Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 2: Le Réveil de Kala.

10 Le mystère du puits

« N’accompagne pas une âme abattue de tes pleurs : souris-lui et reste auprès d’elle. »

Yanika Arunaeh

* * *

Debout, appuyé contre un arbre d’une place proche de l’embouchure de la Lur, j’observais du coin de l’œil les fenêtres des maisons. J’inspirai l’air humide. Il avait plu cette nuit-là et tout l’air sentait la terre. Cependant, ce jour-là, les nuages, blancs, étaient peu nombreux, et le soleil chaud d’été commençait à sécher les flaques.

— « Il prend vraiment son temps, » dis-je.

Livon leva les yeux de son cube à chiffres et acquiesça d’un simple “mm”. Ce matin-là, nous avions accepté, lui et moi, la tâche de récupérer un adolescent qui avait fugué depuis trois jours, fils de Morg Hitappe, un gnome marchand qui souhaitait déjà repartir pour Trasta et dont l’empressement avait considérablement fait gonfler la récompense. Le fugueur en question, un certain Xarif, avait quatorze ans, un parcours empli de fugues d’après son père et un caractère de démon, avec lequel il rivalisait avec le père, à mon avis. Nous avions fait tout le tour de Firassa, nous avions demandé après un « gnome roux de quatorze ans, avec des taches de rousseur, les yeux bleus et l’air louche », mais, pour l’instant, tous les suspects signalés avaient été de faux suspects. Cependant, cette fois-ci, l’information semblait fiable : une vendeuse de légumes avec un excellent odorat avait affirmé que le garçon en question sentait le moïgat rouge, et c’était précisément la précieuse épice dont le père faisait commerce. À ce qu’elle disait, il avait rôdé sur cette place durant toute la matinée avant d’entrer dans la Maison Rouge, un casino privé, à l’entrée restreinte. Si seulement nous avions pu être sûrs que c’était bien le garçon que nous cherchions… Mais le garde de l’entrée avait affirmé qu’aucun Xarif Hitappe n’était entré. Logiquement, cet espiègle n’avait pas donné son vrai nom. Et, bien sûr, il avait réussi à entrer, les diables savaient comment, alors que nous, nous avions reçu un refus catégorique.

— « Tu penses batailler avec ce cube encore longtemps, Livon ? » demandai-je sans cesser de regarder l’entrée de la Maison Rouge. « Cela fait déjà deux ans que tu es avec ça. Tu es persévérant. »

“Moi, il m’énerve encore plus,” confessa tout bas Myriah, pour que la bréjique ne nous parvienne qu’à Livon et à moi. “Mais il ne me laisse même pas lui donner un coup de main… Il a toujours été comme ça avec les jeux. Un peu lent. Mais l’important, c’est qu’il ne se rend pas !” le loua-t-elle.

J’esquissai un sourire.

— « À ce rythme, le mécanisme va se rouiller. »

“Celui de sa tête ?” demanda Myriah, blagueuse.

Mon sourire s’élargit.

— « Ça se pourrait. »

Étranger à nos moqueries, Livon se leva d’un bond.

— « Le voilà ! » lança-t-il à mi-voix.

C’était vrai. Après deux longues heures d’attente, un garçon roux, portant d’extravagants habits écarlates l’air flambant neufs, venait de sortir de la Maison Rouge. Nous nous approchâmes rapidement et nous étions à quelques mètres à peine quand Livon lança :

— « Pardon ! Es-tu Xarif Hitappe ? »

Le roux tourna la tête… et partit en courant comme une flèche. C’était prévisible. Et comme il courait aussi vite qu’un lièvre, Livon fut pris de paresse.

— « Tiens-toi prêt, Drey, » fit-il.

J’acquiesçai. Permuter avec quelqu’un qui courait était plus difficile, mais il l’avait déjà fait durant les entraînements. J’agrippai ses deux mains… Et il permuta. L’instant d’après, je tenais fermement le garçon. Sa stupéfaction, cependant, dura moins que je ne l’aurais cru et il s’agita comme un démon.

— « Au secours ! » cria-t-il.

Quelques passants s’arrêtèrent. Je le foudroyai du regard. Ce gars… était une sacrée canaille. Je passai ses mains derrière son dos et l’immobilisai. Je n’étais pas un guerrier comme Saoko ou Naylah, mais les Moines du Temple du Vent apprenaient un minimum de techniques de défense et l’orique qui écrasait le pauvre diable contre le sol m’aidait.

— « Tiens-toi tranquille, » lui lançai-je.

Livon nous rejoignit et, à l’intention du public réduit de curieux, il expliqua :

— « Le garçon a fugué depuis trois jours et nous le ramenons à son père. »

“Nous, les Ragasakis !” rit Myriah, enorgueillie.

Livon grimaça et je l’imitai… Attah. Nous avions beau lui demander d’être discrète, Myriah était incapable de se contenir. Après être restée plus d’un siècle seule dans sa varadia sans bouger, elle était pléthorique et voulait que tous se rendent compte qu’elle existait, même les inconnus. Le plus probable, cependant, c’était que personne, ici, n’ait reçu de bases celmistes et que son cri bréjique soit passé inaperçu. Ou pas, me corrigeai-je, voyant que le garçon roux avait levé la tête, troublé.

