Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 2: Le Réveil de Kala.

15 L’Aiguilleux

« Qui sommes-nous sans sentiments ? »

Yanika Arunaeh

* * *

À travers mon masque de destructeur, je voyais Yanika, assise en face de moi dans le téléphérique qui descendait à Kozéra. Jiyari se trouvait à mes côtés, en train de dessiner.

J’avais eu plus de mal que d’habitude à comprendre ce qui se passait. Nous avions quitté trop rapidement les harmonistes pour que je puisse analyser leur comportement, mais celui de ma sœur et celui de Jiyari me suffisaient pour comprendre que quelque chose dans mon plan n’avait pas tout à fait fonctionné. Durant la descente en wagon jusqu’à Ambarlain, j’avais ruminé la question, ne pouvant en parler à voix haute en raison des oreilles indiscrètes. La conversation que j’avais eue avec Yanika sur le chemin menant au téléphérique qui partait d’Ambarlain pour Kozéra avait été plus productive que mes réflexions et m’avait confirmé qu’effectivement, mon Datsu m’empêchait de sentir comme je le faisais normalement. Cependant, je ne m’expliquais pas pourquoi Yanika et Jiyari agissaient si bizarrement. Tous deux étaient sombres, me semblait-il. Mais je ne savais pas si c’était de l’abattement, de la fatigue, de la tristesse ou de la déception ou allez savoir quoi. C’était difficile à déterminer. Finalement, je me décidai à demander.

— « Vous n’avez pas dit un mot depuis un bon moment, » fis-je remarquer. « Est-ce que c’est parce que vous êtes fatigués ? Tu devrais dormir, Yani. Ce téléphérique a six étapes et celle-ci est la plus longue. Nous n’arriverons pas à Malafad avant la fin du cycle. Je te réveillerai quand… »

— « Ce n’est pas ça, » me coupa Yanika. « Je ne suis pas fatiguée. Je vais bien. »

Je n’en doutai pas. Yanika n’aimait pas les mensonges. Je la regardai à travers mes yeux protecteurs… et elle baissa les yeux sur ses mains. Le silence retomba entre nous. Les voix des autres passagers me parvenaient avec clarté. Ceux qui étaient assis le plus près de nous se taisaient, mais plus loin, quelqu’un parlait de sa tante malade et un autre des excellentes loupes qu’on fabriquait à Donaportella… Je fus pris d’une subite démangeaison sur le front et je voulus enlever le masque, mais Jiyari m’en empêcha de la main en disant :

— « Tu ne peux pas. »

C’était la troisième fois qu’il me le disait. Apparemment, mon Datsu s’était libéré à tel point que j’avais les yeux rouges sur fond noir, quelque chose d’anti-naturel qui pouvait « provoquer de mauvaises réactions autour de moi » et causer des problèmes. Mon discernement et mon expérience me disaient que Jiyari avait raison, et j’ignorai donc la démangeaison et laissai retomber ma main sur mes genoux.

— « Pardon. »

Je jetai un coup d’œil par la vitre. Celle-ci était de plus en plus opaque à cause de la saleté. Non, observai-je. Ce n’était pas de la saleté : c’étaient des insectes. J’avais entendu parler du très long téléphérique qui partait de la province d’Ambarlain et descendait jusqu’à Kozéra. Il avait au total cinq arrêts intermédiaires, six tronçons. Et l’un d’eux passait par une caverne pleine de fourmis bleues volantes. Un des nombreux problèmes du nouveau téléphérique dont les Kozériens étaient pourtant si fiers : les fourmis bleues abîmaient les câbles et obligeaient les transporteurs à les faire réviser constamment.

— « Pourquoi tu ne m’écoutes pas ? » dit soudain Yanika.

Je détournai les yeux des fourmis bleues et regardai ma sœur. Yanika sentait quelque chose. Quelque chose de négatif. Un sentiment désagréable d’incompréhension surgit en moi… et sombra dans le vide.

— « Tu n’as rien dit, Yani, » lui fis-je remarquer, après un silence. « Je ne peux pas t’écouter si tu ne me dis rien. »

Yanika soupira et secoua la tête.

— « Je ne te parle pas avec des mots. Mais tu devrais sentir ce que te dit mon aura. Tu m’as promis que tu reviendrais. »

Ceci était l’autre phrase qu’elle m’avait répétée plusieurs fois à Ambarlain. Reviens. Ceci me rappela la lettre que m’avait envoyée Mère. Reviens. Écrit en lettres majuscules et à l’encre d’un bleu semblable à celui des fourmis qui se collaient sur la vitre.

— « Encore une fois, » murmura Yanika. « Essaie encore une fois. S’il te plaît, frère… »

Ses yeux noirs brillaient. Elle pleurait. De tristesse ? Je fronçai les sourcils et lui répétai ce que je lui avais dit avant :

— « Désolé, Yanika. Je n’y arrive pas. Mais je continuerai à essayer, » assurai-je. « Je te le promets. »

— « Tu as intérêt, » murmura Jiyari. « Un Pixie sans sentiments n’est pas un Pixie. Ne t’inquiète pas, Yanika. Ta famille s’y connaît en bréjique… Ils l’aideront. »

Yanika acquiesça, fixant de nouveau son regard sur ses mains. Jiyari continua à dessiner au crayon dans son carnet. Et, moi, je continuai à méditer sur moi-même et sur mon entourage, tout en observant les fourmis à travers mon masque.

