Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 2: Le Réveil de Kala.

2 Feuilles et plumes

« La dernière fleur est la plus belle, car elle porte l’espoir de toutes les autres. »

Yanika Arunaeh

* * *

À peine quatre heures après avoir quitté Zélif et les autres Ragasakis, nous étions déjà à Ambarlain. Je me levai de mon siège dès que le wagon s’arrêta, pris mon sac à dos et sautai sur le quai, suivi de Yanika et de Saoko. Orih descendit avec plus d’indécision. Ses yeux ambrés observaient les lointaines stalactites, les lumières pâles qui éclairaient l’énorme caverne, ainsi que les édifices complexes qui composaient la cité d’Ambarlain. Une partie de la ville était située sur une saillie rocheuse relativement haute de la caverne, là où nous nous trouvions, mais le reste des maisons avaient été construites près du grand tunnel par où passait le fleuve de la Spirale. Sauf que celui-ci avait disparu.

Depuis la partie haute de la ville, je fixai mes yeux sur l’ouverture asséchée et silencieuse et suivis le sillon boueux qui traversait Ambarlain, là où aurait dû s’écouler le fleuve. Même le lac au sud de la ville s’était considérablement réduit.

— « Cela ne vous inquiète pas d’avoir autant de stalactites au-dessus de vos têtes ? » demanda Orih.

Je roulai les yeux. C’était la première fois qu’Orih Hissa descendait aussi profondément dans les Souterrains et on la sentait dépaysée.

— « Les destructeurs sont là pour ça, » répondis-je. « Ils assurent la zone de temps en temps. Mais, pour le moment, je crois que les gens se préoccupent davantage de la Spirale. »

Nous nous mîmes en marche, empruntant la rampe qui descendait vers le centre de la ville. Les rues étaient désertes et les lumières des maisons éteintes, et j’en déduisis que les habitants avaient déjà été évacués. En arrivant sur la place de la mairie, nous trouvâmes un bon nombre de mineurs et de volontaires qui s’affairaient chargeant du matériel, des explosifs et autres outils sur des anobes. Ceux-ci avaient été choisis particulièrement robustes et ils secouaient leurs larges têtes verdâtres, curieux, observant l’agitation environnante avec patience. La taille de la mobilisation me rappela la fois où Lustogan et moi avions participé à la création d’un canal d’eau à Kozéra, quatre ans auparavant. C’était peu avant que mon frère disparaisse avec l’Orbe du Vent…

Un tavernier courageux avait encore son établissement ouvert sur la place et, après avoir proposé à Saoko, Orih et Yani de m’y attendre, je m’ouvris un passage au milieu des gens jusqu’à l’édifice de la mairie. Devant celui-ci, se trouvait tout un groupe d’ingénieurs et de cartographes élaborant des plans. Je promenai mon regard sur eux. Et quand je vis un kadaelfe aux cheveux blancs rebelles et à la barbiche également blanche, je me figeai. Ses yeux m’avaient remarqué avant et, sans dire un mot à ses compagnons de travail, il s’éloigna de la table et s’approcha de moi, la physionomie si tranquille qu’elle semblait presque inexpressive.

— « Grand-père, » haletai-je.

— « Drey… Cela faisait longtemps. »

Mon grand-père avait donc été engagé par Ambarlain… Brusquement, ma présence me semblait inutile.

— « Au moins quatre ans, » reconnus-je, me réjouissant malgré tout.

À ma surprise, un sourire apparut sur le visage de Nalem Arsim Arunaeh. Malgré ses soixante-dix ans révolus et ses nombreuses rides, il dégageait une énergie incontestable. Il portait l’uniforme de destructeur : chemise, gilet, pantalons, gants et bottes, il ne lui manquait rien. Dans sa main gauche, il tenait déjà son masque prêt et je pensai que ceci signifiait que l’expédition était sur le point de partir, bien qu’on ne puisse jamais savoir avec le grand-père : il était capable de prendre son masque et de le porter comme un habit de tous les jours… Même Lustogan n’en était pas à ce point-là. Que le reste de l’uniforme puisse s’utiliser en dehors du travail, je le comprenais et je le faisais, car les habits de destructeur avaient beaucoup d’avantages même pour un usage quotidien : ils ne se déchiraient pas, ne se mouillaient pas, on avait à peine besoin de les nettoyer, et ils protégeaient toujours des chocs imprévus. Mais de là à porter le masque…

Les yeux de mon grand-père étaient dorés comme les miens. En les voyant me jauger de haut en bas, je plongeai les mains dans mes poches, quelque peu mal à l’aise.

