Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 1: Les Ragasakis.

24 Les Maîtres-joueurs

La descente du Labycime se fit plus rapidement que Livon l’espérait. Celui-ci avait beau affirmer qu’il avait l’esprit plus clair, il était si faible qu’il pouvait à peine tenir debout. Pris d’inquiétude, je l’avais convaincu qu’il me laisse le porter et nous descendîmes les dénivelés et les rochers de la montagne au moyen de chutes amorties par l’orique. Ainsi, malgré le poids de Livon, je ne tardai pas à atteindre la rivière et, de là, nous descendîmes et descendîmes vers le nord. Vers Lellet.

Il n’était pas encore midi quand nous parvînmes à la cascade dont Livon avait parlé la veille au soir. Elle était très haute. Mais elle avait plusieurs gradins. Là-bas, en bas, à plusieurs kilomètres, on voyait les petites maisons de Lellet, le téléphérique qui montait vers l’ouest, les bois et je pariai que, sans la montagne qui se dressait juste sur notre droite, on aurait même pu voir la mer et Firassa.

— « Le… col… » prononça Livon.

Il essaya de bouger son bras pour me l’indiquer et nous faillîmes perdre l’équilibre. Je soufflai, le reposant sur le sol.

— « Tu as de nouveau de la fièvre, » remarquai-je.

Livon ne répondit pas. Qu’il ne proteste pas m’alarma et je pris finalement ma décision.

— « Nous allons descendre par la cascade. »

Ceci arracha à Livon un faible soupir d’incrédulité.

— « Drey… Tu parles sérieusement ? »

— « Très sérieusement. Tu as beau dire que tu n’es pas en train de mourir, il est clair que cette blessure te mine. Plus tôt nous arriverons à Firassa, mieux ce sera. À Lellet, nous prendrons un anobe pour aller plus vite. »

Je l’entendis souffler. Était-il en train de rire ?

— « Un… anobe ? » expira-t-il. « Il n’y a pas d’anobes à la Superficie, Drey… »

Il laissa échapper un autre petit rire. Était-il à nouveau en train de délirer ? Je soupirai et vérifiai que mon sac était bien attaché devant moi avant de reprendre Livon sur mon dos.

— « Accroche-toi bien. »

— « D’accord. »

Je ne le vis pas hésiter une seule seconde. Cela m’inquiéta presque.

— « Rassure-toi, » dis-je. « Je ne suis peut-être pas un lévitateur, mais je sais amortir une chute. »

— « Je sais. »

— « Je ne le ferais pas si je n’étais pas sûr de moi, » insistai-je.

— « Drey, » s’étonna Livon, appuyant son front brûlant contre mon épaule. « Nous sommes amis. Je te fais confiance. »

Ses paroles me laissèrent paralysé un instant. Je contemplai au loin le paysage de la vallée et souris.

— « Alors, parfait. Mais si tu t’agites ou si tu me déconcentres durant la descente, ce sera ta faute si nous nous écrasons. Je compte jusqu’à trois. »

Je me concentrai, je comptai jusqu’à trois et fis le dernier pas vers le vide de la cascade. Nous tombâmes.

Je freinai régulièrement la chute avec des propulsions oriques. Quand j’étais petit, Lustogan m’avait entraîné à cela avec assiduité, même chargé de pierres, pour que je sois capable de survivre à une chute, mais aussi pour que j’apprenne à évaluer mes limites et à optimiser l’emploi de ma tige énergétique. C’était tout un art. Il fallait aussi savoir l’apprécier à sa juste mesure, sans se laisser emporter par les sensations. Une chose pour laquelle nous, les Arunaeh, nous avions un avantage avec notre Datsu.

La cascade était profonde et la descendre consuma sévèrement ma tige énergétique, mais nous arrivâmes en bas et atterrîmes sains et saufs comme des plumes. Ou presque. Juste à la fin, je voulus lancer un autre sortilège de propulsion pour nous éloigner de l’eau, mais le vent de la cascade le dévia et nous plongeâmes irrémédiablement. Je revins à la surface, crachant de l’eau, et je grognai :

— « Attah… »

— « C’était pour faire baisser la fièvre ? » grommela Livon.

— « Euh… Une méthode comme une autre, non ? » toussotai-je.

Nous nageâmes jusqu’à la rive et nous ôtâmes nos habits trempés. Je les tordis autant que je pus. Heureusement, ce jour-là, le soleil chauffait agréablement. Après avoir vérifié que rien n’était tombé de mon sac, je jetai à Livon mon gilet.

