Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 1: Les Ragasakis.

20 Trahison

Mon rêve était peuplé de figures diffuses, de brume, d’eau et de marais, et de voix qui m’appelaient avec insistance depuis un point que je n’arrivais pas à déterminer. J’essayais de répondre à cet appel, mais ce n’était pas facile. J’éprouvais une sensation de pesanteur. Une pesanteur qui m’écrasait et m’empêchait d’avancer.

“Réveille-toi,” me disait une voix familière. “Réveille-toi. Souviens-toi de moi… Souviens-toi de moi et réveille-toi.”

Quand je me réveillai, j’étais allongé sur ma couverture, écrasé par ma propre force orique. Je défis le sortilège, ahuri. Ce n’était pas la première fois que j’utilisais l’orique en dormant, mais jamais le sortilège n’avait été aussi puissant. Au moins, celui-ci, je l’avais dirigé sur moi…

— « Drey ? » murmura soudain une voix. « Tu es réveillé ? »

C’était Livon. Il avait tant dormi après avoir inhalé le sang de Yéren qu’il devait être totalement remis maintenant.

Je lâchai un bruit guttural en guise de réponse. La veille au soir, le vampire aux lunettes nous avait conduits jusqu’au premier étage, nous permettant de dormir dans les deux pièces du haut. Et par quelque tour de magie, Orih était parvenue à me séparer de Yanika, disant à celle-ci que c’était bien, parfois, « d’être seules entre filles ». Comme la chambre des filles Ragasakis était juste à côté et que je continuais à percevoir faiblement son aura, j’avais décidé de ne pas m’inquiéter. Mais décider était une chose et y parvenir en était une autre. J’inspirai silencieusement. J’avais l’impression d’avoir sauté de cauchemar en cauchemar. Généralement, quand ma sœur était près de moi, mes rêves étaient paisibles, presque inexistants. Mais, à présent, je me rappelais vaguement des sensations d’horreur, de panique, d’urgence… et aussi cette impression que le rêve avait été extrêmement net. Cependant, je ne me souvenais presque plus de rien.

Je tournai la tête. Livon était assis sur le bord de la fenêtre, éveillé. La pluie frappait le toit régulièrement, comme une danse de tailleur de pierre. Je me redressai et promenai un regard sur la petite pièce plongée dans la pénombre. Nous étions six en tout : les deux Protecteurs Jardiques, le guérisseur, Livon, Saoko et moi. D’après Yéren, le Gourou du Feu allait mieux. Je me levai silencieusement et m’approchai de la fenêtre, une simple vitre brisée à plusieurs endroits. Tout était si sombre que je distinguai à peine le visage du permutateur.

— « Eh ben, c’est vrai qu’il pleut par ici, » commentai-je à voix basse.

Je perçus son sourire.

— « C’est comme ça dans toute la vallée. Là où je faisais paître les chèvres, il pleuvait parfois des jours entiers. On dit que plus tu t’approches d’Élel, plus le ciel ruisselle. »

— « Élel, » répétai-je, pensif. « Ça, c’est des terres de vampires, n’est-ce pas ? »

— « Mm, » confirma Livon.

Un moment, nous écoutâmes tous deux le tambourinement de la pluie. Alors, il ajouta :

— « Dis, Drey. Si ça t’affecte de rester ici à attendre que le Prince Ancien guérisse, tu peux t’en aller avec Yanika et les deux jardiques et nous attendre à Skabra ou à Firassa. Tu sais, ce n’est pas la peine que tu revives de mauvais souvenirs… »

— « De quoi tu parles ? » le coupai-je vivement, mal à l’aise. « Toi, tu devrais avoir davantage de raisons de détester les vampires. »

— « Moi ? »

— « Mmpf. N’as-tu pas perdu tes parents à cause d’eux ? » marmonnai-je, de plus en plus mal à l’aise.

— « Oh, » fit Livon, surpris. « C’est vrai. »

Tu n’y avais même pas pensé ? m’émerveillai-je. Je le dévisageai avant d’appuyer mes deux coudes sur le rebord de la fenêtre et dis :

— « Tu devrais déjà le savoir, Livon. Je ne suis pas pressé : je n’ai rien de mieux à faire. S’il faut attendre quelques jours que ce vieux se remette, j’attendrai. En plus, s’ils vous enferment encore une fois, » plaisantai-je en levant une main, « il faudra bien qu’un destructeur aille vous libérer. »

Livon sourit largement et détourna son regard vers la fenêtre. Inopinément, un rayon bleu de Bougie parvint à illuminer la chambre à travers la pluie et je pus voir son visage pensif quand il dit :

— « Dis-moi, Drey. Tu crois que Tchag est une femelle ? »

J’avalai ma salive de travers, pris de court.

— « Ce n’est pas un mâle ? »

Livon haussa les épaules.

— « Je ne sais pas. Mais comme il a pu rester dans l’autre chambre et qu’Orih était si enthousiasmée à l’idée d’être ‘entre filles’… »

Je fis une moue et me demandai quand donc je me déciderais à lui dire que, la nuit, là où Tchag était le mieux, c’était près de Yanika. La technique semblait infaillible.

— « Idiot, va, » dis-je alors. « Tchag n’est pas saïjit. Que ce soit un mâle ou une femelle, ça n’a pas beaucoup d’importance, tu ne crois pas ? »

— « Ça a plus d’importance si on est saïjits ? » rit doucement Livon.

Huh… Pourquoi diables mon raisonnement le faisait-il rire ? Je rougis un peu et soufflai de biais.

— « Bah… Je vais aller vérifier si elles vont toutes bien. »

Avec discrétion, je sortis de la chambre et posai une main sur l’encadrement de l’autre pièce. Il n’y avait pas de portes, si bien que je n’eus besoin que d’avancer la tête pour voir le corps mince de Yanika enveloppé dans des couvertures. Tchag dormait étalé sur elle, sur le dos et la bouche ouverte, ronflant bruyamment. Plus j’étais proche, plus l’aura paisible de Yanika m’enrobait…

Je sentis l’air s’agiter et, à la lumière ténue de la Bougie, je crus voir l’ombre d’une belle déesse aux cheveux noirs réaliser des gestes harmonieux avec les pieds et les mains, comme si elle dansait, mais dans un silence absolu. Je restai à la regarder, fasciné, jusqu’au moment où je sentis un courant d’air sur ma droite et je me retrouvai avec une lance pointée sur ma poitrine.

