Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 2: Le Réveil de Kala.

14 Bataille contre un spectre

« J’aime l’esprit comme j’aime les fleurs, les arbres et les rivières. »

Yanika Arunaeh

* * *

C’est le matin suivant que j’appris par Loy que le Conseil avait non seulement enfermé Livon et Tchag par précaution mais qu’il pensait également les transférer à l’Académie de Trasta le jour suivant pour que les experts examinent les colliers de manière exhaustive. J’ignorais quel genre d’examen ils allaient leur faire passer, mais ceci ne me disait rien de bon. Appuyé contre le comptoir de la confrérie, j’entendais sans l’écouter Loy relire la décision du Conseil. J’écoutai sa conclusion :

— « La confrérie des Ragasakis est priée de comprendre les motifs de ladite décision et de coopérer à la collecte d’informations au sujet des dénommés dokohis ou spectres pour protéger la ville de Firassa contre des faits semblables à ceux advenus au village voisin de Zif-Erdol situé dans notre juridiction. Recevez mes salutations les plus sincères, Rubis Katarag, président secrétaire des Conseils Généraux de Firassa et blablabla… »

Loy enroula le parchemin et, assise sur une chaise près du comptoir, Yanika soupira :

— « Pauvre Livon… »

Je fis une moue.

— « Ne t’inquiète pas, on ne peut pas dire que Livon souffre beaucoup : tout de suite, il est probablement transformé. »

— « D’après ceux d’Ishap, il l’était, » confirma Loy. « De même que Tchag. Ils les tiennent bien enfermés. Mieux que le dokohi qui leur a échappé. » Ses yeux verts se posèrent sur moi à travers les verres de ses lunettes. « Malheureusement, il semble que, pour le moment, ils ne vont laisser personne leur retirer les colliers. Je me demande ce qu’ils peuvent bien chercher pour prendre la peine de les envoyer à Trasta. Des souvenirs enfermés dans les colliers ? Ou alors peut-être veulent-ils comprendre leur mécanisme ? Moi aussi, cela me met en colère qu’ils les transfèrent, mais… si l’on regarde tout froidement, il faut reconnaître que leurs décisions sont justifiées. »

Elles l’étaient.

— « Loy. Y a-t-il une possibilité qu’ils me laissent entrer lui rendre visite ? » demandai-je.

Loy secoua la tête.

— « J’ai bien peur que non. Zélif peut-être… si elle revient rapidement à Firassa. »

— « Je vois. » Je soupirai et m’écartai du comptoir. « Merci pour la lecture, Loy. Yanika. On y va ? »

Nous sortîmes, laissant Loy s’occuper de ses affaires. Jiyari et Xarif étaient restés à la maison, l’un à passer le balai, l’autre à ronfler et à récupérer le sommeil perdu les nuits passées à l’intempérie. Tandis que nous marchions, l’aura tendue de Yanika nous accompagnait. Je choisis un chemin peu transité et, finalement, nous nous assîmes sur un banc à l’écart, près du fleuve, non loin, remarquai-je, de la chaumière abandonnée de Livon. Après avoir écouté l’eau couler durant un moment, Yanika demanda :

— « Frère, est-ce que tu sais briser le fer noir maintenant ? »

Je secouai la tête et m’appuyai sur le banc, pliant confortablement une jambe.

— « Pas avec assez de précision. »

— « Alors… pourquoi tout de suite tu ne t’entraînes pas ? »

Dans son aura, régnaient l’impatience et la contrariété. Je levai les yeux vers le ciel. Ce jour-là, il était couvert de nuages et le soleil apparaissait seulement par intermittence.

— « Tu as entendu Loy. Les guildes ne veulent pas détruire les colliers avant d’en avoir tiré tout ce qu’ils peuvent. »

— « Mais nous devons sauver Orih ! »

Et c’est aussi pour cela que je devais continuer à m’entraîner, pensai-je. Parce qu’il était très possible que, si nous parvenions à la retrouver, la mirole porte un de ces maudits colliers.

— « Je sais, » dis-je. « Mais nous ne savons pas où elle est. Le seul qui le sait peut-être se trouve dans le collier de Livon. Le spectre. »

Je me tournai vers ma sœur. Je ne savais pas ce qui m’inquiétait le plus, son aura ou son aspect. Elle, habituellement si soigneuse pour faire ses tresses, les avait laissées défaites et sa chevelure ondulée rose tombait sur ses épaules, dénouée et négligée. Je murmurai :

— « Je te l’ai dit, Yani. Quand tu es avec moi, ne retiens pas ton aura. »

De fait, bien que l’atmosphère ait déjà l’air chargée, elle ne pouvait pas me tromper : elle retenait la plus grande partie de son aura. Yanika baissa les yeux, balança les pieds et acquiesça. Aussitôt, toute son aura me frappa. Je soufflai et mon Datsu se délia. Sa préoccupation était si grande que je ne m’attendais pas à cela. Il était normal que l’enlèvement d’Orih et le sort de Livon l’affectent, mais à ce point ? “L’esprit est faible,” me dit la voix de Lustogan dans mes souvenirs. Mon premier élan fut de la prendre dans mes bras, mais ceci résoudrait-il les problèmes ? Non.