* * *

Dans les Souterrains, seuls les modernistes et novateurs parlaient de « nuit » pour désigner le laps de temps typique de sommeil dans un endroit déterminé. On l’appelait communément o-rianshu, « grand temps de repos », par opposition au rigu, « temps d’activité », qui indiquait le temps de la journée durant lequel la majorité des gens déjeunait et dînait. Assis sur un bord de pierre sur la grande place de Doneyba, dernier arrêt avant Kozéra, je réfléchissais à la terminologie et pensais combien la lumière des pierres de lune ou du soleil pouvait affecter une civilisation, quand Jiyari revint de la file d’attente du téléphérique en disant :

— « Mauvaises nouvelles. Le dernier tronçon est en travaux. Il y a quelques heures, une cabine de maintenance s’est écrasée et trois travailleurs sont morts. »

Assise à côté de moi, Yanika inspira brusquement. Jiyari m’observa, sans pouvoir me voir réellement car je portais toujours le masque.

— « Tu ne trouves pas ça triste ? »

J’arquai les sourcils.

— « Bien sûr. Mais nous prendrons une autre route. La compagnie doit sûrement proposer des anobes gratuitement… »

Le souffle de Jiyari m’interrompit.

— « Je ne parlais pas de ça. Je parlais des trois travailleurs qui sont morts. »

Je me sentis confus.

— « Oui… Bien sûr. Pardon. Ils sont morts. C’est normal. »

— « Tu trouves normal qu’ils soient morts ? »

— « Non, » dis-je, fronçant les sourcils. « Je veux dire… oui. S’ils sont morts, c’est normal que ce soit triste. Non ? C’est pour ça que je n’en ai pas parlé, » me défendis-je.

Jiyari me dévisagea quelques secondes avant de secouer la tête.

— « Enfin, passons… La compagnie offre des beignets gratuits pour se faire pardonner. Il y a des beignets de zorf, » spécifia-t-il sur un ton insistant. « Vous avez faim ? »

Moi, j’essayais encore d’évaluer l’intensité de ma faim quand Yanika me prit par la main et la tira pour que je me lève.

— « Tu adores les zorfs, frère, » dit-elle avec un petit sourire. « Bien sûr que tu as faim. »

C’était la première fois que je la voyais sourire depuis que nous avions quitté Firassa. C’était bon signe, pensai-je. Et je haussai les épaules.

— « Si tu le dis. »

Après avoir mangé quelques beignets, nous attendîmes avec le reste des voyageurs dans un coin de la place. Doneyba avait à peine cinq-cents habitants, mais la place grouillait de vie. D’un côté, se dressaient les maisons, de l’autre s’ouvrait un énorme abîme avec de gigantesques colonnes et une très vaste caverne. En bas, il y avait une terre couverte de nuages de fumée, puis un bois, un peu plus loin des collines d’herbe bleue avec des champs et, au-delà, la ville portuaire de Kozéra près de la mer d’Afah. Et encore au-delà, se trouvait l’île de Taey. Sauf qu’on ne la voyait pas. Les lumières de Kozéra, par contre, brillaient intensément.

— « On a beau la contempler, la Cité de la Mer est toujours aussi belle, hein ? »

La voix derrière moi me fit me retourner. C’était un humain au ventre proéminent et aux habits flambant neufs. Il s’inclina avec une certaine difficulté et dit :

— « Bon rigu, mahi. Je m’appelle Yamel Afyhraga, sous-directeur de la compagnie du téléphérique. Tu fais partie des voyageurs pour Kozéra, n’est-ce pas ? Je n’ai pas pu ne pas remarquer ton masque de destructeur et je me demandais si tu accepterais un petit travail pour arranger un de nos problèmes. Si tu as le temps, bien sûr. »

Il y eut un silence. Alors, le sous-directeur toussota.

— « Euh… Voilà. Quand la cabine de maintenance est tombée, elle l’a fait dans l’Aiguilleux, une zone pleine de stalagmites juste là en bas. Et le problème, c’est qu’une des stalagmites s’est écroulée et une autre est sur le point de le faire. Si tu avais l’amabilité de détruire cette dernière avant que notre équipe de sauvetage s’approche de la cabine… »

Il y eut un autre silence. Le sous-directeur devint tout rouge.

— « Je comprends… J’aurais dû m’en rendre compte, tu as déjà un autre engagement, n’est-ce pas ? »

Je fis non de la tête.

— « Non. Je suis libre. Et j’aurai l’amabilité de détruire la stalagmite. Nous devons convenir du prix. »

Le sous-directeur inspira et acquiesça énergiquement.

— « Oui. Bien entendu. Ton prix sera le mien. »

Je fronçai les sourcils derrière mon masque. Devais-je décider un prix ? Bon… Ce genre de travail était considéré comme un travail urgent et, en même temps, de difficulté moyenne. Je demandai :

— « Quelle est la hauteur de la stalagmite ? »

— « Euh… ? Sa hauteur ? Eh bien… Environ six mètres ? Elle est énorme. »

— « Non, elle est de taille moyenne, » répliquai-je. « Quelle est sa circonférence à la base ? »

— « Je… Je ne l’ai pas mesurée. Ne vaudrait-il pas mieux que tu la voies tout simplement ? Tu peux descendre par le monte-charge de maintenance. Il est solide. Et, pour ce qui est du prix, cinq-cents kétales est-ce suffisant ? »

J’hésitai et acquiesçai.

— « C’est suffisant. »

Le sous-directeur m’invita à le suivre. Jiyari murmura :

— « Je ne sais pas si ça me plaît… »

— « Je dois descendre avec toi, frère, » dit Yanika.

