Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 1: Les Ragasakis.

25 Parties pour une main

“Archer. A. Sept.”

Je tendis la main et bougeai la pièce. L’Archer sur la Flèche du Maître-joueur.

“Placer cette pièce sur l’autre, c’est possible ?”

“Bien sûr. Comme ça, nous immobilisons la Flèche. Mais il y a quelque chose qui ne va pas,” réfléchit Myriah.

Le fil bréjique se changea en un bourdonnement de pensées et je cessai de l’écouter. Je centrai mon attention sur le visage du Maître-joueur. Celui-ci contemplait le tablier, un petit sourire sur les lèvres. Il avait l’air d’apprécier la partie.

Il bougea sa pièce et Myriah continua à me donner des instructions. La partie s’éternisait quand, sans que je m’y attende, Myriah s’écria :

“Nous le tenons !”

Elle exultait durant les mouvements suivants, mais, quand le Zandra bougea une nouvelle pièce, elle se calma d’un coup.

“Qu’essaie-t-il de faire ? Attends, attends…”

Moi, j’attendais. Je n’aurais pas eu l’idée de bouger une pièce de mon propre chef : je commençais à peine à comprendre les mécanismes du jeu. Soudain, Myriah inspira :

“Maintenant je comprends. Désolé, jeune homme, nous avons perdu.”

Et elle me le dit avec un naturel !

“Cette combinaison est innovante. Cet homme joue très bien !” s’enthousiasma-t-elle.

“Tu n’étais pas censée jouer mieux que lui ?” sifflai-je.

“Ça, on ne sait pas encore. Nous devons terminer la tournée.”

Je clignai des yeux. La tournée ? Je remarquai que le Maître-joueur me regardait, attentif, et je me raclai la gorge.

— « Il semble que tu as gagné. »

— « Tu t’en es rendu compte ? » fit-il, impressionné. « Alors, nous n’avons qu’à passer à la partie suivante. Avec ta permission, je vais demander à mes fils s’ils souhaitent suivre cette tournée… Tous les trois sont des professionnels et je suis sûr qu’ils y prendront autant plaisir que nous. »

Il voulait appeler un public ? Je haussai les épaules. J’étais davantage préoccupé par cette histoire de tournée…

“Myriah. Combien de parties y a-t-il dans une tournée ?”

“Quinze maximum. Cela dépend des points d’avance qu’a un joueur sur l’autre.”

Quinze… Attah. Et moi qui avais dit à Livon que je serais à Firassa avant la nuit… À ce rythme, j’allais passer toute la nuit à bouger des pièces. Vraiment, pourquoi avais-je fini par accepter ? Un peu à cause du marché d’informations, mais, surtout… surtout, c’était parce que Myriah s’était montrée si nostalgique et avide de jouer…

Attah. Qu’importait. Maintenant, j’étais fourré là-dedans.

Le myope, le bègue et l’épouvantail ne tardèrent pas à s’installer dans la chambre pour suivre la tournée, l’expression concentrée. Cette fois-ci, c’est Myriah qui gagna la partie. Puis la suivante, le Maître-joueur. Et la suivante, Myriah. Elle emporta aussi la cinquième. Nous en étions, je crois, à la huitième partie quand je commençai à m’assoupir. J’étais fatigué, j’avais dormi peu et mal dans la grotte de Myriah, j’avais fait tout le chemin en portant Livon et j’avais utilisé ma tige énergétique presque jusqu’à l’épuisement pour descendre le Labycime et la Cascade de la Mort. Aussi, il était normal que mes yeux se ferment et que je me sente envahi par une pesanteur soporifique.

“Le Vent, E deux, j’ai dit !” s’exclama soudain Myriah.

Je sursautai.

“Tu n’as pas besoin de crier.”

“C’est la troisième fois que je te le dis, jeune homme. Tu ne vas pas t’endormir en pleine tournée tout de même ? Qui est-ce qui parlait de faire le ridicule…”

Je soufflai de biais et bougeai la pièce. Cette partie se termina en partie nulle. Et je ne compris pas très bien pourquoi. Nous étions au milieu de la neuvième partie quand, tout à coup, un fort vacarme éclata dans le Foyer de la Paix. En silence, mais l’expression indignée, le myope se leva pour aller voir au-dehors… Il revint presque aussitôt.

