Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 2: Le Réveil de Kala.

7 La caution

Le soleil d’été tapait fort et semblait vouloir nous griller de ses rayons. Je terminai de donner quelques coups au clou et posai mon marteau pour essuyer de mes deux mains la sueur de mon front et de mon cou. Je saisis la bouteille d’eau abandonnée à l’ombre de l’auvent et reculai de quelques pas pour contempler mon travail avec un sourire satisfait. La maison était jolie, elle avait eu besoin de quelques réparations, mais elle était maintenant plus qu’habitable et nous avions même planté des fleurs dans des pots devant les fenêtres. Il ne me restait plus grand-chose à faire à l’extérieur, tout au plus à remplacer quelque tuile cassée.

— « Oh, oh ! » dit soudain une voix provenant de l’intérieur de la maison. « Drey ! Tu ne m’avais pas dit que tu avais de telles choses ? »

C’était Jiyari. Je bus une gorgée à la bouteille et demandai :

— « Quelles choses ? »

Le Pixie sortit de la maison, montrant un objet dans ses mains. C’était une des trois gemmes que j’avais retirées du Conseil pour payer la nouvelle maison et, finalement, une avait suffi. Je soufflai.

— « Tu l’as prise à Yanika ? »

— « Pour qui tu me prends ? » s’offensa-t-il. « Elle me l’a montrée quand je lui ai dit que je n’avais jamais vu de gemme. »

— « Nous parlions de tes travaux de destruction ! » expliqua joyeusement Yanika depuis la fenêtre. Elle avait mis un tablier. Ce n’était pas encore l’heure de cuisiner, mais sa couleur blanche avec des bandes rouges lui avait plu. Elle s’appuya sur le rebord de la fenêtre. « Tu as déjà terminé ? »

— « Presque, » dis-je. « Il reste à vérifier le toit. Réparer sa propre maison n’est pas de tout repos. Et toi, » ajoutai-je en m’adressant à Jiyari, « si tu as vraiment l’intention de rester vivre ici, tu pourrais faire davantage que de soutirer des gemmes à ma sœur. Nettoyer le plancher, par exemple. »

— « C’est ce que je faisais, » assura Jiyari.

— « Vraiment ? » répliquai-je, sceptique.

— « Vraiment, » sourit Jiyari et il alla rendre la gemme à Yanika avec des gestes désinvoltes tout en disant : « Toute la cuisine est reluisante. Je te l’ai déjà dit : pour tout ce qui est du nettoyage, je suis un expert. Le maître Jok n’arrêtait pas de me punir avec des tâches de ce genre. Quand j’étais petit, parce que j’étais un rebelle et, plus grand… »

— « Parce que tu rentrais saoul à ton école, » complétai-je. « Mais, ici, tu devras accomplir tes tâches dans tous les cas. Oh, et si tu penses essayer de rentrer saoul dans cette maison, tu peux oublier la générosité du Grand Chamane. Tu m’as entendu ? Je te renvoie à ton École Savante de Kozéra avec Saoko comme garde du corps, » le menaçai-je.

Jiyari me regarda avec une claire appréhension… et sourit de toutes ses dents.

— « Ne t’inquiète pas ! Maintenant que je sais que je ne suis pas fou, je m’épargnerai la peine de me saouler. »

— « Et si je te disais que tu es toujours aussi fou ? » lui dis-je tout en reprenant le marteau.

Jiyari rit et se frotta une tempe avec l’index.

— « Bon… Mais, au moins, je serai un fou avec une maison et de jolies fleurs autour de moi. Mon rêve fait réalité ! » s’enthousiasma-t-il, et il s’empourpra. « Euh… Oh, tu as presque terminé avec la fenêtre. Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? Ah oui, réparer les tuiles, n’est-ce pas ? Bon courage ! »

Je me contentai de lui lancer un regard mi-amusé mi-moqueur. Le blond revint à l’intérieur en sifflotant et, après avoir donné un coup d’œil à la bouteille d’eau et l’avoir soupesée un instant, je finis par me la verser sur la tête. Un moment, je sentis le Datsu voltiger dans mon corps, cherchant peut-être des signes d’excès, mais il me laissa sagement ressentir toute la fraîcheur et le soulagement de cette agréable cascade qui éloignait la chaleur. D’un geste preste, je sortis un autre clou de ma poche et repris mes coups de marteau. Peu après, je terminai de placer les clous qui manquaient et je grimpai sur les tuiles au moyen d’une échelle de bois que j’avais trouvée dans le débarras.