— « Qui es-tu ? » marmonna Naylah, à moitié endormie.

Effrayé, je reculai de quatre pas et faillis dégringoler dans les escaliers jusqu’au rez-de-chaussée. Aussi effrayée que moi, Sanaytay perdit l’équilibre et tomba lourdement sur le corps endormi de sa sœur.

— « Drey, » s’étonna Naylah relevant sa lance. « Qu’est-ce que tu fais ? »

Sirih s’était réveillée et, ignorant les excuses sincères de Sanaytay, elle se tourna vers moi.

— « Ce type est incorrigible ! Il t’épiait, sœur ? »

Je m’empourprai, me rappelant la danse de Sanaytay. Diables, et que faisait cette harmoniste à danser à une heure pareille ? Et que faisait Naylah à manier sa lance à moitié endormie ? N’y avait-il donc pas un seul être normal parmi les Ragasakis ? Je soufflai sèchement.

— « Je n’épiais personne. Je venais juste vérifier que ma sœur allait bien. »

— « Comme si on allait la manger ! » se moqua Sirih. « Je te rappelle qu’ici, nous avons la meilleure guerrière. Calme-toi et, si tu effraies encore Sanay, tu le regretteras, je te le dis. Voyeur. »

Elle ajouta quelque chose dans un grognement inintelligible tout en s’enroulant à nouveau dans ses couvertures. Sanaytay s’était déjà dissimulée sous les siennes, comme honteuse d’avoir été vue. Naylah, la main encore agrippée à sa lance, reposa sa tête sur sa paillasse. Et, moi, je grinçai des dents. Attah… Elles n’avaient qu’à pas m’enlever Yanika et je ne les aurais pas réveillées. Les seules qui n’avaient pas bronché d’un cil étaient Yanika et Orih. Et Tchag, bien sûr.

Je soupirai patiemment et, croisant le regard de Livon, qui, curieux, avait pointé la tête depuis notre chambre, je pensai à retourner à mes couvertures, me disant qu’il restait encore deux heures de nuit. Je n’avais pas fait un pas quand un subit mouvement en bas des escaliers me fit tourner des yeux vivaces.

Un vampire ? Je soufflai silencieusement et entrai dans la chambre, me demandant si je serais capable de me rendormir en une telle compagnie…

* * *

— « Vous croyez vraiment qu’il ne lui arrivera rien ? » demanda Sanaytay, un peu inquiète.

Nous descendions la pente de la colline avec l’intention d’aller rendre visite au peuple d’Orih et nous avions laissé Yéren avec les vampires. Moi, je n’aurais jamais eu l’idée de risquer ma vie pour une de ces créatures, mais le guérisseur était visiblement avide de connaître le Prince Ancien et il avait déjà l’air de le tenir en grande estime. Allez savoir pourquoi. En passant pour sortir du bâtiment, j’avais de nouveau croisé les grands yeux attentifs du vieux vampire et j’avais l’impression qu’ils continuaient à m’observer à travers les murs. Mar-haï… J’essayai d’oublier mon malaise et me centrai sur le présent.

Orih avançait sur le sol mouillé, ouvrant la marche. Limbel nous avait indiqué la direction, nous disant que les mirols vivaient dans des grottes près d’un passage récemment ouvert vers les Souterrains. Ce tunnel était sans doute le même que celui par où les vampires étaient venus. Et c’était probablement de là que venait ce qui avait rendu les mirols enragés.

Ce matin-là, le ciel était encore nuageux et la terre brumeuse, mais, au moins, il avait cessé de pleuvoir. Tandis que nous nous enfoncions dans la forêt, marchant au milieu de la boue, de la mousse et de la terre détrempée, je demandai :

— « Est-ce que le vieux a expliqué, hier, comment les mirols sont devenus enragés ? »

Avant que quiconque ait pu répondre quelque chose de sensé, Sirih se moqua :

— « Si tu n’étais pas parti aussi brusquement hier soir, tu le saurais. »

Je lui adressai une moue lasse, et Livon intervint, avouant :

— « Moi non plus, je n’ai pas tout très bien suivi. »

— « Bah, ça, c’est parce que tu as bu du sang de Yéren, alors tu bâillais comme un ours lébrin… » se moqua l’harmoniste.

Le souvenir du sang arracha à Livon une grimace de dégoût.

— « Mais, quand même, sœur, » intervint Sanaytay d’une voix timide, « s’il n’avait pas permuté avec le Prince Ancien, les vampires nous auraient forcément attaqués et, alors, qu’aurions-nous fait, sœur ? J’aurais pu essayer de les assourdir avec mes harmonies et toi de les aveugler avec de la lumière, mais peut-être que ça ne les aurait rendus que plus féroces et… et alors… »

Elle avait blêmi, s’imaginant le résultat. Sirih fit claquer sa langue.

— « Tâ… Ne t’effraie pas pour rien, Sanay. Tout s’est bien passé. »

Sanaytay agrippa sa flûte, acquiesçant avec une moue d’excuse soucieuse, encore pâle. Et dire que, cette nuit même, je l’avais vue se mouvoir avec la confiance d’une nymphe dansant au son de la pluie et à la lumière de la Gemme… Qui l’aurait imaginé ? Alors que nous avancions dans la forêt, la flûtiste capta mon regard et rougit vivement, se tournant nerveusement vers l’avant. Je clignai des yeux, confus. Mar-haï. Heureusement que Yanika n’était pas aussi impressionnable qu’elle, sinon nous serions déjà tous en train de trembler comme des feuilles et empourprés comme des zorfs. Patiemment, je redemandai :

— « Alors… qu’est-il arrivé aux mirols ? »

Comme il fallait s’y attendre, c’est Naylah qui expliqua :

— « Comme tu le sais, ils sont devenus enragés. Apparemment, ils ont chassé une bande de catraïndes et ils les ont mangés. »

Je soufflai, avalant de travers. Ils avaient mangé des catraïndes ? Ces créatures félines étaient pure toxine et sang berserker…

— « Je suppose qu’ils ne savaient pas ce que c’était, » toussotai-je.