— « Il est sec. C’est de la fibre de darganite. »

Fouillant dans mon sac à dos, je tombai sur ma boucle d’oreille et, après une hésitation, je la remis. Je ne sentis rien d’étrange. Le cristal avait peut-être tout simplement réagi à l’énergie de la chrysalide ?

Livon s’était endormi sur le sable fin qui bordait la nappe d’eau calme au pied de la cascade tonitruante. Son état avait empiré depuis le matin et cela m’inquiétait. J’étais encore en train d’étendre les vêtements sur des branches quand, tout à coup, un bruit de pierre me fit me retourner vers la cascade. Avec étonnement, je vis apparaître derrière celle-ci un jeune drow aux lunettes si épaisses qu’elles semblaient blanches. Il s’approcha de la rive, hésitant.

— « Eh… Dites… » balbutia-t-il. « Comment avez-vous… ? Je veux dire. Je vous ai vus tomber du haut de la cascade. Je n’avais encore jamais vu une telle chose. »

— « Oh, » souris-je. « Je suis destructeur. Celmiste orique. Je suis assez habitué à descendre des ravins. »

Je le vis s’approcher de moi encore davantage et s’incliner.

— « Impressionnant. Mon nom est Lurak Shovik des Zandra. »

J’arquai un sourcil. Ce Lurak avait l’air si myope que je me demandai ce qu’il avait bien pu voir tomber de la cascade. Quoi qu’il en soit, à ses habits richement ornés et colorés, je pariai qu’il ne s’agissait pas d’un villageois.

— « Drey Arunaeh, » me présentai-je. « Désolé de t’avoir effrayé. Dis-moi… d’ici, combien de temps faut-il pour rejoindre Lellet à pied ? »

— « Lellet ? » répéta Lurak. Il avait l’air distrait. « Oh… Une heure peut-être… Ton compagnon est blessé ? »

— « Eh bien oui, » affirmai-je, assombri. « Un ours sanfurient l’a attaqué. C’est pourquoi j’ai besoin d’arriver à Firassa le plus vite possible. Là-bas, je connais un médecin qui pourra peut-être le soigner. »

Lurak pencha la tête de côté et sourit.

— « Tu ne veux pas parler de Yéren par hasard ? »

Je clignai des paupières, confus.

— « Comment… ? »

— « Tu es un Ragasaki, comme lui, non ? Tu portes leur insigne, en tout cas. Ne t’en fais pas. Je vais aller prévenir la maisonnée et nous vous donnerons un coup de main. Je reviens tout de suite. »

Sa proposition d’aide me sembla sincère et je me réjouis.

— « Merci ! » dis-je tandis qu’il s’éloignait.

Une demi-heure après peut-être, le myope revint, suivi de deux autres drows dont la ressemblance avec le premier me fit comprendre qu’ils étaient frères. Ils portaient un brancard.

— « Ce sont mes frères, Norwan et Belbert, » les présenta Lurak. « Tout est arrangé. Père a fait appeler son propre cocher pour envoyer ton compagnon directement à la Maison des Ragasakis à Firassa. Le carrosse est tiré par quatre chevaux de Korame. Ils sont rapides. Il sera là-bas en une heure et demie. »

Tout cela était très beau, mais… Tandis qu’ils installaient Livon sur le brancard et que je ramassais nos affaires, je les observai, quelque peu inquiet. Qui diables étaient les Zandra ? Des connaissances des Ragasakis ? Ou étaient-ce en fait des bandits ?

— « C’est très aimable, » dis-je, « et je ne sais pas comment vous remercier. »

Lurak sourit, se redressant. Les verres de ses lunettes étaient si épais qu’on ne voyait pas ses yeux.

— « Ne t’inquiète pas ! Mon père, le Maître-joueur, a dit qu’il souhaitait te parler. Je crois que le fait que tu sois un Arunaeh a attiré son attention. »

Ceci, donc, était le prix de leur faveur… Étrange. Il était étrange qu’un habitant de Lellet s’intéresse à la famille des Arunaeh. Quoi qu’il en soit, l’état de Livon me préoccupait, il n’avait même pas bronché quand les frères Shovik l’avaient installé sur le brancard, et je me décidai. Si ce Maître-joueur voulait seulement « parler », qu’il en soit ainsi. Du moment que Livon parvenait à Firassa le plus tôt possible, je ne me plaignais pas.