Exact. Si elle s’éloignait, le spectre pourrait tenter à nouveau de me contrôler. Mais… étant donné que l’aura de Yanika ne me parvenait pas, pouvait-elle avoir un effet ? En avais-je réellement besoin ? Je n’en étais pas certain.

Le sous-directeur s’excusa de ne pas pouvoir descendre avec nous car le monte-charge ne supportait pas de poids comme le sien et il laissa aimablement Jiyari nous accompagner.

— « L’équipe vous expliquera tout, en bas, » assura l’homme.

Il secoua la corde, faisant tinter une petite clochette qui descendit pour avertir ceux d’en bas. Alors, la machine se mit en marche et, tous les trois, nous commençâmes à descendre la grande falaise de Doneyba, vers les ténèbres de l’Aiguilleux. C’était une chute libre de trois-cents mètres. Un peu moins que celle de la Cascade de la Mort dont on percevait les vibrations bien que celle-ci se trouve à plus de vingt kilomètres au nord.

— « L’Aiguilleux, » murmura Jiyari tout en scrutant l’obscurité, le teint pâle. « On dit que, là-bas, il y a toutes sortes de bêtes, en plus des puits de lave et des stalagmites qui s’écroulent… J’espère que l’équipe de sauvetage a des mercenaires pour l’escorter. »

Moi, j’examinais la structure du monte-charge. Le bois était de bonne qualité, mais les cordes étaient très vieilles et il semblait qu’on n’avait pas utilisé cette machine depuis pas mal de temps. Comment l’équipe de sauvetage était-elle descendue alors ? Après quelques instants durant lesquels on n’entendait que les crissements de la corde, je dis :

— « Il n’est pas aussi solide que l’a dit le gros. »

Jiyari et Yanika me regardèrent, les yeux écarquillés. Étaient-ils surpris ? Effrayés ? Ma sœur laissa brusquement échapper un éclat de rire. Jiyari souffla.

— « Il dit que nous sommes en danger et tu ris ? Si nous nous écrasons tout de suite, même le dieu Tatako ne nous mentionnera pas dans son recueil. »

— « Pardon, » sourit Yanika. « C’est juste que je ne m’attendais pas à ce qu’il appelle le sous-directeur comme ça. Mais ne t’inquiète pas, Jiyari, mon frère est un grand expert orique : si la corde casse, il nous sauvera. N’est-ce pas, frère ? »

J’acquiesçai.

— « C’est possible. »

— « C’est possible ? Tu n’en es pas sûr ? » souffla Jiyari.

Je le regardai avec étonnement.

— « Je dis que c’est possible. Donc, je vous sauverai. Si ce n’était pas possible, je ne pourrais pas le faire. Tu comprends ? »

Jiyari marqua un temps d’arrêt, leva les yeux vers les stalactites et s’agrippa à l’une des cordes latérales en disant :

— « Une logique implacable. Je te comprends. »

En silence, nous contemplâmes les ténèbres qui nous engloutissaient peu à peu. Seule la lumière des lanternes aux quatre coins du monte-charge éclairait la paroi irrégulière de la falaise. Je regardai celle-ci avec attention, examinant la roche. Elle était variée. Une saillie était faite de rochepérite, une roche fossile avec un mélange de résine et de darganite avec laquelle on faisait des joyaux et des vases et l’on cuirassait les bateaux. Je vis beaucoup de roche-mousse, roche qui se couvrait d’un liquide vénéneux durant la moitié de son cycle puis d’un liquide malodorant —c’est avec ce dernier que l’on fabriquait le camoun, la boisson alcoolique par excellence des Souterriens. Plus bas, je vis apparaître un filon de rochereine. Ce n’était pas typique d’en voir dans la caverne de Kozéra. Si je lui avais envoyé un coup de poing orique, l’impact aurait retenti comme le Gong de Norobi, déesse de la Justice. Les Cités de l’Eau utilisaient précisément la rochereine pour les gongs et les alarmes et aussi pour la fameuse Danse de Norobi : chaque année, au mois d’Osuna, les citoyens de l’Eau sortaient leurs castagnettes de rochereine et dansaient durant tout l’o-rianshu afin d’expulser le poison du corps de la déesse et de la ressusciter. Moi, je n’avais jamais participé à ces danses, mais j’y avais assisté.

Une brusque embardée me tira de mes pensées.

— « Ça me rend nerveux, » admit Jiyari.

J’observai ses gestes, sa main exagérément cramponnée à une corde tandis que l’autre essuyait la sueur de son cou due à la chaleur croissante qui montait de l’Aiguilleux. J’acquiesçai.

— « Je vois. Mais il n’y a pas de raison. Nous arriverons en bas sans problèmes. Si le gros était monté, je n’en aurais pas été aussi sûr, mais, nous, nous ne pesons pas autant… »

L’éclat de rire de Yanika m’interrompit. Quelqu’un pouvait rire de joie ou de nervosité, et je me demandai quel genre de rire était celui-ci. J’étais curieux de le savoir parce qu’en fin de compte, Yanika était ma sœur et ma raison me disait que je devais m’occuper d’elle.

— « Toi aussi, tu es nerveuse ? » lui demandai-je.

Yanika se frotta un œil et, cette fois-ci, je sentis quelque chose, je crois. Oui. Je sentis de la préoccupation. Parce que j’avais vu une larme.

