Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 2: Le Réveil de Kala.

18 Le fils-héritier

« Si l’on peut invoquer amour, douleur et joie à volonté, où est la réalité ? Est-ce s’abuser que d’avoir de l’imagination ? Je ne le crois pas. »

Yanika Arunaeh

* * *

Je ne m’étais pas rendu compte, jusqu’alors, combien il était utile d’appartenir au clan Arunaeh. Après avoir fait une pause dans le village de Bayda, nous avions marché jusqu’à Wadeyna et pris un des nombreux omnibus qui partaient de la place du téléphérique à destination de Kozéra. Les neuf Zorkias et nous trois, nous avions rempli un véhicule entier et le conducteur était parti aussitôt. Si bien que, deux heures à peine après avoir quitté la forêt, nous arrivions déjà dans la ville portuaire.

C’est alors qu’un des gardes de la porte sud s’intéressa à notre omnibus et aux encapuchonnés. Il posa un pied sur le marchepied, prêt à commencer le contrôle… J’intervins :

— « Y a-t-il un problème, soldat ? »

Le garde leva la tête vers moi, cligna des yeux et, heureusement, il reconnut sur-le-champ mon tatouage. Il s’arrêta, l’expression troublée.

— « Aucun, mahi. Ce sont tes compagnons ? »

— « Oui. »

Il n’en demanda pas davantage, descendit du marchepied et inclina rigidement la tête.

— « Bienvenue à Kozéra. »

Et, ainsi, nous passâmes les portes, sans aucun contrôle. Après un silence durant lequel on n’entendait que le cahotement de l’omnibus et la rumeur sourde de la ville, Reyk lâcha :

— « C’est une des raisons pour lesquelles je détestais tant garder les entrées. À cause des ‘mahis’ qu’on ne pouvait pas déranger. »

Les autres Zorkias accueillirent ses paroles par des approbations et des grognements. Je les regardai avec raillerie.

— « À présent, cela vous rend bien service. »

Ils ne répliquèrent pas. Une fois descendus sur la place des diligences, je dis :

— « Je dois savoir où vous allez loger pour vous retrouver quand je reviendrai de l’île. »

Les Zorkias étaient tendus. Mais Jiyari était le plus tendu de tous. L’idée d’être un otage de ces mercenaires le rendait très nerveux.

— « Détendez-vous, » ordonna Reyk. « Nous ne sommes pas sur un champ de bataille. Nous sommes des mercenaires gardes du corps de Lédek. Comportez-vous comme tels. »

Effectivement, certains d’entre eux pouvaient passer pour des Lédékois… mais pas tous. Mayk, en particulier, avait un clair accent de Dagovil. Et Reyk, malgré ses efforts pour le cacher, était aussi clairement Dagovilien. Une bonne chose, c’était que les mercenaires, par définition, n’avaient pas de patrie. Le commandant Zorkia se tourna vers moi. Comme tous ses compagnons, il avait mis un bandeau pour dissimuler l’Œil de Norobi marqué au fer rouge sur son front.

— « Je ne vais pas te dire un endroit. Toi, dis-moi à quelle heure et quel jour tu reviendras de l’île. »

Je grimaçai sous ses yeux obstinés.

— « Je ne peux pas répondre avec certitude. J’essaierai d’être de retour avant le quinze de Mussarre. »

C’était le jour où j’avais donné rendez-vous à Livon à La Vague d’Or. Advienne ce qu’il advienne, je ne pouvais revenir à Kozéra plus tard que ça. Je me tournai vers Jiyari, dont le teint habituellement hâlé était pâle.

— « Euh… Désolé, Jiyari. J’essaierai de revenir le plus tôt possible. »

L’apprenti déglutit et s’efforça de sourire.

— « Je sais, je sais. Ne t’inquiète pas. Ça ira. Ne te presse pas pour moi. Avant tout, tu dois découvrir où se trouve Orih et t’enlever ce collier. Je t’assure, ça ira, » répéta-t-il.

Je le foudroyai du regard.

— « Arrête de sourire quand tu n’en as pas envie, Champion. »

Les yeux de Jiyari brillèrent.