Après avoir marché un moment, nous arrivâmes à une clairière avec une petite colline sur laquelle se dressait une imposante demeure. Elle n’avait qu’un étage, mais elle s’étendait comme un hameau avec une enceinte qui rappelait une muraille. Ceci confirma ma première impression : les Shovik n’étaient pas une famille pauvre. Au contraire. Percevant peut-être la curiosité dans mon expression, un des frères qui portait le brancard demanda :

— « Tu ne sais pas qui sont les Zandra, n’est-ce pas ? »

— « Comment ne va-t-il pas le savoir, Belbert ? » protesta Lurak.

— « À dire vrai, je ne sais pas, » avouai-je. « Je suis étranger, comme vous le savez. Vous êtes connus ? »

— « Et pas qu’un peu, » toussota Lurak, peut-être un peu dérangé par mon ignorance. « Des gens de tout Rosehack et même des Cités de l’Eau viennent à notre Foyer de la Paix. » Il désigna la demeure d’un ample geste. « Les Zandra, nous sommes une guilde de joueurs. Et notre Père, le Maître-joueur, Toly Shovik, la dirige depuis vingt ans. »

Des joueurs, hein ?

— « Des joueurs de quoi ? »

Lurak sourit.

— « Tu le verras quand nous allons entrer. Les règles du Foyer de la Paix sont simples, » ajouta-t-il, s’arrêtant devant le grand portail entrouvert. « On doit laisser ses chaussures dans le vestibule, ne pas faire de bruit inutile, parler à voix basse, et ni les tricheries ni les armes ne sont permises. »

— « Cela inclut les canifs ? »

— « Tu les laisses dans le vestibule. Ne t’inquiète pas : il n’y a pas de voleurs ici. »

— « Et s-s’il y en a un, on-on lui cou-coupe les m-mains, » assura le troisième frère, Norwan. Celui-ci était donc bègue. Sacré trio. Un myope, un bègue et l’autre qui avait une tête d’épouvantail.

— « Alors, je ne m’inquiète pas, » dis-je.

Ou, du moins, j’espérais qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Dès que nous franchîmes le portail de l’enceinte, je vis dans la grande cour un saïjit avec un uniforme rouge en train d’atteler quatre chevaux robustes et magnifiques à un grand carrosse. Mes doutes se dissipèrent presque complètement.

— « Alors, vous connaissez les Ragasakis ? » demandai-je. « Sinon, pourquoi me faire une telle faveur ? »

— « Je te l’ai déjà dit, » sourit Lurak. « Le Maître-joueur veut te parler. Et il veut jouer avec toi. C’est pourquoi son guérisseur personnel va jeter un coup d’œil à ton compagnon, avant de l’installer dans le carrosse. Et, si c’est vraiment nécessaire, nous l’enverrons à Firassa immédiatement. Yéren est l’un des meilleurs guérisseurs que je connaisse : quel que soit son mal, je suis sûr que ton ami se remettra. »

Sans aucun doute… Je déglutis. Je les accompagnai jusqu’au vestibule, nous laissâmes nos chaussures et, dans une petite salle contigüe, je regardais un guérisseur sérieux et attentif examiner Livon. Il me posa quelques questions sur les symptômes qu’il avait eus après que l’ours sanfurient l’avait mordu, il étala une pommade sur la blessure, lui fit boire une infusion le sortant à peine de sa torpeur et il finit par avouer :

— « Malheureusement, je n’ai aucune expérience pour ce qui est des ours sanfurients. Son état ne paraît pas critique, mais il est inquiétant. Il est dans un état de léthargie très étrange… Cela pourrait être grave. »

— « Alors, nous l’envoyons à Firassa ? » demanda Lurak.

Le guérisseur acquiesça.

— « Je ne prendrais pas le risque de le laisser sans traitement. Il vaudra mieux qu’un guérisseur de Firassa l’examine. »

Il le disait sans un brin d’orgueil, tout à son honneur. J’aurais aimé accompagner Livon… mais mon intuition me disait que c’était une mauvaise idée d’ignorer l’invitation du Maître-joueur Zandra. Aussi, je me contentai d’écrire un rapide mot aux Ragasakis au cas où Livon ne réussirait pas à s’expliquer et, finalement, je laissai les frères Shovik installer Livon dans le carrosse. En montant pour m’assurer qu’il allait bien et qu’il emportait son baluchon, mon regard se posa sur le visage plus pâle que bleuté du kadaelfe. Si seulement cet ours sanfurient n’était pas apparu…

— « Livon. Je t’interdis de mourir, » lui murmurai-je.