— « Tu pleures ? »

— « Non… » assura ma sœur. Et elle me regarda attentivement. « Un instant… j’ai pensé que tu étais revenu. »

— « Penser est facile, » répliquai-je. « Mais je ne peux pas revenir si je suis déjà avec toi. »

Yanika m’adressa une moue enfantine.

— « Tu sais bien de quoi je veux parler, frère. J’ai confiance en toi. Tu reviendras. »

Son image pour parler de mon Datsu était une complication inutile qui ne correspondait réellement à rien. Mais je ne le lui dis pas parce que nous arrivions déjà en bas, où nous attendait un homme encapuchonné, une lanterne posée à ses pieds. Nous atterrîmes sur une structure de bois et sortîmes. L’encapuchonné s’inclina respectueusement.

— « Yey, bienvenue, destructeur. Nous t’attendions. Par ici. »

Dans les ombres, il y avait d’autres saïjits, remarquai-je. L’équipe de sauvetage ? L’air s’agita autour de moi. Trois à gauche. Cinq à droite. Je vis apparaître les ombres encapuchonnées dans les ténèbres de l’Aiguilleux. L’un d’eux avait des chaussures vertes. Celui qui nous avait parlé avait des bottes de vieux cuir, une ceinture dorée et un galon sur la capuche avec un signe écrit en rouge. Non. Ce n’était pas un signe. C’était du sang. Je m’arrêtai.

— « Vous êtes l’équipe de sauvetage ? »

— « Ils n’en ont pas l’air, » murmura Jiyari. Il m’attrapa par le coude, tremblant, comme pour me ramener vers le monte-charge. « Tu… tu as vu ? Ils sont armés. »

C’était vrai, tous portaient des épées. Étaient-ce les mercenaires de l’escorte ?

— « Désolé de vous avoir trompés, » dit alors celui au galon. « Je ne sais pas ce que notre agent vous a raconté pour vous attirer jusqu’ici, mais il n’y a ni sauvetage ni diamants par ici. Je vais vous expliquer. Suivez-moi. »

Jiyari, au teint habituellement hâlé, était devenu blême. Mauvais signe. Le gros nous avait donc trompés et son récit de la stalagmite sur le point de tomber était un mensonge. Probablement, cette histoire de « sous-directeur » était fausse, alors. Mais…

— « Et l’accident de la cabine de maintenance ? » demandai-je. « Ça aussi, c’était un mensonge ? »

— « M-maintenant que j’y pense, » intervint Jiyari dans un murmure, « un des employés du téléphérique a dit quelque chose à propos de la Forêt de Gan… La cabine a dû tomber plus loin. Pas dans l’Aiguilleux. J-je suis désolé. Il me semblait bien que cet humain avait l’air trop aimable pour être sous-directeur, mais tu as accepté si vite… Est-ce que… Est-ce que l’on peut savoir qui vous êtes ? » ajouta-t-il, haussant une voix mal assurée.

— « Vous n’avez pas à le savoir, » répliqua celui au galon. « En marche. »

Les neuf encapuchonnés nous firent avancer à travers un bois de piliers rocheux. Tous les alentours étaient composés de roche ignée et je vis plus d’une fissure dans le sol rocheux par où s’échappaient des nuages de fumée chaude. Ce qui signifiait que la lave coulait encore en dessous, compris-je. Je me penchai pour toucher une petite stalagmite et, soudain, une main m’agrippa fortement le bras. Jiyari ? Non, un des encapuchonnés.

— « Pas d’entourloupes, » me grommela-t-il.

J’étais encore en train d’analyser la situation quand nous arrivâmes à une petite grotte insérée dans l’énorme falaise et ils nous demandèrent de poser nos sacs.

— « Vous avez des armes ? » demanda l’un.

— « Je suis le seul à en avoir une, » répondis-je.

Et je sortis un poignard, qui généra de petits rires entre les encapuchonnés.

— « Ça, ce n’est pas une arme, voyons, » dit l’un d’eux, et ils me le laissèrent.

Moi, j’allais leur dire qu’à mon avis, c’était bien une arme, et potentiellement aussi meurtrière qu’une épée, mais la soudaine inspiration aigüe de Jiyari près de moi me déconcentra. Devant nous, celui au galon avait retiré sa capuche, dévoilant son visage. C’était un kadaelfe d’âge moyen, aux longs cheveux noirs et lisses et au visage allongé, traversé par de nombreuses cicatrices, parmi lesquelles une allait du sourcil jusqu’au menton en passant par un œil. Sur son front, il portait une grande ellipse marquée au fer rouge. L’Œil de Norobi, compris-je. Les justiciers de Dagovil usaient de cette technique sur certains criminels spéciaux.

— « Tu es un ancien prisonnier, » observai-je. Et je jetai un coup d’œil aux autres encapuchonnés. « Eux aussi ? »

— « Comme je l’ai dit, » fit celui au galon, « vous n’avez pas besoin de savoir qui nous sommes. Je peux simplement vous dire que nous traversions l’Aiguilleux avec nos anobes quand nous avons subi une attaque de nadres et nous sommes restés coincés ici en bas avec un coffre qui pèse comme un dragon. Nous n’avions pas d’argent pour acheter de nouveaux anobes, alors, nous avons chargé un type de faire venir un destructeur en échange d’une promesse. Ton travail, donc, consiste à ouvrir ce coffre. Tu l’ouvres et vous partez avec une jolie récompense. Une objection ? »

Mon attention s’était centrée sur le coffre qu’il avait signalé à un moment. Je m’approchai sans que personne ne m’en empêche et me penchai, posant une main sur le couvercle. Il avait une taille d’un mètre et demi sur une quarantaine de centimètres de haut. Une véritable malle. Quelques instants après, je clignai des yeux, confus. Je ne reconnaissais pas le matériau. Même pas celui de la serrure.