— « Grand Chamane… Ça ira, du moment que tu me promets que tu reviendras. »

Brusquement, plusieurs Zorkias émirent des souffles railleurs et Amatz rit :

— « On dirait deux païskos en train de se faire la cour ! »

Reyk porta son poing devant sa bouche en riant. Jiyari souriait, nerveux. Moi, je leur décochai un regard noir.

— « Si vous osez maltraiter mon… euh… Jiyari, je ne vous le pardonnerai pas. »

— « Et qu’est-ce que tu feras ? » se moqua Zéhen à voix basse. « Nous dénoncer ? Après ton serment si honorable ? »

Je lui lançai un regard chargé d’animosité.

— « Je ne plaisante pas. »

— « Nous non plus, » rétorqua Reyk. « Ton compagnon ira bien tant que tu te conduiras comme il faut. L’un de nous t’attendra le quatorze de Mussarre devant l’embarcadère des Arunaeh. Fais en sorte d’être là et avec l’information, si possible. »

Je croisai le regard de Jiyari, il acquiesça m’assurant avec les yeux qu’il comprenait que tout cela était nécessaire, et je soupirai.

— « Je reviendrai. Yanika. Allons-y. »

Nous nous éloignâmes sur la place animée, en direction du port.

Kozéra n’était pas une ville aussi peuplée que Donaportella, mais elle l’était davantage que Firassa, bien qu’elle occupe moins d’espace. Contrairement à Donaportella, la plupart des maisons étaient à la « superficie » et il y avait peu d’avenues souterraines, mais, dans les quartiers résidentiels, les édifices étaient hauts, avec de nombreux ponts aériens de pierre qui les reliaient.

L’aura de Yanika était en effervescence et, surpris, je constatai que ma sœur regardait autour d’elle avec une vive curiosité.

— « Je ne m’étais jamais promenée dans les rues de Kozéra, » expliqua-t-elle face à ma moue interrogative. « Grand-mère ne voulait jamais que je l’accompagne. »

— « Je vois, » souris-je. « Alors, profites-en. »

C’est ce qu’elle fit, et elle arriva au port avec une aura radieuse, qu’une pensée vint tout à coup rembrunir.

— « Qu’est-ce qu’il y a ? » demandai-je.

— « Mm… Je pensais à Jiyari. J’espère que tout ira bien pour lui. Ça va faire beaucoup de jours. »

— « Tout ira bien, » assurai-je avec confiance. « Comme tu dis, ces types ne sont pas de si mauvaises gens. »

Yanika sourit… et plissa les yeux.

— « Tu le penses vraiment ? »

Je grimaçai.

— « J’essaie de le penser. Bah, tu sais bien, un Arunaeh tient toujours sa promesse. Ils nous ont sauvé la vie ; maintenant, c’est à nous de leur donner un coup de main. »

— « Tu crois que l’oncle Varivak sera sur l’île ? »

— « Je n’en sais rien. » Peut-être qu’il était occupé à interroger d’autres malheureux, pensai-je. Je secouai la tête et soufflai, fronçant le nez face à un effluve malodorant. « J’avais oublié cette odeur de poisson. C’est pire qu’à Firassa. »

Heureusement, nous laissâmes rapidement le port de pêche derrière nous et nous arrivâmes à l’embarcadère Arunaeh. Celui-ci se situait à côté d’une maison, propriété de ma famille. Quand je me rendais sur l’île, étant enfant, plus d’une fois j’étais resté là des heures à attendre l’arrivée de l’embarcation. Je me rappelai qu’une fois, alors que j’avais à peine huit ans, un membre Arunaeh m’avait surpris en train de creuser une ligne dans le mur du salon de cette maison. Sous ses yeux silencieux, je m’étais empourpré et avais balbutié que je gravais la croix de Tokura. “Tokura ?” m’avait-il dit. “Et pourquoi n’ajoutes-tu pas le cercle de Sheyra ?” J’avais eu du mal à comprendre qu’il ne plaisantait pas. Alors, sous son regard attentif, j’avais gravé dans la pierre les deux symboles emboîtés l’un dans l’autre. L’Arunaeh avait approuvé d’un geste de la tête en disant : “Observe bien comme le cercle plus grand entoure entièrement Tokura. La Destruction est seulement une partie de l’Équilibre. L’Équilibre auquel nous contribuons est beaucoup plus vaste. Ne l’oublie pas, petit.” Sous mon regard saisi, il m’avait ébouriffé les cheveux et s’en était allé aussi silencieusement qu’il était venu. Plus tard, j’avais appris que c’était le leader du clan. Liyen Arunaeh. Je l’avais revu plusieurs fois depuis, mais jamais il ne m’avait réadressé la parole.