La maison était de plain-pied et se situait sur une haute colline du même côté du fleuve que la Colline des Cloches. En plus des jolies vues qu’elle avait —on voyait toute la mer et tout Firassa—, je l’avais aussi choisie à cause de son isolement par rapport aux autres maisons, un aspect important, étant donné l’aura de Yanika. Le jardin qui l’entourait, aménagé en terrasses, avait été abandonné depuis que la vieille femme qui vivait là était morte quelques mois auparavant et toutes sortes de mauvaises herbes y poussaient. Le propriétaire, qui vivait à Lellet, avait voulu la vendre, et j’avais fini par l’acheter, pensant qu’ayant l’argent pour la payer, je n’allais pas laisser passer l’opportunité. Si un jour, je cessais d’en avoir besoin, je pourrais toujours la donner à la confrérie des Ragasakis.

J’étais encore en train de placer les nouvelles tuiles quand je sentis l’aura de Yanika s’éloigner et je la vis, dehors, arrachant des herbes. Elle chantait une chanson populaire de Dagovil que je lui avais apprise :

Un petit rowbi est né
Il s’appelle Ater
Sur la terre, il rampe
Rêvant d’être saïjit.
“Pourquoi n’ai-je pas de jambes ?
Pourquoi ne puis-je marcher ?”
Pauvre Ater, pauvre Ater,
qui ne peut être saïjit !

Elle poursuivit la chanson. Elle la savait par cœur : à la fin, le ver de terre se réincarnait temporellement dans le corps d’un saïjit portant un tabard noir —implicite référence aux employés des ordres de la Guilde des Ombres de Dagovil. Le rowbi reprenait finalement sa forme initiale de sa propre volonté.

Pauvres saïjits, pauvres saïjits,
qui ne peuvent être rowbis !

Je chantai les deux derniers vers avec elle et je sautai du toit avec un sortilège orique, atterrissant sur le sol avec la légèreté d’une plume.

— « Yani ! Arrête de jardiner pour aujourd’hui. Allons à la confrérie voir s’ils ont des nouvelles du dokohi. »

— « Moi, je reste ! » dit Jiyari.

Je le vis apparaître à la fenêtre, un torchon plein de mousse à la main. Il avait même mis un foulard sur sa tête pour éviter que ses mèches blondes rebelles ne le gênent. Un demi-sourire aux lèvres, j’acquiesçai :

— « Alors, prends bien soin de la maison, Champion. »

— « Compte sur moi ! » lança Jiyari, brandissant le torchon. « Il ne restera pas une toile d’araignée, pas un grain de poussière. »

— « Il prend ça au sérieux, » murmura Yanika, impressionnée.

Je souris et levai une main en guise de salut.

— « Assurément. En tout cas, il est plus reconnaissant que Saoko. »

Attah, quand je pensais à ce drow… Allez savoir où il était passé maintenant : dès que nous avions commencé les réparations de la maison, ses apparitions s’étaient faites sporadiques et cela faisait trois jours qu’on ne le voyait plus. Au début, je l’avais taquiné, le traitant de fainéant, et, le troisième jour, je l’avais prévenu que, s’il ne bougeait pas un doigt pour aider, il resterait dehors, mais il ne m’avait même pas adressé une mine agacée : il avait fait demi-tour et était parti. Et il n’était pas revenu.

Mar-haï. Peut-être avait-il pensé qu’il avait mieux à faire que de me protéger pendant que je restaurais une maison. Il n’avait pas tort.

Nous descendîmes les escaliers, puis un chemin bordé de maisons et d’arbustes touffus. Yanika était bavarde, pleine d’idées pour décorer notre nouveau foyer. Je ne lui avais pas encore parlé de la réunion à laquelle la tante Sasali m’avait invité et… la vérité, c’était que plus le temps passait, moins j’avais envie d’aller les voir. Tout compte fait, ces huit derniers jours, je n’avais pas refait de rêves sur Kala, et Jiyari ne s’était pas montré plus bizarre qu’il ne l’était déjà. Mon instinct me disait que, pour le moment du moins, personne ne courait de danger en étant auprès de Pixies du Désastre. Cela ne signifiait pas que je ne souhaitais pas résoudre ce mystère, mais… je ne le ressentais pas comme une urgence et je me préoccupais davantage de l’absence de nouvelles de Naylah, de Livon et des cinq Chevaliers d’Ishap qui étaient partis à la poursuite du dokohi fugitif.