— « Ceci… n’est pas du métal, » dis-je. « Qu’est-ce que c’est ? »

— « C’est toi le destructeur, non ? » me lança celui au galon. « Et au fait, puisque j’ai eu la courtoisie de montrer mon visage, j’aimerais que tu en fasses autant. »

C’était vrai, je portais encore le masque. Mais je ne pouvais pas l’enlever et montrer mon visage peut-être gris cendre et aux yeux rouges et noirs. Je trouvai un argument convaincant :

— « Comme tu dois le savoir, c’est un masque de destructeur. J’en ai besoin pour travailler. »

Je m’assis près de la malle et posai mes deux mains sur le mystérieux matériau. Une texture ligneuse ? C’était possible, mais, néanmoins, elle me paraissait étrange. Ce n’était pas de la varadia. Et en tout cas, ce n’était pas du métal.

— « Avez-vous essayé le feu ? » demandai-je.

Il y eut un silence.

— « Mais quelle sorte de destructeur es-tu ? » marmonna celui au galon. « Nous ne voulons pas détruire ce qui est à l’intérieur. Si tu abîmes le contenu, tu le paieras de ta vie. Tu as compris ? »

Je comprenais qu’il me menaçait. Je tournai le masque vers lui, posai mes yeux sur Yanika et Jiyari bien surveillés par deux encapuchonnés et me demandai pourquoi ma sœur ne les affectait pas avec son aura. Chaque fois qu’il y avait quelque chose de menaçant, elle réagissait normalement ainsi. Il est vrai que rien de véritablement irréversible n’était encore arrivé. Et celui au galon, malgré tout, n’avait pas l’air d’être un bandit qui tuait sans raisonner avant. J’acquiesçai finalement sans un mot et m’intéressai de nouveau à la malle. Je ne parvins à aucune conclusion. En réalité, je n’examinais pas le matériau mais réfléchissais à ma situation. J’étais conscient que, dans mon état, mes capacités d’analyse pouvaient être avantagées et désavantagées. Avantagées, car les émotions ne me gênaient pas. Désavantagées, car, précisément, les émotions aidaient à prendre des décisions, à évaluer l’importance des choses et à aller plus rapidement à l’essentiel. Et, moi, cette capacité me manquait. J’avais donc besoin de plus de temps.

— « Cela va me prendre du temps, » dis-je enfin. « Mais je l’ouvrirai. »

— « J’y compte bien. »

Ainsi, celui au galon me laissa tranquille avec ma tâche, il envoya Jiyari et Yanika s’asseoir non loin de là et je remarquai que plusieurs encapuchonnés sortaient de la grotte.

— « Ils vont surveiller les alentours, » expliqua celui au galon. « Nous sommes arrivés il y a quelques jours et les nadres continuent à nous guetter, mais vous ne risquez rien tant que vous restez dans la grotte. »

Une façon de dire : vous ne pouvez pas vous enfuir. J’acquiesçai en silence et me reconcentrai sur la malle. J’ignorais combien de temps s’était écoulé quand j’entendis, non loin de là, un grognement suivi d’une explosion. Un nadre, pensai-je. Les nadres éclataient une fois morts. Je fermai les yeux et concentrai mon orique sur un point de la serrure. J’avais déjà lancé un bon nombre de sortilèges imprécis pour la sonder et, à présent, je tentais ma chance. Cela ne fonctionna pas. Je fronçai les sourcils. Cette malle… avec quelle sorte de matériau était-elle faite ?

C’est alors que j’eus une illumination. Avais-je dit que ce n’était pas du métal ? Connaissais-je vraiment toutes les sortes de métaux ? Presque tous. Mais pas tous. Et celui-ci… oui, celui-ci coïncidait avec les caractéristiques d’un alliage que j’avais étudié une fois, il y avait longtemps. Ou plutôt, que j’avais « survolé » plus qu’étudié, parce que je m’étais toujours davantage intéressé aux minéraux qu’aux alliages. Il s’agissait d’un alliage métallique flexible, difficilement cassable en ayant recours à la force brute, mais il pouvait être coupé par une lame très précise. Pas par une lame d’épée, mais par une lame d’orique. Cependant… je ne me rappelais pas bien quels éléments étaient utilisés pour le fabriquer ni le nom de l’alliage. De l’acier de Bertein ? Non, ce n’était pas de l’acier. Du corvrin ? Non plus. Tous étaient des alliages extraordinaires, mais aux caractéristiques différentes. J’étais presque sûr que le forgeron Pad m’en avait parlé… Je cherchais le nom avec une extrême concentration quand Yanika dit soudain :

— « Frère. Cela fait un moment que tu ne lances pas de sortilèges au coffre. C’est normal ? »

Je clignai des yeux, la regardai à travers mon masque et me raclai la gorge.

— « Pardon. » Je tendis la main vers la serrure, sûr à présent de réussir à la rompre, mais je m’arrêtai. « Yanika. Ces hommes… te font-ils peur ? »

Yanika grimaça.

— « Bien sûr qu’ils me font peur. Ce sont des criminels. Jiyari dit que le coffre… »

Jiyari lui couvrit la bouche et je compris qu’il ne voulait pas que les encapuchonnés entendent ce qu’il avait dit sur le coffre. Peut-être une information qu’il avait découverte ?