— « Raga… sakis ? » répéta-t-il. Et il grogna : « Lâchez-moi, je n’ai rien fait de mal. Par contre, toi, tu as taché mon nouveau pantalon, maudit kadael… »

J’intensifiai l’orique et ne le laissai pas terminer son insulte.

— « Est-ce que je peux enfin te laisser relever le nez ou allons-nous devoir te traîner jusque devant ton père ? »

Sans attendre qu’il me réponde, je lui permis de se lever, mais je continuai à lui tenir les mains derrière le dos. Xarif avait une expression de pure rage. Ou du moins, c’est ainsi que je me l’imaginais, rectifiai-je avec une pointe d’amusement. Peut-être était-il seulement un peu irrité et son expression contractée était due à la douleur.

— « Allons-y, ton père s’inquiète, » l’encouragea Livon avec un sourire apaisant.

Nous nous mîmes en marche, même si le gnome le fit en traînant les pieds.

— « Je peux marcher tout seul, » me dit-il au bout d’un moment.

— « D’accord, mais si tu essaies de filer, tu vas le regretter, » lui dis-je.

Et je le lâchai. Tout le reste du chemin, il tenta clairement de trouver une échappatoire mais, Livon et moi, nous l’escortions avec attention. Je finis par lui demander :

— « Ton père est-il si terrible pour que tu le fuies comme ça ? »

Étrangement, le regard venimeux qu’il me lança se changea très vite en un regard sombre.

— « Il ne s’intéresse qu’à ses affaires. S’il vous a demandé de me récupérer, il ne l’a pas fait parce qu’il est préoccupé. Un sowna pourrait bien me dévorer, il s’en contrefiche. »

— « Alors, pourquoi l’a-t-il fait ? » demanda Livon.

Un léger sourire tordit le visage moucheté du gnome.

— « Je lui ai emprunté de l’argent. Je vous le dis : je lui importe autant qu’une goutte de résine. Il veut seulement récupérer son argent. Et le problème, c’est que tout de suite je ne l’ai pas sur moi. Mon père va se fâcher. Et pas seulement avec moi. Il ne vous donnera aucune récompense si je ne reviens pas avec l’argent, croyez-moi : chaque fois que ça arrive, il devient rouge comme son moïgat et il n’y a pas moyen de le raisonner. Mais si vous attendez jusqu’à demain, je lui rendrai tout largement. Environ deux-mille kétales… Je pourrais vous en donner une partie et vous payer le double que Père si vous me lâchiez un peu les rênes. Qu’est-ce que vous en dites ? »

Livon et moi, nous échangeâmes un regard pensif. Ce voyou avait donc volé de l’argent à son père pour jouer à la Maison Rouge et se la couler douce durant trois jours et, visiblement, il essayait maintenant de nous mettre de son côté. Je soupirai. Et aucun de nous deux ne lui répondit. Après un silence, il protesta :

— « Eh, je vous parle, kadaelfes. Je ne vous raconte pas de bobards. Quand je fais un marché, je le tiens. Si vous me laissez jusqu’à demain, je vous paierai deux-cents à chacun. »

C’était plus du double de ce que nous avait promis le père. Je haussai les épaules.

— « Il faut espérer que notre employeur, étant ton père, tiendra lui aussi sa parole. Allez. »

— « Mais vous êtes sourds ou quoi ? » s’écria le garçon.

Un poing d’orique lui fit ravaler le son et il aspira. Et siffla.

— « Maudits mages imbéci… »

Le poing de vent revint étouffer son insolence.

Finalement, nous arrivâmes à la Guilde des Épices, où nous attendait le père. Ou plutôt, où il était censé nous attendre. Sauf qu’il s’avéra que, pour tirer profit du temps perdu, Morg Hitappe était parti « se distraire », personne ne sut nous dire où exactement. Le jeune gnome, plus tranquille, se moquait de nous :

— « Vous pouvez attendre jusqu’à demain. Il ne reviendra pas. »

Attah… Si ceci nous prenait plus d’un jour, la paie, déjà assez basse à mon avis, allait cesser d’être rentable. Ce n’est pas que je m’inquiétais pour l’argent, mais je préférais ne pas avoir à me défaire de l’unique gemme qui me restait… Et bien sûr, pour rien au monde, je ne me serais séparé du diamant de Kron que m’avait donné Lust.

— « Ça commence à être ennuyant, » laissai-je échapper.

Nous nous étions installés en face de l’imposante guilde et nous attendions depuis peut-être un quart d’heure déjà. L’attente n’avait pas l’air de déranger Livon : il était très concentré sur son cube. C’était vraiment devenu une obsession, soufflai-je. Une main dans ma poche et l’autre prête à empêcher toute tentative de fugue, je me disposai à continuer d’évaluer le diamant, bien dissimulé. Cela faisait trois jours que je réfléchissais de temps en temps au problème, examinant sa texture, cherchant des points faibles… Bien que je n’aie obtenu aucun résultat, je ne me décourageais pas. Dans mes entraînements, j’avais surmonté des défis qui m’avaient paru impossibles et qui, maintenant, me semblaient un jeu d’enfants. Tout n’était qu’une question de patience et d’expérience.