— « À quoi penses-tu ? » demanda Yanika, curieuse.

Je le lui dis et conclus :

— « La première impression est celle qui compte le plus. Et j’ai bien peur que Liyen ait gardé de moi l’image d’un garnement. Enfin, il était prêt à faire le garnement, lui aussi. »

Elle rit doucement. Alors, son aura s’emplit d’impatience et elle leva les yeux vers l’obscurité de la Mer d’Afah. On entendait les vagues rouler sur le sable blanc de la rive, formant de l’écume. Elle murmura :

— « Je me demande à quoi ressemble l’île. »

Je souris.

— « Tu vas bientôt le voir. »

Nous passâmes par un petit portail, nous dirigeant directement vers l’embarcadère. Celui-ci était fait de bois de cèdre rouge et, à ce que m’avait dit Rafda, un des passeurs, il n’avait pas été changé ni réparé en trois siècles. C’est précisément Rafda que je vis assis sur le ponton en train de parler tranquillement avec une petite fille. Quand il me vit, il se leva, poussant une exclamation.

— « Mais c’est le petit Drey ! » Il souriait des lèvres et des yeux. Son tatouage noir sur le visage brillait d’énergie. « Par tous les dieux, cela faisait longtemps ! Tu devais être très occupé. Trois ans ! Tu veux traverser, n’est-ce pas ? »

J’acquiesçai, souriant.

— « Je suis content de te voir, Rafda. »

— « Et elle ? C’est… »

— « Ma sœur. »

Rafda cligna des yeux, surpris.

— « Oh… »

— « C’est la première fois qu’elle va traverser dans ce sens, » dis-je.

— « Vraiment ? Alors, ne perdons pas de temps ! »

Je jetai un regard interrogatif vers la fillette qui savait à peine marcher et le passeur la présenta en la posant sur les bancs de la barque :

— « C’est… une fillette que j’ai trouvée abandonnée. La pauvrette n’avait pas où aller et le Grand Maître Arunaeh m’a permis de la garder jusqu’à ce que je lui trouve en endroit approprié. »

Je vis son tatouage noir s’altérer et arquai un sourcil, sceptique. L’aura de Yanika se couvrit de surprise.

— « Pourquoi mens-tu ? » demanda-t-elle.

Rafda la regarda, effrayé.

— « Je… »

Il resta pâle et sans voix. Je me raclai la gorge.

— « Cette fillette… » dis-je calmement, « c’est ta fille, n’est-ce pas ? »

On ne permettait pas aux adoptés Arunaeh d’avoir une famille étrangère à notre clan. C’est pourquoi le passeur blêmit encore davantage et, sous le regard curieux de la fillette, il toussota :

— « Elle l’est, mahi. J’ai honte d’avoir menti. Elle ne devrait pas être ici, mais sa mère est morte et je n’ai appris l’existence de la petite Suri que la semaine dernière. » Il grimaça en avouant : « Je n’ai pas dit au Grand Maître que c’était ma fille. Je ne voulais pas qu’il ait une mauvaise image de moi. Et vu ce qu’il se passe sur l’île… j’ai pensé qu’il vaudrait mieux la laisser dans un internat, pour ne pas causer plus de problèmes mais… Je n’ai encore rien fait. Je suis désolé. Je la laisserai dans un internat dès que je reviendrai. Vous ne la reverrez pas… »

— « Tu n’as pas à t’excuser, » lui dis-je. « Tu agis comme tu l’entends. Cela ne m’intéresse pas. »

— « Moi, cela m’intéresse, » dit soudain une voix derrière nous.

Je me tournai, surpris, et vis au bout du ponton un kadaelfe vêtu sobrement mais élégamment d’un ample pourpoint rouge. Il portait le tatouage des Arunaeh, mais celui-ci, contrairement à celui de presque tous les membres Arunaeh, était rouge et non violet. C’était un membre de la famille héritière. Je le reconnus aussitôt.