— « Père ! Nous avons un problème… »

— « Eh bien, sors, » répliqua le Maître-joueur, « et va châtier ces tapageurs. »

— « Ou-oui… Le problème, c’est que… »

Une main ferme l’écarta et je vis apparaître dans l’encadrement de la porte un drow aux traits plus fins, avec les cheveux en brosse, des habits usés et une expression d’agacement si palpable qu’un instant je crus qu’il avait hérité par je ne sais quel moyen du pouvoir de Yanika.

— « Saoko, » haletai-je, en me levant. « Qu’est-ce que… ? »

Il tenait un couteau à la main. Et, voyant son ceinturon dégarni, je déduisis qu’il en avait déjà lancé plus d’un.

— « Mais tu es fou ? » m’exclamai-je. « Tu as attaqué les gens ? »

— « Je les ai effrayés, » répliqua Saoko. « C’est ta faute. »

— « Ma faute ? » suffoquai-je.

Ses yeux rouges contrariés me foudroyèrent.

— « Parce que tu es parti sans me prévenir. »

À son expression, je compris que je l’avais réellement mis en colère. Je pensai à lui dire que j’avais simplement oublié… mais cela aurait été un demi-mensonge. Il était vrai qu’au moment précis de prendre la décision d’accompagner Livon, je n’avais pas pensé à Saoko. Mais en m’éloignant du refuge de Skabra, je m’en étais souvenu… et je m’étais dit que je serais plus tranquille sans lui sur mes talons. Je m’empourprai légèrement face à son regard noir et lui adressai un sourire d’excuse.

— « Tu dormais si tranquillement… »

Ses yeux se détournèrent vers les autres. En particulier vers les gardes Zandra qui tenaient fermement leurs lances et s’apprêtaient à entrer dans la pièce… Je me précipitai et saisis Saoko par le poignet.

— « N’utilise surtout pas ça ! J’étais simplement en train de jouer une tournée d’Erlun avec le Maître-joueur. » Je me tournai vers celui-ci en disant : « Cet homme est mon… euh… garde du corps. Il est un peu exalté. »

— « Je comprends, » dit le Maître-joueur. Ses propres fils s’étaient approchés de lui comme pour le défendre en cas d’agression et Lurak lui avait chuchoté quelque chose à l’oreille. Il leva une main. « Mais ma loi n’est pas aussi compréhensive. Une attaque au Foyer de la Paix entraîne toujours un prix à payer. Sans ajouter que, d’après ce que me dit mon fils, tu es monté dans mon carrosse à Firassa et tu as forcé mon cocher à t’emmener sans son consentement. Je me trompe ? » Sans attendre de réponse, il ajouta posément en guise d’anecdote : « Il y a quelques mois, un joueur a perdu les nerfs et est venu récupérer avec son épée son argent, ‘volé par tricherie’ selon lui… Mon fils Lurak lui a proposé un duel pour réparer son erreur, mais il a perdu et nous avons dû lui couper la langue. »

Les gardes des Zandra, plus sûrs d’eux à présent, tenaient leurs lances pointées sur Saoko. Celui-ci se libéra de ma poigne d’une secousse.

— « Ça m’agace. Le cocher se porte à merveille. Tant que vous ne faites pas de mal au garçon, je ne vous ferai pas de mal non plus. Mais je ne renoncerai pas à ma langue aussi facilement. »

— « Quel effronté ! » s’indigna Lurak, le myope.

— « Restons calmes, » dit le Maître-joueur. « Comme toujours, au Foyer de la Paix, les problèmes se résolvent en jouant. Je te propose une nouvelle condition, Drey Arunaeh, étant donné que cet homme est ton garde du corps. Si tu gagnes la dernière partie, j’oublierai son comportement exalté. Si tu la perds, il partira d’ici avec une main en moins. »

Je faillis m’étrangler avec ma salive. Attah… Tout ceci commençait vraiment à prendre une tournure qui ne me plaisait pas. Cependant…

— « Cela me paraît correct. »

Je sentis le regard assassin de Saoko posé sur moi et mes cheveux se dressèrent sur ma tête. Pourtant, le mercenaire ne dit rien et l’ordre revint. Sauf que, maintenant, il y avait plusieurs Zandra pointant leurs lances vers lui. Je fixai les yeux sur le tablier de jeu.

“Myriah…”

“J’ai compris. Je ne dois pas perdre la dernière partie.”