À ma surprise, je le vis ouvrir les yeux. Il me regarda.

— « Livon ! » dis-je. « Comment te sens-tu ? »

Il sourit légèrement.

— « Drey… »

Il ferma les yeux et, au bout d’un instant, je compris qu’il s’était rendormi. Mar-haï, soupirai-je. Il ne servait à rien de retarder le carrosse ; aussi, je mis pied à terre et, sous le regard des trois frères, je me tournai vers le cocher en disant :

— « Bon voyage. »

Répondant par un simple geste de la tête, le cocher fit avancer les chevaux et les roues se mirent en marche. En quelques minutes, il prit de l’allure, ils arrivèrent en bas de la colline et suivirent le large chemin de terre vers Lellet. Ils n’avaient pas encore disparu quand Lurak rompit le silence.

— « Drey Arunaeh. Par ici, s’il te plaît. »

Nous entrâmes de nouveau et traversâmes tout le vestibule. Au fond, celui-ci s’ouvrait sur une ample cour intérieure avec des parterres et quatre sorédrips en fleur. Lurak me guida dans les larges galeries qui l’entouraient et, avec une certaine perplexité, je constatai que celles-ci étaient pleines de gens qui prenaient des infusions tout en concentrant leurs pensées sur des tabliers de jeu avec des pièces, des cartes, des dés, des bâtonnets et autres ustensiles. Il y avait là peut-être trois douzaines de personnes, mais la paix était telle qu’on n’entendait que de légers murmures, le chant des oiseaux, le vent sur les feuilles des sorédrips et le bruit étouffé de nos pieds nus contre les tapis. On aurait dit un paradis du jeu. Malgré tout, appeler ce lieu le Foyer de la Paix alors que, visiblement, ces gens jouaient de bonnes quantités d’argent, avait un côté paradoxal. Au moins, si c’étaient de mauvais perdants, ils ne pouvaient pas faire de scandale, pensai-je.

Lurak me fit attendre quelques instants dans un petit couloir luxueux. Ses deux frères s’étaient arrêtés en chemin, de sorte que je restai seul. J’étais en train d’examiner une tapisserie qui représentait un énorme damier avec différentes scènes dans chaque case quand la porte derrière moi coulissa.

— « Drey Arunaeh ? »

Je me retournai. La voix appartenait à un drow d’âge mûr, debout près de l’encadrement de la porte. Contrairement aux trois autres Zandra, celui-ci portait une simple tunique longue et bleue. Il avait de la barbe, chose inhabituelle chez les drows. Ses yeux, violets comme ceux de Lurak, m’observaient avec intérêt.

— « De la famille Arunaeh ? » insista-t-il.

Je fronçai les sourcils. Maintenant que je ne pouvais plus rien faire de plus pour Livon, je me demandais que diables ce joueur rosehackien voulait de moi. Que mon nom ait autant attiré son attention ne me disait rien de bon. J’acquiesçai lentement et dis sur un ton courtois :

— « Merci pour le carrosse et les soins de ton guérisseur, tu as aidé mon compagnon et je t’en suis reconnaissant. »

J’inclinai légèrement la tête. Le drow sourit.

— « C’est avec plaisir que je t’ai aidé. J’espère que ton compagnon se rétablira rapidement. Je crois que c’est évident, mais je vais tout de même me présenter : je suis Toly Shovik, le Maître-joueur des Zandra depuis plus de vingt ans. S’il te plaît, entre. C’est un honneur d’avoir un Arunaeh comme invité. »

Je le suivis à l’intérieur d’une pièce avec des coussins, plusieurs tabliers de jeu et un plateau avec une théière fumante.

— « Et c’est un honneur d’être invité par le Maître-joueur des Zandra, » dis-je, « même si, pour être franc, je n’avais jamais entendu parler de toi. »

— « Ah ! » sourit le Maître-joueur. « Ça, au moins, c’est sincère. Ça me plaît. Ton ignorance ne me blesse pas, rassure-toi. Tu es très jeune et, pour réaliser une chute de la Cascade de la Mort et en sortir vivant, tu dois avoir passé plus de temps à t’entraîner avec l’orique qu’à étudier les petites personnalités de la Superficie. N’est-ce pas ? » Cascade de la Mort ? Je connaissais une cascade avec ce nom dans les Souterrains bien plus terrifiante… Le Maître-joueur ne me laissa pas le temps de répondre et dit : « Assieds-toi, assieds-toi et mets-toi à l’aise. Un peu d’eau à la menthe ? »

Je haussai les épaules et il prit ça pour un oui. Il servit les tasses tout en disant :

— « Tu dois sûrement te demander ce que je veux de toi. Ou peut-être le sais-tu déjà. »

— « Désolé, mais je ne suis pas si perspicace. »

J’acceptai la tasse et il secoua la tête.