Je tendis mes mains vers les siennes et les serrai doucement.

— « Ça n’a pas de sens de se préoccuper autant, Yani. Orih n’est pas morte : nous la récupèrerons. Et Livon… je vais le sortir de là cette nuit même. »

Yanika écarquilla les yeux et son aura changea.

— « Cette nuit même ? »

Je souris.

— « Je lui enlèverai le collier. Mais je vais avoir besoin de ton aide. »

Yanika cligna des yeux, acquiesça fermement et demanda :

— « Mais, les guildes, elles ne vont pas se fâcher ? »

Je haussai les épaules.

— « Bah, des détails. Tant que nous ne disons rien aux autres Ragasakis, personne ne pourra accuser notre confrérie. Mais, pour ça, nous devons garder le silence. »

Yanika acquiesça. J’hésitai.

— « En fait… les guildes ne devraient pas trop se fâcher à long terme. Écoute, Yanika. J’ai pensé permuter avec Livon. Je lui demanderai de permuter avec moi sans permuter le collier. Mais, pour ça, j’ai besoin qu’il ait toute sa tête et ne soit pas contrôlé par le spectre. De cette façon, je récupérerai le collier et je pourrai le briser plus facilement et avec moins de risque. Mais je ne le ferai pas tant que nous ne l’aurons pas examiné : il se peut qu’il y ait réellement des informations de valeur à l’intérieur et, tant qu’on y est, je préfère m’assurer que nous les obtiendrons. Et je doute qu’il y ait quelqu’un à l’Académie de Trasta capable de le faire aussi bien que notre Mère. Quand elle aura examiné le collier, je me libèrerai. Et tu devras être à côté de moi pour que je puisse le faire. »

L’aura de Yanika s’était emplie de nervosité et d’incompréhension.

— « Frère… Je ne comprends pas. »

Je lui réexpliquai et, tandis que Yanika assimilait petit à petit mon idée, je conclus :

— « Je ne sais pas si c’est la bonne décision. Une partie de mon esprit, la partie qui m’exaspère parfois le plus, me dit que c’est une folie et que le mieux que je puisse faire est d’abandonner Livon, de quitter la confrérie et d’oublier les problèmes. Mais je suppose que cela te paraîtrait impardonnable et immonde. Alors, puisqu’il faut agir, nous fuirons à Taey et je demanderai à Mère d’examiner le collier. Avec un peu de chance, elle en tirera des informations sur l’endroit où se trouve Orih. Il se peut que le spectre qui habite le collier de Livon en sache bien plus. J’ai l’impression que ce n’est pas un spectre ordinaire. Il est plus puissant que d’autres. Il a été capable de répliquer la permutation de Livon dès qu’il l’a possédé. Je ne crois pas que tous soient capables d’une telle chose. Alors, il se pourrait que, pendant la guerre de Liireth, il ait possédé un autre permutateur ou peut-être un bréjiste… »

Yanika interrompit mes réflexions, se levant du banc d’un bond.

— « Frère ! Tu veux que je t’accompagne à l’île de Taey ? »

— « Ce serait la première fois pour toi, » compris-je. « Est-ce que cela t’effraie ? »

Yanika secoua la tête doucement. Son aura était confuse.

— « Nous nous enfuirons uniquement tous les deux ? »

— « Mm… Je demanderai à Jiyari de nous accompagner jusqu’à Kozéra. Au cas où ton aura ne fonctionnerait pas tout le temps et que je me transforme. Mais je suis sûr que le risque est minime. »

Ou du moins, c’est ce que j’espérais. Yanika me regarda avec un mélange de nervosité et de curiosité.

— « Et comment allons-nous parvenir jusqu’à Livon si les Chevaliers d’Ishap ne nous laissent pas passer ? »

Je lui adressai un sourire espiègle.

— « Ils ne nous laissent pas passer par la porte, mais personne n’a dit que nous ne pouvions pas passer par le mur. »

Ma sœur sourit à son tour.

— « Ça va marcher ? »

Mon sourire se fit confiant.

— « Ça va marcher. »

Yanika inspira et se rassit sur le banc. Dans un silence plus paisible, nous contemplâmes l’eau du fleuve. Elle coulait avec force et l’air jouait, entraîné par le courant.