“Ou mieux encore : gagne-les toutes,” répliquai-je.

Elle perdit les deux suivantes. Et ma nervosité s’accrut. Et si Myriah perdait la dernière ? Saoko était venu s’assurer que j’allais bien. Avec des manières un peu rudes, mais ce n’était pas surprenant si l’on considérait qu’il venait de Brassarie. Quoi qu’il en soit, il était clair que je n’allais pas les laisser lui couper un bras.

Myriah gagna la onzième et le Maître-joueur la douzième. La nuit était déjà tombée et de nombreuses lanternes éclairaient chaudement la pièce. Le bègue inscrivait les points sur une feuille avec application. Le Maître-joueur me sourit.

— « Bon. Si je gagne la suivante, il se peut que ce soit la dernière, alors… laisse-moi te dire une chose, jeune homme. Ta façon de jouer me rappelle l’ancien temps. Dans cette partie, tu as utilisé la combinaison du Loup, et celle du Dragon Boiteux, n’est-ce pas ? » Si tu le dis… « Ce sont des techniques si vieilles que j’ai bien failli ne pas m’en rendre compte, » avoua-t-il.

“Il m’a traitée de vieille ?” s’indigna Myriah.

“Pire : il est en train de te dire que ta façon de jouer est obsolète,” lui dis-je.

“Comment ose-t-il !”

J’ignorai ses plaintes et dis à voix haute :

— « C’est parti pour la treizième. Saoko… ne t’inquiète pas, celle-là, nous allons la gagner. »

Malgré mon ton ferme, je ne saisissais toujours pas le sens du système de points.

“Myriah : tu peux m’expliquer les règles ?”

“C’est maintenant que tu me le demandes ? Sot. Oublie ça : je vais gagner. Je ne veux pas avoir de sang sur les mains. Alors, ne me déconcentre pas et observe.”

Je soupirai et me retins de lui faire remarquer qu’elle n’avait pas de mains. Nous commençâmes la partie. Saoko, assis sur le parquet un mètre plus loin, ne faisait pas un bruit.

À un moment, Myriah s’exclama :

“Non, non, non ! Ma combinaison est parfaite et, pourtant, j’ai l’impression que le Maître-joueur est en train de me la briser. Mais comment ?”

Dans l’intention de l’aider avec le peu que je savais, je luttai contre le sommeil et rivai mes yeux sur le tablier de jeu. Un point faible. Il suffisait de chercher les points faibles, me dis-je. Comme pour une roche…

— « Est-ce que je peux prendre la place du garçon ? » dit soudain Saoko.

Le Maître-joueur et moi, nous le regardâmes, surpris.

— « Tu sais jouer ? » m’étonnai-je.

— « C’est agaçant, mais tu ne me laisses pas le choix, » répliqua Saoko.

J’hésitai. Je comprenais que Saoko soit anxieux de sauver sa main, mais… pouvait-il être meilleur joueur que Myriah l’Imbattable ? Imbattable, mon œil : elle a déjà perdu sept parties.

“Je ne le permettrai pas,” intervint Myriah dans mes pensées. “J’ai dit que j’allais gagner et je vais gagner !”

— « Je n’ai pas l’intention de laisser le sort de ma main entre tes mains, » ajouta Saoko. Je soufflai en entendant cette mauvaise blague.

“Égoïste ! Je suis déjà en train de gagner. Dis-le-lui, jeune homme : il essaie de me voler la gloire…”

D’un côté, le regard insistant de Saoko me menaçait et, d’un autre côté, les plaintes de Myriah emplissaient ma tête… Finalement, je m’irritai :

— « Silence maintenant ! Jouons tous les trois. »

Saoko arqua un sourcil, mais il se contenta d’acquiescer. Je soupirai de soulagement. Il dut penser que ce « tous les trois » incluait le Maître-joueur. Heureusement, celui-ci ne s’opposa pas à notre collaboration.

— « L’Araignée, B Cinq, » dit Saoko.

“Si vite !” protesta Myriah. “C’est un empressé, ne l’écoute pas…”

Je bougeai la pièce et Myriah se désespéra.

“Nous allons perdre. Tout ça, à cause de ce mouvement ! Si au moins tu m’écoutais, jeune homme… Dis-moi. Ce Saoko, quelle expérience a-t-il ?”

“Je n’en sais rien.”