— « Yodah, » dis-je.

Yodah Arunaeh était le fils-héritier. Il avait sept ans de plus que moi et, bien que, durant les premières années de mon enfance, je l’aie considéré presque comme un frère aîné, nous nous étions distancés avec le temps. Il s’avança sur le ponton d’un pas léger. Ses yeux, aussi noirs que ceux de Yanika, se posèrent sur moi un instant avant de se porter sur le passeur.

— « Juste par curiosité, Rafda, » fit-il, « la mère de cette fillette… était-elle du Quartier Rouge ? »

Le passeur rougit sous son tatouage noir et hocha la tête.

— « Oui, mahi. C’était une kadaelfe. »

L’aura de Yanika s’emplit de compassion. Je jetai un regard agacé à Yodah. Ce type… prenait plaisir à mettre le pauvre Rafda dans l’embarras, pas comme un sadique, mais comme un bréjiste professionnel, de la même façon que, moi, je prenais plaisir à découvrir les caractéristiques d’une roche. Après avoir observé le passeur honteux quelques instants, Yodah roula les yeux et se désintéressa de lui.

— « Drey. Je me réjouis de te voir. Tu nous as manqué à la réunion du mois dernier. J’ai entendu dire que tu t’étais promené dans le sud et à la Superficie. Quel âge as-tu maintenant ? Dix-sept ? »

— « Dix-huit, » répondis-je. « Tu vas traverser, toi aussi ? »

Les yeux du fils-héritier glissèrent vers Yanika, mais il ne fit aucun commentaire sur elle et acquiesça :

— « Oui, j’ai hâte de rentrer. »

Il monta à bord. Les autres, nous le suivîmes et Rafda essaya de reprendre une certaine contenance avant de se mettre à la tâche. Yodah portait un sac de voyage qu’il posa près des nôtres tout en demandant :

— « Tu viens de Firassa, n’est-ce pas ? Tu as pris le téléphérique ? »

— « Plus ou moins, » acquiesçai-je.

— « Plus ou moins ? »

— « Il y a eu un accident au téléphérique et le voyage s’est allongé, » résumai-je. « La technologie, c’est bien, mais ça ne fonctionne pas toujours. Toi aussi, tu voyageais ? »

— « Je travaillais, » me corrigea-t-il avec un petit sourire. « Il faut bien que quelqu’un contribue à remplir les coffres de la famille. »

J’arquai un sourcil sous son regard direct. Se moquait-il ? Se vantait-il ? C’était difficile à deviner. Ce qui était clair, c’est qu’il m’étudiait. Même lorsqu’il était adolescent, Yodah n’arrêtait pas d’étudier les gens. C’était un passe-temps assez courant chez les Arunaeh. En particulier, parmi les inquisiteurs. Or Yodah s’était initié à ce métier… C’était la meilleure façon d’expérimenter.

Finalement, Rafda largua les amarres et nous nous éloignâmes de la rive. L’île était bien à vingt-cinq kilomètres de la côte et, même si le bateau était muni d’un propulseur orique, nous ne mettrions pas moins de deux heures à arriver.

Au début, nous gardâmes le silence. L’eau salée et sombre clapotait contre la coque du bateau, les rames sifflaient dans l’eau et la rumeur de la ville s’éteignit petit à petit tandis qu’une obscurité croissante nous enveloppait. Les pierres de lune, en haut de la caverne et sur les grosses colonnes qui s’élevaient vers le plafond, brillaient faiblement sans parvenir à nous éclairer. Comme unique source de lumière, nous avions une lanterne accrochée à la poupe qui se balançait rythmiquement avec la houle.

— « Frère, » me murmura alors Yanika. Ses yeux, qui avaient observé Yodah plus ou moins discrètement durant un bon moment, contemplaient à présent les eaux noires avec fascination. « As-tu déjà vu un sowna ? »

Je fis non de la tête.

— « Que je sache, les sownas n’entrent pas jusqu’à la Mer d’Afah, ils restent dans la Mer de Gassand. Ici, la mer est moins profonde et trop chaude pour eux. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de corail au fond. Tu ne nageais jamais quand tu étais chez Grand-mère ? »

— « Pas beaucoup, » admit-elle. « Toi, tu nageais quand tu étais sur l’île ? »

— « Tous les jours, » souris-je. « Cela faisait partie de mon entraînement. »

Yanika roula les yeux.