Après un long silence durant lequel Xarif Hitappe bouillait et soupirait d’impatience, il demanda :

— « Vous êtes des moines jardiques ? »

Sa question m’arracha à une subtile étude d’une des facettes du diamant.

— « Non. Pourquoi ? »

— « Mm. Pour rien. Vous me rappelez les moines qui restent plantés comme des idiots devant les sanctuaires sans bouger. »

Je tournai mon regard vers lui et, face à sa moue méprisante, mes lèvres se tordirent en un sourire torve. Mais je ne répondis pas.

— « Vous appartenez à une confrérie ? »

— « Nous sommes des Ragasakis, » répondit Livon avec son inaltérable ton aimable. « As-tu entendu parler de nous ? »

— « Non. Mais c’est normal. Dernièrement, les confréries de chasseurs de récompenses poussent comme des champignons. »

C’est peut-être les bosses qui vont pousser comme des champignons sur ta tête si tu continues, pensai-je. Son mépris m’amusait plus qu’il ne m’exaspérait.

— « Je suis sûr que vous n’avez même pas de représentation au Conseil de Trasta, » ajouta Xarif.

— « Pourquoi être représentés à Trasta alors que nous sommes à Firassa ? » s’étonna Livon.

— « Tu es stupide ? Pour obtenir de plus grands bénéfices et de meilleurs clients, » répondit le garçon. Et il eut un petit rire dédaigneux. « Je parie que vous n’êtes jamais allés à Trasta. »

— « Eh bien non, » avoua Livon.

— « Pff. Campagnards. Je n’ai rien contre les campagnards, » assura le gnome. Et il ajouta : « Tant qu’ils ne jouent pas les présomptueux en arrêtant un Trastien comme moi. Où avez-vous appris ces trucs de magie ? Avec un ermite ? »

J’eus du mal à étouffer mon éclat de rire. Malgré son dédain, on percevait une pointe de curiosité. Livon répondit :

— « Une ermite, en fait. Elle a été membre de l’Académie d’Hilramshil. »

— « L’Académie de quoi ? Ça existe, ça ? » se moqua Xarif.

“Je ne supporte plus ce morveux !” éclata Myriah. “Bien sûr qu’Hilramshil existe, c’est même l’académie la plus réputée de tout le continent avec l’Académie de Dathrun, ignorant !”

Livon et moi soupirâmes, et Xarif, déconcerté, allait probablement nous demander d’où venait cette voix mystérieuse qui apparaissait du néant et entrait dans sa tête, mais il oublia tout quand un rugissement retentit :

— « XARIF ! »

Aussitôt, le garçon blêmit. Morg Hitappe nous rejoignit en quelques enjambées et approcha tant son visage de celui de son fils que leurs longs nez aquilins se touchèrent.

— « Enfin, je te tiens, petit voleur ! Je t’ai cherché dans tout Firassa ! Ne t’avais-je pas dit que, si tu me jouais encore un de tes mauvais tours, je te déshériterais ? Eh bien, tu l’as cherché ! Trois jours ! Trois jours à dépenser mon argent comme un effronté ! »

Je cessai d’écouter. Les réprimandes durèrent plusieurs minutes et empourprèrent la face de Morg d’un rouge épouvantable. Le fils semblait les supporter avec plus de courage et il se défendit même, bien qu’il soit en clair désavantage, argumentant qu’il faisait ce qu’il voulait de sa vie et que ce n’était pas sa faute si son père était un avare et un idiot qui ne savait rien faire d’autre qu’acheter et vendre du moïgat rouge… Ils avaient l’air d’être habitués à ce type de dispute verbale et, Livon et moi, nous les observâmes sans leur prêter une grande attention, nous concentrant chacun sur nos affaires. Finalement, lassé, le père se souvint de nous et, après avoir traîné son fils à l’intérieur d’une carriole et l’avoir attaché avec une corde, il nous donna la récompense. Quatre-vingts kétales chacun. Sans les compter, nous les soupesâmes et nous estimâmes satisfaits. Nous jetâmes cependant un regard légèrement compatissant vers la carriole où avait disparu Xarif.

— « Il me fait de la peine, » commenta Livon. « Mais avant de traiter son père d’avare, il devrait apprendre à ne pas voler. »

“Et à traiter les gens avec respect,” grommela Myriah.

— « Assurément, » approuvai-je.

Nous nous mîmes en marche vers la confrérie. Le soleil s’inclinait déjà vers l’ouest, mais il restait encore des heures avant qu’il ne disparaisse. En été, il ne se couchait pas avant dix heures de la nuit, ou du soir, comme disait Orih, et les Firassiens changeaient leurs habitudes, retardaient le dîner, se promenaient davantage et envahissaient les terrasses et les rues commerçantes. La Colline des Cloches, cependant, était tranquille. Livon poussa la porte de la Confrérie et nous entrâmes. Tchag ronflait sur un coussin baigné par les rayons du soleil. Loy bricolait avec un grand taille-crayon derrière le comptoir.

— « Il s’est détraqué ? » s’enquit Livon.