— « Vraiment ? Les Arunaeh, vous êtes si connus que même moi, un simple maître-joueur, j’ai entendu parler de vous. De fait, j’ai entendu dire que vous avez un esprit différent capable de penser plus vite. »

J’arquai un sourcil moqueur.

— « Vraiment ? Je n’avais pas remarqué. »

Je le vis sourire.

— « Sombaw Arunaeh. On raconte qu’il a gagné contre trois champions de l’Erlun de Donaportella dans un tournoi amical il y a plus de trente ans. Mais il n’a jamais voulu se présenter à aucun championnat. »

Sombaw Arunaeh était un frère de ma grand-mère paternelle. À ce que je savais, il vivait encore quelque part dans les Souterrains, mais je ne l’avais jamais vu.

— « Je n’en avais aucune idée, » avouai-je.

Mon ignorance le fit froncer les sourcils.

— « Mm. J’ai aussi entendu dire que vous êtes incapables de perdre votre sang-froid. L’impatience est un grand désavantage dans un jeu comme l’Erlun. Aimes-tu jouer ? »

Je grimaçai. Mar-haï… C’est pour cela qu’il m’avait invité ?

— « Désolé, mais je n’ai jamais joué à l’Erlun. »

Le Maître-joueur cligna des paupières, stupéfait. Alors, il se mit à rire.

— « Très drôle ! Mais je comprends que tu ne veuilles pas jouer avec quelqu’un comme moi. Tout compte fait, personne n’a jamais réussi à gagner deux parties de suite contre moi durant ces vingt dernières années. Je te propose un marché, » dit-il. Il prit une gorgée de sa tasse. « Si tu gagnes, je te fournirai des informations sur ce que tu voudras. Si tu perds, c’est toi qui me fourniras des informations sur ce que je voudrai. C’est toujours ainsi que je joue. Qu’est-ce que tu en penses ? »

Je roulai les yeux.

— « Étant donné que tu vas l’emporter à coup sûr, je ne gagne rien à accepter. »

Je ne lui révélai pas que je lui avais dit la vérité : je n’avais jamais joué à l’Erlun. Mon frère disait que c’était un jeu sans aucun intérêt pour mon apprentissage de destructeur. Par conséquent, je ne connaissais même pas les règles.

— « Je vois. Tu refuses donc. Même si je te disais que j’ai certaines informations sur les Moines du Vent et sur l’endroit où se trouve Lustogan Arunaeh ? »

Je sentis mon visage se glacer. Pourquoi me disait-il cela ? Je rivai mes yeux dans les siens. Le Maître-joueur fit une moue théâtrale et posa sa tasse, avalant la menthe.

— « Cela pourrait être un problème si les Moines du Vent parvenaient à savoir où il se cache. Comme tu dois le comprendre, cette information n’appartient pas qu’à moi… mais je pourrais la classer comme confidentielle et, dans ce cas, aucun compagnon n’oserait la vendre. »

Je soufflai de biais, tout en réfléchissant. Il était clair que ce type n’était pas un simple maître-joueur roitelet de Lellet. Il possédait des informations. Et il négociait avec. Dannélah, pensai-je tout à coup. Se pouvait-il que je sois tombé sur ceux que Livon cherchait depuis deux ans ? Je relevai la tête.

— « Tu fais partie de la Kaara ? »

Le Maître-joueur sourit largement.

— « Tu ne le savais pas ? Changement de proposition : je commencerai avec une pénalisation. J’enlèverai la pièce de l’Archer. Et, si tu perds, j’aurai le droit de poser une unique question. Si c’est moi qui perds, tu auras le droit d’en poser trois ! Et une information bonus sur les dokohis que cherche la leader des Ragasakis. Que me dis-tu ? Une bonne offre, n’est-ce pas ? »

Je restai à le regarder, en suspens. Quel genre de question ce chasseur d’informations voulait-il me poser ? Quelque chose sur ma famille, probablement. Ce qu’il n’avait pas précisé, c’était s’il se sentirait libre de vendre Lustogan au Temple du Vent si je perdais, mais… qui m’assurait qu’il ne le ferait pas de toute manière ? Il se pouvait même qu’il l’ait déjà vendu. La fiabilité d’un commerçant avait une certaine valeur… mais elle était toujours liée à la rentabilité.