— « Frère. »

— « Mm ? »

— « Il y a quelque chose que je ne t’ai pas dit. Quelque chose sur Jiyari. » Je la regardai, surpris. Avait-elle remarqué quelque chose de bizarre en lui ? Ma sœur mordilla sa lèvre et dit : « Lui… il t’aime beaucoup. »

Je clignai des yeux, stupéfait. Et Yanika tourna ses yeux noirs vers moi en ajoutant :

— « Et la partie en toi que tu ne sens pas… elle aussi, l’aime beaucoup. Comme un frère. Je crois… que même davantage que tu ne m’aimes, moi. »

Je déglutis. Par Sheyra… Je ne lui avais encore rien dit sur les Pixies. Au début, cela avait juste été une théorie, mais, maintenant, c’était plus que ça. Et, néanmoins, je ne me décidai pas encore à lui en parler. Parce que ses derniers mots m’avaient assombri.

— « Je suis désolé, » murmurai-je. « Apparemment, la partie que je ne sens pas est très sentimentale. Tu sais que je t’aime autant que je peux. Mais… » je me frottai le cou, embarrassé, « je ne peux pas t’aimer de façon excessive. Tu sais bien comment nous sommes, nous, les Arunaeh, Yani. »

— « Je le sais, » chuchota-t-elle. « Je ne voulais pas te blesser, je suis désolée. J’ai très souvent souhaité être comme toi et comme Lust, je voulais être une véritable Arunaeh, mais ensuite… ensuite tu m’as convaincue que ce n’était pas la peine que je m’efforce d’être une Arunaeh, parce que je l’étais déjà. »

J’acquiesçai, et elle enlaça ses genoux avant d’ajouter :

— « Si nous allons à Taey… me laisseront-ils entrer ? »

Je soufflai.

— « Bien sûr qu’ils te laisseront entrer. Tu es une Arunaeh. Et ce n’est pas toi qui as brisé le Sceau. Ils te voient seulement comme une bête curieuse, rien de plus. Allez, il vaudra mieux que nous nous bougions. S’ils vont transférer Livon demain… nous devons agir cette nuit. »

— « Mm, » acquiesça Yanika.

Tandis que nous quittions le banc pour rentrer chez nous, je me répétai : ils la laisseront entrer dans l’île. Ce qui était moins sûr, c’était qu’ils nous laissent en sortir, mais j’affronterais le problème le moment venu, de même que je trouverais une façon de convaincre Mère de m’aider avec le collier au moment approprié. Maintenant, l’important était de libérer Livon sans que les Firassiens nous voient et de lui permettre de mener à bien son objectif : sauver Orih. Et je l’aiderais à ma manière, en cherchant des informations.

Juste avant de nous écarter du fleuve, je jetai un autre regard au ciel de plus en plus plombé. Je n’allais pas le revoir durant un temps. Mais je le reverrais, me jurai-je.

* * *

La prison de l’Ordre d’Ishap se trouvait dans le bâtiment même de celui-ci, au sous-sol. L’édifice était ample, il avait une vaste enceinte, une grande salle d’entraînement, une armurerie et même des dortoirs. Les Chevaliers d’Ishap étaient une confrérie bien installée, avec des guerriers aguerris, et ils jouissaient d’une grande popularité qui leur permettait de vivre commodément. C’est pourquoi je me demandais encore comment les dokohis avaient réussi à sortir leur compagnon de là. Étaient-ils si habiles ?

Je me réjouis d’avoir refusé l’idée folle de Yanika : pour aider, ma sœur m’avait proposé de se fatiguer intentionnellement pour que son aura plonge nos alentours dans la torpeur… Je me réjouissais de lui avoir dit que ce n’était pas nécessaire, car ma sœur bâillait déjà, envahie par le sommeil, quand nous traversâmes le fleuve Lur jusqu’à l’Ordre d’Ishap. Un peu plus, et nous nous serions tous endormis, me moquai-je intérieurement.

À la lumière des lanternes, nous passâmes par une rue qui entourait l’enceinte et nous arrivâmes à un endroit rocheux et sombre situé à l’entrée du Quartier de la Grotte. Après avoir fait quelques pas de plus et m’être assuré que personne ne nous suivait, je me baissai. J’avais obtenu un plan assez fiable de l’endroit sur le marché noir, ce même après-midi. Il avait été plutôt facile à trouver, mais il n’avait pas été précisément bon marché. Ni non plus la magara de silence que j’avais achetée.

Ici, pensai-je, touchant la roche. Si je creusais par là, j’arriverais directement aux cachots de l’Ordre d’Ishap. Le mur de l’édifice était proche. J’espérais seulement que la magara couvrirait le bruit.

— « Ne t’approche pas, Yani, » murmurai-je.