— « Une des lames, » confirma le secrétaire, très concentré. « Ah, Drey. Yanika et Orih sont passées par ici. Elles ont dit qu’elles étaient couvertes de terre et qu’elles allaient prendre un bain. »

J’acquiesçai. Toutes deux avaient passé la journée à jardiner dans la nouvelle maison : déjà au Temple du Vent, Yanika adorait semer des graines de toutes sortes de légumes —même si ensuite elle rechignait à les manger— et, pour cela, il fallait défricher le terrain. Je fus soulagé de savoir que rien ne leur était arrivé : ce n’était pas que je pense toujours au pire, mais Orih était si maladroite qu’elle était capable de trébucher en arrachant une mauvaise herbe.

Nous nous assîmes, commentant l’affaire du gnome arrogant, Myriah laissa éclater toute sa réprobation et Loy rit sans lever les yeux de son taille-crayon :

— « Batailler avec les gens fait partie du métier de chasseur de récompenses. À moins que vous ne trouviez des missions en terres sauvages comme Baryn… Ah ! Au fait, maintenant que j’y pense, j’avais un papier urgent… Où l’ai-je donc mis ? Il se trouve qu’il y a environ deux heures, j’ai reçu une offre de travail prometteuse, si cela vous intéresse… »

— « Avec les quatre-vingts kétales, nous avons de quoi pour plusieurs jours, » se plaignit Livon.

— « Oui, mais ce serait bien que quelqu’un accepte cette demande. Et aujourd’hui, tout est si tranquille ici qu’à ce rythme, alors qu’il s’agit d’un truc urgent… »

— « De quoi s’agit-il ? » demandai-je.

— « En réalité, je n’en sais rien, ils m’ont laissé la feuille, mais j’étais très occupé… »

— « Avec le taille-crayon, hein ? Organisé comme tu l’es, cela m’étonne que tu aies perdu le papier, » observa Livon tandis que Loy cherchait sur le comptoir. Enfin, le secrétaire sourit et saisit la demande.

— « Là voilà, » sourit-il. « C’est ça. C’est une demande du Gourou du Feu. »

Livon leva la tête avec vivacité.

— « Le Gourou du Feu ? Fallait le dire avant ! Il a des problèmes ? »

— « Mm-mm, » dit Loy, parcourant la feuille des yeux. « Maintenant je comprends pourquoi je ne l’ai pas rangée avec les autres demandes. C’est une lettre. Le moine qui l’a remise, ce Rozzy dont vous m’aviez parlé, n’a pas rempli le formulaire. Il ne présente pas de quantité précise d’argent et n’explique pas non plus en quoi consiste la mission. Il dit seulement qu’il invite chez lui tous ceux qui sont disposés à l’accepter pour leur expliquer le reste et il nous dit qu’il tient les Ragasakis en haute estime depuis sa pérégrination à travers Skabra et patati et patata… Son écriture est l’une des plus élégantes que j’aie vues, » ajouta-t-il, admiratif.

Il vint jusqu’à nous et nous passa la lettre, mais Livon lui jeta à peine un coup d’œil. Il prit Tchag, le réveillant à moitié de son profond sommeil, et il se leva.

— « Allons-y, Drey. »

J’acquiesçai. La détermination de Livon d’aller aider Aruss m’avait convaincu. Le Gourou du Feu était une personne aimable et un bon client et il méritait un bon traitement. Au moment où Livon tendait la main vers la poignée, la porte s’ouvrit. Orih, Yanika, Sirih, Sanaytay et Kali apparurent, embaumant un fort parfum d’huile de séolio. Elles venaient directement des thermes, compris-je.

— « Où allez-vous ? » demanda Kali, surprise. L’eau me vint à la bouche quand je vis le sac qu’elle portait sur le dos. Elle apportait des gâteaux, compris-je. Aussitôt, ma résolution d’aller voir le gourou vacilla, mais, quand Livon expliqua l’affaire, les cinq Ragasakis s’animèrent à nous suivre. Finalement, le Gourou du Feu allait avoir toute une troupe de Ragasakis prêts à l’entendre. Yanika et Orih me racontaient encore leurs péripéties dans le jardin avec les salades et les blettes quand nous arrivâmes devant la maison du Gourou du Feu. Autrement dit, devant le sanctuaire des Protecteurs Jardiques. Celui-ci se trouvait sur une falaise près de la mer et Kali profita des vues pour nous montrer à Yanika et à moi le fameux endroit où vivaient les nurons, vers le sud. Bien sûr, nous ne vîmes que de l’eau et des récifs… les rares récifs qu’Orih n’avait pas fait exploser et que les nurons gardaient farouchement comme des roches sacrées.

— « Elles les protègent contre les pêcheurs, » dit Kali. « Parce que ceux-là, s’ils pouvaient naviguer tranquillement, ils seraient capables de jeter de vieux filets aux nurons rien que pour les embêter. »

— « Ils s’entendent si mal que ça ? »

— « Pire que chien et chat, » assura Kali. « Pas tous, évidemment. Il y a ceux qui, comme moi, acceptent tout à fait les nurons. Mais il y en a qui disent qu’ils devraient être expulsés de Firassa. Tout ça, parce que les nurons pêchent mieux qu’eux et parce qu’ils les empêchent de pêcher des béryules. Je ne sais pas si vous le savez, mais les béryules sont sacrés pour eux. Ils débarrassent leurs maisons de bestioles sous-marines et… »

— « Arrête avec tes poissons, Kali, on entre ! » lui lança Orih.