— « Qu’est-ce qu’il dit ? » demanda celui au galon. Il s’était assis sur une roche à l’entrée, jouant avec une pierre de granite. « Qu’est-ce qu’il dit du coffre, le blond ? »

Yanika avait blêmi. Il y eut un silence. Alors, Jiyari balbutia :

— « Je n’ai rien dit. »

— « Vraiment ? Alors, pourquoi regardais-tu le côté du coffre avec tant d’intérêt ? Tu dois sûrement avoir remarqué le signe à moitié effacé. »

Livide, Jiyari ne tourna pas la tête vers le coffre et ne répondit pas. Celui au galon sourit. Un sourire tordu, remarquai-je. Ce n’était pas un sourire amical.

— « La Guilde des Ombres de Dagovil, » dit-il, « nous a causé plus de souffrances que ne peuvent compenser les richesses qu’il y a dans ce coffre. » Il tourna brusquement ses yeux vers moi. « Reprends ton travail. »

— « Le travail est déjà terminé, » dis-je. « Je sais comment ouvrir ton coffre. Mais, avant, je dois te poser une question. »

Les yeux de celui au galon s’étaient illuminés et les trois encapuchonnés qui restaient dans la grotte s’agitèrent.

— « Tu sais comment l’ouvrir ? » demanda celui au galon en se levant. « Alors, ouvre-le. Ensuite, nous parlerons. »

J’hésitai et il ajouta :

— « Sais-tu la haine que j’ai pour certains Dagoviliens ? C’est une haine si forte que, parfois, elle se propage et s’étend à ceux qui, comme toi, ont un léger accent de Dagovil. Tu ne veux pas que je t’en fasse une démonstration, n’est-ce pas ? »

Je secouai la tête.

— « Je ne la comprendrais pas, » répliquai-je dans un murmure.

L’homme au galon arqua un sourcil.

— « Tu ne la comprendrais pas ? »

— « La haine, » expliquai-je. « Pour la comprendre, avant, il faut pouvoir la sentir un minimum. »

Étranger à sa réaction, je me tournai et posai la main sur la serrure. Si seulement je pouvais me souvenir du nom de cet alliage… Je me souvenais du schéma sur sa composition et sa texture, je me souvenais de ses caractéristiques générales, mais je ne me rappelais pas son nom. Ça n’avait pas d’importance, raisonnai-je. Le nom n’avait pas d’importance. Ce qui importait, c’était d’ouvrir le coffre et d’être libérés de ces hommes.

Je précisai le sortilège, l’affilai et le lançai. La serrure émit un très faible cliquetis. Mais je ne soulevai pas le couvercle.

— « S’il y a là-dedans un trésor, » dis-je, « et, si vous l’avez volé à la Guilde de Dagovil, cela signifie qu’il ne vous appartient pas. Par conséquent, vous ne voudrez probablement pas avoir de témoins. Nous tuer serait une manière de résoudre le problème. Mais je ne dois pas mourir, parce que je dois encore protéger ma sœur et accomplir mes promesses. Alors, si vous choisissez cette option, je ferai éclater la grotte et je vous écraserai tous. Cependant, si vous choisissez de nous laisser partir, je ne parlerai pas du coffre et mes frères non plus n’en parleront pas. »

Il y eut un profond silence. Alors, Jiyari répéta dans un murmure :

— « Tes frères ? »

Je le regardai et penchai la tête de côté.

— « Toi et moi, nous ne le sommes pas réellement, » admis-je, « mais… j’ai senti que nous l’étions. »

Les yeux de Jiyari s’illuminèrent.

— « Tu l’as senti ? »

Je marquai un temps.

— « Non, je ne sens rien, j’ai seulement cru… »

— « Tu veux bien ouvrir le coffre une fois pour toutes ? » me lança celui au galon et il jura : « Kasrada… Ça suffit, les parlottes. Ouvre le coffre, destructeur. Je t’assure que, si tu le fais, vous sortirez d’ici en vie. »

Je me levai et me tournai vers lui. Le kadaelfe avait les yeux plissés et les lèvres tordues en une grimace… impatiente ?, colérique ?, ennuyée ? Par Sheyra… comme j’étais loin de pouvoir comprendre quoi que ce soit. Alors, j’annonçai :

— « Il est déjà ouvert. »

Ceci généra un silence. Probablement de surprise. Alors, celui au galon s’avança et entrouvrit le couvercle pour vérifier que ce que je disais était vrai. Il y eut des exclamations de stupéfaction. Ce devait être de la stupéfaction, n’est-ce pas ? Alors, celui au galon se tourna vers moi. Son expression avait changé. Il souriait, les lèvres serrées en une fine ligne.

— « Eh bien, eh bien. Sache que je ne tue pas les gens qui me satisfont. Attends dehors pour que je te donne la récompense, mais, avant, dis-moi ton nom et montre-moi ton visage. »

J’inspirai. J’expirai. J’inspirai. J’expirai… Cela pendant un moment avant de répondre :

— « Toi, tu ne m’as pas donné ton nom, mais tu m’as montré ton visage. Moi, je ne t’ai pas montré mon visage, mais je te donnerai mon nom. Cela te paraît juste ? »

Celui au galon fit une moue et, brusquement, il rit.

— « Tu es vraiment un type bizarre. Cela me paraît juste. »

J’inclinai légèrement la tête.