Ma sœur resta à une distance prudente et, après avoir mis le masque, j’activai la magara de silence et commençai à faire éclater la roche. Je n’avais pas encore lancé deux sortilèges qu’une voix moqueuse lança brusquement dans l’obscurité :

— « On vous tient. »

Je me paralysai et scrutai l’obscurité comme un lapin pris au piège. Les alarmes se déclenchèrent dans l’aura de Yanika… mais celle-ci se calma aussitôt. Et je sifflai, comprenant pourquoi.

— « Cela vous amuse d’effrayer ma sœur ? »

Sirih apparut, défaisant un peu ses ombres harmoniques.

— « Pardon, pardon. Nous avons pensé que, puisque tu étais décidé, ma sœur et moi, nous allions te donner un coup de main. Où as-tu trouvé cette magara ? » ajouta-t-elle avec curiosité tout en s’accroupissant. « Elle a dû te coûter cher. Mais, avec ça, tu ne vas pas réussir à étouffer un tel boucan. Tes explosions vont réveiller tout l’Ordre si Sanay ne te couvre pas. »

Elle exagérait un peu en disant tout l’Ordre, mais… elle avait raison. La magara était efficace, mais pas autant que le marchand avait voulu me le faire croire. “Elle éteindrait même le rugissement d’un dragon !” avait-il dit. Je soupirai.

— « Comment avez-vous deviné ? »

Sirih laissa échapper un petit rire ironique.

— « C’était assez évident que tu tramais quelque chose. Loy l’a dit ce matin : ce garçon à quelque chose en tête. Et quand Staykel a dit qu’il ne t’avait pas vu à la forge cet après-midi, nous avons commencé à nous poser des questions. En plus, tout à l’heure, le gamin gnome est venu à la confrérie en disant qu’il avait été sur le point de prendre la diligence pour Trasta, mais que, finalement, il avait changé d’avis, qu’il était revenu chez toi et… qu’il n’avait trouvé personne : même les sacs n’y étaient plus. Moi, je pensais que tu étais reparti dans les Souterrains sans dire adieu, mais Loy a dit qu’on te trouverait ici. On dirait que le secrétaire te connaît mieux. »

Pendant qu’elle parlait, je m’étais assis sur la roche. Diables. Ce midi, Xarif avait décidé de retourner à Trasta et, maintenant, il avait encore changé d’avis ? Je soupirai.

— « Qu’y faire. Je ne voulais pas vous déranger, mais, puisque vous êtes venues donner un coup de main, aidez-nous. Ne vous approchez pas trop. Il peut y avoir des éclats. »

Sanaytay s’accroupit à quelques mètres. Sirih grogna.

— « Tu ne voulais pas nous déranger, hein ? Et qu’est-ce que tu avais l’intention de faire ? Sortir Livon et le cacher ? »

— « Libérer Livon, » répliquai-je.

— « Mais es-tu sûr que c’est une bonne chose ? Cela mettra les Ragasakis en mauvaise posture et en plus… on ne sait pas où ces dokohis ont emmené Orih. Alors, si les celmistes de Trasta réussissent à apprendre quelque chose… »

— « C’est exactement ce que j’ai l’intention de faire. As-tu oublié que les Arunaeh sont une famille de bréjistes ? Ce n’est pas pour dire, mais la bréjique est un des arts les plus difficiles qui existent. Je doute qu’aucun celmiste de Trasta soit capable de parvenir à quoi que ce soit. L’académie de Trasta est connue pour ses biologistes, ses magaristes, et ses historiens… pas pour ses bréjistes. Et quand un bréjiste novice entre dans l’esprit d’un sujet… il peut arriver n’importe quoi. Et, ça, assurément, ce ne serait pas une bonne chose pour Livon. »

Il y eut un silence. Sirih était restée sans voix, manifestement. J’ajoutai :

— « Si l’on doit soutirer des informations, nous les soutirerons comme il se doit. »

— « Tu emmèneras Livon chez ta famille ? » murmura Sirih.

— « Non. C’est moi qui irai. Jiyari nous attend dans la Caverne pour prendre la caravane qui part dans trois heures pour Ambarlain. Tu comprends maintenant ? »

L’harmoniste ne répondit pas immédiatement, et je pensai qu’elle ne comprenait pas, mais alors elle lâcha :

— « Tu es complètement fou. Sanay, prépare-toi. »

Je me réjouis qu’elle ne fasse pas d’autres objections et nous nous mîmes au travail. La force orique brisait la roche avec précision. J’avançais rapidement, car la matière était facile à briser. Sirih et Yanika s’occupaient de retirer les débris de petite taille, Sanaytay d’étouffer les éclats. Bientôt, je m’enfonçai dans un trou qui devenait plus profond et s’emplissait de sable. À un moment, je lançai un avertissement et, à l’aide de rafales, je soulevai tout le sable et l’envoyai dehors. Puis je continuai à creuser, cette fois de manière moins verticale.

