Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 2: Le Réveil de Kala.

20 Épreuve

Le lendemain, les autres Arunaeh attendirent patiemment que nous ayons trouvé le chat gris et l’ayons apporté à notre mère. C’est Yanika qui le trouva, hérissé et blotti sur un rocher près de la rive. Elle élargit son aura, l’emplissant de sérénité. La voyant ainsi concentrée et le regard rivé sur le chat qui feulait, toutes griffes dehors, je ne pus m’empêcher de me demander comment diables elle parvenait à se sentir tranquille, entourée de la sorte d’un miasme dépressif. Pouvait-elle vraiment n’utiliser que sa volonté ?

Le chat bondit, encore inquiet. Il patina, perdit l’équilibre et tomba à l’eau. Frappé par la houle, il poussa un bruyant feulement qui finit en un son étouffé.

— « Mar-haï, » fis-je, me précipitant.

En quelques secondes, je l’atteignis et donnai la boule de poils mouillée à Yanika. L’animal sifflait, crachant de l’eau, puis il se mit à miauler et à balancer la queue, encore suspendu dans les bras de ma sœur. Celle-ci soupira, soulagée.

— « Il va bien maintenant. » Elle sourit largement au félin. « Rentrons à la maison, Cyclone. »

— « Cyclone ? » répétai-je, étonné.

— « Mm ! C’est son nom. J’ai lu que, lorsqu’il y avait des cyclones, les nuages devenaient aussi gris que quand il pleut. J’aurais pu l’appeler Pluie, mais ça a moins de force que Cyclone… Ça ne te plaît pas ? »

Je regardai le chat gris qui fronçait le nez, nous observant de ses yeux violets, et je m’esclaffai.

— « Si, si, Cyclone, c’est parfait. Allez, rentrons. »

Nous avions contourné une bonne partie de la montagne pour trouver le dénommé Cyclone et nous marchâmes durant une bonne demi-heure avant de rejoindre le large chemin de pavés blancs et noirs qui faisait le tour de la montagne, grimpant jusqu’à la maison principale. Là, au beau milieu du chemin, nous croisâmes Gobay, un des adoptés Arunaeh les plus âgés de l’île. Comme tous, c’était un kadaelfe. Attaché aux traditions, il s’inclina bien bas, ce qui signifiait non seulement qu’il me saluait mais qu’il avait aussi quelque chose à me dire.

— « Bonjour, Gobay, » fis-je sur un ton affable. « Liyen veut me voir ? »

— « Tu es perspicace, » commenta Gobay. « Il veut que tu éclaircisses certaines affaires et il aimerait que tu ailles le voir aujourd’hui même. »

Aujourd’hui même, me répétai-je. D’autres auraient dit « sur-le-champ », « immédiatement », mais Liyen était un Arunaeh et une personne qui prenait les choses avec une extrême patience. Qu’il requière ma présence le jour même indiquait déjà une pointe d’urgence à l’affaire. J’acquiesçai.

— « Nous laissons le chat et nous montons tout de suite. »

— « Elle… il ne l’a pas invitée, » répliqua Gobay.

L’aura de Yanika se troubla. Je grimaçai.

— « Je comprends. Mais, comme tu dois sûrement le savoir, je porte un collier de spectre. Sans elle… »

— « Il ne t’arrivera rien, » dit soudain Yodah, souriant.

Sursautant, je regardai le fils-héritier. Il était debout près de Gobay. Je ne l’avais pas vu approcher et, visiblement, Gobay non plus car son expression, normalement impassible, se plissa légèrement. Mar-haï… Yodah avait-il appris à dissimuler sa présence avec la bréjique ? À moins que ce ne soient des harmonies ? Je secouai la tête et me tranquillisai.

— « Comment en es-tu si sûr ? »

— « Parce que je vais moi-même faire en sorte qu’il n’arrive rien, » répondit simplement Yodah. Et il tendit une main vers mon cou. « Je peux ? »

Je fronçai les sourcils.

— « Surtout, ne l’abîme pas. Si je suis venu ici, c’est pour en extraire les souvenirs du spectre… »

— « Comment ? Et moi qui croyais que tu étais venu voir ta famille ! » se moqua Yodah. Il sourit face à mon expression patiente et assura : « Je n’abîmerai pas le collier, je vais seulement bloquer sa connexion avec ton esprit. Autrement dit, je vais enfermer le spectre dans son collier afin qu’il ne puisse pas te contrôler. Ce sera temporaire, mais cela suffira. »

Il me jeta un regard interrogatif, me demandant poliment la permission. Je soupirai.

— « Vas-y, mais pas d’explorations collatérales, si tu vois ce que je veux dire. »

Le bréjiste sourit.

— « Je ne fais jamais deux choses à la fois. » Il leva un poing, une expression comique sur le visage. « Parole d’Arunaeh. »

Je roulai les yeux et le laissai toucher le collier. Malgré son air désinvolte, je devinai qu’il avait besoin de pas mal de concentration pour ce sortilège et je demeurai silencieux. Je sentis un tourbillon d’énergie bréjique, bien que je ne sache pas si c’était celle du collier ou la sienne. Une minute ne s’était pas écoulée quand Yodah s’écarta.

— « C’est fait. »

Je le regardai, stupéfait.

— « Vraiment ? Si vite ? »

Yodah sourit, l’air satisfait.

— « Vraiment, si vite, » répliqua-t-il. « Viens quand tu pourras. Tout de suite, mon père est en pleine session de lecture. Peut-être que, dans une heure, ça lui conviendra mieux. Tu pourrais en profiter pour te laver un peu. Ah, le sortilège devrait durer jusqu’à l’o-rianshu. Je le renouvellerai alors si nécessaire. Oh, une autre chose, » ajouta-t-il, s’arrêtant sur le chemin. Ses yeux noirs se posèrent sur Yanika un instant avant de se centrer sur moi. « Ne dis rien à la Scelliste au sujet du collier. Elle est déjà assez occupée avec ses expériences. Mon père dit qu’il se chargera de tirer les souvenirs dont tu as besoin. Ça te va ? »

D’entre tous les Arunaeh, Liyen était un des bréjistes les plus compétents. Il n’avait peut-être pas autant d’expérience que la Scelliste pour les Datsus, mais il se distinguait dans d’autres domaines relatifs à l’esprit. Je haussai les épaules.

— « Ça me va. »

— « Parfait. En échange, il est possible que mon père veuille… »

— « Examiner le Pixie, n’est-ce pas ? » complétai-je calmement. « Je n’y vois pas d’inconvénient du moment qu’il m’explique ses recherches. »

Yodah acquiesça et quelque chose sembla l’amuser, car il émit un petit souffle enjoué tandis qu’il me tournait le dos, m’arrachant une légère moue perplexe.

— « À bientôt ! » dit-il, levant la main.

Il s’éloigna avec Gobay et, secouant la tête, je repris la marche avec Yanika et le chat Cyclone. Nous arrivions devant la maison de la Scelliste quand je dis :

— « Yanika. Tu te charges d’apporter le chat à Mère ? Moi, je vais me laver. N’oublie pas qu’il ne faut pas la rendre nerveuse… »

— « Je sais, » répliqua Yanika, m’observant. « Es-tu sûr que ce qu’a fait Yodah fonctionne ? »

Je soufflai.

— « Si ça ne fonctionne pas, ce sera sa faute, pas la mienne. Ne t’inquiète pas, » souris-je face à sa moue. « De même qu’on m’appelait le petit génie destructeur, on appelait Yodah le génie mentiste. Et, lui, il l’est vraiment, crois-moi. Il aime à faire le pitre, mais il fait bien les choses. »

Yanika ralentit devant la porte de la maison.

— « Tu as vraiment confiance en eux, n’est-ce pas ? »

Je haussai les épaules.