Kali détourna à contrecœur son regard de la mer et je devinai que, si nous n’avions pas été pressés d’aller voir le Gourou du Feu, elle aurait continué à parler avec passion des nurons de la Firassa sous-marine. Je me dis que chacun avait ses obsessions. Après tout, moi, j’avais toujours ma main bien fermement serrée sur le diamant, cherchant des défauts.

L’intérieur du sanctuaire était simple, mais beau et bien éclairé. Toutes les portes coulissantes étaient ouvertes, laissant entrer la brise de la mer.

Aruss se montra à la fois courtois et joyeux de nous voir. Le sibilien avait ses longs cheveux rouges ramassés au sommet de la tête et il portait les mêmes vêtements que ses confrères : une tunique noire et un ample pantalon mauve. Il nous invita à nous asseoir, et un Protecteur Jardique nous offrit du thé. Quand je le reconnus, je haussai un sourcil et Orih sourit largement.

— « Mérek ! Pas possible ! Tu t’es fait moine ? »

Son ami d’enfance avait troqué ses colliers et ses habits grossiers de montagnard pour l’uniforme de sa nouvelle confrérie. Je ne sais pour quelle raison, Tchag, à présent tout à fait éveillé, se mit à rire et le montra du doigt, très amusé.

— « C’est Mérek ! »

Le mirol lui jeta un regard perplexe et se contenta de faire un signe de tête pour saluer Orih. Aruss expliqua :

— « Les apprentis de notre confrérie ne peuvent pas parler durant la première année. Le silence est une des étapes de l’apprentissage qui aide à communier avec l’Essence qui nous entoure. »

Orih cligna des yeux, visiblement sans comprendre, et Mérek se contenta de sourire, il s’inclina de nouveau et disparut dans un couloir.

— « Ne me dis pas que les autres aussi se sont faits Protecteurs Jardiques ? » s’inquiéta la mirole.

Aruss sourit et fit non de la tête.

— « Les Atarah sont restés dans le cratère. Sauf Rakbo. Lui, il s’est uni à la guilde de l’Escorte Bleue pour protéger les chemins, afin de trouver la paix intérieure et de faire le bien. Quant au Prince Ancien et à ses compagnons… ils sont partis sans laisser de traces, ce qui me semble prudent. »

Ça l’était certainement, approuvai-je. Demeurer dans un cratère avec une unique issue, c’était chercher des problèmes. Tout compte fait, c’étaient des vampires, et les saïjits n’avaient pas l’habitude de les saluer aimablement. Non sans raison.

— « Alors, tout va bien de ce côté, » se réjouit Livon. « Mais… vous, vous avez des ennuis dans votre sanctuaire, n’est-ce pas ? »

— « Non, Essences Sacrées, ici, nous sommes entourés de bons esprits, » assura Aruss. « Mais ce n’est pas le cas partout. » Accroupi devant nous, il posa sa tasse de thé et expliqua sombrement : « Il y a quelques semaines, des personnes ont commencé à disparaître aux alentours du village de Zif-Erdol, à une dizaine de kilomètres d’ici au nord. Le village a demandé de l’aide à des aventuriers, mais ceux-ci ont aussi disparu. Ils ont laissé des traces, et la rumeur selon laquelle les esprits d’un des vieux sanctuaires jardiques engloutit les gens est en train de se répandre. Sauf que les sanctuaires jardiques n’ont pas d’esprits : ils ont des totems sur l’Essence, rien de plus. Près du sanctuaire abandonné, il y a un fameux puits appelé le Puits du Néant et un des villageois, qui est jardique, est venu ici nous demandant de l’aider à prouver que c’est le puits qui engloutit les gens, et non le sanctuaire. Que ce soit le puits ou une bande de bandits… en tout cas, les victimes sont réelles. » Il s’inclina en concluant : « Je vous remercie de nouveau d’avoir répondu à mon appel et je vous prie d’accepter d’enquêter sur cette affaire pour épargner d’autres vies. »

Tandis que le Gourou du Feu parlait, une aura de détermination avait grandi dans la pièce. Sans aucun doute, Yanika précipita la décision de tous. Livon acquiesça fermement, Tchag, perché sur sa tête, l’imita, et Sirih frappa un poing contre sa paume en disant :

— « Bien sûr que nous acceptons ! »

L’aura s’anima, confiante et satisfaite. Je me retins d’intervenir et me convainquis que, si les Ragasakis avaient accepté si vite sans même entendre parler de récompenses, ce n’était pas seulement à cause de Yanika. C’était par sens du devoir, par envie de bien faire… et, comme l’aura de ma sœur s’accordait parfaitement avec leurs sentiments, ils devaient avoir plus de mal à se rendre compte jusqu’à quel point celle-ci pouvait les influencer…

* * *

Nous partîmes vers ledit village de Zif-Erdol quelques heures plus tard, bien équipés et avec entrain. Étant donné que le village n’était pas éloigné, nous arriverions avant la tombée de la nuit et Aruss avait assuré que le fidèle jardique de ce village prêterait avec plaisir sa grange pour nous héberger le temps qu’il nous faudrait pour résoudre le problème. Le Gourou du Feu nous avait promis une récompense de deux-mille kétales, et deux-cents supplémentaires par personne disparue retrouvée.