— « C’est… impressionnant, » entendis-je Sanaytay murmurer en haut.

— « Comme si c’était du beurre, » appuya Sirih, aussi incrédule. « Déjà qu’on ne s’entend pas très bien avec ceux d’Ishap, s’ils découvrent que c’est nous qui avons fait ça… »

La pierre de Nashtag indiquait que je creusais depuis plus d’une demi-heure quand j’atteignis les fondations de l’Ordre, et je devinai que, si je brisais un peu plus de pierre, je déboucherai dans la fameuse prison. Alors, je m’arrêtai, revins au puits improvisé et levai les yeux.

— « Yanika. Peux-tu descendre ? Je vais t’aider. »

Tout était si sombre que je ne voyais pratiquement pas de différence entre le trou et la roche. Mais je sentis l’air s’agiter. J’amortis la chute de Yanika et celle-ci atterrit comme une plume. Sirih lança d’en haut :

— « Sanay vous accompagne. Moi, je monterai la garde, mais vous avez intérêt à être prudents. Je ne tolèrerai pas qu’il arrive quoi que ce soit à ma sœur. »

Une fois Sanaytay en bas, nous nous faufilâmes dans l’étroit tunnel et j’appliquai la main sur le mur.

— « Euh… Si tu peux ne pas tout briser d’un coup et faire un petit trou, » murmura Sanaytay, « je… je résorberai plus facilement le bruit si j’ai un accès de l’autre côté. »

J’arquai un sourcil sans tout à fait comprendre comment l’harmoniste pouvait étouffer le bruit de l’autre côté à partir d’un petit orifice. Peut-être que je creusais la roche comme du beurre, mais les arts acoustiques de Sanaytay n’étaient pas moins impressionnants. J’acquiesçai dans l’obscurité.

— « D’accord. »

Soudain, l’aura de Yanika s’imprégna d’amusement. Mar-haï, dans la situation où nous étions… À quoi pouvait-elle bien penser ? Je me mis au travail. J’y allai petit à petit, réduisant la roche en sable sans la faire éclater. C’était un processus lent, et je me demandai ce que je ferais si je n’arrivais pas à temps pour prendre la caravane pour Ambarlain… Attendre celle du lendemain ? C’était trop risqué, mais… Bah. Avant, il fallait que tout le reste se passe bien.

Finalement, je perçus de l’air. La paroi était perforée. À partir de là, je pus lancer des sortilèges plus efficaces et, en quelques minutes, nous étions déjà de l’autre côté. Le sol était fait de grandes pierres, les murs aussi. Nous étions dans les basses-fosses de l’Ordre d’Ishap, compris-je. Mais on ne voyait rien.

Je sortis la pierre de lune. Nous nous trouvions dans un couloir. Sur notre droite, il y avait des escaliers qui montaient. Au fond, sur notre gauche, une porte de fer. Et en face de nous, il y avait des cellules. Nous les inspectâmes une à une, parcourant l’endroit comme des fantômes. Toutes étaient vides. Nous nous arrêtâmes enfin devant la porte de fer, la contemplant. Il n’y avait pas de doute, Livon et Tchag devaient être là derrière.

Je touchai la serrure. Et j’eus une agréable surprise en constatant que celle-ci était faite de fer noir. Ils devaient vraiment craindre que Livon s’échappe pour l’enfermer dans un endroit aussi sûr. Sauf qu’ils n’avaient pas pensé que ce n’était pas un obstacle pour un destructeur. Yanika me jeta un regard inquiet à la lumière de la pierre de lune.

— « Est-ce que nous allons pouvoir passer par la porte ? Peux-tu l’ouvrir ? »

Je lui adressai un sourire irrépressible et tendis une main vers la porte en disant :

— « Bien sûr que je peux. Écartez-vous. »

Après mes quatre jours d’entraînement intensif, le fer noir, ce métal inflexible et tenace, commençait à m’être très familier. Quelques minutes après, je fis éclater le pêne de la serrure et la porte s’ouvrit. La satisfaction de mon exploit me fit presque oublier qu’entrer là joyeusement pouvait être une grave erreur. Je cachai la pierre de lune et jetai un sortilège orique à l’intérieur de la pièce. Le spectre devait probablement encore contrôler le corps de Livon et je ne pouvais pas savoir si les gardes lui avaient laissé ou non un bandeau sur les yeux. S’il nous voyait… l’affaire pouvait se compliquer de façon dramatique.

— « Deux respirations, » murmura Sanaytay.