— « Je connais Yodah depuis que je suis tout petit. C’est lui qui m’a appris à nager. Et il m’amenait souvent faire des promenades dans l’île quand j’avais quatre ou cinq ans. Le temps a passé depuis, mais il n’a pas tant changé que ça. Peut-être même qu’il est devenu plus responsable. Ne te fais pas de souci. »

— « Je ne me fais pas de souci ! » grommela Yanika.

Cyclone miaula, nous sourîmes et elle entra dans le salon, le chat dans les bras, tandis que j’allais dans ma chambre et sortais de mon sac une tunique et un pantalon propre. C’était mes uniques vêtements de rechange et cela me donnerait des airs de Firassien, mais peu importait. Après être passé saluer Mère et avoir constaté que Yani et elle étaient très occupées avec le chat, je sortis de nouveau et pris le chemin principal. Une demi-heure plus tard, j’étais de nouveau sur la plage où nous avions trouvé le chat, et le spectre n’avait montré aucun signe de vie. Je souris et entrai bientôt dans l’eau. Comme d’habitude, elle était chaude. C’est pourquoi la mer d’Afah foisonnait de bestioles et de plantes de toutes sortes. J’évitai une algue urticante, avançai dans l’eau et atteignis enfin mon objectif : un enchevêtrement de fleurs aux pétales fermés et roses qui flottaient, couverts de kéréjats. Quand je pris une des fleurs, les petites lucioles s’envolèrent en débandade et voltigèrent sur les eaux noires en silence. Avec les doigts, j’ouvris la fleur pétale après pétale et recueillis le liquide qui en sortait. Certains Souterriens fabriquaient avec la rafamore des mélanges étranges, des liqueurs, et même de la peinture blanche. Mais on l’utilisait aussi comme savon. Bien sûr, les rafamores n’étaient pas faciles à trouver et le savon de rafamore était cher sur les marchés. Mais pas à Taey.

Je me débarrassai d’une bonne couche de cendre que j’avais emportée de l’Aiguilleux et je me frottai vigoureusement tandis que les kéréjats émigraient paresseusement quelques mètres plus loin pour éviter mes éclaboussures. Finalement, je m’immergeai tout entier. Ce n’était pas la même sensation qu’à Firassa, pensai-je. À Firassa, on plongeait et la rumeur de la ville s’évanouissait, étouffée et lointaine. Ici, je cessai simplement d’entendre le doux bourdonnement des kéréjats. Je passai d’un silence à un autre, écoutant une lointaine houle au milieu d’un profond calme. Quand mon Datsu se brida tout seul, je m’aperçus que la bréjique du Sceau se faisait moins pesante à travers l’eau et je me détendis, expirant peu à peu, sans hâte. Ce n’est que lorsque je restai sans air que j’ouvris les yeux et me levai, dégoulinant d’eau. Aussitôt, le miasme du Sceau me frappa et toute la paix que j’avais ressentie disparut. Mon Datsu se libéra de nouveau.

— « Mar-haï, » marmonnai-je.

J’entendis un rire et levai la tête, surpris, pour me trouver face à la petite silhouette nue de mon grand-père maternel, dressée sur un rocher à un mètre à peine de distance. Il riait et son tatouage noir brillait.

— « Mar-haï, tu peux le dire ! » s’exclama-t-il. « J’ai failli plonger droit sur toi… »

Il sauta et plongea, pas sur moi, mais presque. Je soufflai, m’écartant tandis qu’il remontait à la surface au milieu des rafamores, riant encore. Il n’avait pas du tout changé, souris-je.

— « Grand-père, » le saluai-je.

— « Drey ! » s’exclama-t-il. « C’est toi ? »

— « Tu ne m’avais pas encore reconnu ? » grognai-je, incrédule.

Mon grand-père frappa l’eau de la main en riant.

— « Si tu crois que c’est facile ! La dernière fois que je t’ai vu, tu étais grand comme moi et, maintenant tu me dépasses d’une tête ! » exagéra-t-il. « Et ton corps est dur comme l’acier, » ajouta-t-il, me donnant un coup de poing sur la poitrine qui arracha tout l’air de mes poumons. « Ah, ces jeunes… ! Qu’as-tu mangé ces dernières années, mon garçon ? »

— « Beaucoup de soupes de tugrins ? » suggérai-je, amusé. « Moi qui pensais que c’était toi qui avais rapetissé, grand-père… »

— « Ah ! Les petits-enfants sont sans pitié de nos jours ! »

Nous nous esclaffâmes. Mon grand-père secoua la tête, souriant, m’observant attentivement.

— « Alors, comme ça, tu es revenu. Depuis quand ? »

— « Depuis hier. Personne ne t’a prévenu ? » m’étonnai-je.

— « Aaah… » dit mon grand-père, faisant rouler ses épaules encore fortes malgré son âge. « Je ne leur rends pas la tâche facile non plus. Je viens de rentrer d’une petite expédition à la Corne du Dragon. C’est là qu’on trouve les meilleures palourdes de l’île. J’en ai ramassé un sac entier, je l’ai laissé là-bas, tu le vois ? Et, bon, tu me connais, je prends mon temps. Cela fait une semaine que je ne vois pas les gamines. »

Je souris sans être surpris. Bien entendu, les « gamines » étaient ma Mère et ma tante Sasali. Mon grand-père continuait à les appeler ainsi bien qu’elles aient dépassé la cinquantaine.

— « Comment ça va ? » ajouta-t-il. « Tout se passe bien ? »

— « Pour le moment, » affirmai-je sur un ton léger.

Je m’appuyai contre une roche et levai un regard pensif vers l’édifice principal qui se dressait sur la petite montagne.

— « Je vois, » dit le grand-père, perspicace. « Le Grand Maître veut te voir, hein ? Ça ne m’étonne pas, après ce qui s’est dit à la réunion. »

Je le scrutai.

— « Tu y étais ? Qu’est-ce qu’il s’y est dit ? »

— « Eh bien… Normalement, je ne reste pas pour écouter, mais, cette fois-ci, on parlait du Sceau, de ta mère et de toi, alors, je n’ai pas pu ne pas prêter l’oreille. À vrai dire, je ne m’attendais pas à ce que tu viennes si vite. Il a même été décidé que, si tu ne venais pas dans les prochains mois, Liyen t’enverrait un mandat de retour. »

Je fronçai les sourcils. Un mandat de retour ? Le grand-père admit :

— « Je dois bien avoir assisté à près de quatre-vingts réunions annuelles dans ma vie, et celle-ci est seulement la troisième où j’ai entendu parler de mandat de retour. Ce n’est pas une chose à laquelle les Grands Maîtres ont souvent recours. »

Assurément. Moi, je n’en avais jamais entendu parler.

— « En quoi consiste ce mandat de retour ? »

— « Oh… Tu n’as plus besoin de le savoir, puisque tu es là. Même moi, je ne le sais pas vraiment, mais… je crois que ce n’est rien d’agréable. Ce n’est pas un simple mandat écrit, si tu vois ce que je veux dire. »

Je voyais. Avec tant de celmistes bréjiques, j’imaginais bien à quel point il était facile pour les Arunaeh de menacer. Ce qui était étrange, c’était qu’ils en arrivent à menacer un membre du clan.

— « La troisième fois, as-tu dit ? » demandai-je alors, curieux. « Il y a eu d’autres mandats de retour ces quatre-vingts dernières années ? »

Mon grand-père acquiesça et s’agita, tordant le bras derrière son dos.

— « Grr…, » grommela-t-il. « Drey, peux-tu me gratter le dos ? D’un coup, j’ai une démangeaison… Juste là, entre les omoplates… Est-ce que je me suis fait piquer par une travagoule ? »

Roulant les yeux, je le frottai énergiquement en assurant :

— « Si c’était une travagoule, tu serais en train de faire des bonds. »

Pendant que je le frottais, je ne pus m’empêcher d’observer le tatouage noir qui occupait la moitié de son dos. Les Arunaeh nés du lignage direct, nous portions un tatouage sur le visage et la poitrine, tandis que les adoptés le portaient sur le visage et sur le dos et, là, il était différent, moins complexe et, en même temps, plus étendu : les tracés étaient larges, toujours noirs et, au centre, apparaissaient les trois cercles de Sheyra.