— « Dis, frère, » fit Yanika après un silence. « Quand Naylah et Livon reviendront… nous pourrions tous les inviter à la maison. »

Nous grimpions déjà la Colline des Cloches. J’arquai les sourcils, surpris face à sa proposition.

— « Les inviter ? Notre maison n’est pas une auberge, Yani. »

— « Ce n’est pas ce que je veux dire, » souffla Yanika, en riant. « Inviter, cela veut aussi dire convier les gens à passer une soirée chez soi. Nous pouvons inaugurer la maison et… en plus… en plus, j’aurai treize ans dans une semaine. As-tu oublié ? »

— « Comment vais-je oublier ? »

Je secouai la tête sous son regard interrogatif. Jamais je n’aurais eu l’idée d’inviter quelqu’un, mais si c’était ce que Yanika souhaitait…

— « Ça me paraît une bonne idée, » dis-je.

Yanika sautilla, souriante, et partit en courant vers la porte des Ragasakis. Quand elle poussa celle-ci, son aura s’imprégna de surprise, puis de joie, et ma sœur disparut à l’intérieur en disant :

— « Naylah ! »

J’inspirai. Ils étaient revenus ? Je me hâtai d’entrer à mon tour. Assis à l’une des tables basses, sur les tapis et coussins, Orih, Sirih et Sanaytay écoutaient les paroles de Naylah tandis que Loy lui servait un jus de pomme. Le secrétaire releva ses lunettes vers nous.

— « Drey, Yanika. Vous n’avez pas croisé Livon en arrivant ? »

Je fis non de la tête, tout en approchant.

— « Où est-il allé ? »

— « Réclamer Tchag, » répondit Sirih, jouant avec ses bracelets. « Dès qu’il a appris qu’il était retenu prisonnier, il est parti d’ici comme un bandit poursuivi. »

— « Assurément, il a de l’affection pour lui, » murmura Naylah, attendrie.

— « Avez-vous trouvé le dokohi ? » demanda Yanika, s’accroupissant à côté d’elle.

La lancière soupira et jeta un regard en coin à Astéra, confortablement installée près de la table basse. La lance, noire avec des motifs mauves, était encore tachée de sang. Je pâlis tandis que Sirih résumait :

— « Ils les ont pistés jusque très loin dans les montagnes, puis ils ont perdu leur trace. »

— « Comme ça, d’un coup ? » m’étonnai-je.

— « Ils ont dû trouver un passage secret et effacer leurs empreintes, » médita Loy après s’être servi un jus. « S’ils sont descendus jusqu’aux Souterrains, ils devraient être au niveau de Lédek. »

Je frissonnai. Ceci n’était pas loin de Dagovil. Je demandai :

— « Combien étaient-ils ? »

— « Six, » répondit Naylah avec une totale certitude. « Quand nous avons perdu leur piste, Grinan et ses compagnons ont voulu continuer à chercher, mais, au bout de deux jours, Livon les en a dissuadés. Il connaît les montagnes mieux que nous tous, hormis Orih peut-être… Sans lui, nous aurions mis les pieds dans d’autres repaires d’orcs sans le vouloir. »

— « Des orcs ? » bredouilla Orih, frappée. Des orcs, me répétai-je. Maintenant je comprenais mieux pourquoi la lance était maculée de sang sombre.

— « Nous n’avons croisé que deux guetteurs, » assura Naylah. Et, répondant à une question muette de Loy, elle ajouta : « Nous ne les avons pas tués. Mais ils ne nous ont pas rendu les choses faciles. »

Le secrétaire soupira de soulagement.

— « Je m’en réjouis… Les orcs de cette zone ne nous ont jamais causé d’ennuis. »

— « Tu plaisantes ? » toussota Orih, encore affectée. « As-tu oublié la fois où ils nous ont presque attrapés, Livon et moi ? »

— « Ah… Mais, cette fois-là, c’est vous qui étiez allés leur causer des ennuis, si je me rappelle bien, » fit remarquer Loy, tout en reposant son verre.

— « Vous êtes allés déranger des orcs ? » m’étranglai-je.

