’ils m’ont appris… »

— « Mon fils, » me coupa le Grand Moine d’une voix adoucie.

À ma stupéfaction, il se pencha pour me passer la chaîne du serment autour du cou. Je sentis son souffle âgé et serein. Ses habits sentaient les simellas et la menthe. Il acquiesça pour lui-même, l’air convaincu que son geste était le bon.

— « Sais-tu ? » dit-il. « C’est justement pour cela que j’ai pensé que tu étais un bon candidat. Parce que tu t’intéresses aux gens. Pas seulement à l’esprit, comme les bréjistes de ta famille, pas seulement à la roche, comme ton frère, ton père ou ton grand-père. Toi, tu essaies de comprendre le comportement de tes nouveaux compagnons parce que tu souhaites qu’ils t’acceptent. Et ceci est une condition nécessaire pour être Grand Moine. »

Qu’ils m’acceptent, me répétai-je. Vraiment ? Mais bon, qui ne voulait pas être accepté ? Je sentis la pierre de serment peser avec légèreté contre mon cou. Le Grand Moine sourit.

— « Mais c’est aussi pour cela que je crois qu’être Grand Moine ne te convient pas, tout compte fait. »

Je ne pus m’empêcher de lui rendre un demi-sourire soulagé en voyant qu’il avait compris et je m’inclinai en récitant :

— « Je n’oublie pas que l’apprentissage ne termine jamais. Je détruis pour construire. Je respecte le monde qui m’a vu naître. Je confie à jamais ma volonté et ma loyauté à l’Ordre du Vent et à mes frères, à la gloire de Tokura, ma deuxième patronne. »

Le Grand Moine s’était redressé et il acquiesça avec satisfaction.

— « Nous reporterons la cérémonie en attendant que la mauvaise humeur des moines contre les Arunaeh se soit dissipée, mais je te ferai inscrire sur la liste des membres. Ah, je ne sais pas ce que tu as l’intention de faire avec ce fugitif… mais je vais te donner un conseil, mon garçon : ne tente pas trop la Guilde des Ombres. Et encore moins maintenant que les Zombras sont dans toute la zone. Quoi qu’il en soit, bienvenue à l’Ordre, Drey Arunaeh. Je me réjouis que tu sois revenu. »

Je me levai lestement.

— « Et, moi, je me réjouis d’avoir parlé avec toi, grand-père. »

— « Mais tu ne peux pas rester ici plus longtemps, » devina le Grand Moine. Il leva une main. « Dalfa. »

Son conseiller, qui jusqu’alors était resté derrière les colonnes, apparut promptement et inclina la tête.

— « Oui, Mérol ? »

Rares étaient les moines qui appelaient le Grand Moine par son nom. Cependant, Dalfa avait été son compagnon depuis tant d’années qu’ils étaient presque comme les doigts de la main. Je le détaillai du regard. C’était un ternian qui était encore plus frêle que le Grand Moine, plus petit, avec des cernes impressionnants qui, d’après son vieil ami, ne s’effaçaient pas même en dormant. Malgré tout, je savais que c’était le plus habile en barrières oriques de tout le temple et qu’une fois, il avait propulsé un assassin hors de la Grande Salle en coup de vent, l’incrustant contre un mur du couloir et le laissant à moitié mort.

Je croisai ses yeux violets quand le Grand Moine me demanda :

— « Drey. Où vous dirigiez-vous quand Draken vous a croisés ? »

— « À Kozéra, » répondis-je. « Je dois y rencontrer un compagnon. Et aider les Ragasakis à récupérer celle qui a été enlevée par les Yeux Blancs. »

Et aussi chercher cinq autres Pixies et ressusciter Liireth, ajoutai-je mentalement. Mais je ne le lui dis pas ; il n’aurait pas fallu que le grand-père me prenne pour un fou et m’expulse juste après m’avoir ordonné moine. Ou pire, qu’il nous envoie Reyk et moi tout droit à la prison de Makabath.

— « Ça tombe bien, » dit le Grand Moine. « J’allais envoyer une nouvelle lettre à Liyen : si tu vas à Kozéra, tu te chargeras de la lui remettre. Au cas où, je te donnerai un sauf-conduit pour que tu puisses passer les contrôles sans problèmes. »

Ça tombait bien, disait-il… Moi, je ne savais pas quoi penser. Certainement, sachant que Yanika était sur l’île, l’idée de rentrer pour la voir me tentait, mais je ne voulais pas retomber aux mains des bréjistes de ma famille. Je savais qu’ils avaient essayé de m’aider à comprendre le mystère de Kala, mais ils y avaient mis trop d’acharnement. Malgré tout, j’acquiesçai :

— « Je la remettrai. »

— « Bien. Dalfa, emmène-le aux archives et inscris-le sur la liste. »

Le conseiller acquiesça, hésitant.

— « Tu l’acceptes sans même lui faire passer les épreuves ? »

Il ne lui reprochait pas de m’accepter, il lui reprochait de le faire sans respecter les règles, compris-je. Le vieux kadaelfe haussa les épaules.

— « À quatorze ans, il a eu des notes brillantes aux épreuves préliminaires. Tu crois vraiment que c’est nécessaire ? » Dalfa fit une moue et le Grand Moine sourit. « Toujours aussi tatillon, mon ami. C’est bon, il passera les épreuves avant l’o-rianshu. Je te demanderai de rester jusqu’à demain, Drey. Tu n’y vois pas d’inconvénient ? »

J’étais fatigué après deux jours sans presque fermer l’œil et l’idée de partir tout de suite ne m’enchantait pas, mais devoir passer des épreuves ne me réjouissait pas non plus.

— « Faut-il beaucoup réfléchir pour ces épreuves ? » demandai-je.

Dalfa me jeta un regard moqueur.

— « Un minimum, j’en ai peur. Je vois que tu es fatigué. Veux-tu reporter ça à demain ? »

Je grimaçai et fis non de la tête.

— « Non. Je vais les passer maintenant, » affirmai-je énergiquement.

Je parvins même à éprouver un brin d’excitation anticipée. D’après Lustogan, si les épreuves écrites pour être Moine du Vent étaient ‘faciles’, les épreuves pratiques, elles, étaient intéressantes. Pour que mon frère ait reconnu la valeur de ces épreuves, elles devaient réellement être divertissantes.

Percevant peut-être ma curiosité, Dalfa esquissa un sourire et m’indiqua la porte de sortie.

— « Par ici, mon garçon. »

Je m’inclinai vers le Grand Moine et me hâtai de suivre le conseiller. J’en oubliai presque de remettre mon masque.