— « Ah, merci, Drey. La dernière fois qu’ils ont parlé d’un mandat de retour, » dit mon grand-père, « c’était pour ton frère. »

Je levai brusquement la tête.

— « Lust ? »

— « Oui… » Mon grand-père se tourna avec une moue comique. « Quand il a disparu avec l’Orbe du Vent, ton père a convaincu le Grand Maître que l’affaire n’était pas anodine. Mais, finalement, ils ont laissé le mandat de retour de côté. Tout compte fait, ils ne savaient pas où était allé ton frère. »

Et qui aurait pu imaginer qu’il était parti à la recherche de la racine du Sceau, pensai-je. Je secouai la tête.

— « Et l’autre mandat de retour ? »

Mon grand-père fit claquer sa langue.

— « Cela remonte à quand j’étais gamin. C’était une autre époque. Le Grand Maître était alors le grand-père de l’actuel… Bah, tout de suite, je n’ai pas envie de parler de temps si anciens. »

Il s’immergea énergiquement au milieu des rafamores et je suivis sa piste grâce aux bulles ; puis celles-ci disparurent. J’attendis. Je fronçai les sourcils. Et je grommelai :

— « Grand-père ? »

Dans le silence de la plage, je me tournai, faisant fuir plusieurs kéréjats. Mar-haï… Il ne s’était pas noyé, au moins ? Je plongeai et, malgré l’eau salée, j’ouvris les yeux, cherchant au milieu des tiges de rafamores. Je revins à la surface. Rien.

— « Bon sang ! »

Je nageai jusqu’à l’endroit où les bulles avaient disparu et plongeai à nouveau, écartant l’eau de mon visage avec l’orique pour me permettre de respirer et protéger mes yeux. C’est alors que je vis mon grand-père. Il était assis sur le sol sous-marin, les jambes croisées, et l’expression tranquille. Il m’adressa un petit sourire, les lèvres pincées. Je le foudroyai du regard. L’air de ses poumons ne s’épuisait-il pas ?

Enfin, il déplia ses jambes et revint à la surface avec moi.

— « As-tu des poumons de sowna, grand-père ? » lui lançai-je une fois la tête hors de l’eau.

Il s’esclaffa.

— « Je me suis entraîné dernièrement. As-tu remarqué que le miasme du Sceau est un peu moins dense au fond de l’eau ? Cela rafraîchit l’esprit rien que d’y rester quelques minutes. Ton père m’a appris à comprimer un peu l’air pour tenir plus longtemps. Ne me dis pas que tu ne sais pas le faire ? » se moqua-t-il.

Amusé, je levai les yeux vers le lointain plafond de la caverne.

— « À ton avis ? »

Et avançant vers la plage, je sortis de l’eau, me séchai avec de bonnes rafales d’air orique et m’habillai. Les coudes appuyés sur un rocher, le grand-père m’observait, inhabituellement sérieux. Face à mon expression interrogative, il dit :

— « Là-bas en haut… Mm. N’oublie pas les bonnes manières quand tu t’adresseras au Grand Maître. À la réunion, il a été décidé que tu devrais à nouveau prouver ton appartenance au clan. Autrement dit, » clarifia-t-il, « tu devras leur prouver, qui que tu sois, que tu continueras à servir les principes de notre famille. »

— « Leur prouver ? » répétai-je. « Comment ? »

Mon grand-père haussa les épaules et avoua :

— « Aucune idée. C’est tout ce que j’ai entendu. Bonne chance. »

Je terminai de ramasser mes cheveux avec mes rubans rouges, songeur. Comment pouvais-je leur prouver que j’étais toujours de la famille ? Avec un serment ? En passant une épreuve ? Ne pouvaient-ils pas le voir en lisant mon esprit avec leur bréjique ? Je haussai les épaules et levai une main vers mon grand-père maternel.

— « À bientôt, grand-père. »

— « Je suis heureux que tu sois de retour ! » lança-t-il alors que je m’éloignais déjà.

Je souris. Mon grand-père maternel était un peu l’antithèse de mon grand-père paternel. Énergique, casanier, avec une passion pour les palourdes que ne partageait certainement pas Nalem Arsim Arunaeh… Je crois qu’il était celui qui ressemblait le plus à un saïjit normal sur cette île. Contrairement aux autres Arunaeh, il se rendait même souvent sur la tombe de son épouse Nakérya Arunaeh, la précédente Scelliste du clan. Vu le nombre de fois où il m’avait parlé d’elle, quand j’étais petit, il n’y avait pas de doute qu’il l’avait aimée. Chose qui n’arrivait pas forcément dans les couples Arunaeh. L’amour était important, mais à sa juste mesure. Étant donné qu’aucun Arunaeh n’était capable de vraiment s’emporter, ni de haïr, ni d’être obnubilé par quoi que ce soit, les relations entre conjoints étaient, sinon bonnes, du moins passables. Quelque chose qui, avant, m’avait toujours semblé tout à fait normal. Cependant, depuis que j’avais connu les Ragasakis et, surtout, depuis que je sentais confusément les sentiments de Kala dans ses souvenirs… je me demandais jusqu’à quel point les Arunaeh, nous étions différents des autres saïjits. C’était difficile à imaginer. Jusqu’à quel point percevions-nous le monde d’une manière distincte à ceux qui étaient dépourvus de Datsu ? Et on disait que Yanika était une créature anormale… D’une certaine façon, c’est peut-être nous les anormaux, pensai-je tout en montant la côte.

Je rejoignis le chemin et le montai sereinement. Les pavés, de basalte et de calcite, noirs et blancs, étaient piquetés par endroits de petits trous créés par des gouttes acides. Celles-ci étaient rares sur l’île de Taey, mais, comme le plafond de la caverne était composé majoritairement de dayvérite, il filtrait parfois une goutte d’eau et l’acidifiait.

Peu d’arbres poussaient dans cette partie de la montagne. L’herbe bleue et les fleurs sylvestres s’agitaient doucement sous les courants oriques naturels de la Mer d’Afah. Je m’amusai à écouter le léger flux orique avant de parvenir à l’édifice principal.

Celui-ci, construit en marbre blanc, rappelait les petits palais de Dagovil, sauf qu’il manquait les typiques statues et autres fioritures qui accompagnaient d’habitude une telle ostentation de richesse. La maison Arunaeh exhibait la pureté du marbre sans autres apparats. À droite, il y avait un jardin luxuriant dans lequel j’aperçus la silhouette penchée de Risha Arunaeh, la mère de Yodah. Me voyant, elle se redressa. Quoiqu’elle ne partage aucun lien de naissance avec Mère, elle ressemblait de manière troublante à celle-ci, sauf que ses yeux étaient d’un noir profond comme ceux de Yanika. Je me rappelai alors les paroles de mon grand-père et m’inclinai avant de continuer. Risha répondit simplement d’un geste de la tête, mais je sentis son regard posé sur moi me suivre jusqu’à ce que je tourne l’angle de la maison et arrive devant la grande porte à deux battants. J’étais entré dans la Maison Arunaeh de nombreuses fois, étant enfant, accompagné de Yodah. Cependant, plus tard, celui-ci avait cessé d’être aussi présent et, à partir de mes huit ans, je pouvais compter sur les doigts de la main les fois où j’étais entré là, réunions annuelles incluses.