— « Forcément. »

— « Je devais expulser l’eau et maintenir l’air autour de moi, » me rappelai-je. « Fatigant, mais amusant. »

— « Des passe-temps de destructeurs, » commenta Yodah. « Trop de physique à mon goût. »

Son intervention nous laissa silencieux un instant. Rafda ramait avec vigueur. La petite Suri s’était endormie au fond de la barque. Je me raclai la gorge.

— « La bréjique aussi, c’est de la physique. »

Yodah arqua les sourcils et acquiesça.

— « L’esprit implique une physique énergétique plus difficile à comprendre que celle de simples minéraux. »

— « Certainement. »

— « Étant plus difficile, elle a aussi plus de mystères à résoudre, mais l’esprit a un avantage ; il n’a pas toujours besoin d’être détruit pour en tirer des résultats. »

Je frémis sous son regard froid d’expert.

— « Oui… »

De nouveau, la conversation retomba. Rien ne me forçait à faire des efforts pour lui parler, me dis-je. Yodah retira son pourpoint rouge et s’installa confortablement à la proue de l’embarcation. L’eau chaude de la Mer d’Afah chauffait agréablement l’air de la caverne. Au bout d’un long silence, je demandai :

— « Y avait-il beaucoup de monde à la réunion ? »

— « Mm, » réfléchit Yodah. « Incroyablement, nous étions presque tous là. Presque cinquante. Il ne manquait que toi, ton grand-père et… Ah, Sombaw, bien sûr. Celui-là n’a pas donné signe de vie depuis plusieurs années. Il est sans doute prisonnier d’une partie d’Erlun interminable. »

— « Mon grand-père n’était pas là ? » m’étonnai-je.

Un éclat étrange passa dans les yeux de Yodah.

— « Il est venu avant la réunion parler avec mon père et lui dire son opinion, tu dois sûrement déjà savoir à propos de quoi. »

Je fronçai les sourcils. Non. Je ne savais pas de quoi il parlait. Du Sceau ? Je ne le lui demandai pas parce qu’à l’évidence, Yodah ne voulait pas en parler devant le passeur… à moins que ce soit devant Yanika ? Je haussai les épaules et le silence se prolongea. La barque avançait rapidement, coupant les flots. Il semblait que le propulseur avait été amélioré, remarquai-je. Je le demandai à Rafda et celui-ci s’éclaircit la voix pour dire :

— « Ton père a commandé un nouveau propulseur plus puissant. Il est vraiment incroyable et plus facile à activer que l’ancien. Je ne sais même plus pourquoi je rame. »

— « L’automatisation, c’est l’avenir, » fit Yodah, les yeux brillants.

Rafda grimaça et je commentai :

— « Les propulseurs oriques sont une grande invention, mais ils ne sont pas fiables comme un rameur. Ils ne peuvent pas prendre de décisions. »

— « De fait, » chuchota Yodah avec un sourire ironique, « un rameur peut t’apporter bien des surprises. » L’aura de Yanika s’emplit d’irritation et Yodah ajouta : « Les propulseurs, eux, sont plus ennuyeux parce qu’ils n’ont pas d’esprit. »

Et il n’y avait pas de pire jouet que celui qui n’avait pas d’esprit, complétai-je mentalement, exaspéré. Après un silence, ma sœur demanda :

— « Pourquoi les adoptés de l’île n’ont pas le droit d’avoir une famille ? »

Je grimaçai. Ce n’était pas un sujet dont j’avais spécialement envie de parler en ce moment, mais je répondis :

— « Eh bien… Ils n’ont pas le droit d’établir ce type de relations avec des gens étrangers à la famille. Le contrat est comme ça. Les Arunaeh emploient des orphelins sans aucun lien avec le reste du monde, ils les éduquent et ils leur enseignent même les bases bréjiques. »

— « Mais pourquoi ? » insista Yanika.