Elle les avait perçues avant moi, au son. Ce devait être Livon et Tchag. Ils n’avaient donc laissé aucun garde ici, en bas… Une décision qui se justifiait pour éviter des permutations accidentelles, mais la précaution allait leur coûter cher.

Nous entrâmes tous les trois dans l’obscurité complète, tendant l’oreille. J’entendis un tintement de chaînes et un ronflement. Dormait-il ?

— « Livon ? » murmurai-je.

L’aura de Yanika avait-elle déjà agi sur lui ? Ma sœur, qui me tenait par la manche à l’aveuglette, murmura :

— « Tchag dort. Livon est confus. Je crois qu’il est en train de revenir à lui. »

Bien. Mais il valait mieux s’en assurer de toutes façons. Je répétai le nom de Livon jusqu’à ce que celui-ci demande, la voix pâteuse :

— « Drey ? Où… Où sommes-nous ? »

Était-ce le spectre qui essayait de nous tromper ? Je décidai qu’il ne servait à rien de me méfier davantage et je sortis la pierre de lune. Celle-ci éclaira la pièce de sa douce lumière, dévoilant le sol pavé et froid, une table flanquée de deux chaises. Des chaînes accrochées au mur enserraient les poignets et les chevilles de Livon, retenant celui-ci comme une âme torturée. Mais, grâce aux dieux, il ne semblait pas avoir été réellement torturé. Tchag gisait à ses pieds, endormi, une chaîne attachée au collier.

— « Tchag ronfle toujours aussi bien en tout cas, » commentai-je et je répondis : « Le Conseil des Guildes t’a emmené hier dans les cachots des Chevaliers d’Ishap, tu ne t’en souviens pas ? »

Livon avait le visage recouvert d’un sac opaque. Je perçus un hochement de tête et un murmure troublé :

— « Si… Par moments, je crois que je reviens à moi. C’est la faute du spectre, n’est-ce pas ? Myriah a crié après moi pendant un bon bout de temps. »

“Crier ?” protesta la voix bréjique de l’Arlamkienne. “Je t’appelais pour que tu ne te laisses pas abattre par ce spectre ! Pour un peu, je reste aphone !”

— « Tu n’as pas de cordes vocales, Myriah, » lui rappelai-je.

“Impertinent !”

La bréjique eut l’air de fonctionner sur Tchag mieux que n’importe quel son : l’imp se réveilla et, nous voyant, il poussa une exclamation de joie.

— « Yanika ! Sanay ! D… ! »

Il s’arrêta au milieu de l’exclamation, je ne sus si c’était parce qu’il avait un soudain trou de mémoire et ne se rappelait pas mon nom, ou bien si c’était parce qu’il avait remarqué la chaîne qui le maintenait attaché ou alors… parce qu’il venait de voir la mauvaise posture de Livon. Celui-ci secoua la tête sous le sac et murmura :

— « Pardon… Je ne me sens pas bien… »

— « Ça ne m’étonne pas, » fis-je. « On t’a enchaîné là comme un criminel. »

Si la serrure de la porte était en fer noir, les chaînes étaient en fer normal, constatai-je. Cependant, je ne les fis pas éclater. Avec précaution, je lui ôtai le sac et le bandeau. Ses yeux, d’un gris assombri, clignèrent face à la lumière. En le voyant, je soupirai de soulagement.

— « Livon. Je suis venu te libérer. Mais, avant, j’ai une question. Serais-tu capable de permuter avec moi et de me laisser le collier à coup sûr ? »

Déjà plus éveillé, Livon fronça les sourcils.

— « Te laisser le collier ? Que veux-tu dire ? »

— « J’ai une idée, » dis-je, et je la lui expliquai posément, espérant que le spectre à l’intérieur du collier ne réagirait pas tout à coup et ne prendrait pas le contrôle du corps de Livon, ruinant tous mes plans.

Finalement, Livon soupira.

— « Je comprends. Merci, Drey. Ton idée est logique. Mais ce n’est pas juste que tu te retrouves avec le collier. Je peux vous accompagner et… »

— « Impossible, » le coupai-je calmement. « Dans l’île de Taey, les étrangers n’entrent pas. Même pas les amis. »

Livon fronça les sourcils. Il y eut un silence. Puis il murmura :

— « C’est moi qui ai gaffé en permutant avec le dokohi. »

— « Et moi, je n’ai pas pu arrêter les spectres pour qu’ils n’emmènent pas Orih, » répliquai-je. « Je découvrirai où elle est. Toi, prépare-toi pour aller la chercher, réunis des cartes de la zone est de Lédek, tout semble indiquer que la base des dokohis se trouve par là… Si tu peux, interroge l’ex-dokohi barbu. Il s’est réveillé hier, mais, d’après Yéren, il se rappelle uniquement qu’il était en train de cueillir des champignons dans un tunnel et que des types l’ont piégé, il y a huit mois de ça. Il ne se souvient pas du reste… Mais interroge-le plus à fond. Dans trois semaines, nous nous retrouverons au port de Kozéra dans la taverne de La Vague d’Or et je te dirai ce que j’ai découvert. »

Une autre personne que Livon aurait émis davantage d’objections, mais Livon n’était pas comme ça, c’était quelqu’un de direct, qui respectait les décisions de ses compagnons et leur faisait confiance. Il acquiesça.