— « Mm, » confirma Orih Hissa en ralentissant légèrement. « Il n’y a pas de catraïndes dans ces montagnes. Ceux-là devaient venir des Souterrains. »

La mirole avait tant ralenti que nous la rattrapâmes en quelques pas. Devinant son état d’âme, Sanaytay tendit vers elle une main consolatrice.

— « Ne t’inquiète pas, Orih… Le Prince Ancien dit qu’il a une solution pour les soigner. Je suis sûre qu’il va les guérir dès qu’il ira mieux… »

— « Mmpf… » Orih haussa les épaules. « Ce n’est pas comme si c’était mon peuple maintenant, de toute façon. »

Elle continua à marcher. Cette attitude indifférente était si peu habituelle chez elle qu’aucun de nous ne la crut.

Nous ne tardâmes pas longtemps à sortir de la forêt et à atteindre la paroi nord du grand cratère. Celle-ci était particulièrement inclinée et je pensai que même Livon serait incapable de l’escalader. En haut d’un terrain rocailleux, apparut la large entrée d’une grotte gardée par un unique mirol : Mérek.

Plus nous nous approchions, plus le mirol devenait nerveux et plus le bâton affilé qu’il tenait à la main semblait lui peser. En parvenant à sa hauteur, je constatai qu’il était aussi livide que la veille.

— « Orih… » bredouilla-t-il. « Tu vas bien, le ciel soit loué. Je… »

Il fit un pas en arrière, mais il se reprit alors et baissa la lance de bois vers nous.

— « Que faites-vous ici ? »

Croyait-il donc que nous étions venus nous venger de sa trahison ? Orih s’approcha, prit la pointe de la lance et la releva.

— « Ne commets pas plusieurs erreurs à la suite, Mérek. Je suis seulement venue voir le passage par lequel les catraïndes sont passés. Où est-il ? »

Mérek respirait difficilement.

— « Les… catraïndes ? Alors, les vampires vous ont parlé de… »

— « Nous savons tout. Et nous savons que toi et Rakbo, vous êtes les seuls qui tenez encore debout… mais tout juste, » ajouta Orih, observant que son ami d’enfance transpirait maladivement. « Montre-moi l’entrée du tunnel, Mérek. »

Le mirol la regardait avec des yeux larmoyants.

— « J-je regrette tant, Orih. Je n’ai jamais voulu te faire de mal. » Il y eut un silence durant lequel Orih se maintint imperturbable. Mérek leva sa main libre vers l’intérieur de la grotte. « L’entrée est là-dedans, sur la gauche. Il y a quelques semaines, il y a eu un tremblement de terre. Le grand-père Dalorio a dit que les Flammes Sacrées du monde punissaient nos mauvaises actions. »

Orih avait fait un pas en avant, mais elle s’arrêta net.

— « Le grand-père Dalorio ? Il est en vie ? »

Son masque froid était brusquement tombé et, dans ses yeux, brillèrent la nostalgie et l’espoir. Mérek s’appuya sur le bâton en murmurant :

— « C’est le seul Aïeul qui soit encore en vie. »

Orih écarquilla les yeux.

— « Le seul, » répéta-t-elle, atterrée.

Et elle disparut à l’intérieur de la grotte avec une énergie renouvelée. Il était clair qu’elle ne cherchait pas uniquement l’entrée du tunnel. Nous la suivîmes et Mérek protesta :

— « Ne faites pas de mal à mon peuple, s’il vous plaît, ils ont déjà suffisamment souffert. Châtiez-moi. C’est moi qui vous ai trahis… »

Livon posa une main ferme sur son épaule.

— « Mérek. Calme. »

Ces deux mots et le sourire qu’il lui adressa suffirent pour confondre et apaiser Mérek. Livon l’invita à nous suivre et nous ne tardâmes pas à rejoindre Orih. Comme je m’y attendais, celle-ci n’avait pas pris le chemin de gauche, large et couvert de stalagmites, et elle déboucha tout droit sur la caverne principale du peuple mirol. Ce que je vis là m’assombrit. À la lumière d’une pierre de lune, environ deux dizaines de saïjits, hommes, femmes et enfants, se trouvaient là, les mains liées, allongés sous des couvertures, gémissant et s’agitant faiblement.

— « Nous avons dû les attacher, » expliqua Mérek. « La première nuit après le dîner, ils ont commencé à se battre entre eux et à se cogner contre les roches. »

Mar-haï… Je tendis une main vers Yanika pour lui boucher la vue, mais elle me répliqua par une aura d’impatience.

— « Je vais bien, » assura-t-elle.

Je lui répondis par une moue incrédule. D’une voix étouffée, Orih demanda :

— « Vous n’êtes pas plus nombreux ? »

Le raclement de gorge de Mérek résonna dans la grotte.

— « Les autres sont enterrés au pied du terrain rocailleux. »

Orih frissonna violemment. Elle se tourna brusquement vers son ami d’enfance, les yeux lançant des éclairs.

— « Pourquoi vous n’avez pas demandé de l’aide à Skabra ? Là-bas, il y a des guérisseurs qui auraient pu essayer de les sauver. C’est à moins d’un jour de marche. Pourquoi… ? »

Elle se tut, submergée par l’horreur. Quand Mérek répondit, il le fit sur un ton empli d’amertume :

— « Et ils nous auraient soignés gratuitement ? Tu crois ça ? Les étrangers ne font rien sans ces pièces de monnaie qu’ils utilisent. Nous ne pouvons pas payer si nous n’avons rien, Orih. La seule chose que nous pouvons faire, c’est attendre et prier de toutes nos forces pour qu’ils se rétablissent. »

En commençant par toi, pensai-je, en le voyant tituber avec son teint livide et maladif. Orih secouait la tête, hallucinée.

— « Attendre et prier ? » répéta-t-elle, l’air indigné. « C’est tout ce que tu penses faire pour sauver ton peuple, Mérek ? Quand tu étais petit, tu étais moins lâche. »

Le mirol inspira et expira bruyamment.

— « Dis-moi ce que je peux faire d’autre, Orih… » Il leva de nouveau ses yeux larmoyants vers elle. « Le Prince Ancien a dit qu’il tenterait quelque chose quand il serait lui-même guéri. Mais si vous êtes libres… si vous êtes libres, cela signifie que vous l’avez tué, n’est-ce pas ? Vous avez tué les vampires. Et vous avez tué mon peuple. »

Sous nos regards saisis, il s’approcha des siens, utilisant sa lance comme une canne et il s’agenouilla près de la silhouette d’un vieux mirol qui fixait le plafond avec des yeux brillants.