— « Parce qu’ainsi, ils ne doivent de loyauté qu’à nous, » expliqua Yodah. « Ils reçoivent une vie tranquille et aisée en échange de leur engagement à servir exclusivement notre famille jusqu’à leur mort. Cela te semble-t-il injuste ? » Il sourit face à la grimace froncée de ma sœur. « Si tu voyais comment sont traités certains orphelins dans les Cités de l’Eau, tu changerais d’avis. »

Yanika était peinée. Elle regarda le passeur et la petite Suri endormie. Et elle s’attrista encore davantage.

— « Et elle ? » demanda-t-elle.

Yodah haussa les épaules.

— « Qu’y faire. Nous la laisserons sur l’île. »

Les rames frappèrent l’eau avec plus de force. Rafda ne disait rien. Mais il me semblait presque avoir entendu son cœur faire un bond.

— « C’est Rafda qui devrait en décider ! » s’indigna Yanika. « Et s’il ne veut pas l’obliger à vivre sur l’île ? C’est son père… »

— « Il porte le Datsu des adoptés, » répliqua Yodah avec calme. « C’est un adopté Arunaeh. Mon père a fermé les yeux en lui donnant la possibilité de laisser la fillette dans un internat, mais Rafda ne l’a pas fait. Par conséquent, j’en déduis qu’il veut qu’elle aussi vive sur Taey. »

— « Il ne veut pas, » protesta Yanika. « Tu te dis bréjiste ? Eh bien, regarde simplement son visage. Il est… »

— « Yanika, » la coupai-je. « Calme-toi. »

Elle me regarda avec incrédulité. Elle avait l’air de me reprocher de ne jamais lui avoir parlé des Arunaeh adoptés. Ou peut-être était-elle exaspérée de voir que je n’étais pas indigné comme elle ? Je me raclai la gorge, cherchant les mots adéquats. Rafda me devança.

— « Mahis, » dit posément le passeur. « Excusez-moi pour tous ces ennuis, mais… je pensai que vous n’alliez pas l’accepter. Vu que le Sceau est… Enfin, j’ai tiré des conclusions et je n’aurais pas dû le faire. Mais, » ajouta-t-il avec plus de force, « si vous êtes prêts à l’accueillir dans notre famille et à l’employer sur l’île, je me sentirais reconnaissant. »

L’aura de Yanika s’emplit d’étonnement. Yodah sourit légèrement. Moi, je soupirai.

— « Écoute, Yani. Les adoptés de l’île de Taey sont peu nombreux et vivent bien. Ce sont des membres de la famille. Regarde, notre grand-père maternel est un adopté et, maintenant, il vit comme un roi retiré avec toutes sortes de commodités. Et s’il reste sur l’île, c’est parce qu’il le veut bien. L’île est grande. Tu peux passer toute la journée à marcher pour en faire le tour. Ce n’est en rien une prison. Et elle ne le sera pas pour cette petite non plus. Elle recevra le Datsu des adoptés et… »

Je me tus et regardai Yodah. Si le Sceau ne fonctionnait pas… comment allaient-ils faire de la fille de Rafda un membre de la famille ? Devinant ma pensée, le fils-héritier fit :

— « Ne t’inquiète pas. On est en train de faire des expériences. »

J’écarquillai les yeux. Des expériences ? Par Sheyra, expirai-je de stupéfaction. Yanika était encore en train d’assimiler sa mauvaise interprétation de l’inquiétude de Rafda… Moi, j’étais ahuri. Mère… était-elle en train d’essayer de fabriquer des Datsus avec un Sceau altéré ?

— « Je n’arrive pas à le croire, » marmonnai-je. « Je croyais que vous aviez interdit l’entrée. Comment pouvez-vous laisser ma mère… ? »

— « Nous parlerons de ça plus tard, » m’interrompit Yodah. « J’ai l’impression que tu as beaucoup de choses à nous raconter de toute façon. »

Je fronçai les sourcils, troublé par ses paroles ambigües.