— « Quatre ans, » répéta-t-il. « Mm. Alors maintenant tu n’es plus un gamin, hein ? Tu ne serais pas venu pour le travail de la Spirale par hasard ? »

— « Euh… J’ai des raisons personnelles pour vouloir rétablir le fleuve, » admis-je.

— « Oh ? Alors, pardonne-moi de t’avoir volé le travail, mais le premier qui moud le grain, emporte le pain, comme on dit. »

Il ne me demanda pas quelles étaient mes raisons personnelles : il voulait simplement me faire comprendre que rétablir le fleuve lui incombait et qu’il valait mieux que je ne m’interpose pas sur son chemin. Je grimaçai. Attah… Jamais je n’aurais eu l’idée de m’interposer sur le chemin de mon grand-père. Rien que d’y penser, j’en avais des frissons.

— « Peut-être que cela t’intéresse de savoir où le fleuve s’est bloqué, » dis-je.

Avant de partir, Zélif m’avait fourni une carte des Souterrains et une autre de la Superficie, et j’avais ainsi réussi à déterminer avec une précision satisfaisante l’endroit de l’impact. Je sortis les cartes de ma poche et les tendis à mon grand-père. Celui-ci n’hésita pas à les prendre et à leur jeter un coup d’œil.

— « Je vois, » commenta-t-il. Ses yeux étincelèrent. « C’est toi qui as provoqué ça ? »

Cette possibilité semblait l’amuser. Je fis claquer ma langue, embarrassé.

— « Ce n’est pas moi. »

Je ne donnai pas plus de détails, et mon grand-père haussa les épaules.

— « Peu importe. Je règlerai le problème. Au fait, maintenant que j’y pense, ta mère m’a laissé une lettre pour que je te l’envoie si je te localisais. Elle doit être par là. »

Tandis qu’il fouillait dans ses poches, je m’aperçus que plus d’un cartographe et ingénieur nous jetait de fréquents coups d’œil.

— « Tiens, la voilà. »

Je concentrai mon attention sur la lettre et contins difficilement un souffle en voyant l’état dans lequel elle était. Elle ressemblait davantage à une boule de papier qu’à une lettre et, quand je la dépliai, je levai les yeux, amusé.

— « L’encre est toute gâchée. C’est illisible, grand-père. »

— « Vraiment ? » s’étonna-t-il.

— « Vraiment. Regarde. On dirait que tu l’as plongée dans un lavoir. »

— « Mm… c’est vrai, » concéda-t-il. « Ta mère m’a donnée cette lettre il y a plus d’un an. Elle a dû supporter pas mal de misères. D’où son état. Si tu veux savoir ce que voulait te dire ta mère, tu devras aller la voir en personne, je suppose. »

Ceci me rembrunit. Mon grand-père ne semblait pas accorder beaucoup d’importance au sujet, mais le fait que Mère se soucie tant de moi m’affectait. Tout comme la simple idée de retourner sur l’île de Taey.

— « Comment va-t-elle ? » demandai-je, les sourcils froncés.

— « Mériza ? Comme toujours. Comme une toupie qui tourne et s’arrête quand elle veut. Si tu y vas, dis-lui bonjour de ma part. »

Je déglutis.

— « Et Père ? »

— « Ah… » réfléchit-il. « Mon fils est très occupé. Je crains qu’il n’ait trop d’idées en tête. »

Je l’observai avec attention. S’était-il assombri ou était-ce seulement mon imagination ? Mon grand-père tordit les lèvres, pensif.

— « Je suppose que, si tu ne me poses pas de questions sur ton frère, c’est parce que tu l’as déjà croisé. Je m’en réjouis. Nous nous reverrons bientôt, probablement. Maintenant, il vaudra mieux que je me remette au travail. Au fait, merci pour l’aide, » dit-il, en brandissant les cartes que je lui avais données.