— « Drey Arunaeh. »

Je remarquai que ses yeux s’agrandirent légèrement, mais je n’y accordai pas une importance particulière, ni non plus au regard appuyé qu’il jeta à Yanika. Cependant, je changeai d’avis quand il dit d’une voix profonde :

— « Arunaeh… hein ? J’ai connu un Arunaeh. Un inquisiteur. À Makabath, la prison de Dagovil. » Ses lèvres s’étaient tordues en une grimace peu naturelle. « Je suis un homme d’honneur. Je tiendrai ma parole et je te laisserai t’en aller. Mais maintenant que je sais que ta famille est un antre de monstres capables de détruire l’esprit des gens sans aucun scrupule… je dois dire que j’ai du mal à ne pas dégainer l’épée et à te décapiter sur-le-champ, alors… disparais de ma vue. »

Je ne me le fis pas répéter. Il n’était pas si étonnant qu’un groupe d’anciens prisonniers, peut-être des fugitifs, haïssent les Arunaeh. Il devait probablement parler de mon oncle Varivak de Dagovil. C’était un inquisiteur. Et, comme bien d’autres membres de notre clan, il s’occupait de soutirer des réponses en utilisant la bréjique et des techniques de pression psychologique. J’inclinai la tête, lui tournai le dos et dis :

— « Yanika. Jiyari. On s’en va. »

Dans un profond silence, nous récupérâmes nos sacs et sortîmes de la grotte sous le regard dissimulé des encapuchonnés. Celui au galon tint sa parole et ne nous envoya pas tuer à peine sortis à découvert.

— « Par les treize harpies, » laissa échapper Jiyari alors que nous avancions déjà entre les stalagmites. « J’ai cru que nous n’en sortirions pas vivants. »

— « Il est encore tôt pour dire que nous allons en sortir vivants, » dis-je, jetant un regard alentour. « L’explosion que j’ai entendue tout à l’heure était celle du cadavre d’un nadre. »

Si nous ne croisions qu’un seul de ces petits dragons rouges, peut-être que je pourrais le tuer en l’écrasant sous une stalagmite… Mais, généralement, ces créatures se déplaçaient en bande. La situation pouvait prendre une mauvaise tournure.

Nous revînmes au monte-charge, mais nous ne savions pas comment demander qu’on nous l’active, si bien que je continuai finalement à avancer en longeant la falaise au milieu des ombres avec une pierre de lune à moitié couverte à la main. Yanika et Jiyari s’empressèrent de me suivre.

— « Sais-tu où tu vas, frère ? » demanda Yanika.

— « Non, » avouai-je. « Mais le mieux est de longer la falaise. Si nous traversions l’Aiguilleux et avions la chance de ne pas mourir, nous nous retrouverions dans la Forêt de Gan, qui a elle aussi mauvaise réputation, si je me souviens bien. »

— « Tu te souviens bien, » soupira Jiyari. « Le Gan grouille d’écailles-néfandes… Nous sommes dans de mauvaises terres. »

Nous l’étions. Mais la seule chose que nous pouvions faire était de continuer à avancer. Nous ne connaissions pas la région. Et les encapuchonnés nous avaient abandonnés à notre sort. Après avoir marché un bon moment en silence au milieu des stalagmites et des ténèbres presque impénétrables, Yanika murmura :

— « Frère… Qu’est-ce que notre famille a fait de si horrible à cet homme pour qu’il se sente ainsi ? »

Je ne m’arrêtai pas, mais je ralentis le pas et répondis :

— « Il a été prisonnier à la prison de Dagovil et, vu l’Œil de Norobi qu’il avait sur le front, je dirais que ce n’était pas un prisonnier ordinaire. » Sous le regard encore interrogatif de Yanika, j’ôtai le masque et respirai d’un coup l’air chaud de l’Aiguilleux avant d’ajouter : « Notre oncle a dû l’interroger. »

Je n’en dis pas plus et poursuivis mes réflexions mentalement. Cela faisait plusieurs heures que nous zigzaguions dans ce labyrinthe de roches quand Jiyari haleta :

— « Drey… Je crois que Yanika est fatiguée. »

— « C’est toi qui es fatigué, » lui répliqua Yanika.

— « Je suis fatigué parce que, toi, tu l’es, » protesta Jiyari.

Ils échangèrent des moues, je les regardai tous les deux et haussai les épaules.

— « Alors, faisons une pause. »

De toute façon, il ne semblait pas que nous allions sortir rapidement de cet endroit : il n’y avait, dans ce paysage ténébreux, que des stalagmites, des dénivelés rocheux et, de temps à autre, quelque arbuste rachitique qui sortait de la roche comme un insecte Bâton du Diable géant et tortueux. Certains étaient à moitié carbonisés par quelque soudaine éruption de lave ; cependant, celle-ci devait être plus en profondeur à présent, car, pour l’instant, nous n’avions vu que des volutes de fumée grise s’échapper des stalagmites et des crevasses. S’allongeant sur une roche couverte de stries de lave durcie, Jiyari laissa échapper un long souffle.

— « Il fait une chaleur mortelle. C’est comme un sauna. »

— « Les saunas sont bons pour la santé, » lui fis-je remarquer, m’asseyant sur le sol.

Jiyari tourna la tête et me regarda.

— « C’est une blague ? Yanika, il a blagué ! C’est bon signe, n’est-ce pas ? »

Yanika n’en avait pas l’air si sûre. Je clignai des yeux.