— « Que veux-tu dire ? »

Yodah se frotta la joue, grimaçant, et ferma les yeux en soupirant :

— « Entre autres, nous expliquer pourquoi tu portes un collier de Liireth autour du cou et quelques autres détails. » J’inspirai brusquement. Allongé à la proue, il me sourit. « Si tu crois que le col d’une chemise peut le dissimuler aux yeux d’un bréjiste… Vous êtes amusants, » rit-il discrètement. « Cela fait trois ans que tu ne venais pas ici et, maintenant, tu le fais avec ce petit prodige bréjique et avec un collier de spectre. On croirait que tu veux provoquer une commotion générale. Je sens que je vais m’amuser un moment avec vous sur l’île. Combien de temps penses-tu rester ? »

Je desserrai les dents, décidai de prendre les choses calmement et répondis :

— « Deux semaines au plus. »

Yodah croisa les jambes.

— « Deux semaines, » répéta-t-il.

Et il n’en dit pas plus. Moi, je voulais des réponses, mais je préférais les obtenir d’autres personnes que de Yodah. Malgré ses crises sentimentales ou peut-être grâce à elles, on pouvait parler plus facilement avec Mère qu’avec le fils-héritier. Je soupirai et, face aux yeux interrogatifs de Yanika, je secouai la tête et laissai mon regard se perdre sur les eaux tranquilles de la mer. Par moments, on voyait des lumières au fond. Certaines étaient des pierres, d’autres des algues ou des poissons lumineux. Toutes les créatures qui vivaient là en bas n’étaient pas inoffensives. Il y avait des méduses venimeuses, des nurons qui refusaient de se laisser civiliser par les autres saïjits et des léawargs qui vivaient aussi bien dans la mer que sur les colonnes rocheuses. Toutefois, dans l’ensemble, cette zone de la mer n’était pas aussi dangereuse que d’autres.

La fatigue d’avoir passé un demi-cycle à marcher dans la Forêt de Gan me gagnait et la torpeur s’emparait peu à peu de moi. J’étais presque endormi, ou peut-être tout à fait endormi ? Mon cœur battait. Mes yeux se fermaient. Je n’avais pas mal. Si, j’avais mal. Non, je n’avais mal nulle part. Mais j’avais eu mal, il y avait longtemps de cela… Qu’est-ce qui me faisait mal ? Tout. Exagérais-je ? Non. Soudain, l’aura exaltée de Yanika me réveilla en sursaut.

— « Que fais-tu ? » demandait-elle, à la fois confuse et outragée. « Tu fais sentir des choses étranges à mon frère ! »

Je me désengourdis et remarquai effectivement la présence d’un fil bréjique très fin qui s’effilochait. Allongé à la proue, Yodah s’esclaffa.

— « Pardon, pardon. J’interrogeai juste son esprit. Ne t’affole pas. »

L’aura de Yanika bouillait de colère à présent. Moi, je regardais Yodah fixement. Il n’avait même pas eu besoin de contact physique. Il avait profité de ma torpeur et il m’avait… Je soufflai.

— « Je te prierai de ne plus refaire ça, Yodah. »

— « Mais c’est un jeu innocent ! »

— « Entre bréjistes, peut-être. Mais je ne suis pas bréjiste, » rétorquai-je. « C’était vil de faire ça. »

Yodah roula les yeux, inspira, les mains derrière la tête, et acquiesça.

— « C’est bon. La prochaine fois, je te préviendrai. »

Maudit… Cependant, cette fois, ses yeux ne plaisantaient pas. J’y lus un éclat inflexible qui me rappelait Père, et aussi le leader des Arunaeh. Yodah est le fils-héritier, me répétai-je. Et, après cela, je n’avais plus de doute, il savait manier sa bréjique avec une habileté certaine. Il était même passé à travers la protection du Datsu sans effort apparent. En silence, je fronçai les sourcils et tournai mon regard vers les vagues. Nous n’allions pas tarder à arriver. Au loin, les lumières de l’édifice principal de Taey brillaient de mille feux.

Et plus nous nous approchions, plus je sentais peser sur moi une énergie étrange. Une énergie déprimante. Sombre. Qui semblait vouloir déchirer mon âme. Mon Datsu se libéra un peu. Puis un peu plus. Graduellement, il résista à l’énergie croissante qui nous entourait. Au bout d’un moment, je remarquai que Yanika tremblait.

— « Qu’est-ce… qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda-t-elle, étourdie.

Je savais ce que c’était. Je n’en étais pas moins stupéfié et répondis dans un murmure :

— « Notre Sceau. »