Je soupirai.

— « Et si je refuse ? »

— « Tu auras perdu une belle opportunité d’obtenir des informations en or. »

Comme si j’avais la moindre possibilité de gagner…

— « As-tu si peur d’une simple question ? » ajouta le Maître-joueur. « C’est dommage… »

“Accepte.”

La subite voix bréjique dans ma tête me fit sursauter, me distrayant des paroles du Maître-joueur. Par Sheyra, qui… ?

“Accepte : je te donnerai une grande victoire. Je veux jouer !”

“Qui diables es-tu ?” lui répliquai-je.

Je n’avais pas étudié suffisamment la bréjique pour créer le lien d’une conversation mentale, mais répondre était facile. Le lien était déjà établi et il était si court que je n’eus pas de doute… Il naissait et mourait dans ma tête.

“Tu es Kala ?” haletai-je mentalement.

“Kala ? Non. Je suis Myriah. Apparemment, mon esprit devait être dispersé dans la varadia et, par quelque miracle, ta boucle d’oreille m’a absorbée. Tu ne l’as pas fait volontairement ?”

“Absolument pas !”

Mar-haï. Si Livon l’apprenait…

“Bon, bon, de toute façon, je ne me plains pas,” assura Myriah, impatiente. “Maintenant, je suis en pleine forme. Alors accepte la partie.”

J’hésitai, assimilant encore la nouvelle.

“Livon m’a dit que tu étais une professionnelle de l’Erlun. C’est vrai ?”

“Bien sûr. Je suis Myriah l’Imbattable. J’étais connue dans tout l’Empire, crois-moi. Je peux jouer ? Cela fait si longtemps que je ne joue pas. Je sais que Livon sortait toujours le damier, mais, moi, je ne pouvais plus lui répondre et tu ne sais pas à quel point c’est frustrant ! Mais je jouerai contre lui dès qu’il ira mieux parce que… il va se remettre, n’est-ce pas ? Ce carrosse le conduira jusqu’à ce guérisseur et il guérira… n’est-ce pas ?”

Elle était donc consciente depuis un bon moment déjà… Je soupirai et, finissant ma tasse, sous le regard interrogatif du Maître-joueur, j’acquiesçai.

— « Changement de plans : j’accepte. »

“Mais sans pénalisation !”

— « Et sans pénalisation, » dis-je, répétant les paroles de Myriah. J’ajoutai pour elle : “Tu as intérêt à gagner.”

Elle me répondit par un simple souffle. Le Maître-joueur dut se demander à quoi était dû ce soudain changement, mais il ne se plaignit pas. Il sourit, satisfait, et, après nous avoir servi davantage de menthe, il installa le tablier de l’Erlun. Tandis qu’il plaçait les pièces, je souris, pensant que, quoi qu’il soit, ce cristal que m’avait donné Rao allait permettre à Myriah d’oublier son enfermement monotone dans la varadia.

“Tu as dit que tu étais connue dans l’Empire, n’est-ce pas ?” dis-je. “C’était une plaisanterie, n’est-ce pas ?”

“Une plaisanterie ? Pas du tout. Pff. Je suis encore bien trop confuse dans mon nouveau corps pour plaisanter.”

Stupéfait, je m’exclamai :

“Tu es si vieille que ça ?!”

L’Empire d’Arlamkas avait pris fin il y avait cent-cinquante ans…

“Ne t’a-t-on pas appris les bonnes manières, petit impertinent ?” rétorqua-t-elle, offensée. “Peut-être que beaucoup d’années ont passé, mais j’ai toujours un corps jeune.”

“Huh. Tout de suite, tu n’as pas de corps…”

“Impudent ! Montre-toi utile et aide ton adversaire à placer les pièces.” Mar-haï. La douce et belle elfe avait un caractère autoritaire… Je l’entendis marmonner : “Ou c’est-y que tu ne sais pas le faire ?”

Je soupirai et répondis :

“Honnêtement ? Je ne connais pas les règles.”

“Quoiiii ?”

Un demi-sourire déforma mes lèvres.

“Tu m’as dit d’accepter. Maintenant, charge-toi de ne pas faire le ridicule.”

Je sentis sa détermination. Et j’entendis aussi son murmure bréjique :

“Impertinent… Moi, je ne fais jamais le ridicule.”