— « Grand-père, » murmura Mérek, et il enfouit son visage contre la poitrine du vieil homme en disant : « Si je ne t’avais pas servi un verre de sang de catraïnde, tu n’aurais pas été empoisonné, toi aussi… Je suis tellement désolé. »

— « Les cieux nous ont châtiés, » dit le vieil homme d’une voix presque inaudible. « Nous payons pour avoir trahi Lahira Hissa et sa fille. Qui tue son propre sang, se tue lui-même, mon garçon. Je sens… qu’il ne me reste plus beaucoup de temps dans ce monde. »

Mérek poussa un grognement étouffé de désespoir.

— « Je te sauverai, grand-père. Tu ne peux pas mourir comme ça. Orih… Orih Hissa est vivante, grand-père. Elle n’est pas morte. »

Le vieil homme ouvrit grand les yeux et son visage se contracta de douleur.

— « Vivante ? »

— « Oui, grand-père. Regarde-la. Elle est ici. Tu ne la vois pas ? »

— « Je ne la vois pas. »

— « Grand-père, » bredouilla Orih. La mirole s’approcha pour s’agenouiller de l’autre côté du vieil homme, avec une expression déformée par la peine.

J’échangeai un regard avec Livon et, d’un tacite accord, nous fîmes demi-tour, laissant les mirols seuls, et nous retournâmes dans la grotte d’entrée chercher le tunnel. Je sentais un léger courant d’air provenant d’un endroit perdu entre les roches et les ombres.

— « C’est horrible, » commenta Livon, sombre.

Nous acquiesçâmes tous sans un mot. Dans un murmure inquiet, Sanaytay demanda :

— « Vous croyez que le Prince Ancien pourra réellement faire quelque chose pour eux ? »

C’était une bonne question. En fin de compte, il se pouvait que ces vampires aient tout simplement utilisé Mérek et son compagnon pour attirer des saïjits en bonne santé. Sachant que le Prince Ancien était un assassin… Un assassin ? Je marquai une légère pause, troublé par ma propre pensée.

— « Mm… Qui sait, » répondit finalement Sirih. « Ce qui est clair, c’est que, dès qu’il l’apprendra, Yéren va vouloir essayer de les aider. Vous n’avez pas remarqué ? Ces vampires ont dit qu’ils étaient enragés, mais, en fait, ils n’ont plus l’air très dangereux. Je doute qu’ils aient dormi une seule fois depuis qu’ils ont été infectés par les catraïndes… On dirait des âmes faméliques sur le point de rendre leur âme au diable, » murmura-t-elle.

Comme anxieuse de s’éloigner de la caverne des mirols, l’harmoniste s’avança entre les stalagmites d’un pas plus vif. Les autres la suivirent et je marchai derrière eux, de plus en plus préoccupé par l’aura de Yanika. Ma sœur ne la contenait pas ni ne montrait aucun signe de fatigue : elle essayait plutôt de contrôler ses émotions en les effaçant par la force de sa volonté, tentant de ne penser à rien. Ceci me rappela une conversation dont j’avais été témoin un jour entre mon père et le Grand Moine du Temple. Celui-ci avait dit plus ou moins ceci :

“Tous deux, nous savons que les Arunaeh, vous ressentez moins que les autres et que vos émotions sont contrôlées par une force que l’on vous impose depuis tout petits… Dommage qu’ainsi, vous perdiez la capacité de vous contrôler par votre volonté. La volonté d’oublier la peur, la volonté d’oublier la plus profonde tristesse… Vous ne connaissez pas cela. Vous êtes comme des enfants enchaînés qui savent qu’ils sont en terrain sûr où qu’ils aillent, parce que la chaîne les empêche d’aller au-delà des limites. Des limites que vous jugez justifiées, mais je me demande si elles le sont toujours.”

Yanika était une exception à la règle. Elle n’avait aucune force imposée qui l’aide à se contrôler. Et malgré cela, par sa volonté, elle parvenait à faire que son aura disparaisse presque complètement. Et elle était si concentrée à ne pas déranger les autres avec ses émotions qu’elle trébucha sur le sol irrégulier, et je la saisis par le bras, en soupirant.

— « Tu veux qu’on sorte, Yani ? »

Pour toute réponse, une aura rebelle m’assaillit.

— « Il est là ! » s’exclama Livon.

La lumière du jour éclairait encore les parois à cet endroit et je n’eus même pas besoin de sortir ma pierre de lune pour examiner les lieux. Le tunnel était à moitié bouché avec des roches, sans doute entassées par Mérek et Rakbo. Je m’approchai, jetant un coup d’œil. À l’évidence, l’ouverture n’avait pas été créée par les « Flammes Sacrées du monde ». Après avoir vu les incisions faites dans la roche ainsi que la quantité de pierres mastiquées, j’affirmai sans hésiter :

— « Un dragon de terre est passé par ici. Et un petit. Ce qui signifie probablement que, plus bas, un plus grand a dû passer. Les dragons de terre n’abandonnent jamais leurs petits tant que ceux-ci n’ont pas atteint leur taille adulte. »

— « D’où le tremblement de terre, » médita Naylah.

Livon se pencha par-dessus l’ouverture et je le vis renifler et fixer un regard sombre sur l’obscurité du tunnel.

— « Cela sent la mort, » lâcha-t-il.

Je fronçai les sourcils bien que je ne sois pas surpris. Les dragons de terre ne se nourrissaient que de minéraux, de petits vers et d’insectes, mais ils semaient la panique et causaient de dangereux effondrements qui écrasaient toute créature se trouvant sur leur passage.

Je posai une main sur la paroi irrégulière, évaluant les forces. Après avoir considéré que ce passage était plus ou moins sûr, je me détendis et m’assis sur une roche, pensif.