Livon, Tchag, Yanika et Sirih ouvraient la marche. Jiyari, Sanaytay et moi les suivions. Orih devait encore réaliser je ne sais quelles tâches pour une vieille voisine à elle, mais elle nous avait assuré qu’elle nous rattraperait avant la nuit. “Nous, les mirols, nous courons vite !” avait-elle dit. Et Sirih lui avait répliqué : “Sauf toi…”

Tandis que nous marchions, la mélodie de flûte de Sanaytay nous accompagnait. Cela ne semblait pas la déranger de marcher et de jouer en même temps ; cependant, je me demandai si elle soufflait réellement dans l’instrument ou si tout ce que j’entendais étaient des harmonies. Quand je le lui demandai, elle rougit en avouant :

— « Les deux à la fois. Je n’ai pas besoin de la flûte pour faire des harmonies de son, mais… cette flûte… comment dire, cette flûte… »

— « Elle est importante pour toi ? »

Elle acquiesça de la tête.

— « Elle a appartenu à ma mère. Nous étions flûtistes à Daer et nous travaillions dans les tavernes. J’étais encore petite quand elle est morte. » Il y eut un silence. « Un mois après, j’ai rencontré Sirih. »

J’arquai un sourcil, surpris.

— « Vous n’êtes pas sœurs ? »

— « C’est comme si nous l’étions, espèce de moine indiscret, » lança Sirih. Elle s’était laissée rattraper et elle jeta un coup d’œil de reproche à sa sœur. « Qu’est-ce que tu lui racontes, Sanay ? Nous avions promis de ne plus jamais parler du passé. Le passé, c’est du passé, et il ne reviendra pas. »

La flûtiste se mordit une lèvre, mal à l’aise.

— « C’est vrai. »

Et je crus presque lire dans ses pensées : notre passé ne s’en ira jamais non plus complètement. Leur enfance comme voleuses dans la capitale de Daercia avait-elle été si terrible ? Je préférai ne pas demander.

Sanaytay avait repris sa douce mélodie pendant que nous traversions champs et collines sans trop nous éloigner de la mer. À un moment, Jiyari demanda, intéressé :

— « Qu’est-ce que c’est, ce Puits du Néant ? On dirait une légende. »

— « En réalité, je n’en sais rien, » avoua Livon. « Cette zone, je ne la connais pas bien. Je suis passé par ici avec Baryn, mais, lui, il ne s’intéresse pas aux phénomènes surnaturels. En tant que moine yuri, il préfère les phénomènes naturels. »

— « Comme les scarabées blancs, » réfléchit Yanika.

— « Ou comme les goorgodes, » murmura Tchag, songeur. « Moi, il m’avait pris pour une goorgode. »

— « Des choses qui arrivent, » sourit le permutateur. « Comme dirait Baryn, il y a déjà assez de mystères dans la nature, pas besoin d’en chercher davantage parmi les esprits. » Il indiqua un chemin sur notre gauche. « Le village doit être par là d’après ce qu’Aruss nous a signalé. »

Nous bifurquâmes et avançâmes entre des prés clôturés, des champs et d’énormes arbres solitaires. Au bout d’un moment, nous aperçûmes un petit pâté de maisons. Il ne devait pas y avoir là plus d’une quarantaine d’habitants. Un humain vêtu d’habits grossiers de paysan passa avec son râteau non sans nous jeter un coup d’œil curieux. Livon salua.

— « Bon après-midi. »

— « Bon après-midi à toi, voyageur. Qu’est-ce qui vous amène par ici ? »

— « Eh bien, vois-tu, on nous a dit qu’à Zif-Erdol, des gens avaient disparu et nous sommes venus enquêter. Nous sommes des Ragasakis. »

Le paysan secoua la tête, tout en passant une main dans sa barbe.

— « Je ne connais pas ce nom. Mais si vous venez pour ça, bienvenus. Voyez-vous, ici, trois parents se sont perdus, plus les quatre aventuriers qui ont voulu aider. Si c’est vrai que le sanctuaire les a emportés… Qu’ils reposent tous en paix, si on peut reposer là où le diable guette. Voulez-vous voir l’endroit ? Je vais vous le montrer. Mais, avant, je ne veux pas vous mentir : par ici, nous avons plus d’oignons que de kétales. N’espérez pas grand-chose. »

— « Rassure-toi, nous sommes déjà payés par le Gourou du Feu de Firassa, » assura Livon. « Il dit que le sanctuaire n’a rien à voir avec les disparitions, mais nous y jetterons un coup d’œil de toute façon. »

Le front hâlé de l’humain se plissa.

— « Je comprends maintenant où est allé ce Yabéko de Dris. Demander secours au gourou jardique, hein ? Mais je ne m’en plains pas. Si vous attrapez le monstre qui fait ça, je vous invite chez moi avec plaisir. »

— « Et ces trois qui ont disparu du village, qui sont-ils ? » demandai-je alors que nous avancions, suivant le paysan.