Un des battants était ouvert et je vis la vaste et lumineuse salle aux piliers blancs. Le plus proche de l’entrée portait encore les marques d’un visage souriant que j’avais gravé là étant petit, défié par Yodah. Je me rappelai, en entrant, le regard glacé que m’avait jeté Père et la question que Liyen m’avait posée : “C’est toi qui as eu cette idée ?” Moi, bien sûr, je n’aurais dénoncé Yodah pour rien au monde et j’avais acquiescé énergiquement sans oser prononcer un mot. “Tant qu’il n’y en a qu’un,” avait dit Liyen, “cela donne même une touche plaisante.” Ses paroles m’avaient laissé stupéfait et j’avais échangé un regard perplexe avec Yodah. Celui-ci avait alors avoué en disant qu’en réalité, l’idée avait été sienne… et son père lui avait lancé le même regard glacé que m’avait jeté Père. “Je le sais. Et je suis surpris de voir qu’à presque treize ans, tu aies pu laisser endosser la responsabilité à ton petit cousin.” Quelque chose, un sortilège bréjique peut-être, était passé entre eux ; malgré mon jeune âge, je l’avais compris en voyant la respiration de Yodah s’accélérer et son Datsu se délier brusquement. Avant de nous tourner le dos, Liyen avait lancé : “La prochaine fois, assume directement, Yodah. Et toi, Drey, ne recommence plus à mentir pour des futilités. Que le visage de ce pilier vous le rappelle à tous les deux.”

Voilà pourquoi, chaque fois que je voyais le visage souriant du pilier, je repensais à cette scène et au peu d’estime qu’avait Liyen pour les menteurs.

— « Alors ? On se rappelle des espiègleries d’enfance ? » demanda soudain une voix.

Je m’étais arrêté dans l’entrée et n’avais pas remarqué la silhouette immobile de Yodah appuyée contre le pilier opposé à celui qui m’avait fait replonger dans le passé. Je jetai un regard moqueur au fils-héritier.

— « Toi aussi, tu te rappelles, hein ? »

— « Comment oublier ? » répliqua Yodah, s’écartant du pilier où il était adossé et s’approchant d’une démarche tranquille. Il jeta un coup d’œil railleur au visage souriant. « Tes dons artistiques étaient franchement mauvais. Je me demande s’ils se sont améliorés. »

— « Ils sont toujours aussi mauvais, » lui assurai-je.

— « Vraiment ? » rit Yodah. « Je veux voir ça. »

— « Pour mettre Liyen de bonne humeur ? » soupirai-je. « S’il va entrer dans ma tête, je préfère qu’il soit bien concentré… »

— « N’insulte pas mon père, Drey, » rétorqua Yodah avec un demi-sourire. « Mon père est toujours concentré. Je vais l’avertir que tu es là. Installe-toi librement sur ces coussins. Au fait, comme tu dois le savoir, ça ne va pas être une opération normale… Nous serons quatre à t’assiéger. »

Quatre ?, m’étonnai-je. D’où les cinq coussins qui avaient été installés au centre de la pièce. Mar-haï. Quatre bréjistes pour une seule personne…

— « Jamais je n’avais été aussi bien entouré, » commentai-je.

Yodah sourit largement.

— « N’est-ce pas ? Même les criminels de haut rang ne réussissent pas à regrouper quatre inquisiteurs à la fois. Nous te ferons confesser jusqu’à ton dernier péché, » prévint-il feignant un petit rire malveillant.

— « Je n’en doute pas, » répliquai-je. « Mais concentre-toi, s’il te plaît, sur les péchés de Kala et pas sur les miens. »

Yodah pencha la tête de côté et ses yeux brillèrent d’amusement.

— « N’est-ce pas la même chose ? » Face à mon expression confuse, il fit un geste vague vers le pilier. « Ne t’inquiète pas : depuis ce jour-là, j’assume mes responsabilités. Si je commets une erreur, je travaillerai dur pour la réparer. » Il leva le poing. « Promesse d’Arunaeh. »

— « Combien de promesses tu accumules par jour, Yodah ? » lui répliquai-je patiemment.

Le fils-héritier s’éloigna dans le salon d’un pas joyeux en répondant :

— « Je ne les compte pas ! Mais je les tiens, Drey, même avec les pires criminels. Je les tiens toujours. » Il s’arrêta un instant devant une porte pour me dire, l’expression enjouée, levant de nouveau le poing : « Et ceci est aussi une promesse. »

— « Pitre, » marmonnai-je tandis qu’il disparaissait par la porte.

Après m’être avancé jusqu’à l’autre bout du salon, où se dressait une sphère entourée de trois cercles, je tournai le dos à l’autel de Sheyra et allai m’asseoir sur un coussin, lui faisant face.

Si le leader Arunaeh ne pressait pas ses gens, lui-même ne se donnait pas non plus la peine de se presser, si bien que je dus patienter un bon moment. Je me demandai qui seraient les deux bréjistes qui m’examineraient mis à part Liyen et Yodah. Je doutais que Risha ait accepté : d’après Yodah, sa mère était une bonne bréjiste, ayant même été candidate pour être Scelliste, mais, les années passant, elle avait cessé de pratiquer la bréjique et s’occupait davantage d’organiser et d’approvisionner l’île et de correspondre avec de vieilles connaissances, des marchands et des érudits.

Aux dires de la tante Sasali, sur l’île, il n’y avait qu’une dizaine d’Arunaeh actuellement, hormis les adoptés. Yodah, Risha, Liyen, ma mère et la tante, cela faisait cinq. Il y en avait donc cinq autres, parmi lesquels se trouvaient certainement les deux doyennes du clan. J’ignorais qui pouvaient être les trois autres.

Finalement, j’entendis des voix approcher et la porte se rouvrit, laissant apparaître Yodah, son père, la tante Sasali et… l’oncle Varivak. Je me levai, le cœur légèrement plus agité. Mon oncle, frère cadet de Sasali et de ma mère, était de petite taille, il avait un corps musclé comme celui de mon grand-père et un visage jeune qui semblait démentir ses quarante ans déjà révolus. Même à Taey, je l’avais toujours vu porter l’ample tunique des inquisiteurs, noire à bords rouges… Cela lui donnait un air de fonctionnaire.

— « Drey, » dit Liyen. « Bon rigu. »

Ses yeux dorés comme les miens ressemblaient à deux lacs d’ambre. Je m’inclinai profondément face au leader du lignage.

— « Bon rigu. »

Il s’assit et, tous, nous l’imitâmes tandis qu’il disait, allant droit au but :

— « Nous nous demandions que faire en premier, mais je crois que nous occuper du spectre est la priorité. Sa bréjique pourrait interférer dans notre travail. Cependant, je ne suis pas disposé à extraire tous ses souvenirs. Cela prendrait trop de temps pour un résultat douteux. Dis-moi ce que tu veux savoir et je tenterai de le découvrir. »

Je réprimai une grimace. J’avais espéré pouvoir tirer davantage qu’une simple information… Je me raclai la gorge.

— « Si vous savez déjà, » dis-je, « que ce collier est un collier de dokohis, un collier fabriqué par Liireth, vous devez alors imaginer comme moi que les souvenirs qu’il contient doivent comporter des informations sur Liireth… et Lotus Arunaeh. Et étant donné qu’il y a une forte possibilité que Liireth et Lotus, le père des Pixies du Désastre, soient une même personne… cela me semblerait un gâchis de ne pas l’examiner plus à fond. »

— « Peut-être, » assura Liyen. « Toutefois, les gâchis font aussi partie de l’équilibre. Nous n’avons pas besoin de tout savoir, Drey. Et les histoires anciennes devraient rester enterrées. Cela te consolera peut-être de savoir, » ajouta-t-il avant que je n’ose l’interrompre, « que nous avons déjà examiné un autre de ces colliers, il y a longtemps, et que nous avons suffisamment d’informations sur cela pour savoir que ces colliers ont une mémoire limitée. Tu n’y trouveras que des souvenirs sur des évènements récents. En définitive, c’est la mémoire d’un spectre. »

Je le fixai des yeux. Diables.