Si les vampires étaient arrivés par là, fuyant les dokohis, cela signifiait que ce tunnel devait communiquer avec la partie de Lédek. Celle-ci, tout compte fait, était une zone relativement haute en comparaison avec Kozéra et Dagovil… Elle devait être à quelques heures de marche seulement. J’observai Sirih et Livon tandis que ceux-ci pénétraient dans le tunnel, éclairés par la lumière harmonique. Qu’est-ce que les Ragasakis pensaient faire avec cet accès aux Souterrains ? Aller jeter un coup d’œil et essayer d’obtenir plus d’informations sur les dokohis ? Si ceux-ci avaient attaqué le Prince Ancien, il se pouvait qu’ils soient encore à sa recherche. Dans ce cas, ils finiraient par trouver le passage à un moment ou un autre. À moins que nous détruisions le tunnel avant.

Je partageai mes pensées avec Naylah et Sanaytay, et le premier à acquiescer et approuver silencieusement mon raisonnement fut Saoko. Naylah réfléchit davantage, et je devinai que, pour elle, la possibilité de trouver les dokohis plus tôt que prévu la tentait. Elle n’était pas encore parvenue à une conclusion quand Livon et Sirih revinrent, disant que le tunnel semblait interminable et qu’il devenait de plus en plus pentu.

— « Les vampires devaient être plus que désespérés pour prendre une telle route, » médita Livon.

Nous nous tournâmes en entendant des mots grognés en provenance de la caverne des mirols. Bientôt, nous vîmes Orih apparaître. Elle marchait d’un pas raide. Elle était visiblement irritée. Heurtant légèrement une stalagmite, elle marmonna une plainte puis avança encore de quelques pas avant de nous dire avec décision :

— « C’en est assez ! Si le Prince Ancien est capable de les sauver, qu’il le fasse ! Yéren est déjà en train de l’aider, lui, non ? Si jamais un autre Atarah meurt, je ne le lui pardonnerai pas ! »

Atarah ? C’était donc ainsi que s’appelait le peuple d’Orih. Elle semblait presque s’identifier avec celui-ci, malgré tout ce que ces Atarah lui avaient fait subir dans le passé.

— « Comment vas-tu le convaincre ? » demanda Naylah.

— « Je ferai exploser l’entrée de ce cratère ! » s’exalta-t-elle.

Elle plaisantait, n’est-ce pas ?

— « Ça, ça n’embêterait pas que les vampires, Orih ! » objecta Livon. « Je suis sûr qu’il y a un moyen plus doux pour le convaincre. Et si on essayait d’en parler avec lui, tout simplement ? »

— « Je suis d’accord avec toi, Livon, » intervins-je. Je me levai de la roche où j’étais assis, les mains enfouies dans mes poches. « Mar-haï, ce n’est pas pour dire mais je pense que laisser ce tunnel ouvert vers les Souterrains, avec tant de mirols malades à côté, ce n’est pas une bonne idée. Tout de suite, n’importe quelle créature pourrait monter par là, pas uniquement les catraïndes ou les dokohis : par une telle ouverture, même les kraokdals et les nadres pourraient passer. Si nous promettons aux vampires que nous détruirons définitivement le tunnel, peut-être qu’ils seront plus disposés à nous écouter. Comme ça, ils seront plus en sécurité et les dokohis ne pourront plus les poursuivre aussi facilement. Nous y gagnons tous. »

Finalement, mon argument les convainquit. Naylah et Livon partirent négocier ; quant au reste d’entre nous, Orih nous supplia de l’aider à s’occuper de son peuple : nous donnâmes à manger des friands de Kali aussi bien aux enfants qu’aux adultes, nous allâmes chercher de l’eau claire pour tous et nous nettoyâmes la caverne. On aurait dit qu’un raz de marée était passé par là : bien qu’il soit évident que Mérek s’était efforcé de mettre de l’ordre et de maintenir l’endroit propre, il y avait des fragments de bols partout, des restes de sang de catraïnde et de saïjit sur le sol et sur les parois décorées, des paniers brisés, des matelas mis en pièces… Rares étaient les biens des Atarah qui n’avaient souffert aucun dommage. Mais le pire, c’étaient les blessures que ces montagnards s’étaient infligées. Sans les soins de Mérek, nombre d’entre eux seraient morts depuis des jours.

J’étais en train d’aider un enfant de l’âge de Yanika à boire de l’eau quand j’entendis Orih s’enquérir :

— « Mérek, où est Rakbo ? Je ne l’ai pas vu de toute la matinée. »

Du coin de l’œil, j’aperçus la grimace du jeune mirol.

— « Il est parti chasser. »

Chasser, hein ? Au ton qu’il employa, je me demandai si son compagnon était parti chercher à manger ou parti chercher d’autres saïjits bien portants pour leur sang…

Finalement, Naylah et Livon revinrent et ils le firent en compagnie de Yéren et du vampire aux lunettes.

— « Tout est arrangé ! » annonça Naylah. « Le Prince Ancien dit que, si nous sommes capables de détruire le tunnel aussi efficacement que nous le disons, il se mettra au travail dès cet après-midi pour sauver ton peuple, Orih. »

Les yeux de la mirole s’illuminèrent.

— « C’est vrai ? » Elle se tourna vers moi et m’agrippa par la manche, agitée. « Allons détruire le tunnel, Drey ! Ne perdons pas de temps ! Allez, allons-y ! »

Elle partit en courant vers l’entrée du tunnel et nous la suivîmes tous avec plus de réserve. Une fois devant l’ouverture, je m’empressai d’enfiler au moins les gants de destructeur que je gardais au fond de mon sac. Prenant aussi le masque, je me tournai vers Yanika.

— « Tu seras plus en sécurité ici, » lui dis-je à contrecœur.

Ma sœur sourit. Après s’être si bien occupée des mirols malades, son aura débordait d’espoir.

— « Fais attention, frère. »

— « Toujours, » répliquai-je avec un sourire. Remarquant l’indécision agacée de Saoko, j’ajoutai à son intention : « Tu n’as pas besoin de me suivre : tu ne ferais que me déranger. »

Le drow aux cheveux en brosse grimaça, mais il ne daigna pas répondre. J’attachai le masque, sortis la pierre de lune et m’enfonçai dans le tunnel derrière Orih. Celle-ci avait déjà pris sur moi quelques mètres d’avance, éclairant son chemin avec une lanterne.