— « Cette histoire est nouvelle pour nous aussi, n’est-ce pas, sœur ? » intervint Sirih. « Qu’est-ce que vous leur avez fait ? Laisse-moi deviner… vous avez fait exploser leur maison ? »

Avec un sourire diabolique et un revers de main, elle dessina dans les airs avec ses harmonies une petite montagne bien verte qui explosa toute entière. Faute de collaboration de la part de Sanaytay, elle ajouta de sa propre voix un théâtral :

— « Non, pas notre montagne ! »

Yanika et moi éclatâmes de rire.

— « Pour qui tu me prends ? » se plaignit Orih. « Je ne peux pas faire exploser des montagnes entières. Et puis, en plus, je vérifie toujours la zone et j’évalue les conséquences avant de lancer une de mes explosions. »

— « Oh, oui, par exemple : le fleuve de la Spirale… »

— « Sirih ! » protesta la mirole. « Ça, c’est déjà tout arrangé grâce au grand-père de Drey. Et tu te trompes complètement pour les orcs. Ça s’est passé l’été dernier. Des mineurs nous ont engagés pour que nous récupérions une pierre précieuse qu’un employé leur avait dérobée. Nous l’avons poursuivi dans toute la montagne et, dans sa précipitation, le voleur est entré sans le vouloir dans un village d’orcs. »

— « Ce n’est vraiment pas de veine, » commenta Loy. À son ton, je devinai que, malgré la situation critique, tout s’était bien terminé.

— « Et que s’est-il passé ? » demanda Sanaytay dans un murmure, suspendue à ses lèvres.

— « Les orcs ont cerné le voleur, » continua Orih, contente de nous voir tous aussi captivés. « Et le voleur a bien cru qu’il allait rendre son âme aux Flammes du Monde, mais alors Livon lui a dit : lève le poing avec le diamant et je sauverai ta vie. Le voleur, mort de peur, l’a écouté. Et Livon a permuté avec lui et s’est retrouvé avec le diamant dans la main et une dizaine d’orcs en train de le regarder avec des yeux grands comme ça. »

Orih n’avait peut-être pas beaucoup de pratique pour écrire des lettres formelles, mais pour raconter des histoires et y mettre un ton dramatique, elle était plutôt douée.

— « Livon toujours aussi imprudent, » fit remarquer Loy.

— « Ça, tu l’as dit, » soufflai-je. S’introduire au beau milieu d’un village d’orcs et permuter avec un voleur pour récupérer une pierre précieuse… n’importe qui ne l’aurait pas fait.

— « Que s’est-il passé après ? » s’enquit Yanika avec impatience.

Orih sourit.

— « Après, l’explosionniste est arrivée, elle a crié avec la férocité d’une tigresse et lancé une grenade de fumée fabriquée par Staykel l’Enfumeur en personne. Le permutateur s’est enfui en courant comme le vent et s’est échappé en escaladant un terrain plein de cailloux comme un singe gawalt. » Elle découvrit toutes ses dents affilées. « Et c’est ainsi que tout s’est terminé : les orcs se sont lassés de nous poursuivre et nous avons rendu la pierre précieuse aux mineurs. »

— « Et les orcs, dans tout ça, ont été les innocentes victimes, » opina Loy.

— « Pff, ne l’écoutez pas : Loy a toujours cru que les orcs des montagnes de Skabra étaient les saïjits les plus pacifiques de tout Haréka, » grommela Orih.

Sirih éclata de rire.

— « C’est vrai ? »

Le secrétaire roula les yeux.

— « Pas les plus pacifiques, mais certainement pas les plus agressifs non plus. Je ne plaisante pas : certains descendent même jusqu’à Firassa pour faire du commerce. Drey, Yanika, n’hésitez pas à vous servir du jus de pomme, » ajouta-t-il.

Je le remerciai et nous servis. Sirih était restée pensive.

— « Et le voleur ? » demanda-t-elle. « Qu’est-il arrivé au voleur ? »

Orih se frottait vivement la joue. Elle répondit, reprenant son ton de conteuse :

— « Il a couru avec nous un moment et il nous a remerciés de lui avoir sauvé la vie. Après, il a repris son propre chemin. »

Sirih ouvrit grand les yeux.