— « Oh… l’un d’eux est mon gendre. Mais, entre nous, je doute que celui-ci ait été pris par un diable, si ce n’est quand il est né. Il est parti à cause de vilaines dettes et de mauvaises compagnies. Et, s’il revient, ma fille le recevra à coups de bâton, et avec raison… »

— « Qui sont les deux autres ? » s’enquit Sirih.

— « La fille du Bardel, » répondit le villageois. « La fille est chasseuse et habile comme pas une. Elle rapporte des lièvres et, l’automne dernier, elle est montée jusqu’aux montagnes et elle est rentrée avec un chevreuil bien rondelet. Si rondelet qu’elle l’a partagé avec tous les voisins. Il y a deux semaines, elle est partie chercher de l’eau à la rivière, et on ne l’a plus revue. »

— « La rivière ? » répétai-je.

— « Elle coule en bas, vous allez bientôt la voir, » affirma-t-il.

De fait, nous la vîmes. Une petite rivière coulait sur un terrain relativement plat. Le paysan leva son râteau pour nous indiquer quelque chose de l’autre côté.

— « Ça, c’est le sanctuaire. »

À moitié cachée entre les branches des arbres, se dressait une petite structure de bois au toit pentu et à la peinture rouge délavée. Quand je détournai le regard, je m’aperçus que plus d’un villageois s’était approché par curiosité.

— « Rokuo ! » dit une humaine d’âge mûr, bien bâtie, s’avançant, un panier vide à la main. « Et ces gens, qui sont-ils ? »

— « Des Rasakis du Gourou du Feu, à ce que j’ai compris, » répondit notre guide. « Cet homme les envoie pour repêcher la fille Bardel et ce lourdaud de Moshu. »

— « Oh ? Ça me paraît bien normal, » approuva la femme avec une certaine irritation. « C’est la faute des jardiques si ce malheur est arrivé. Parce qu’ils abandonnent leurs sanctuaires et laissent les diables s’y installer. »

— « Euh… » intervint Livon, se massant le cou, souriant. « Nous sommes des Ragasakis de Firassa, une confrérie de chasseurs de récompenses, et le Gourou du Feu nous a engagés pour éclaircir le mystère et éviter que cela se reproduise. Malheureusement, nous ne pouvons pas savoir si les disparus sont encore en vie. »

— « Bien sûr qu’ils sont morts ! » s’exclama la femme au panier. « Les diables les ont mangés. Ce qu’il faut faire, c’est jeter sur ces démons l’eau bénite que vous a donnée ce gourou pour qu’ils s’en aillent une fois pour toutes. C’est ce que vous êtes venus faire, non ? »

— « Euh… Eh bien, d’une certaine façon, » acquiesça Livon.

Il ne nous manquait que l’eau bénite et les démons, pensai-je. Jiyari s’enquit :

— « Où est le Puits du Néant ? »

— « Le puits ? » répéta Rokuo, se rembrunissant. Il indiqua avec son râteau. « Juste à côté du sanctuaire. Yabéko dit que les diables sortent de là. Allez savoir. Par ici, on l’appelle aussi le Puits qui Respire, et ma grand-mère disait que, dans le temps, les gens du village versait dedans du lait de chèvre pour avoir bonne fortune. La semaine dernière, nous y avons versé un seau entier, mais ça n’a pas empêché les aventuriers de disparaître. Moi, ce que je dis, c’est que, tant qu’on ne traverse pas la rivière, on est à l’abri. La fille du Bardel l’a traversée, à coup sûr : la fille était peut-être belle, mais elle était aussi très curieuse. Elle a dû voir quelque chose. Et le Moshu, pareil. Il est si lourdaud qu’en trébuchant et trébuchant, il a dû aller se jeter dans la gueule du diable. »

— « Pauvre gamin, » commenta quelqu’un parmi les gens rassemblés, en secouant la tête.

— « Nous allons jeter un coup d’œil, » dis-je.

Je traversais déjà la rivière avec Jiyari de pierre en pierre. Les autres nous suivirent et Rokuo nous lança depuis la rive :

— « Je vais prévenir Yabéko, il sera content quand il saura que ce jardique ne l’a pas laissé tomber. Ne soyez pas trop téméraires, sachez que le diable mange même quand le soleil est bien haut dans le ciel ! »

Les arbres autour du sanctuaire avaient des branches chargées de bulbes semblables aux drimis. Quand j’examinai l’un d’eux, me demandant quelle sorte d’arbre cela pouvait être, je remarquai qu’ils étaient accrochés avec du fil. Livon expliqua :

— « L’oignon est censé couper l’appétit des démons. Dans mon village, les bergers les utilisaient beaucoup contre les loups et ils décoraient même les pierres. Regardez. Ils ont aussi jeté des grains de riz jaune broyés sur le plancher, devant la porte. On dit que cela crée une barrière contre la malveillance. Dans mon village, on l’utilisait aussi contre les vampires. »

— « Eh bien, moi, j’ai connu un type qui mangeait du riz jaune tous les jours et c’était un vrai diable, » commenta Sirih.

Tchag avait relevé son nez d’une marguerite, inquiet.