“Ce n’est pas un ami à toi ?”

“C’est un espion de mon frère. Mais il m’a sauvé la vie.”

“Oh… Je vois,” dit-elle. “Mais avant de bouger une pièce, attends que je te donne mon approbation, d’accord ?”

Je soupirai dans le silence de la pièce.

“Mar-haï… Étais-tu aussi autoritaire avec Livon ?”

Un petit rire malveillant me répondit et, avec un autre soupir, je demandai :

“Dis-moi, Myriah : tu ne pourrais pas communiquer avec Saoko par bréjique ?”

“Mm… J’y ai pensé,” avoua-t-elle depuis ma boucle d’oreille, “mais j’ai peur de me tromper et de parler à une autre personne.”

Ça pouvait être un problème, reconnus-je. Je n’insistai pas mais ne lui donnai pas ma promesse non plus et nous continuâmes à bouger des pièces. Parfois, Saoko me disait un endroit et Myriah un autre, et c’est moi qui finissais par décider. J’avais l’impression de jouer une partie chaotique, mais, vu la concentration que montraient les trois véritables joueurs, je supposai que c’était une partie compliquée mais pas complètement absurde. Alors, Myriah et Saoko s’écrièrent en même temps « Flèche, C Six ». J’étais si soulagé de voir qu’enfin, ils étaient d’accord sur quelque chose que je faillis ne pas remarquer le petit rire de Myriah.

“Nous avons gagné ?” fis-je, plein d’espoir.

Myriah souriait mentalement à travers la bréjique. Avant qu’elle ne réponde, le Maître-joueur joignit ses deux mains, émettant un ah !, et il secoua la tête.

— « Par le Griffon ! Je n’avais jamais vu une combinaison aussi bien masquée. Mais, sans aucun doute, il doit s’agir du Tour de Feu. N’est-ce pas ? »

Je jetai un coup d’œil à Saoko et acquiesçai sans avoir la moindre idée de ce dont il parlait. Tous, aussi bien le Maître-joueur que les autres Zandra, étaient impressionnés.

— « Une des meilleures parties que j’aie vues depuis longtemps ! » disait l’un.

Satisfait, le Maître-joueur fit un geste pour inviter les Zandra armés à s’éloigner et ceux-ci se retirèrent, leurs lances quelque peu oubliées à la main.

— « V-voyons v-voir, c-c-comptons et a-additionnons, » dit le bègue en levant sa feuille. « D-deux-cents-v-vingt… cinq p-points pour P-Père. Deux-cents… d… d… dix-huit p… p… pour D-Drey. »

Il était peut-être bègue, mais, après avoir jeté durant les parties un coup d’œil aux calculs sur sa feuille, j’étais impressionné par la vitesse à laquelle il réalisait ses opérations. En tout cas, je n’arrivais toujours pas à comprendre le compliqué système de points. Et le résultat ne me plut pas. Je demandai sans entrain :

“Alors, on continue à jouer ?”

“Bien sûr que oui !” affirma Myriah. “Par contre, on ne l’a pas devancé encore ; alors, s’il gagne la suivante, il pourrait remporter la tournée.”

Il gagna la partie. Je sentis le monde me tomber dessus.

— « Alors, je perds. »

Cela semblait presque une interrogation. Le Maître-joueur arqua un sourcil… et Saoko se racla la gorge.

— « Non. Il n’a pas gagné assez de points. On continue. »

Je battis des paupières.

— « Ah. »

Pour la première fois depuis que je le connaissais, Saoko me regarda avec une stupéfaction évidente.

— « Sais-tu vraiment jouer à l’Erlun, Drey ? »

Je ne sais pas très bien quelle tête je fis, mais je crois que cela ne le réconforta pas beaucoup. Le silence me mit mal à l’aise.

— « Euh… Eh bien, continuons, » dis-je.

Nous gagnâmes la quinzième et dernière partie. Et celle-ci fut réellement la dernière. Saoko respira plus tranquillement et j’attendis le nouveau comptage pour savoir si je devrais répondre à la question du Maître-joueur ou chercher trois questions à poser au Zandra. Quand le fils bègue finit ses calculs, il annonça le résultat : le Maître-joueur gagnait d’un point. Je sifflai intérieurement et ne pus me contenir :

— « Est-ce que je peux voir la feuille ? »

— « Bien sûr. Bien que, normalement, mon fils ne se trompe jamais, » assura le Maître-joueur avec une certaine fierté. « Norwan a obtenu la meilleure note de mathématiques à l’Académie de Trasta. »

Je vérifiai malgré tout. Tous les calculs étaient justes. De haut en bas, de gauche à droite, de tous les côtés… Attah. Alors, j’inspirai et souris.