— « Ce n’était pas une blague, » avouai-je. « Mais je crois que j’essayais d’améliorer l’atmosphère en étant positif. Même si je ne le sens pas, je comprends que vous êtes inquiets. »

Jiyari soupira.

— « Bon, je vais être sincère avec toi. Je ne suis pas inquiet : je suis mort de peur. Ces types, tu sais qui c’était, n’est-ce pas ? Il y a un an, j’ai entendu dire que les Zorkias avaient réussi à s’évader de Makabath. Je parie un tonneau de vin que ces types étaient des Zorkias. »

Des Zorkias, me répétai-je. Je secouai la tête.

— « Le nom me dit quelque chose. Qui sont-ils ? »

Jiyari me regarda avec une incrédulité manifeste.

— « Tu es de Dagovil ou d’un autre monde ? Les Zorkias étaient une compagnie de mercenaires de ton pays. Avant, ils s’occupaient d’écraser des révoltes et de patrouiller les chemins, mais il y a deux ans, ils ont tué un haut dirigeant de Dagovil ainsi qu’une dizaine de civils, tous innocents, et la Guilde des Ombres les a tous emprisonnés. Ça ne te dit vraiment rien ? Dans les tavernes de Kozéra, on en a parlé durant des semaines. On a même composé des chansons. »

— « Mm… Il y a deux ans, » réfléchis-je, « Yanika et moi, nous étions à Famessa, de l’autre côté de la mer d’Afah, et nous n’allions pas dans les tavernes. »

— « Par Tatako, assurément, vous avez voyagé loin, » souffla Jiyari. « Eh bien, à Kozéra, on en a beaucoup parlé, parce que celui qui est mort, le ministre Jabag, il allait juste se marier avec l’une des princesses les plus importantes de Kozéra et l’opération diplomatique est tombée à l’eau. Je ne sais pas pourquoi ils l’ont tué, mais les Zorkias ont toujours été des brutes. Quand la Guilde des Ombres leur est tombée dessus, les Zorkias étaient presque deux-cents. Mais moins de cent ont été capturés. »

Je fronçai les sourcils.

— « N’as-tu pas dit qu’ils avaient tous été emprisonnés ? »

Jiyari acquiesça doucement, les mains derrière la tête.

— « Oui… Tous ceux qui ont survécu au massacre. » Il marqua un temps. « Je me souviens que le maître Jok avait quitté le temple pour assister en personne à l’exécution du commandant Zorkia… Mais, comme beaucoup d’autres, on ne lui a pas permis de parler directement à Harynlor avant sa mort. Il a dit qu’il y avait quelque chose de bizarre dans cette affaire… Mon maître dit toujours ça quand on ne lui laisse pas fourrer son nez. »

— « Harynlor ? » répétai-je.

— « Le commandant Zorkia. » Et il récita :

Il perçait les gens de ses yeux d’acier,
Il semait la mort de son cœur glacé.
Et même, la corde au cou, sur la potence,
Son âme n’eut la paix de la repentance.

— « En résumé, » dit Jiyari, « le commandant était un assassin sans sentiments et les types avec lesquels nous étions tout à l’heure ont servi sous ses ordres… et ils ont versé du sang innocent. »

Après un silence durant lequel je méditai ses paroles, je m’aperçus que Jiyari s’était endormi. Il avait beau être mort de peur, le jeune apprenti scribe était davantage mort de fatigue. Un assassin sans sentiments, hein ?, pensai-je. Combien de fois parlait-on de sentiments sans avoir la moindre idée de ce que signifiait ne pas en avoir… Leur absence ne signifiait rien de mal ni de bien. Cela signifiait simplement un vide. Le plus probable, c’était que cet assassin ne serait pas parvenu à être commandant s’il avait réellement manqué de sentiments. Parce qu’il n’en aurait même pas eu envie. De même que je n’avais envie de rien de spécial en cet instant. Seule la raison me poussait. Et elle me disait : tu dois sentir à nouveau, tu dois protéger ta sœur, tu dois sortir de l’Aiguilleux vivant…

Appuyé contre une stalagmite, je levai les yeux vers les lointaines lumières de Doneyba, tout en haut de la falaise. On les discernait à peine à travers le voile de fumée qui couvrait la zone. Au loin, on entendait le grésillement de la vapeur dans les crevasses et quelques crépitements. La respiration de ma sœur, étendue à côté de moi, était toujours irrégulière et inquiète.

— « Que se passe-t-il, Yani ? » murmurai-je doucement.

Je perçus son soupir.

— « Frère… » dit-elle. « Je… Peut-être que ce que dit Jiyari est vrai. Mais, en fait, si ces hommes ne m’ont pas tant effrayée, c’est parce qu’ils ne voulaient pas nous faire de mal. Je l’ai senti. Tous… ils étaient très fatigués. Et l’homme… l’homme qui t’a fait ouvrir le coffre, » chuchota-t-elle, « il était très triste. »

Elle tendit une main et prit la mienne.

— « Je ne crois pas que cet homme soit vraiment mauvais. »

— « Peu le sont, » murmurai-je après un silence. « Mais les hommes qui peuvent commettre des crimes sont nombreux. L’esprit est faible. Les saïjits sont faibles. Peut-être que cet homme se repent simplement de son passé. »

Yanika ne répondit pas. Elle demeura pensive, ferma les yeux et, peu après, sa respiration m’indiqua qu’elle s’était endormie. Je ne tardai pas à l’imiter, sûr que ma sensibilité aux courants d’air me réveillerait si un danger approchait… Je ne savais pas à quel point je me trompais.