— « Des vampires ? » répéta-t-il. « Les bons ou les mauvais ? »

Après la rencontre avec le Prince Ancien, l’imp semblait avoir corrigé son jugement généralisé sur les vampires, observai-je.

— « Ceux qui boivent du sang saïjit, » lui répondit Livon. « Mais ceux-là laissent normalement le corps vide de sang, ils ne le font pas disparaître. Vous ne percevez rien d’étrange ? » ajouta-t-il, scrutant le sanctuaire. « Comme un courant d’air… »

J’arquai un sourcil. Cette tâche me revenait. Je m’avançai vers les marches de bois qui montaient jusqu’à la porte et lançai un sortilège orique. J’examinai le lieu. En comparaison avec le perceptisme, mon sortilège se contentait de virevolter à l’intérieur du temple sans percevoir concrètement les objets. Cependant, je localisai rapidement le courant d’air : il allait des fentes de la porte à un endroit situé au plafond. Un trou.

— « Le sanctuaire est si vieux qu’il tombe en morceaux, » dis-je. « Je ne remarque rien de bizarre. »

— « Bon, » s’anima Sirih. « Alors en avant. »

Avant que personne ne puisse l’arrêter, elle avança vers la porte et l’ouvrit. L’intérieur était sombre, légèrement éclairé par la lumière du soir qui s’infiltrait par les trous du toit et par la porte. Dedans, il y avait trois totems jardiques sculptés dans le bois, représentant un chien, un grand oiseau et quelque chose qui avait sans doute été un saïjit, mais qui avait été brisé en deux avec un outil semblable à une hache. Nous sortîmes de là sans rien avoir vu de suspect.

— « Le soleil va bientôt se coucher, » observa Livon. « On regarde le puits et on revient ? »

Nous approuvâmes et nous nous dirigeâmes vers le Puits du Néant. Celui-ci se trouvait à une centaine de mètres du sanctuaire en remontant la rivière. Il avait une margelle de pierre, mais n’avait ni poulie ni seau ni corde. Il était visiblement abandonné depuis longtemps. Je m’appuyai sur le bord pour m’assurer de sa solidité, écartai un Tchag curieux en lui disant d’être prudent et examinai l’intérieur avec mon orique. Je fronçai les sourcils. Et Sanaytay s’inquiéta aussitôt.

— « Tu… tu as trouvé ? » balbutia-t-elle.

— « Quoi ? »

— « Les corps des disparus, » expliqua Sirih, avançant la tête pour regarder. « Mais je ne peux pas croire que les villageois n’aient pas vérifié. C’est impossible qu’ils soient là… Tu les sens ? »

— « Non. Ce puits a l’air plutôt profond… Mais je vais vérifier, » affirmai-je.

Je créai une boule de force, la projetai à une vitesse déterminée et le brusque vent émit un bruit étrange en se précipitant dans le trou noir. Je me concentrai, espérant évaluer approximativement la profondeur quand l’air d’en bas m’atteindrait… mais je ne perçus rien. Bon, si : depuis le début, je sentais un air léger qui se mouvait rythmiquement de haut en bas, avec rapidité. Était-ce pour cela que les villageois l’appelaient le Puits qui Respire ? L’appellation était assez bien trouvée. Cependant… quelle pouvait être la cause ? Souhaitant le découvrir, je recréai une boule d’orique et répétai l’expérience. Je restai là durant un moment. Alors, voyant la lumière décroître de plus en plus dans le ciel, Livon dit :

— « Nous reviendrons demain. Je ne crois pas que personne disparaisse pendant la nuit de toute façon. »

— « S’ils ont vraiment disparu par ce puits, » remarqua Sirih, cessant d’examiner le sol, « l’important serait de savoir quelle est la crapule qui les y a jetés. »

— « Étant donné que quatre aventuriers ont disparu en une seule nuit, » dis-je, « je dirais plutôt ‘quelles sont les crapules’ au pluriel. »

Je vis leurs regards scruter les arbres entourant la clairière, mais le mien se posa de nouveau sur le puits. Tandis que les autres s’éloignaient vers la rivière, j’y jetai un dernier coup d’œil. Ce Puits du Néant était étrange. C’était comme s’il n’avait pas de fond. Je lui tournai le dos et… brusquement, je sentis un courant plus fort provenant du puits, aspirant l’air. La sensation me rappela quelque chose, l’image d’un plafond rocheux, et un sol qui m’aspirait sans me laisser tranquille, une pierre froide me traversait de ses sortilèges et je souffrais… souffrais… Je haletai. Jiyari et Yanika se retournèrent en même temps, et la sensation mourut aussi vite qu’elle était venue.

— « Drey ? » s’inquiéta le blond.

Je secouai la tête et m’éloignai du puits. Ce que j’avais ressenti… était-ce une hallucination de mon esprit ? Ce n’était pas la première fois que j’avais la sensation d’être témoin d’une douleur immense qui me parvenait adoucie à travers le Datsu, mais jusqu’alors cela ne m’était arrivé que dans mes cauchemars… Était-ce un souvenir de Kala ? Je soupirai, enfonçai ma main dans ma poche et repris mon entraînement avec le diamant de Kron. Peut-être que je n’obtenais pas de résultats, mais cela calmait presque aussi bien que le Datsu.