J’étais curieux de voir l’habileté de la mirole. C’était une explosionniste, mais elle n’utilisait pas l’orique et, d’après ce que j’avais compris, son sortilège requérait infiniment plus d’énergie que les sortilèges de force orique. Cependant, si celui-ci était capable de se propager à travers la matière, il devait aussi être beaucoup plus destructeur.

— « Dis-moi, ton sortilège d’explosion est puissant jusqu’à quel point ? » lui demandai-je tandis que nous avancions prudemment entre les débris de roche.

Orih ralentit et leva un index pensif.

— « Est-ce que tu as déjà vu une magara explosive ? »

— « Bien sûr, » dis-je. « Dans les mines souterraines, on les utilise tout le temps. Alors, c’est un peu comme une magara explosive minière ? »

La mirole laissa échapper un petit rire.

— « Rien à voir. En moyenne, c’est comme une vingtaine de ces magaras. »

J’écarquillai les yeux. Une vingtaine ? Elle reprit posément :

— « Je ne peux pas contrôler sa puissance, alors parfois il y a de petites surprises. C’est pour ça que je suis toujours prudente, » se vanta-t-elle.

Je réprimai une moue incrédule.

— « Comment ça fonctionne ? »

Orih m’adressa un grand sourire avant de continuer à marcher et d’expliquer :

— « C’est facile. Mon sortilège fonctionne comme un lien entre le cœur de l’explosion et moi. J’ai besoin de quelques minutes pour le mettre en place, puis d’environ cinq minutes avant de pouvoir l’activer. Ce n’est pas vraiment un problème, parce que, de toutes façons, après l’avoir placé, il faut s’éloigner un bon bout de chemin. »

Je déglutis.

— « Et… je suppose que tu sais plus ou moins évaluer de combien il faut s’éloigner. »

— « Mm… À la Superficie, plus ou moins, mais je n’ai jamais fait une explosion souterraine, » admit-elle, en adoptant un ton innocent. « Pour ça, c’est toi l’expert, non ? »

Je me contentai d’émettre un raclement de gorge indécis. N’ayant jamais vu son sortilège, il était difficile d’imaginer l’impact. À dire vrai, d’un point de vue pragmatique, il aurait mieux valu que je m’occupe seul de rompre le tunnel, mais j’éprouvais de la curiosité, et je ne me sentais pas capable de voler la gloire à Orih. Elle avait l’air si enthousiaste… Après un silence durant lequel on n’entendait que nos pas, le suintement de l’eau et le roulement des cailloux, j’arrivai à la conclusion que plus loin Orih lâcherait son sortilège, mieux ce serait.

Aussi, nous continuâmes à descendre. À un moment, Orih faillit chuter et elle eut beau me répéter qu’elle allait bien, qu’elle avait juste glissé, je décidai de passer devant.

— « C’est moi, l’expert, non ? » rétorquai-je. « Si tu avais glissé davantage, tu serais morte. »

Je passai donc en tête, devant son expression saisie. Cependant, au bout d’un quart d’heure peut-être, la mirole commença à se plaindre.

— « Drey… Tu ne trouves pas que nous allons trop loin ? Tout le chemin qu’on descend, il va falloir le remonter après, tu sais ? Cette côte va me tuer. »

— « C’est vrai, » reconnus-je. « Descendons juste un peu plus. »

Le « un peu plus » se transforma en un quart d’heure de plus. Une odeur nauséabonde commença à flotter dans l’air et s’intensifia à mesure que nous descendions. Orih se pinça le nez puis se couvrit la bouche. Finalement, nous trouvâmes sur le chemin un énorme cadavre, mou et malodorant.

— « D-Drey, » bredouilla Orih, à bout de souffle. « Qu’est-ce que c’est que ça ? »

— « Un rowbi, » répondis-je. « Ce sont des sortes de vers énormes. À Dagovil, on les utilise comme bétail et comme bêtes de somme. »

— « Du bétail ? » s’étrangla Orih, contournant l’immense corps, écœurée. « Ça se mange ? »

J’acquiesçai, amusé.

— « Beh oui. De fait, c’est un des plats les plus typiques de Dagovil. Les gens ajoutent du rowbi à n’importe quel plat. Mais on ne mange que ceux qui sont domestiqués. Ceux qui sont sauvages pourraient avoir mangé n’importe quoi. Et celui-ci est déjà à moitié décomposé. »

Et aucune bête n’était venue le dévorer, remarquai-je mentalement.

— « Ne reste pas planté là ! » protesta Orih. « Tu n’as donc pas le sens de l’odorat ? Moi, je n’en peux plus… »

— « C’est curieux, » méditai-je. « J’ai entendu dire une fois que les mirols raffolent de la viande pourrie. Dans ce cas, le rowbi devrait être pour toi comme un gâteau de Kali, non ? »

— « Tu rigoles ? S’il te plaît, avance, » s’étouffa Orih en me pressant. Elle aspira et cracha. « C’est infect. Tu ne sens rien ou quoi ? »

Sa mine écœurée m’inquiéta et, lançant un sortilège orique pour éloigner de mon mieux la puanteur, j’accélérai aussi le rythme en répliquant :

— « Je ne sens pas plus qu’il ne faut. »

Car mon Datsu m’empêchait de réagir à l’odeur de manière excessive, ajoutai-je intérieurement, mais je laissai de côté l’explication, sachant que ce n’était pas le bon moment pour en parler.

Quelques pas plus loin, quand la puanteur de la créature faiblit, j’observai que le tunnel s’était élargi et aplani. Je m’arrêtai et posai une main sur la roche. Je la sondai un moment. Et j’acquiesçai face à la question silencieuse d’Orih.

— « Tu peux placer ici ton sortilège. Ça a l’air d’être un bon endroit. »

Orih sourit largement et inspira une bouchée d’air propre.