— « Grand-père, » lui lançai-je quand il me tourna le dos. Je voulais lui demander si le Sceau s’était réellement altéré au point de remplir l’île de miasme, mais je ne pouvais pas le faire avec tant de gens autour susceptibles de nous entendre. Aussi, je me contentai de dire : « Je ne vais pas encore rentrer à la maison. J’écrirai à Mère. »

Je ne vis pas son expression, mais je crus percevoir un accent amusé quand Nalem Arsim répondit :

— « Tu es libre de faire ce que tu veux. »

Mar-haï, marmonnai-je intérieurement. Se moquait-il de moi ? Comme pour le confirmer, je l’entendis ajouter :

— « Ce n’est pas facile d’être son fils préféré, hein ? »

Ceci m’arracha une expression exaspérée qu’il ne vit pas, mais que les cartographes virent sûrement. Je me contentai de souffler de biais, de lui tourner le dos à mon tour et de m’éloigner sur la place affairée. Par contre, pour toi, Grand-père… c’est facile de rester éloigné de l’île et de Mère autant que tu le veux, n’est-ce pas ? Tout le monde te commande des travaux, diras-tu… Désolé, mais ton excuse n’est pas meilleure que la mienne.

Tout en retournant vers la taverne où j’avais laissé les autres, je jetai un dernier coup d’œil à la lettre de ma mère et observai de nouveau les lignes délavées et illisibles avant de la détruire complètement. Même le papier n’était pas réutilisable : il était déjà à moitié émietté.

— « Drey ! » m’appela Orih, depuis la terrasse de la taverne. Celle-ci se trouvait en hauteur par rapport à la place. Tandis que je montais les marches, j’entendis la mirole dire : « Nous avons tout vu. Ce type avec qui tu as parlé… Yanika dit qu’elle ne se rappelle pas l’avoir déjà vu, mais il porte le même tatouage que vous sur le visage, n’est-ce pas ? »

Tous trois avaient donc tout vu, hein ? Je laissai tomber mon sac et m’assis à la table avec eux en confirmant :

— « Exact. C’est notre grand-père, Nalem Arsim Arunaeh. Ils l’ont engagé avant moi ; du coup, nous n’avons rien à faire ici. »

Mes yeux s’agrandirent comme ceux des autres, mais pour une tout autre raison : je venais de remarquer le plat de zorfs au milieu de la table. Les baies rouges brillaient sous la lumière des lanternes.

— « Comment ça, nous n’avons rien à faire ici ? » protesta Orih. « Ne peuvent-ils pas t’engager toi aussi ? »

Je saisis une poignée de zorfs et en mangeai un, tout en secouant la tête.

— « Ya-naï. Je lui ai dit où le fleuve s’était bloqué. Il est le meilleur destructeur que je connaisse : il fera bien son travail. »

— « Et nous, alors ? » s’exclama Orih.

Ses grandes oreilles de mirole se dressaient, incrédules. Ses yeux de feu lançaient des éclairs. Je la regardai, surpris.

— « Je sais que nous avons fait le voyage pour rien, mais… »

— « Ton grand-père est peut-être un excellent destructeur, mais, moi, je suis venue aider. Ça m’est égal qu’ils m’engagent ou non : je vais aller débloquer le fleuve. »

— « Avec une autre explosion ? » me moquai-je, la bouche pleine de zorfs. « Tu finirais par détruire toutes les Cités de l’Eau… »

— « Je ne plaisante pas ! » m’avertit Orih. « Toi, ton grand-père intervient et, aussitôt, tu décides de tout laisser entre ses mains ? Tu ne serais pas tout simplement fainéant ? »

J’avalai ma bouchée, échangeai un regard agacé avec Saoko et dis posément :

— « Je suis juste pragmatique, c’est tout. Comme on dit, si deux personnes bandent un même arc, l’une des deux est de trop. Crois-moi : dès que j’ai vu que mon grand-père allait s’en charger, j’ai cessé de m’inquiéter pour cette ville. Il a été engagé avant : si tu t’interposes sur son chemin après avoir été avertie, c’est ton problème, Orih Hissa. »

La mirole m’observait fixement. Quand je me tus, elle se tourna vers Yanika, en commentant :

— « Ton frère est parfois aussi froid qu’une pierre. »

Yanika sourit. Je soupirai.

— « Quel rapport ? »

Sans répondre, Orih agrippa son casque aux oreilles de chat tout en penchant la tête de côté, elle acquiesça pour elle-même avec un bruit guttural et se leva prestement, l’air décidé.

— « C’est bon ! Oublions le fleuve de la Spirale, puisque tu as une telle confiance en ton grand-père. Mais, moi, je ne retourne pas à Firassa tout de suite. Le voyage nous a coûté les yeux de la tête. Je veux voir les Cités de l’Eau. Est-ce que la Mer d’Afah est loin ? »

J’inspirai, saisi. Maintenant elle voulait faire du tourisme ?