— « Trois semaines, » répéta-t-il.

— « Pour être sûrs, » dis-je. Livon acquiesça de nouveau, inspira… et je l’arrêtai en soufflant : « Attends ! Quand tu vas permuter, tu vas probablement rester inconscient comme l’humain barbu… Quand tu te réveilleras… »

— « Je dirai que je ne me souviens de rien, » assura patiemment Livon. « Je ne suis pas idiot, Drey. Je ne trahis pas mes amis. »

Je m’empourprai et fis une moue. Qu’il me trahisse ou non, cela n’allait pas changer grand-chose. Tout compte fait, les chevaliers d’Ishap n’auraient pas de mal à comprendre qui était l’auteur du tunnel : un destructeur. Et, probablement, j’étais l’unique destructeur à des kilomètres à la ronde.

— « Bon… Il y a une dernière chose, » dis-je. « Il s’agit de Tchag. Soit nous l’emmenons à Taey et je demande à ma mère de l’examiner pour découvrir d’où il vient… soit je brise son collier tout de suite, sachant qu’il y a toujours un risque. Je laisse la décision entre tes mains… mais décide-toi vite. »

Livon resta un moment silencieux. Je jetai un coup d’œil nerveux vers la porte entrouverte. J’espérais qu’aucun gardien de nuit ne faisait de ronde pour aller contrôler le prisonnier. Nous n’étions là que depuis quelques minutes, mais…

— « C’est bon, » dit soudain Livon. « Détruis le collier. »

Cela signifiait renoncer à l’information du collier. Livon ajouta avec décision :

— « Peu m’importe d’où vient Tchag. Maintenant, c’est un Ragasaki. Peu importe son passé. »

Je ne posai pas de questions. Je laissai la pierre de lune et le diamant de Kron entre les mains de Yanika et m’approchai de l’imp. Je me baissai, rivai mes yeux dans les siens, bien ouverts, innocents et attentifs, et je lui murmurai doucement :

— « Tout va bien. »

Si je pensais pouvoir lui ôter le collier sans problèmes, c’était parce que celui-ci était considérablement plus lâche et plus fin que celui de Livon… et parce que, durant ces deux derniers mois, je m’étais rendu compte que la peau de l’imp était bien plus dure que celle d’un saïjit. Je retirai un gant, le plaçai entre le collier et le cou de Tchag pour le protéger et me concentrai, examinant le fer noir. Alors, avec toute la précision dont je fus capable, j’appliquai la pression. Le fer se brisa. Je souris mentalement. Cela avait fonctionné. Je fis de même de l’autre côté et le collier tomba en deux morceaux sur le sol, produisant un fort son métallique. Heureusement, le sortilège de Sanaytay devait avoir absorbé le bruit pour qu’il ne s’échappe pas de la cellule. Immédiatement, Tchag s’écroula, et l’aura tendue de Yanika se fit encore plus lourde.

— « Tchag ! » s’inquiéta Livon, s’agitant malgré ses chaînes.

— « Il va bien, » assurai-je en me levant et remettant mon gant. « Sa respiration est plus forte que ne l’était celle du barbu. »

Je jetai un regard vers le collier. Je percevais de l’énergie à l’intérieur, ce qui signifiait que le spectre devait encore y être enfermé, n’est-ce pas ? Un spectre n’était jamais tout à fait invisible : il devait se matérialiser de quelque façon. Et, moi, je ne voyais rien. Je ramassai les deux demi-cercles, m’éloignai dans la cellule, m’assis et commençai à les faire éclater. J’en réduisis un tout entier en plusieurs morceaux. Je m’emparais de l’autre fragment quand Sirih entra dans la pièce en grommelant :

— « Mais, diables, qu’est-ce que vous fabriquez ? »

— « Je détruis un spectre, » répondis-je, concentré.

Sirih s’approcha. Il y eut un silence. Et elle demanda, perplexe :

— « À quoi joues-tu ? »

Je levai la tête et Yanika toussota.