— « Vous l’avez laissé partir ? »

— « Bien sûr, » sourit Orih. « On nous avait juste demandé de rapporter la pierre précieuse. »

Son raisonnement me parut tout à fait logique ; cependant, Sirih était surprise. Et troublée. Était-elle en train de se rappeler un évènement particulier de son enfance à Daer ? En fin de compte, elles aussi avaient été des voleuses et le vol en Daercia était souvent puni de pendaison. Elle devait avoir vécu de nombreuses années la craignant comme un destin inévitable. Quand je vis Sanaytay poser une main réconfortante sur celle de sa sœur, je compris que mes suppositions n’étaient pas erronées.

Naylah se leva.

— « En tout cas, les orcs sur lesquels, nous, nous sommes tombés, ils ne nous ont pas précisément donné la bienvenue. Est-ce que Zélif a dit quand elle reviendrait ? »

— « Non, » soupira Loy, se levant à son tour. « Elle doit être prise par les livres de Trasta. Il est presque cinq heures. Je vais voir si Shimaba a besoin de moi pour ses expériences. Dernièrement, elle est très occupée, elle aussi. En ce moment, elle essaie de créer un crayon capable d’écrire sur l’air. »

— « Euh ? » s’intéressa Sirih, sortant de ses pensées. « Ça, ce ne sont pas des harmonies ? »

— « Non : elle utilise un colorant et aussi de l’orique et de l’arikbète… mais, à vrai dire, je n’arrive pas encore à comprendre ce qu’elle veut faire, » admit Loy.

— « N’es-tu pas son apprenti ? » se moqua Orih.

Le secrétaire passa une main dans ses boucles couleur châtain, souriant.

— « Bien sûr, mais, moi, je m’occupe de fabriquer des magaras plus vendables. »

— « Ne me dis pas que Kali t’a transmis son esprit commerçant ! » fit soudain une voix railleuse en haut des escaliers. C’était la vieille Shimaba. « Loy. Arrête donc de flemmarder : j’ai besoin de ton aide. »

L’apprenti magariste acquiesça, réajustant ses lunettes d’un doigt et il s’inclina légèrement vers nous.

— « Passez un bon après-midi, confrères. Si tu rentres à la maison, Naylah, repose-toi bien. »

Nous le vîmes disparaître en haut des escaliers. Naylah secouait la tête avec un léger sourire.

— « Toujours aussi courtois, ce Loy. »

Orih joua des sourcils, moqueuse, et se leva d’un bond, s’agrippant au coude de Naylah.

— « Ne me cache rien. Vous n’avez peut-être pas trouvé le dokohi, mais tu as passé deux semaines entières en compagnie de Grinan d’Ishap ! Dis, dis, dis, il ne t’a rien dit ? »

La lancière écarta une mèche argentée de son visage, étrangère à l’agitation de l’explosionniste.

— « Que veux-tu qu’il me dise ? Il s’est excusé d’avoir laissé échapper le dokohi, naturellement. » Levant une main, elle ébouriffa affectueusement les cheveux verts et rouges d’Orih qui, pour une fois, ne portait pas son chapeau. « Après, tu m’en raconteras plus sur Donaportella. Je vais rentrer à la maison et m’occuper d’Astéra. Si Livon ne revient pas avec Tchag, prévenez-moi. Je ne laisserai pas ceux du Conseil des Guildes tout diriger à la baguette et faire ce que bon leur semble. »

Elle partit et, les cinq autres, nous nous rassîmes autour de la table. Yanika en profita pour parler de notre maison dont l’aménagement l’emplissait d’entrain et, finalement, après qu’elle m’eut lancé plusieurs coups d’œil insistants, je leur parlai de l’invitation :

— « Ah oui, au fait… Nous pensions… Bon, c’est Yanika qui a pensé à ça. Elle veut tous vous inviter à dîner un de ces jours. Si c’est possible. C’est bientôt son anniversaire et… »

Je m’interrompis face à l’exclamation d’Orih.

— « Bien sûr que nous irons ! » s’emballa-t-elle. « Je ferai même sortir la vieille Shimaba de sa tanière, fais-moi confiance. Treize ans ! Je me rappelle que, le jour de mes treize ans, j’ai fait exploser mon premier récif. L’eau de mer tombait en pluie comme une fontaine ! Ça a été un jour mémorable. J’espère que le tien le sera aussi. »

Yanika avait rougi de plaisir face à son enthousiasme. Orih était encore en train d’organiser l’évènement comme si c’était le sien quand la porte s’ouvrit et Livon apparut, la mine très sombre. Avec la chaleur, il avait ôté sa cape rouge, bien que celle-ci, à ce qu’il disait, l’aide à réaliser ses permutations sans perdre d’objets.