— « Euh… » médita Yani aussi surprise que moi. « La mer d’Afah est à environ trois jours de marche d’ici. À moins que tu prennes le téléphérique jusqu’à Kozéra… »

— « Ça coûte sûrement les yeux de la tête aussi, » souffla Orih. Ses yeux scintillèrent ; une nouvelle idée lui était venue. « Et Donaportella ? Loy dit qu’il y a une bibliothèque encore plus impressionnante que celle de Trasta, est-ce vrai ? Et en plus, ce n’est pas si loin, n’est-ce pas ? »

— « Ça ne le serait pas si on pouvait prendre le canal, » dis-je. « Mais, vu comme sont les choses, il n’y a plus de fleuve, il n’y a plus d’eau. Mais, une fois à Sérasel, on peut prendre un bateau et traverser le lac Raz jusqu’à Donaportella. Nous, nous sommes montés en deux jours jusqu’à Ambarlain, pas vrai, Yani ? Pour la descente, cela doit être à peu près pareil maintenant, sans la voie du canal. Mais, Orih, si c’est la Bibliothèque de l’Académie que tu veux voir, je te préviens : tu ne pourras la voir que de l’extérieur. Il n’est pas permis d’entrer sans une carte spéciale. »

— « Non ! » fit Orih, déçue. « On ne peut pas entrer ? »

— « Uniquement à la section élémentaire. N’est-ce pas pareil à la bibliothèque de Trasta ? » m’étonnai-je.

Orih s’empourpra légèrement.

— « Je ne sais pas, » admit-elle. « Je ne suis jamais allée à Trasta. Je suis montagnarde ! Moi, les villes… »

— « Alors, pourquoi veux-tu aller à Donaportella ? » soufflai-je.

J’avais de nouveau la bouche pleine de zorfs et Yanika étouffa un rire. Orih se laissa retomber sur sa chaise, découragée.

— « En fait… je ne veux pas rentrer à Firassa maintenant. »

Sa confession ne m’éclaircit pas grand-chose, mais elle m’aida à prendre une décision. J’avalai les baies et me baissai pour fouiller dans mon sac. Je sortis du papier et de l’encre et, sous le regard interrogatif d’Orih, j’expliquai :

— « Il vaudra mieux que nous prévenions Zélif. Comme ça, au moins, elle ne s’inquiètera pas en pensant que la Spirale t’a emportée et elle saura que tu es simplement partie faire du tourisme. »

Je commençai à écrire et, après une pause décontenancée, Orih protesta :

— « Ce n’est pas du tourisme ! Nous allons enquêter sur les dokohis. »

Son idée m’arracha un rire.

— « À la Bibliothèque de Donaportella ? »

— « Dans tout Donaportella. »

Rien de moins. J’échangeai un regard éloquent avec Yanika et, m’étirant avec les mains derrière la tête, je lâchai :

— « Je vous laisse décider. »

Yanika expliqua :

— « Donaportella est la ville la plus grande des Cités de l’Eau. Même Dagovil n’est pas aussi grande. Enquêter dans tous les quartiers, c’est impossible… »

— « Alors nous ferons ce que nous pourrons, » affirma Orih sur un ton positif. Elle leva un index. « Nous devons juste suivre un plan. »

Énoncé par Zélif, ceci aurait paru convaincant, mais par elle… Je lui passai le papier et l’encre et pris une autre poignée de zorfs en disant :

— « Explique-le-lui alors. »

Je la mis dans l’embarras, mais elle ne flancha pas. Elle s’empara de la plume, la plongea dans l’encrier et la maintint en suspens au-dessus du papier… Une grande tache d’encre vint effacer un mot que j’avais écrit, expliquant l’intervention de mon grand-père. Elle mordilla sa lèvre et je roulai les yeux.

— « Je ne vais pas te donner une deuxième feuille, Orih. Ne tiens pas la plume au-dessus si tu ne sais pas encore ce que tu vas écrire. Ça t’évitera de barbouiller ce que j’ai déjà écrit. »

— « Mmpf. Eh bien, toi, tu l’as déjà salie avec le jus des zorfs, tu n’as pas vu ? » me lança-t-elle comme réplique. Elle avait raison… La mirole me montra ses dents affilées. « Voir la paille dans l’œil de l’autre, comme on dit… Bah. Et maintenant, j’ai besoin de silence. »

Je soufflai. L’aura amusée de Yanika me fit lever les yeux vers les lointaines stalactites. Je mis deux autres zorfs dans ma bouche et mâchai pensivement. J’avais dit à mon grand-père que j’écrirais une lettre à Mère… C’était le moment idéal pour le faire. Mais… que pouvais-je lui dire ?