— « Des évènements récents ? » m’inquiétai-je. « Récents à quel point ? »

— « Cela dépend du spectre, » répondit Liyen. « Les souvenirs d’un spectre sont confus. Le programme du collier oblige le spectre à établir une connexion avec l’esprit de son porteur : le spectre y crée une sorte de recoin protégé où il emmagasine sa propre information de manière plus durable. Cette information, même bloquée par le porteur, perdure plus ou moins. Celle qui ne perdure pas est celle qui est à l’intérieur du collier. Celle-là est, disons, linéaire et très fragile. »

Ses paroles me frappèrent comme des vagues de miasme. Si les dokohis se basaient davantage sur les souvenirs nichés dans le porteur que sur ceux, volatiles, du collier, alors… cela signifiait que…

L’oncle Varivak s’éclaircit la voix.

— « Autrement dit, » dit-il, « Si tu souhaitais découvrir quelque chose arrivé antérieurement, il aurait mieux valu nous amener l’ancien porteur du collier. »

Je me sentis stupide. Mais je ne pouvais pas l’avoir deviné.

— « Attah… » murmurai-je.

Yodah étouffa un rire.

— « Rassure-toi, Drey ! Nous en tirerons ce que nous pourrons. Mais nous ne pouvons pas faire de miracles. Dis-nous ce que tu cherches et nous essaierons de le trouver. »

— « D’après ce qu’a dit Yanika hier soir, » intervint la tante Sasali, « cela a à voir avec une Ragasaki du nom d’Orih, n’est-ce pas ? »

Je fis une moue et acquiesçai.

— « Oui. Nous ne savons pas où elle est. Des dokohis l’ont emmenée en passant par un puits très profond relié à une partie des Souterrains. Je ne les ai pas suivis parce que je n’avais aucune idée de la profondeur et d’autres dokohis auraient pu m’attendre en bas. Ces types capturaient des saïjits sur l’ordre de Zyro probablement… En tout cas, un permutateur Ragasaki s’est retrouvé avec un collier par erreur et je lui ai demandé de… hum… de me le donner. »

— « Par permutation ? » demanda Yodah, intéressé. « Qu’as-tu ressenti… ? »

Liyen le fit taire d’un coup d’œil et secoua lentement la tête.

— « C’était une action déraisonnable, venant sans doute de l’ignorance. La connexion qui s’établit entre le collier et le porteur n’est pas un lien bréjique simple. Ce sont de nombreux fils bréjiques et leur brusque apparition peut endommager l’esprit. »

C’était donc vrai. Je n’avais pas oublié que Zélif avait déjà averti Livon des risques et qu’elle lui avait formellement interdit de permuter avec un dokohi. J’espérais que Livon n’avait pas eu de problèmes, en se retrouvant sans collier. De mon côté, il ne semblait pas que mon esprit ait subi de dommages irréparables… n’est-ce pas ? J’entendis plusieurs soupirs.

— « Les folies de la jeunesse, » laissa échapper l’oncle Varivak, compréhensif.

— « Les stupidités d’un neveu stupide, » marmonna la tante Sasali, me faisant rougir.

— « Être stupide, ce n’est pas si mauvais, » intervint Yodah, pour tout arranger. « Certains raisonnements stupides sont clairement géniaux… »

— « Tu as remarqué ? » sourit Varivak sur un ton professionnel. « Les criminels les plus stupides sont les plus surprenants. Une fois, j’ai connu un nuron qui avait noyé son fils parce qu’il le croyait capable de respirer sous l’eau. Sauf que son épouse était humaine et, contre toute attente, le fils n’avait pas hérité de branchies. Mar-haï… Il n’y a pas assez de cordes pour la sottise saïjit. »

— « Je ne te le fais pas dire, » souffla Yodah sur un ton léger. « On trouve plus de saïjits avec des branchies qu’avec une cervelle. À Donaportella… »

— « Yodah, » le coupa Liyen avec une légère impatience, « et Varivak. Vous me donnez l’impression de traiter Drey comme s’il s’agissait d’un de vos criminels sans cervelle. »

— « En aucune façon, » s’empressa de dire Varivak. « J’ai beaucoup d’affection pour mon neveu. »

— « Même s’il n’a pas de cervelle, » plaisanta Yodah.

— « Si c’était le cas, je ne serais pas là, entouré de bréjistes fous, » répliquai-je.

Le fils-héritier sourit largement.

— « Très juste. Alors ? Nous cherchons cette Orih, Père ? »

Liyen roula les yeux et approcha davantage son coussin du mien en disant :

— « Je vous demanderai de l’aide si j’en ai besoin. » Il tendit une main vers mon collier et s’arrêta. « Diables. J’ai oublié de prendre le plateau de Gobay avec le moïgat rouge. Quelqu’un peut-il l’apporter ? Merci, Varivak. Peut-être veux-tu boire quelque chose avant, » me dit-il.

— « Non, merci, » assurai-je tandis que mon oncle sortait du salon pour aller chercher le plateau d’infusions.

Liyen haussa les épaules et toucha mon collier, se concentrant. Ma connaissance bréjique basique ne m’aida en rien à comprendre ses sortilèges. De toute manière, il les lançait au collier. Ce qui me porta à penser que le spectre devait passer un mauvais moment…

Varivak revint avec le plateau, la tante Sasali se servit une tasse et en servit une autre à Yodah avant de dire dans un murmure :

— « Gobay a la main lourde avec le moïgat rouge. Je le lui dis toujours… Il n’a aucun sens de l’équilibre. »

— « Son sens de l’équilibre est différent du tien, c’est tout, » rétorqua Yodah à voix basse. « Moi, je le trouve très bon, ce moïgat. »

— « Moi, j’en aurais mis un peu plus, » estima Varivak. « Je ne sais pas si vous savez qu’à Dagovil, dans les cercles distingués, il est à la mode d’ajouter au moïgat rouge quelques gouttes de vin d’Arlamkas. »

— « Rien de moins, » se moqua Yodah. « Du vin de zorf d’ici, ce n’est pas suffisant ? »

— « Blasphème, » lui répliqua Varivak, amusé. « C’est pour cela que je dis que tu ne ferais pas un bon inquisiteur à Dagovil, mon garçon. Là-bas, la fine fleur de la société se délecte avec les délices étrangers et il faut savoir ne pas mettre en doute leur bon goût. Heureusement qu’ils considèrent déjà les Arunaeh comme des extravagants : comma ça, j’ai pu éviter de fréquenter la Guilde des Ombres plus que nécessaire. »

— « Éviter ? » rit Yodah. « Te connaissant, tu as dû en laisser plus d’un paralysé de terreur. J’ai entendu dire qu’on te surnommait là-bas le Briseur d’esprits. »

— « À cause du travail, mon garçon, » protesta mon oncle. « En dehors de mon travail, je n’entre dans l’esprit de personne. C’est une question d’équilibre, comme tu dirais, et une question de principes. »

— « Vraiment ? » s’intéressa Yodah. « N’effleures-tu même pas un brin les esprits pour connaître leur état d’âme ? Même pas un brin ? »

— « Un brin, peut-être, » nuança Varivak.