— « Laisse-moi faire. »

Elle régla sa lanterne pour mieux voir et, pendant qu’elle travaillait, je m’éloignai un peu dans le tunnel. L’air était curieusement plus frais et, à un tournant, j’observai que ma pierre de lune n’était plus la seule à émettre de la lumière devant moi. Il y avait quelque chose, là-bas, au fond du sentier. Après avoir jeté un regard à Orih et constaté qu’elle était toujours occupée, je décidai de me rapprocher prudemment de la source de lumière. Je débouchai finalement sur une vaste caverne éclairée par une pierre de lune géante. Non, me corrigeai-je. Plus qu’une caverne, c’était un énorme abîme. Un chemin le bordait, plutôt irrégulier, mais il était possible de le parcourir. Tout en bas, au fond de l’abîme, on ne voyait rien… mais on entendait une rumeur constante et, aux courants d’air qui s’élevaient jusqu’à moi, tout indiquait qu’une rivière coulait en bas. Et pas un simple ruisseau. Il s’agissait donc très probablement de la Spirale, le fleuve qui disparaissait par moments dans la roche, descendant en spirale vers la Mer d’Afah en passant par Ambarlain. Ou du moins c’est ce que je pensai, mais j’aurais eu besoin des coordonnées exactes pour le vérifier.

Je fis demi-tour et retournai auprès d’Orih. La mirole était concentrée et je m’efforçai de ne pas la déranger. Je m’appuyai contre une paroi et attendis, observant ses gestes avec curiosité. C’était comme si, en touchant la roche, elle la peignait d’énergies. Comme si elle créait un de ces cercles magiques de sorciers qui apparaissaient dans les contes.

Bientôt, Orih se leva, satisfaite.

— « C’est prêt. On revient ? »

J’acquiesçai et, me séparant du mur, je laissai Orih passer devant et refermai la marche. Comme Orih l’avait prédit, l’ascension fut plus fatigante que la descente, mais aussi moins dangereuse. Au bout d’un moment, Orih s’arrêta.

— « Si je m’éloigne beaucoup plus, le lien va se briser. Je vais devoir l’activer ici. »

— « Qu’est-ce qui se passe si le lien se brise ? » demandai-je.

Orih haussa les épaules.

— « Rien. Je n’ai pas encore donné l’énergie nécessaire pour l’explosion, » expliqua-t-elle. « Alors, je le fais ? »

J’évaluai la distance que nous avions parcourue. Ce n’était pas beaucoup, mais si elle ne pouvait pas l’activer de plus loin, qu’y faire. J’ajustai le masque de destructeur : celui-ci protégeait non seulement la tête et les yeux, mais aussi l’ouïe.

— « Vas-y, » approuvai-je.

Orih inspira, joignit ses deux mains et ferma ses paupières. Brusquement, je la vis rougir.

— « Ce serait… ce serait ridicule que je rate mon coup cette fois-ci, n’est-ce pas ? »

Je pâlis.

— « Rater ton coup ? »

— « Non, bon, c’est que je ne réussis pas toujours à tous les coups… Mais, cette fois-ci, il faut que j’y arrive, » se dit-elle. Elle ouvrit les yeux avec décision. « Pour Mérek… et le grand-père Dalorio. Ce vampire a intérêt à les sauver… »

— « Bon alors, tu le fais ou pas ? » m’impatientai-je et je soufflai : « Mar-haï… »

Orih inspira et se concentra à nouveau. Durant quelques instants, le silence régna. Alors, je sentis un changement dans l’air. Aussitôt, une avalanche d’énergie me frappa. Le fracas fut impressionnant. À vrai dire, j’avais eu beau prendre des précautions, je ne m’attendais pas à ce que l’explosion soit si puissante. À présent, je comprenais mieux pourquoi les gens de son peuple les avaient prises, elle et sa mère, pour des monstres. Elles étaient bel et bien des monstres.

— « Cours ! » s’exclama Orih.

Nous nous activâmes et, malgré le terrain escarpé, nous essayâmes d’accélérer le plus possible le rythme de notre ascension. Même là où nous étions, de petites pierres tombaient, détachées par la secousse. L’explosion mit un bon moment à finir de se propager et je m’étonnais que notre chemin de retour soit encore ouvert quand j’entendis le bruit caractéristique d’une roche cédant à la pression. J’écartai Orih juste à temps avant que la roche ne s’écrase par terre en éclatant. Cependant, la majorité des pierres ne nous atteignit pas grâce à la barrière orique que j’avais érigée à la hâte. Orih avait les yeux écarquillés. Et, moi, j’agrippai fortement ma pierre de lune dans mon poing.

— « Je vais essayer d’équilibrer ça avant que nous restions bloqués, » dis-je.

— « Équilibrer… ? »

Sans lui répondre, je me concentrai sur mon orique. L’explosion d’Orih avait pris fin maintenant, mais elle avait laissé les roches fissurées et instables. Au fur et à mesure que nous avancions, je me chargeai de les faire chuter, limitant la probabilité que l’une d’elles s’abatte sur nous. Et celles qui nous barraient la route en tombant, je les désintégrais juste assez pour nous laisser passer, sans réduire un seul instant le vent qui m’entourait, repoussant le sable et la poussière.

— « Plus jamais, » soufflai-je. « Maintenant, je comprends pourquoi il n’y a pas d’explosionnistes dans les Souterrains. C’est un véritable suicide. »

Orih ne répondit pas. Elle avançait derrière moi avec des mouvements raides et mal assurés. Visiblement, avoir utilisé tant d’énergie l’avait épuisée. J’entendis un nouvel éclat de roche. Et je souris largement derrière mon masque. Mar-haï. Cette technique était une folie, mais j’étais sûr que Lust aurait été fasciné. Cependant, il ne l’aurait jamais apprise, parce que c’était simplement bien trop peu contrôlable.

Au bout d’un long moment à batailler contre les roches traîtresses, nous parvînmes à un endroit plus stable et nous finîmes de remonter avec plus de tranquillité.

— « En bas, il ne doit plus rester ni l’ombre d’un tunnel, » rit enfin Orih, plus sereine. « Pas vrai ? »

— « Oui, et le rowbi doit être réduit en bouillie, » répliquai-je.

Une étrange impression s’empara de moi tandis que nous approchions de la sortie du tunnel. La sensation commença par un picotement désagréable et se changea rapidement en un miasme de désespoir. Dannélah, se pouvait-il que… ? Glacé, je me ruai vers la sortie. Près de celle-ci, Livon tentait de se relever, mais quelque chose semblait le paralyser.

— « Drey… Orih… » bégaya-t-il. Il avait la main ensanglantée.