L’inspiration venait en écrivant ; aussi, je sortis une autre feuille, empruntai la plume de Yanika et me concentrai. Au bout de quelques minutes, je n’avais rien écrit d’autre que « Chère Mère ». Quand elle m’entendit soupirer, Yani demanda :

— « À qui écris-tu, frère ? »

— « Mmpf. À Mère. J’ai dit à Grand-père que je le ferais. Mais je ne sais pas quoi lui dire. »

Yanika devait s’en douter car elle ne s’étonna pas.

— « Pourquoi ne lui demandes-tu pas comment elle va ? » proposa-t-elle.

Je clignai des yeux.

— « Très juste. »

L’aura de Yanika se remplit de moquerie. Je l’entendis presque me dire : n’avais-tu vraiment pas pensé à quelque d’aussi simple ? Mal à l’aise, je baissai les yeux sur la lettre…

— « Tu peux aussi lui dire quelque chose sur notre vie avec les Ragasakis, » médita Yani. « Quelque chose d’amusant. Moi, je lui racontais toujours des choses amusantes du Temple. »

C’est vrai. Yanika n’avait peut-être pas revu Mère depuis qu’elle avait quitté l’île un an après sa naissance, mais c’était celle qui ajoutait le plus de feuilles à la lettre mensuelle que nous envoyions à Taey depuis le Temple. Et elle y racontait toutes sortes de choses. Je le savais, car elle me les dictait lorsqu’elle ne savait pas encore écrire.

— « C’est vrai que les lettres que tu lui écrivais étaient drôles, » réfléchis-je. Et je savais que Mère aimait les lire. Je croisai son regard tranquille et lui adressai un large sourire avant de lui passer la feuille et la plume. « Vas-y, sœur, je te laisse faire. »

Son aura se troubla à peine, mais ses yeux noirs me contemplèrent avec une vive raillerie quand elle répliqua :

— « Orih a raison : tu es un fainéant. »

— « Ce n’est pas ça, » protestai-je. « Je suis sûr que Mère sera contente de recevoir une lettre qui en dit un peu plus long que ‘Chère Mère’. »

— « En réalité, tu es un profiteur, » intervint Orih tout en ajoutant un point sur sa propre lettre. Elle tendit son autre main vers le plat de zorfs et ouvrit grand les yeux en constatant qu’il était vide. « Et un glouton ! Tu les as tous mangés ? »

Son ton s’était changé en une plainte attristée et ceci m’affecta plus que si elle s’était emportée.

— « Je… Eh bien… Le dernier zorf, c’est Saoko qui l’a mangé ! »

Le drow me foudroya de ses yeux rouges.

— « Et les trente avant-derniers, c’est toi qui les as mangés. »

Huh. Il y eut un silence. Je jetai un coup d’œil vers la place. Elle commençait à se vider…

— « J’avoue, » accordai-je.

— « En plus ! » grogna Orih, et elle plaça sa lettre devant moi. « Rends-toi utile, relis ça et charge-toi de fermer la lettre, espèce de roc froid, glouton, fainéant et profiteur. »

Tant d’appellations m’arrachèrent une grimace, mais je fis ce qu’elle demandait et relus ce qu’elle avait écrit : « Salut, Zélif ! Ici Orih Hissa. J’ai pensé que nous pouvons en profiter et chercher des choses sur les dokohis, vu que le grand-père de Drey se charge de tout… » Je fis des efforts pour contenir un éclat de rire incrédule. Chercher des choses, quelles choses ? Et quelle chance que mon grand-père se charge de tout… Je continuai : « Il se peut que nous allions à Donaportella. » Il se peut ! Mon cœur tressaillit convulsivement, étouffant mon rire. Était-ce là le plan qu’elle voulait montrer à la leader des Ragasakis ? « Beaucoup de gens vivent là-bas, nous pourrions trouver quelque chose d’intéressant à la bibliothèque ou ailleurs. Et sinon, eh bien nous reviendrons et nous en serons au même point. Mais on ne perd rien à essayer. » Je ne tins pas davantage : j’éclatai de rire.

— « Ahahahah… ! » m’étranglai-je. Sa manière d’écrire rompait à tel point mes schémas de lettre que je ne pouvais pas me retenir de rire.