Ceci arracha un éclat de rire à Yodah, et ma tante Sasali les réprimanda :

— « Ne pouvez-vous pas parler plus bas ? Un peu de respect, pour l’amour de Sheyra. »

Malgré tout, Liyen était toujours aussi concentré, étranger à la conversation. Sa concentration était admirable. Je me demandais si mon oncle Varivak serait aussi bavard au sujet de la prison de Makabath, quand le leader lâcha le collier et dit :

— « Ses souvenirs sont très flous. À un moment, il courait sur un terrain parsemé de roches. Il y avait un écaille-néfande. Cela doit remonter à moins d’une semaine. »

— « Ça, c’était dans l’Aiguilleux, » expliquai-je et, laissant mon Datsu ravaler ma déception, je demandai : « N’y a-t-il rien d’autre ? »

— « Mm… » Liyen secoua la tête. « La plupart sont des sentiments. De la frustration, de la peur et de la haine… Quelqu’un a rajouté maladroitement un lien de loyauté il y a quelques mois. Et c’est tout ce que je peux te dire. Même si j’avais eu sous la main le porteur du collier qui a tenté de s’emparer de ton amie, je ne crois pas que j’aurais pu apprendre de façon précise où ils l’ont emmenée. La partie mentale créée par le collier a sûrement été endommagée en enlevant celui-ci. En plus, ces… Yeux Blancs, comme certains les appellent, organisent leur esprit de manière différente. »

Ce qui rendait l’analyse difficile, même pour un bréjiste habile, compris-je. Je haussai les épaules. Je n’avais qu’à dire aux Ragasakis que mon plan n’avait pas eu de résultat et que nous continuerions à chercher. Nous avions de toute façon déjà une vague idée de la localisation des dokohis : l’est de Lédek.

— « Alors, nous en avons déjà fini avec le spectre ? » demanda Yodah. « Nous passons au Pixie ? »

— « Il nous reste encore à lui enlever le collier, » dit néanmoins Liyen. « Drey, je sais que ton père est capable de rompre le fer noir. Toi, sais-tu le faire ? »

— « Je sais, » assurai-je. « Le problème, c’est que, si je l’enlève, il se peut que je reste inconscient durant plusieurs jours… »

— « Ça, ce n’est pas un problème, » me détrompa Liyen. « J’ai bloqué tous les fils bréjiques reliés à ton esprit. Si tu brises le collier, tu resteras probablement conscient. »

J’arquai un sourcil. Ses connaissances au sujet des dokohis m’étonnaient. Cependant, j’aurais le temps de lui demander plus tard d’où il les tenait : pour l’instant, je devais me débarrasser de ce maudit spectre. Sous le regard attentif des quatre bréjistes, je levai la main vers mon cou. Yodah m’observait avec intérêt, peut-être désireux de voir si j’étais réellement capable de détruire du fer noir. La tante Sasali était impassible. Varivak buvait une gorgée de son moïgat rouge avec un calme distingué. Au moins, maintenant, ils ne se mettaient pas à bavarder d’équilibres et de principes. Je me concentrai. Et avec précision, j’appliquai la force sur un côté du collier et le brisai. Je fis de même de l’autre côté et, finalement, je me libérai, agrippant les deux morceaux. On entendit les applaudissements polis de Yodah.

— « Impressionnant, » apprécia-t-il, théâtral.

Je roulai les yeux et demandai :

— « Le spectre… ne pourrait-il pas sortir du collier maintenant qu’il est cassé ? »

— « Il pourrait, » médita Liyen. « Mais, sans collier, il ne peut posséder personne même temporairement sur cette île. Le Datsu nous protège. »

Dannélah… A-t-il complètement oublié Yanika ? soufflai-je. Liyen sourit.

— « Ta sœur incluse, » ajouta-t-il, comme lisant mes pensées. « Son Datsu, quoique différent, la protège aussi. Mais peu importe de toute façon : qu’un spectre dans son état original aille posséder quelqu’un, c’est aussi probable que de voir un lapin se précipiter dans la gueule d’un écaille-néfande. »

Cela me réconforta. Cependant… ce spectre avait jeté des saïjits dans le Puits du Néant. Je fronçai les sourcils.

— « Je vais le détruire, de toute manière, » dis-je.

— « Certainement, si tu le fais rapidement, il mourra, » approuva calmement Liyen. « Mais tu auras la mort d’un spectre innocent sur la conscience. Pense qu’il était sous le contrôle du programme du collier et que la haine et la loyauté qu’il sentait étaient des effets de celui-ci. On l’a enfermé dedans sans très certainement lui demander son avis. Penses-y. »

Je le regardai, stupéfait, me demandant s’il blaguait. Je le vis relever un coin de ses lèvres. Attah… Je répliquai :

— « Nous avons déjà le Spectre Blanc sur l’île. Deux, c’est trop. »

Liyen acquiesça, l’air convaincu. Somme toute, il semblait que le sort du spectre lui importait peu. Un spectre innocent, me répétai-je, troublé. Était-il vraiment en train de me présenter le spectre comme victime des circonstances ? Et bon… connaissant le Spectre Blanc de l’île, comment avais-je pu m’imaginer qu’un spectre serait tout simplement capable de faire un pacte avec un saïjit pour être enfermé dans un collier et posséder un corps ? Si ce que Liyen disait était vrai… alors les spectres, forcés par le programme du collier, étaient des victimes autant que les saïjits qu’ils possédaient. Et moi qui avais détruit le collier de Tchag… Je fis claquer ma langue mentalement. Alors, la tante Sasali fit remarquer :

— « Il s’en va déjà, Drey. N’y pense plus. »

Je m’aperçus alors qu’une forme grisâtre et vaporeuse s’était effectivement matérialisée sur ma droite. Je la vis griffer vainement le tapis sur le sol comme pour accélérer son extraction du collier. Quelques instants après, le spectre était libre. Il se redressa à un mètre à peine de moi, émit un cri bréjique et s’éloigna lentement vers la sortie, comme un dense nuage désorienté. Et il s’en allait si lentement en zigzaguant que je lui lançai finalement un sortilège orique et le spectre sortit en flèche sous la rafale.

Yodah éclata de rire.

— « C’est ce qu’on appelle sortir en coup de vent ! Je suis sûr qu’il s’entendra bien avec le Spectre Blanc. Une fois qu’il aura oublié sa mauvaise humeur. Un peu de moïgat ? » proposa-t-il.

Cette fois, j’acceptai la tasse de moïgat rouge et, après avoir bu une gorgée, je commençai à détruire une des moitiés du collier par pur divertissement tout en disant :

— « Bon. Je suppose que vous voudrez d’abord savoir ce que j’ai appris sur Kala. »

— « Si tu as des nouveautés, » acquiesça Liyen. « Lustogan nous a déjà expliqué le reste. »

Je ne m’étonnai pas. Mon frère n’avait sûrement pas évoqué lui-même le sujet, mais il suffisait que quelques détails suspects s’échappent pour que tout soit dévoilé. Je haussai les épaules.

— « Alors, il m’a épargné de la salive. La seule chose nouvelle que j’ai apprise ces derniers jours, c’est que les Huit Pixies ont émigré à la Superficie à un moment, quand Kala avait environ seize ans. »

Liyen hocha affirmativement la tête, pensif.

— « D’après ce que nous a dit ton frère, tu te souviens surtout lorsque tu rêves, n’est-ce pas ? Et, ce jour-là, à Donaportella, tu te souviens que ta peau a pris une couleur grise et que le symbole de Sheyra s’est dessiné sur ta main, c’est bien ça ? » J’acquiesçai. « Quelle main ? »

— « La droite. »

Liyen tendit sa main vers celle-ci et je cessai de détruire le fer noir pour lui permettre de l’examiner. Après un silence, il murmura :

— « Un curieux phénomène. Regarde, Sasali. »

Je sentis ma main passer comme un objet entre les mains des quatre bréjistes. Yodah fut le dernier à l’examiner et il avoua avec franchise :

— « Je ne remarque rien d’étrange. »

— « C’est précisément ce qui est curieux, » dit son père. « Nos Datsus sont chargés d’énergie bréjique. La Scelliste en recouvre notre corps, à l’exception de nos mains et de nos pieds. Si tu touches son avant-bras, tu sens les fils bréjiques du Datsu non activé. Mais, sur la main, on ne sent rien, alors que c’est là que le tatouage du Pixie apparaît. »

— « Peut-être que ce n’est pas un tatouage bréjique, » suggéra Varivak.