— « Mm. Je vois. Les calculs sont justes, » dis-je. « Il n’y a qu’une erreur, juste à la fin. En fait, c’est nous qui gagnons d’un point. »

Écarquillant les yeux, Norwan m’arracha la feuille, vérifia que je disais vrai, s’empourpra autant qu’un drow pouvait le faire et bégaya des excuses. Il avait l’air si honteux que je ne doutais pas qu’il l’avait fait en toute bonne foi.

“Ah ah ah ! J’ai bien failli me laisser duper, comment as-tu soupçonné qu’il s’était trompé ?” demanda Myriah, enjouée et presque admirative.

Je réprimai difficilement mon sourire.

“C’est simple : j’ai pensé que Myriah l’Imbattable ne pouvait pas perdre.”

“Oh !” s’exclama-t-elle. “C’est vrai !”

Le croyait-elle vraiment ?! Je soufflai mentalement. Enfin… quoi qu’il en soit, nous avions gagné. Le Maître-joueur prit l’erreur de Norwan avec calme et sourit.

— « Alors, félicitations, Drey Arunaeh. Une victoire serrée, mais une victoire malgré tout. Ça a été un plaisir de t’avoir comme adversaire. »

— « Pareillement. »

Moi, j’ai seulement bougé les pièces…

D’un geste, Toly Shovik des Zandra congédia ses fils et, après avoir jeté un regard interrogateur sur Saoko et vu que sa présence ne semblait pas me déranger, il dit :

— « Comme promis, je te dois trois réponses, ainsi que des informations sur les dokohis. Nous commençons par les questions ? »

— « Par les dokohis, » préférai-je. « Comment se fait-il que tu aies entendu parler d’eux ? Attends… Ça, ce n’est pas une des trois questions, hein ? »

Le Maître-joueur sourit.

— « Ce n’est pas un secret de toute façon : le conseil des Guildes de Firassa en a parlé. Zélif d’Éryoran en particulier. Cependant, je possède des informations confidentielles à ce sujet. »

Il se resservit la énième tasse de menthe et, après avoir bu une gorgée, il révéla :

— « Les dokohis, comme les appelle la leader de ta confrérie, sont des guerriers qui ont été créés par le Mage Noir Liireth des Souterrains, il y a une quarantaine d’années. Durant presque une décennie, ils l’ont servi, jusqu’au jour où Liireth est mort. Cependant, nous avons la certitude qu’un de ces servants de Liireth dénommé Zyro contrôle bon nombre de ces guerriers et qu’il s’est infiltré dans plusieurs villes saïjits des Souterrains. Plusieurs ont été vus à Dagovil. »

J’arquai un sourcil et attendis, mais le Maître-joueur n’ajouta rien.

— « C’est tout ? »

— « Cela te paraît peu ? » protesta le Zandra.

— « La seule chose nouvelle que tu aies dite, c’est qu’ils ont été vus à Dagovil. Le reste, je le savais déjà. »

Mes paroles le firent froncer les sourcils.

— « Mm… Bon. Peut-être que j’ai quelque chose d’autre lié aux dokohis. Oui, par exemple que vous n’êtes pas la seule confrérie qui a demandé des informations sur eux. Ah, et j’oubliais, » sourit-il. « On murmure à Firassa que les Ragasakis en cachent un. »

Mmpf. Il ne pouvait pas parler du dokohi que nous avions capturé : celui-ci avait été officiellement envoyé à la prison de la ville. Voulait-il parler de Tchag ?

— « C’est tout ? » répétai-je.

Mon manque de réaction sembla lui déplaire un peu, mais il acquiesça.

— « Malheureusement, c’est tout. Peut-être souhaites-tu réfléchir le temps nécessaire avant de poser tes trois questions. Entretemps, je t’invite à dîner et à dormir au Foyer avec nous. Peut-être pourrons-nous jouer une autre partie après le dîner. »

— « Huh… Désolé, mais je suis très fatigué ! » me hâtai-je de dire. « Ces parties requièrent beaucoup de concentration. »

Myriah se moqua :

“À tel point que tu t’endormais, n’est-ce pas ?”