— « Et alors, et alors, je parie qu’ils ne te l’ont pas rendu, » fit Sirih.

Le permutateur secoua la tête et s’approcha à pas lents. Il avait vraiment l’air découragé. Enfin, il dit :

— « Pour libérer Tchag… ils me demandent deux-mille kétales de caution. »

Dannélah… La caution n’était pas modique.

“Ces gens sont des crapules,” ajouta la voix mentale de Myriah. Je remarquai que Livon avait accroché la larme de cristal au lobe de son oreille comme je le faisais. L’irritation contenue de la joueuse de l’Empire d’Arlamkas était palpable.

Orih frappa la table du poing.

— « Il faut faire une collecte de fonds ! Ne t’inquiète pas, Livon : nous réunirons ces deux-mille. Notre honneur est en jeu. »

— « Tu nous parles encore comme une conteuse d’histoires, Orih, » lui fis-je remarquer et j’ajoutai : « Ne vous précipitez pas. C’est moi qui vais payer. »

Livon leva la tête, surpris.

— « Et pourquoi toi tout seul ? » protesta Orih, étonnée.

Je souris.

— « Rappelle-toi, Livon : le jour où nous nous sommes rencontrés, Zélif m’a remis l’imp. Laissez-moi m’occuper de ça. Yanika, as-tu la gemme ? »

Ma sœur acquiesça et fouilla dans sa poche.

— « Drey… Tu n’as pas à faire ça, » assura Livon. « C’est moi qui vais payer. Tu sais bien que je n’aime pas les problèmes trop faciles à résoudre. J’accepterai toutes les missions de cette semaine et j’obtiendrai les deux-mille. »

— « Ça, c’est de l’optimisme, comme dirait Loy, » se moqua Sirih. « Deux-mille en une semaine… tu ne pourras pas y arriver. Laissez le chamane s’en occuper, puisqu’il a tellement envie d’aider. »

Que l’harmoniste m’appelle chamane n’était pas nouveau, mais, maintenant que je savais qu’un des surnoms de Kala était le Grand Chamane, l’appellation me causa un certain trouble… trouble qui s’intensifia avec l’aura brusquement surprise et alarmée de Yanika.

— « Frère… Je ne la trouve pas, » avoua-t-elle.

Elle fouillait les deux poches de sa robe avec nervosité. Je me penchai près d’elle, l’immobilisant.

— « Si la gemme n’est pas là, elle ne va pas apparaître par magie, » lui dis-je. « L’as-tu laissée à la maison ? »

— « C’est… possible. Oui ! » dit-elle alors, se rappelant. Son aura se tranquillisa immédiatement et ses yeux noirs sourirent soulagés. « Je l’ai laissée sur la table du salon. »

La table du salon… Bien en vue. Je me levai.

— « Je reviens tout de suite. »

Je sortis et descendis la colline d’un bon pas, pensif. Jiyari s’était montré si disposé à rester à la maison pour nettoyer… Et s’il s’était volatilisé avec la gemme ? Je ralentis, réfutant cette possibilité. Il était vrai que je le connaissais à peine, mais le peu que je savais de lui… me disait qu’il n’avait définitivement rien d’un voleur.

J’arrivai à la Colline Boisée, saluai de la main un voisin souriant et grimpai les escaliers qui traversaient les jardins en terrasses jusqu’à notre maison.

On n’entendait pas un bruit à l’intérieur. Tendant l’oreille, je m’approchai de la porte, l’ouvris et entrai. Je vis le balai couché par terre près de la porte du salon et je m’avançai. Assis sur une chaise, le foulard encore sur la tête, Jiyari mordait une de ses mains sanglante, la respiration saccadée.

— « Jiyari ! » fis-je, en me précipitant. « Que diables… ? »

Sur la table, près du vase de fleurs, la gemme que Yanika avait laissée était là, intacte.

— « Frè-re, » bredouilla Jiyari. « Je me suis coupé… je me suis coupé… »

De fait, il avait une belle écorchure à la main, ainsi que des yeux exorbités.

— « C’est du sang… C’est du sang, » répéta-t-il.