— « Mais, d’une façon ou d’une autre, il doit venir de la bréjique, » raisonna Liyen. « Kala était un amas de bréjique quand il s’est installé dans l’esprit de Drey. C’était un esprit enfermé dans une larme draconide. Alors, comment est-il capable, alors qu’il n’est que bréjique, d’altérer tout le corps, de changer la couleur de la peau et des yeux et de faire apparaître des tatouages là où il n’y a pas un seul fil bréjique ? C’est curieux, » répéta-t-il.

Moi, je ne trouvais pas cela si curieux. Le nom qu’il avait donné à la larme de cristal me le paraissait davantage.

— « Une larme draconide ? » répétai-je. « La larme que cette fillette m’a donnée à Dagovil, c’est une larme draconide ? C’est fait en quoi ? »

— « C’est une écaille de dragon de glace, » expliqua la tante Sasali. « La larme draconide accepte très bien les sortilèges bréjiques. C’est, de fait, un des rares matériaux qui les acceptent aussi bien. C’est pourquoi ces larmes ont été très utilisées pour mener à bien des expériences sur l’esprit. »

Je compris par là que ma propre famille avait utilisé ces écailles. Je plissai le front.

— « Si je ne me trompe pas, » dis-je, « les Pixies ont quitté le laboratoire il y a environ cinquante-cinq ans. Et Lotus a enfermé les esprits des Pixies dans des larmes draconides, il y a cinquante ans, ou, du moins, on en parlait déjà alors. La Guerre de la Contre-Balance a eu lieu il y a trente ans. Kala est sorti de sa larme il y a dix-huit ans… Cela voudrait dire qu’il n’a pas participé à la guerre ni causé de dommage durant trois décades, n’est-ce pas ? » Je les regardai tous les quatre, avouant : « Je n’arrive pas à comprendre comment cela se fait que toute une légende ait été créée autour des Huit Pixies du Désastre alors qu’ils étaient en piètre état et n’étaient que des adolescents. »

La réaction ou plutôt l’absence de réaction de Liyen ne m’indiqua pas grand-chose, mais je soupçonnai qu’il en savait davantage que moi sur le sujet, de toute façon. Cela n’aurait pas été surprenant, vu que, moi, je ne m’étais jamais intéressé aux légendes et au passé jusqu’alors.

— « Je me demande aussi où Lotus a trouvé ces larmes draconides. Je doute qu’il les ait arrachées à un dragon de glace. Liireth n’était pas un guerrier. »

Le leader Arunaeh secoua lentement la tête et j’eus l’impression qu’il transmettait aux autres un message en bréjique avant de dire :

— « Il y a sans doute pas mal de mystères dans cette affaire. Moi-même, je n’avais jamais clairement su si les Pixies étaient réels ou non. Je suppose que la Scelliste antérieure devait en savoir bien plus là-dessus. Sur les Pixies et sur Lotus. En ce qui me concerne, je sais seulement qu’un jour, cinq ans avant la guerre, il est réapparu pour parler a Nakérya et qu’il s’est enfui de nouveau. Nous n’avons su que bien après que le Grand Mage Noir et lui étaient la même personne. C’est pourquoi… je ne nie pas que j’aimerais comprendre la raison pour laquelle ce Kala a choisi de se transvaser dans un membre de notre famille. J’aimerais aussi savoir comment il a altéré notre Sceau et s’il l’a fait exprès ou non. Et pour cela, le mieux sera de commencer, » affirma-t-il. Ses yeux dorés plongèrent dans les miens. « Cette opération peut durer plusieurs jours et sera probablement désagréable pour toi. Nous bloquerons ton Datsu à son niveau le plus bas, pour éviter de l’endommager et pour éviter qu’il nous entrave. Tu devras par conséquent supporter le miasme du Sceau durant quelques instants avant que nous bloquions son entrée avec notre bréjique. Bien entendu, nous ferons des pauses. Attache-toi cette magara autour du front, s’il te plaît. Si tu sens que tu perds le contrôle, avertis-nous. »

J’acquiesçai, acceptant le bandeau aux bords métalliques qu’il me tendait. Quatre fils fins faits d’un matériel que je ne pus identifier étaient reliés à celui-ci. Non sans éprouver une légère inquiétude malgré le Datsu, je mis la magara bréjique autour de ma tête et les quatre bréjistes saisirent chacun un fil du bandeau. Je déglutis.

— « Et si je perds le contrôle et je ne peux pas avertir ? » demandai-je. « Kala pourrait mal réagir et il sait sûrement utiliser mes connaissances de destructeur… »

— « Ne t’inquiète pas ! » me coupa Yodah sur un ton léger. « Un destructeur détruit des roches, mais il ne peut rien contre quatre bréjistes Arunaeh. Et je ne fanfaronne pas. »

La tante Sasali acquiesça calmement. Je n’avais pas d’autre option que de leur faire confiance, me dis-je.

— « Vous n’allez pas endommager les souvenirs de Kala, n’est-ce pas ? » demandai-je cependant.

— « Ce n’est pas mon intention, » assura Liyen. « Bride le Datsu, s’il te plaît. »

Tous les quatre me regardèrent, patientant. Ils étaient prêts et il semblait que j’étais le seul à émettre des objections… Je me rappelai alors les paroles de mon grand-père maternel. “À la réunion, il a été décidé que tu devrais à nouveau prouver ton appartenance au clan.” À quoi faisait-il allusion ? Pour l’instant, Liyen n’avait rien mentionné à ce sujet. Devant leurs regards patients, j’inspirai légèrement et bridai le Datsu autant que je pus. Quand le miasme du Sceau me frappa de plein fouet, je sentis mon Datsu prêt à se libérer à nouveau, mais un sortilège bréjique le bloqua à temps.

“Bloqué,” annonça la tante Sasali par voie mentale.

Le miasme était si dense que, si Liyen n’était pas intervenu aussitôt pour lui barrer l’entrée, j’ignorais ce qui aurait pu se passer… Comment Yanika faisait-elle pour le supporter ?

— « Yodah, » dit Liyen. « Si quelque chose ne va pas, je compte sur toi. »

Yodah acquiesça avec un sérieux inhabituel.

— « Prêt ? » demanda-t-il.

— « Allez-y s’il vous plaît, » marmonnai-je, la voix tendue.

Il y eut un silence. Alors, je sentis la bréjique s’infiltrer avec assurance dans mon esprit à travers le bandeau, non comme une vague grossière, mais comme des serpents habiles. À vrai dire, je les percevais à peine.

“Peux-tu m’entendre ?” C’était Liyen. J’acquiesçai mentalement, et il demanda : “Dis-moi. As-tu étudié ton esprit ? As-tu découvert où sont localisés les souvenirs scellés ?”

Je devrais ? Ça, Mère devait sûrement le savoir mieux que moi…

“Si elle apprend ce que nous faisons avec toi, Drey,” me répliqua la tante Sasali, déchiffrant mes pensées, “son esprit se déséquilibrera de nouveau. Tu ne dois pas lui en parler.”

J’acquiesçai de nouveau mentalement, et l’oncle Varivak ajouta :

“Essaie de te remémorer ce que tu as vu dans les souvenirs de Kala. Cela nous guidera.”

Vraiment ? Seraient-ils capables de suivre mes pensées jusqu’aux souvenirs de Kala ? Mar-haï… Si seulement j’avais appris la bréjique moi aussi… Je tus mes pensées, conscient que celles-ci n’étaient pas précisément privées maintenant que les bréjistes étaient dans mon esprit, et je m’efforçai de me rappeler avec précision un souvenir de Kala. La caverne aux coquillages. Serait-ce suffisant ?

“Peux-tu nous donner plus de détails ?” demanda Liyen.

J’essayai, mais je ne me souvenais plus bien de toute la conversation entre Lotus et Kala. Je choisis un autre souvenir. Celui de Kala expliquant à ses deux amis que les Masques Blancs étaient des créatures vides…

“Essaie de te rappeler quelque chose avec des sentiments forts,” me conseilla Liyen.