— « Frère… Nous n’avons pas le temps pour ça. »

C’était juste par précaution, me dis-je. Mais Yanika avait raison. Je n’avais pas le temps d’être aussi minutieux. Aussi, je laissai le deuxième fragment et je revins auprès de Livon. Les yeux de celui-ci me parurent soudain plus pâles, mais, quand je les fixai à nouveau, ils s’étaient assombris.

— « Bien. Livon… es-tu sûr de pouvoir permuter en me laissant le collier ? »

Livon grimaça.

— « Si j’ai réussi à m’en emparer, je suppose que je pourrai m’en débarrasser, mais je n’en suis pas sûr. » Face à mon expression sombre, il ajouta avec un sourire optimiste : « Je peux permuter trois fois. Ce qui nous donne trois tentatives pour y arriver. »

“Moi, je l’aiderai,” intervint Myriah.

J’arquai un sourcil. Bien sûr. Je l’avais tellement vue prendre le rôle de joueuse d’Erlun que j’avais oublié que Myriah était une permutatrice comme Livon. Je ne demandai pas jusqu’à quel point son habileté de permutation était plus subtile que celle de son élève et haussai les épaules.

— « Alors, allons-y. »

— « Tu ne m’enlèves pas les fers, avant ? » demanda Livon.

Je fis non de la tête.

— « Tu vas devoir me laisser le collier et les fers. Quand je me retrouverai avec le collier, je veux être bien attaché. C’est une mesure de précaution temporaire. C’est pourquoi nous n’avons pas trois tentatives mais seulement deux, parce que si tu rates ta première permutation, tu devras gaspiller ta deuxième pour reprendre les fers et me les laisser à la troisième permutation. Tu comprends ? »

— « Euh… Tu vas t’enchaîner à cause du spectre ? Mais… si tu peux rompre les fers, lui aussi pourra le faire, » objecta Livon.

— « Ça, ce n’est pas si sûr, mais, c’est pour ça que j’ai dit ‘temporaire’, » fis-je.

— « Tâ… Est-ce que vous pouvez arrêter de bavarder comme si vous étiez dans un laboratoire ? » se plaignit Sirih. « Si ceux d’Ishap descendent, nous sommes faits comme des rats. »

— « Très juste. » Je me tournai vers Livon. « Normalement, je ne devrais pas me transformer si Yanika est à côté de moi. Si ça tourne mal, je compte sur vous pour me donner un bon coup de massue. »

J’indiquai la barre de métal que j’avais donnée à ma sœur, ce même après-midi. Livon pâlit.

— « Ne vaudrait-il pas mieux utiliser un… je ne sais pas, un dard avec un sédatif rapide ou quelque chose de ce genre ? »

— « Pour une personne normale, ça marcherait, » convins-je. « Mais les sédatifs n’agissent pas pareil sur moi. À cause du Datsu, » confirmai-je face à son expression interloquée. « Allez, fais-le. »

Je regardai Livon dans les yeux et attendis. L’aura de Yanika était chargée de tension, ce qui était une bonne chose, car plus son aura était forte moins il y avait de possibilités que le spectre puisse contrôler quoi que ce soit. Sanaytay et Sirih étaient près de l’entrée, surveillant le couloir.

Soudain, je sentis comme si une force énorme m’absorbait, ou plutôt comme si elle absorbait mon esprit. C’était un peu comme Livon l’avait décrit, pensai-je : comme un djinn aspiré et englouti dans une lampe. Je sentis le métal sur mes poignets et mes chevilles, je sentis la douleur et… une terrible haine. Une haine horrible, impensable, insupportable, encore plus étrange que la rancœur que vouait Kala aux saïjits. Une haine pure qui tentait de m’acculer dans mon propre esprit pour s’emparer de moi. Mais, en un instant, la haine cessa de m’affecter et se heurta contre un voile protecteur et atterré qui le repoussa. Était-ce l’aura de Yanika ? En tout cas, dès que la haine s’éloigna, je sentis mon Datsu se déchaîner brusquement comme une vague. Je cessai de sentir quoi que ce soit, mais… j’étais toujours moi.

Chargé des fers, j’ouvris les yeux. Je vis Livon écroulé par terre, inconscient. La pierre de lune éclairait suffisamment la pièce, me permettant de voir que Yanika et les harmonistes me contemplaient, dans l’expectative.

— « Ça a marché, n’est-ce pas ? » demanda Sirih.

Je me retrouvais avec le collier et le spectre ne m’avait pas dominé. Oui. Ça avait marché. J’acquiesçai et rompis les fers de mes poignets et ceux de mes chevilles.

— « Tout est en ordre, » dis-je.

Je passai près du corps de Livon sans m’arrêter et sortis de la pièce. Je crois qu’à ce moment, seule Yanika se rendit compte du détail : mon cœur était resté froid comme une pierre.

Mais j’étais toujours moi.