Il y avait de la panique dans sa voix. Visiblement, la vue du sang l’avait choqué et, maintenant, il avait davantage l’air d’un gamin de six ans que d’un adolescent de seize. Malgré tout, je ne pus m’empêcher de me réjouir de m’être méfié de lui erronément. Je secouai la tête.

— « Attends une seconde. »

Quelques minutes après, Jiyari avait la main désinfectée et bandée, et je lui demandai :

— « Comment t’es-tu fait ça ? »

— « Avec un vieux clou. Celui de cette chaise… Le sang me rend malade. Le maître Jok m’a dit que le mieux, c’était de le boire pour ne pas le voir, mais le goût, ce n’est pas mieux… Je suis désolé, j’ai aspergé tout le parquet… »

Le blond jeta un rapide coup d’œil vers le sang qui était tombé sur le sol et il déglutit. Il ne s’était pas encore complètement calmé. Je roulai les yeux.

— « Ce ne sont que trois gouttes, » assurai-je. Je saisis un torchon, le jetai par-dessus le sang pour le couvrir et souris. « Tout est en ordre. Ne t’inquiète pas : je donnerai un bon coup de marteau à ce clou. Mais fais plus attention. »

Jiyari cligna des paupières en m’observant et il m’adressa un sourire penaud.

— « Je ferai attention, » promit-il.

Je saisis la gemme qui était sur la table et allai chercher mon sac, d’où je sortis l’autre gemme qui me restait, moins précieuse, qui devait valoir dans les deux-mille kétales. Quand je me relevai, Jiyari rompit le silence avec un simple :

— « Merci. »

Je me tournai vers lui, un sourcil arqué.

— « Je n’ai fait que te bander une main. »

— « Le maître Jok ne bandait jamais mes blessures. »

Je fronçai les sourcils. Les lèvres de Jiyari se tordirent en une moue souriante et amère quand il ajouta :

— « Le maître Jok est un grand sage érudit, il a lu beaucoup de livres et, c’est justement pour ça qu’il craint la contagion de la folie par le sang. Quand je me faisais une blessure, je la bandais toujours moi-même. Les autres apprentis ne s’approchaient pas de moi. Ils m’appelaient le Diable Fou. »

J’expirai, sans savoir quoi répondre. Son enfance, apparemment, avait été un enfer de solitude encore pire que le mien. Mais alors… comment pouvait-il être aussi joyeux et bavard et paraître si naturel ?

— « Comment t’es-tu retrouvé à l’École des Scribes ? » demandai-je finalement.

Jiyari haussa les épaules.

— « J’ai toujours été là-bas. Je ne me rappelle pas comment j’y suis arrivé. Ma mémoire, tu sais bien… elle dure moins que le camoun dans le verre d’un buveur. » Il laissa échapper un court éclat de rire et avoua : « Parfois, je pense qu’il vaut mieux avoir une mauvaise mémoire. Je veux trouver les autres Pixies, bien sûr, mais… j’ai l’impression que, si j’arrivais à me souvenir de tout, je serais très malheureux. Chaque fois que je vois du sang, ce n’est pas tant la blessure qui me fait mal… ce qui me fait mal, c’est surtout le passé. »

Je restai à le regarder, en suspens.

— « Tu t’es souvenu de quelque chose ? »

— « Non… » réfléchit Jiyari. « C’est juste que… quand j’ai vu le sang, j’ai eu l’impression que j’aurais dû me souvenir de quelque chose. Mais il ne m’est resté que cette impression. Je crois me rappeler comme… comme une douleur au-delà de ce qu’un esprit saïjit peut supporter. Quelque chose d’infâme. Quelque chose d’horrible. » Il marqua un temps. « Tu n’as jamais éprouvé cette sensation ? »

Il était difficile de deviner si sa réaction était due à une phobie ou à un véritable souvenir… Je fis non de la tête.

— « Non. Mais, de toute façon, je ne pourrais pas ressentir une telle douleur, » répliquai-je. J’indiquai mon tatouage. « Des trucs du Datsu. » Et je me dirigeai vers la porte de sortie en ajoutant : « Tu viens ? Je te présenterai Livon. Nous allons aller libérer un imp des griffes administratives. »

Jiyari inspira, saisi, et se leva lentement, les yeux brillants.

— « Je peux t’accompagner ? C’est vrai ? »

Amusé, je penchai la tête de côté depuis l’entrée.

— « Tu peux. »