Des sentiments forts, me répétai-je. Je fermai les yeux et me concentrai. La douleur qu’avait ressentie Kala en subissant les dernières expériences au laboratoire était forte assurément. Je tentai de m’en souvenir et de la ressentir à nouveau… et, avec mon Datsu complètement bridé et bloqué, je sentis quelque chose qui me parut fort.

“Ça, ce n’est rien, Drey,” me détrompa Yodah, “mes criminels souffrent davantage. Tu n’as rien de mieux ?”

Étais-je si peu doué pour récupérer les sentiments de Kala ? Attah… Peut-être que si je me rappelais…

“Celui-là,” dit soudain Liyen. “Ce souvenir que tu viens de sentir à l’instant.”

Je sentis mes mains devenir moites. Le miasme du Sceau ne m’affectait pas, mais je n’étais pas habitué à avoir le Datsu aussi inactif. C’était angoissant.

— « Je ne sais pas… » murmurai-je à haute voix, « à quoi je pensais. »

“Une jeune couverte de poils et d’écailles avec de grandes oreilles,” dit mentalement la tante Sasali. “Elle était assise sur toi…”

“Et, toi, tu l’embrassais,” ajouta Yodah, goguenard.

Je rougis comme un zorf. Curieusement, ma réaction m’aida à oublier mon Datsu inactif et je pus enfin me concentrer pour me souvenir de Rao, assise sur moi, tandis que je l’écoutais, muet, et qu’elle me caressait à l’aveuglette… Je l’avais aimée, me dis-je. Kala l’aimait avec force. Je ne savais pas combien, mais… cela m’avait paru alors un amour irrationnel. Sans prévenir, l’émotion me submergea et grandit et grandit de telle sorte qu’elle semblait ne plus avoir de fin… Quelqu’un me sépara d’elle avec fermeté et assurance, et le souvenir s’effilocha me laissant sans souffle. Dannélah… Était-ce là le véritable amour dont parlaient les livres ?

“Parfait,” dit Liyen. “J’ai trouvé le sceau.”

Alors, quelqu’un bloqua autre chose dans mon esprit et je sentis que celui-ci s’engourdissait. Le temps se fit imprécis, les pensées floues. De plus en plus. À un moment, des minutes ou des heures après, je n’en avais aucune idée, une petite voix me demanda : est-ce que je me fie à eux ? À Liyen ? À Yodah ? Aux Arunaeh ? Oui, pensai-je. Je me fie à eux parce qu’ils sont ma famille. Et ce sont des experts bréjistes. Ils tireront l’information de Kala et peut-être qu’ils arriveront même à le transvaser dans un autre corps… dans une autre larme draconide… Ai-je peur de Kala ? En ai-je peur ? C’est… possible. Je ne veux pas qu’il contrôle mes pouvoirs et qu’il fasse du mal à ma famille. Est-ce que je veux que Kala meure ? Non, je ne le veux pas. Ce serait injuste qu’il meure après tout ce qu’il a souffert, après avoir tant désiré se réincarner et vivre avec Rao, Lotus et le reste de sa famille martyrisée… Est-ce une question d’équilibre ? Oui, oui… on peut l’appeler comme ça. N’est-ce pas de la compassion ? Ça l’est, avouai-je. Et si tu étais Kala ? continuai-je à me demander. Si Drey Arunaeh était aussi Kala et qu’il ne lui manque que les souvenirs… ? Non, me coupai-je. Mon esprit engourdi s’était altéré. Je ne suis pas Kala. Ça n’a pas de sens. Mon esprit… ma mère me l’a donné à ma naissance. Et s’il avait fusionné avec l’esprit de Kala ? insistai-je. S’il n’était pas possible de nous séparer parce que nous ne sommes qu’un ? Que penserais-tu de toi ?

À travers un voile dense, j’éprouvai une peur croissante. Je n’étais pas habitué à détourner les yeux de la réalité, je ne savais pas la fuir et, à cet instant, je n’eus pas l’idée de ne pas penser à une réponse. Aussi, je réfléchis et, pendant que je réfléchissais, le mal-être s’amplifiait.

Et si j’avais réellement toujours été Kala, le Grand Chamane ? Mon cœur battait de plus en plus vite. Je ne savais pas apaiser ma crainte croissante. Yanika aurait su lutter contre celle-ci… Moi, sans Datsu, je me sentais perdu, et plus la possibilité d’être Kala m’épouvantait, plus j’y pensais et plus mon émotion devenait terrifiante, jusqu’au moment où je crus perdre la tête. Une crainte qui s’ajouta au reste…

Je crus alors entendre la voix sèche de Lustogan dire : rappelle-toi, Drey, que la force mentale prime sur toutes. La peur que je ressentais n’importait pas, ni comment mon esprit était né, ni que celui-ci contienne des souvenirs vieux de cinquante ans tant que j’étais suffisamment fort pour ne pas perdre le contrôle sur lui. Je n’étais pas Kala.

— « Je… » haletai-je ouvrant la bouche. « Je suis… Drey Arunaeh. Je suis Drey Arunaeh. » Je sentis soudain une flamme étrange aviver mon esprit et je lançai avec force : « Je ne suis pas Kala ! »

Mes yeux clignèrent. Mes oreilles cessèrent de vrombir. Mon esprit, s’éclaircissant, perçut la tempête orique qui s’était levée autour de moi et j’écarquillai les yeux, abasourdi, en voyant les quatre bréjistes accroupis sur le sol, chacun encore agrippé à un fil bréjique. Je sentis aussitôt une intense dépression m’envahir à cause du miasme… et, brusquement, mon Datsu se libéra. Attah… Je m’empressai de défaire le vent tandis que la terreur s’évanouissait, déjà diffuse, et je compris enfin : ces questions… ce n’était pas moi qui me les étais posées. C’étaient les bréjistes qui l’avaient fait. Je vis Liyen se lever pour récupérer son coussin qui s’était envolé au milieu de la pièce… Était-ce là l’épreuve dont mon grand-père maternel m’avait parlé ?

Sous le regard méditatif de la tante Sasali, je m’empourprai et me raclai la gorge.

— « Pardon… pour les courants d’air. »

L’éclat de rire de Yodah rompit le silence de la Maison Arunaeh.

— « Des courants d’air, qu’il dit ! J’ai cru que tu allais tous nous faire nous envoler. Et tout ça pour un problème d’identité… Je ne me moque pas, » assura-t-il et ses yeux étincelèrent de sincérité quand il dit : « Quel qu’ait été Kala avant, il est clair que, maintenant, il a un esprit cent pour cent Arunaeh. Un miracle que l’on doit aux souvenirs scellés par ta mère, mais aussi aux efforts de l’esprit avec lequel il a fusionné, dirais-je… »

— « Assez de divagations, Yodah, » le coupa Liyen, se rasseyant. « Nous poursuivrons ceci demain. Drey… Je te parlerai de mes conclusions plus tard, quand elles seront claires, pas maintenant. Je ne crois pas tu sois en état de les écouter de toute façon. Reviens demain. D’accord ? »

Je me levai et le Datsu se libéra encore davantage pour contenir un brusque malaise. Je me sentais exténué et je n’avais rien fait d’autre que d’être le patient. Je préférais ne pas imaginer comment les criminels torturés par la bréjique finissaient… J’aspirai une bouffée d’air.

— « D’accord, » murmurai-je.

J’allais me retourner vers la sortie quand je me souvins des bonnes manières et m’inclinai vers Liyen. Ma vue se couvrit de points noirs. Je me sentais si mal que je ne parvins pas à dire un mot et je pensai que plus vite j’irais me reposer, mieux cela vaudrait. Face aux silhouettes floues des bréjistes, je tournai le dos machinalement, fis un pas vacillant et… subitement, ma vue se brouilla complètement et je me courbai, tremblant. Je sentis les bras de Yodah me saisir, prévenants, avant que je ne m’écroule complètement et que ma conscience sombre dans un puits de souvenirs oubliés.