Je ne contestai pas. Je me contentai de dîner d’un plat de soupe avec Saoko et nous nous retirâmes rapidement dans une chambre après avoir remercié les Zandra pour leur hospitalité. Je tombai sur mon lit comme une roche.

— « Eh. Drey. »

— « Mm ? »

Saoko était encore en train d’ôter ses bottes. Le silence, dans la maison, était presque total.

— « Pourquoi ne m’as-tu pas averti ? »

Sa question me dégourdit un peu et je me tournai pour le voir. La lumière vacillante de la bougie sur la table de nuit éclairait doucement le drow. Une longue cicatrice sur son cou scintilla, plus pâle, sur sa peau sombre. Je ne sus pas très bien quoi lui répondre.

— « Je ne sais pas, » avouai-je. « Je ne suis pas habitué à voyager avec des gens. Je veux dire, ces trois dernières années… Enfin… » hésitai-je. Après un silence, j’admis avec franchise : « Ce n’est pas ça. Si tu me suivais comme un ami, peut-être que cela me dérangerait moins. Ce que je n’aime pas, c’est devoir te voir comme un garde du corps ou un serviteur. Mais que dis-je : Lustogan ne te paie même pas. Peut-être que ce qui me dérange, c’est de ne pas savoir pourquoi tu es ici. Jusqu’à quand as-tu l’intention de travailler pour mon frère ? Quelques mois ? Toute ta vie ? Dans ce cas… pourquoi Lust te l’a-t-il sauvée ? » Je marquai un temps. « Désolé. Mais comprends-moi. Ce jour-là, contre les dokohis, tu m’as probablement sauvé la vie… Est-ce que, pour cette raison, je devrais t’écouter et devenir gratuitement le garde du corps d’une de tes connaissances ? Peut-être que j’ai l’air d’un ingrat, mais… personnellement, j’estime davantage l’amitié que les faveurs de ce genre. »

Il y eut un autre silence. Saoko retira sa chemise loqueteuse et je l’entendis finalement claquer la langue.

— « Je te l’ai déjà dit. Ce que tu ressens ne m’importe pas. Moi, je fais cela pour Lustogan. Pas pour toi. »

Il s’étendit sur le lit, les bras croisés. Pour une fois, il n’avait pas l’air agacé. Plutôt… mélancolique. Il faisait ça pour Lust, disait-il. Parce qu’il lui avait sauvé la vie, ou y avait-il une autre raison derrière ? Indécis, je me demandais ce que je pouvais lui répondre quand Myriah intervint, subitement alarmée :

“Dis-moi. Je vais dormir ici ?”

J’arquai un sourcil.

“Ça pose un problème ?”

“Un problème ?” haleta-t-elle. “Jamais de la vie je n’ai dormi avec un homme ! Et vous, vous êtes deux… C’est inconvenant !”

Je roulai les yeux.

“En ce moment, tu es enfermée dans une larme de cristal et tu te préoccupes de ce genre de sottises ?”

“Bien sûr que je m’en préoccupe !”

“Veux-tu qu’on te donne une chambre pour toi toute seule ?” me moquai-je.

Rien qu’à l’idée de laisser la perle dans une chambre vide et de lui souhaiter de doux rêves, je réprimai mal un éclat de rire. Alors, je me rappelai Saoko et je me raclai la gorge.

— « Pardon. Je ne me moque pas de toi, » lui assurai-je. « Je pensais à autre chose. En fait, c’est Myriah qui… »

— « Ça ne m’intéresse pas. »

Il avait repris son habituel ton las. Il n’était pas hostile, simplement las. Je soupirai et, après un silence, je lançai un petit sortilège orique et éteignis la bougie.

— « Doux rêves, » dis-je.

Il ne me répondit pas. Je fermai les yeux et murmurai mentalement :

“Doux rêves, Myriah.”

Elle non plus ne répondit pas. Surpris, je constatai que son lien bréjique s’était effiloché. Se pouvait-il qu’elle aussi s’endorme même sans avoir un corps réel ? Allez savoir. J’espérais seulement que son esprit était bien installé dans le cristal. S’il s’étiolait avec le temps et que Livon la perde… jamais je ne me le pardonnerais.