Ce n’est que lorsque je perçus l’aura de reproche de Yanika que je me calmai suffisamment pour continuer à lire. Orih terminait ainsi : « J’espère que vous allez tous bien. Nous autres, nous sommes tout de suite dans une taverne d’Ambarlain et, moi, avec l’envie d’en voir plus. C’est très étrange de ne pas savoir quand c’est le jour ou la nuit, mais je vais sûrement voir beaucoup de choses qui vont m’impressionner et m’émerveiller encore plus que cette caverne. De toute façon, ne vous inquiétez pas : la relique de mon village que m’a donnée le grand-père Dalorio me protège. Je vous aime ! »

Une fois habitué à son style chaotique, cela avait presque l’air plus sympathique, pensai-je avec un sourire. Je remarquai alors le regard brillant d’Orih et je me troublai. Euh… elle n’allait pas se mettre à pleurer à cause de ma réaction, n’est-ce pas ?

— « Eh bien… euh… C’est parfait, » m’empressai-je de dire.

Son expression changea du tout au tout, clairement soulagée.

— « C’est vrai ? »

Mon sourire s’élargit un peu plus que je ne le voulais.

— « Oui. »

Je pris la plume et ajoutai seulement un : « PS de Drey : Je jure par Sheyra et Tokura qu’Orih Hissa reviendra saine et sauve de son excursion touristique. »

À peine eus-je dessiné le point, Orih Hissa se fâcha avec moi et voulut effacer la phrase. Barrant le dernier mot, je le remplaçai par « exotique », puis par « héroïque ». À ma grande surprise, Saoko frappa la table du poing.

— « Ça suffit avec vos gribouillages. Vous êtes idiots ou quoi ? »

Son intervention nous réduisit au silence. Quand je vis Orih cacheter la lettre telle quelle, je réprimai difficilement ma honte en imaginant Zélif face aux mots biffés… mais Saoko avait raison, ce n’était pas la peine de perdre plus de temps avec ça. Je jetai un coup d’œil à Yani : ma sœur était absorbée dans la lettre pour Mère et elle ne nous prêtait quasiment aucune attention.

— « Au fait, » dis-je, me tournant vers Saoko. « Je me rappelle la note que tu m’avais laissée cette nuit-là à La Calandre. Tu as appris à écrire… dans ton village ? »

Je n’osai pas dire « Brassarie ». Orih et Yanika ignoraient que le drow provenait d’une zone condamnée des Souterrains et je ne savais pas si celui-ci souhaitait que cela se sache. Tout compte fait, ceux qui vivaient dans cette zone avaient été des criminels avant d’y être envoyés… et, même si lui y était né, je doutais que ce soit une bonne idée de s’en vanter.

Saoko avait froncé les sourcils.

— « Non. C’est Lustogan qui m’a appris. »

Je restai sans voix. Lustogan lui avait appris à écrire ?! Impossible. Même à moi, il n’avait pas eu la patience d’apprendre quelque chose d’aussi élémentaire. Je soufflai.

— « Tu es sûr que tu ne te trompes pas de personne ? Lustogan ne ferait jamais une telle chose. »

Saoko fronça encore davantage les sourcils.

— « Mmpf. As-tu une si mauvaise opinion de ton frère ? Enfin, peu m’importe. Va-t-on rester assis ici encore longtemps ? »

Je l’observai avec curiosité. Qu’avait donc vu Lustogan en lui pour qu’il lui apprenne à écrire, après lui avoir déjà sauvé la vie ? Se pouvait-il que Lustogan ait quelque chose en tête ? Qu’il l’ait formé pour une raison particulière ? Jusqu’alors et ceci au grand regret des apprentis du Temple du Vent, Lustogan n’avait jamais accepté d’avoir plus d’un unique élève : moi. Ces trois dernières années… que diables avait bien pu faire Lustogan outre chercher la source du Sceau ?

— « Prêt, » dit soudain Yanika apposant un point sur sa lettre et la cachetant.

— « Je ne peux pas la lire ? » demandai-je.

— « Pour que tu te moques comme tu l’as fait avec la lettre d’Orih ? » répliqua-t-elle avec un sourire malin. « Pas question, frère. »

Attah… Ce n’était pas ma faute si les phrases d’Orih m’avaient pris par surprise. Je soupirai. Je suppose que jamais de ma vie je n’ai écrit une lettre vraiment informelle…

Je me levai prestement.

— « Bon ! Alors, allons au bureau de poste et mettons-nous en route. »

En route pour l’excursion touristique, ajoutai-je intérieurement avec un petit sourire mental.