Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 1: Les Ragasakis.

27 Épilogue

Au milieu de l’herbe bleue, l’eau glissait, douce, noire, froide et silencieuse. À quelques pas, une femme à la peau grise, mince et agile, jouait à la corde et sautait tout en fredonnant une chanson.

Dans un recoin du monde,
au fond de l’océan,
huit âmes vagabondes
partagent leurs tourments.
Et sur leur long chemin
les clefs ne feront qu’une
pour que l’enfer qui vient
apporte l’infortune.
La porte déjà s’ouvre !
Mais qui nous sauvera ?
La mer
S’éteint,
L’obscurité
Revient…

Elle fit un dernier bond en pirouettant et atterrit avec la légèreté d’un félin. Elle se tourna vers le garçon encapuchonné assis contre le large tronc d’un arbre. On voyait à peine son visage : sa peau était si noire que ses traits se confondaient avec les ombres de sa capuche. Ses yeux rouges, par contre, étincelaient, mais ils ne regardaient pas sa compagne : ils suivaient le courant du ruisseau, absorbés. Les dagues, bien accrochées à sa ceinture, étaient impeccables comme toujours. Rao sourit et s’approcha en s’amusant distraitement avec sa corde.

— « Melzar, » l’appela-t-elle. Et elle tira sur sa capuche d’un coup sec pour l’arracher à ses pensées. Le garçon sursauta et la vit s’asseoir à côté de lui avec entrain. « Aujourd’hui, tu es particulièrement songeur, frère. À quoi penses-tu ? »

Melzar revint à sa contemplation. L’eau moutonnait entre les pierres avec une régularité hypnotisante.

— « Je pensais au dokohi. »

— « Oh. Zori ? »

— « Zyro, sœur, » la corrigea-t-il. « Le leader des dokohis cherche Lotus. Tu as dit qu’avec le temps, il l’oublierait peut-être… Mais il le cherche toujours. Hier, j’ai entendu dire dans une taverne que des types avec des lunettes ont demandé après le Grand Mage Noir. J’ai essayé de suivre leur piste et je les ai perdus. Je me sens de plus en plus intrigué par cette histoire, » avoua-t-il. « Que penses-tu faire ? »

Rao arqua les sourcils. Il n’était pas courant de l’entendre parler de Lotus.

— « Eh bien… » La Pixie leva un regard pensif vers les stalactites de la caverne. La lumière bleutée des pierres de lune se refléta dans ses yeux scintillants quand elle répondit : « Rien. Je ne pense rien faire. Je préfère ne pas attirer l’attention de Zyro et, en plus, si ce dokohi trouve Lotus avant nous, il nous épargnera le travail de le chercher, tu ne crois pas ? »

— « Oui… En supposant que Lotus est toujours vivant et qu’il n’est pas mort pendant la guerre ou d’une grippe ou simplement de vieillesse, » considéra Melzar. « Et s’il est encore de ce monde… vu que, toi, tu as déjà plus de soixante-dix ans, lui, il n’est sûrement plus qu’un vieux croulant, non ? »

— « Tu me traites de vieille ? » protesta Rao.

— « Tu ne l’es pas ? » répliqua Melzar.

Parfois, il était difficile de savoir si son petit frère se moquait ou parlait sérieusement… Rao roula les yeux et attacha la corde autour de sa taille en disant :

— « Efforçons-nous d’abord de trouver les autres Pixies : je sais qu’ensemble, nous trouverons Lotus. »

Melzar détourna son regard de l’eau pour la dévisager.

— « Ils te manquent, » constata-t-il.

Rao souffla.

— « Naturellement. C’est ma première famille ! La nôtre, » souligna-t-elle.

Melzar acquiesça lentement.

— « Si tu le dis… je te crois. Et je t’aiderai à tous les chercher. Mais il se pourrait que certains n’aient pas survécu. Kala est vivant. Jiyari aussi. Les autres, tu n’en as aucune idée. En fait, tu as même perdu la piste de Kala. Peut-être que lui aussi n’est plus… »

— « Tu veux bien arrêter d’être pessimiste ? » le réprimanda Rao. Ses yeux bleus lançaient des éclairs électriques. Elle se leva d’un bond. « J’ai ressuscité Kala et il est vivant. Tous sont vivants. Mon cœur me le dit. »

— « Le cœur ne dit rien : il bat et cesse de battre, c’est tout. »

— « Heureusement que tu n’écris pas de livres romantiques, Mel, » souffla Rao, se tournant vers lui. Elle attrapa une mèche noire de sa chevelure mauve et l’écarta en affirmant : « Nous trouverons Lotus avant Zyro et nous le sauverons. Qui sait, peut-être que Kala a déjà commencé la recherche sans nous. Après tout… Lotus est doublement sa famille. »

Melzar lui jeta un regard en coin et se leva, s’éloignant de l’arbre.

— « Tu fais beaucoup confiance à Kala, sœur. Tu as beau dire que tu ne veux pas le réveiller parce que tu es heureuse de savoir qu’il a enfin une vie plus ou moins normale… » il sauta sur une pierre au milieu du ruisseau tout en continuant, « en réalité, tu ne saurais pas comment faire pour qu’il se souvienne, pas vrai ? Tu es bréjiste : tu sais que les réincarnations ne fonctionnent pas toujours comme elles devraient. Et s’il ne peut tout simplement pas se réveiller ? Et s’il ne se souvient de rien ? »

Se tournant, il put clairement voir l’exaspération sur le visage de sa sœur. Celle-ci grogna :

— « Il se souviendra. »

— « C’est ton cœur qui te le dit. »

Les lèvres de Rao s’étirèrent de façon prononcée, le défiant.

— « Il se réveillera. »

La lumière de la pierre de lune resplendissait dans ses yeux emplis de confiance. Contemplatif, Melzar baissa le regard vers le petit papier qu’il avait machinalement réduit en morceaux. Il grimaça. Puis il pensa que, si Lotus revenait, peut-être qu’il ne se souviendrait plus des enfants qu’il avait sauvés et enfermés dans les larmes. Rao, elle, ne doutait pas : elle avait vécu plus que tous, elle les avait vus reclus et endormis durant des années et elle désirait avec ferveur tous les réunir enfin, de nouveau, comme autrefois.

Sautant de l’autre côté du ruisseau, Melzar lança :

— « Si tu le dis. On rentre à Dagovil ? Au fait, autre chose, Rao. »

— « Tu es bavard aujourd’hui, Mel, » observa-t-elle, blagueuse.

Melzar planta à nouveau son regard dans le sien et leva la main avec les morceaux du papier qu’il avait progressivement émiettés.

— « Il va falloir qu’on achète d’autres billets de diligence. Ceux-là, ils ne sont plus utilisables. Ce sont mes yeux qui me le disent. »

Pour la première fois depuis longtemps, il vit Rao se déconcentrer en plein saut, glisser et tomber à l’eau. Tandis qu’elle jurait, Melzar ne put s’empêcher de sourire.

* * *

* * *

Note de l’Auteur : Fin du premier tome ! J’espère que la lecture vous a plu. Pour vous tenir au courant des nouvelles publications, vous pouvez jeter un coup d’œil sur le site du projet ou mon blog.

Tome suivant : Le Réveil de Kala