Je m’arrêtai net à l’entrée de la caverne. Près des stalagmites, se tenaient Sirih, Sanaytay et Naylah… toutes trois aussi paralysées que Livon. Sanaytay s’était même évanouie. Tchag s’agrippait à Yanika, tremblant de tout son petit corps… Et Yanika…

L’aura de Yanika était une boule géante de pure horreur. Et dès que son horreur me frappa de plein fouet, je cessai de la sentir. Comme un automate, je m’approchai d’elle, j’éloignai Tchag sans égards et, emportant ma sœur dans mes bras, je m’en fus sans un mot, sans hâte, mais avec décision.

Une fois hors de la grotte, la lumière du jour m’aveugla un peu. Je vis le vampire aux lunettes accroupi un peu plus loin, avec une tête de chat hérissé et des yeux exorbités. Son instinct devait lui avoir fait comprendre que cette paralysie et cette horreur sans mesure n’étaient pas siennes. Je l’ignorai, descendis le terrain pierreux et entrai dans la forêt.

Au bout d’un moment, je me rendis compte que Yanika avait changé d’attitude. Ses grands yeux noirs ouverts ne regardaient plus dans le vide : ils étaient noyés de larmes. Elle s’agita, m’obligeant à la poser sur le sol.

— « Fr… frè… frère… » hoqueta-t-elle.

Elle étreignit mon torse. J’essayai de comprendre ce qui lui était arrivé, mais j’en fus incapable ; aussi, je lui demandai doucement :

— « Que s’est-il passé, sœur ? »

Yanika inspira bruyamment et, s’écartant légèrement, elle me regarda, leva une main et retira mon masque. Elle ouvrit plus grand les yeux, mais elle les baissa aussitôt et se remit à pleurer.

— « J’ai eu si peur ! » s’exclama-t-elle brusquement. « J’ai eu si peur, frère… quand j’ai entendu l’explosion. Je n’avais jamais entendu un tel bruit. J’ai cru… j’ai cru que tu étais mort. Et quand j’ai pensé ça, je me suis sentie si mal, si mal que… que… je leur ai fait du mal, frère ! Livon est tombé et il s’est coupé la main. Il y avait du… du sang, » sanglota-t-elle. « Et Sanay s’est évanouie. Et Sirih était tellement angoissée… Et Naylah a dit… elle a dit des choses très bizarres. Elle a parlé d’un monstre… » Elle m’étreignit de nouveau dans ses bras menus, tremblant de tout son corps. Je l’écoutai sangloter. Après un silence, elle ajouta : « Est-ce que je suis vraiment un monstre, frère ? Je… je croyais que je pouvais me contrôler. Je me suis entraînée pour ça. » Elle déglutit et murmura : « Même toi, je te rends triste… n’est-ce pas ? C’est pour ça que tu dois utiliser ton Datsu… Parce que sinon, à toi aussi, je te ferais du mal. »

Je la regardai sereinement et fis non de la tête.

— « Non, » assurai-je. « À moi, tu ne me fais jamais de mal. »

Je bridai mon Datsu autant que celui-ci me le permit et, petit à petit, je sentis le sceau revenir presque à son état normal. La tristesse de Yanika s’accrut au-dedans de moi, mais je ne la repoussai pas. Je préférais sentir ça que de ne rien sentir. Je saisis ses deux mains.

— « Yani. Dis-moi. Que veux-tu faire ? Veux-tu rester ? Si tu ne veux pas, nous partons. Nous partons tout de suite et nous continuons à voyager où tu voudras. Tu n’as pas à supporter ça. »

Yanika baissa la tête. Sa tristesse ne s’apaisait pas.

— « Je ne veux plus jamais leur faire de mal, » murmura-t-elle.

Et je doutais que les Ragasakis puissent nous pardonner après une telle terreur. Que nous soyons restés auprès d’eux, les mettant en danger à chaque instant, imposant l’état d’âme de Yanika à leurs sentiments à tout moment sans même les prévenir… C’était probablement impardonnable. Jusqu’alors, personne, à part moi, n’avait été capable de l’accepter et de vivre avec elle en connaissant son pouvoir… Je devais des excuses aux Ragasakis. Pas Yanika : elle, elle ne contrôlait pas son pouvoir et avait été la première à vouloir révéler son habileté à la confrérie. Moi, par contre, j’avais retardé les choses, sachant parfaitement qu’un jour, nos nouveaux compagnons finiraient pas découvrir la vérité.

— « C’est bon, » dis-je enfin. « Mais ne sois pas triste. Ce n’est pas ta faute, Yani. Viens, nous allons aller nous excuser et faire nos adieux, et nous serons de nouveau toi et moi contre le monde. Ça te va ? Ce n’est pas si mal, n’est-ce pas ? »

Yanika secoua la tête.

— « Ce n’est pas ce que tu voulais, frère, » chuchota-t-elle. « Toi, tu voulais rester avec eux. »

— « Je voulais, mais plus maintenant, » lui répliquai-je. « Les choses changent. »

— « Par ma faute. »

— « Par la faute des autres, » lui rétorquai-je. « Et par ma faute. Si tu crois que tu es un monstre, moi, je suis pire que ça. Tu ne te rappelles donc pas ce que les gens du Temple pensaient des Arunaeh ? Ils ne me considèrent même pas tout à fait comme un saïjit. Tout ça parce que je ne ressens pas comme eux. Mais ça m’est égal, Yani. Ça m’est égal parce qu’à toi, ça t’est égal. Tant qu’il y a au moins une personne pour qui je ne suis pas une simple machine destructrice… je n’ai besoin de personne d’autre. Tu m’entends, Yani ? »

Les lèvres de Yanika tremblèrent.

— « Mais Livon et toi, vous vous entendez si bien… Et Orih, Sirih et Sanay… Mar-haï. Je suis la pire destructrice des Arunaeh, » ironisa-t-elle.

Je la regardai, saisi. Et je me crispai.

— « Oublie ça. Oublie tout. Ça n’a duré que quelques semaines, même pas un mois. Nous ne les connaissons pas. Oublie-les, Yani… Nous ne pouvons pas rester. Mais allons nous excuser. S’il te plaît, » ajoutai-je, la suppliant de se calmer.

Yanika inspira et acquiesça, se reprenant.

— « D’accord. »

D’un pas lent, nous marchâmes entre les arbres, et je me tournai à peine quand je vis Saoko approcher. Je ne fus pas surpris : j’avais remarqué sa présence depuis un moment. Le mercenaire avait gardé une distance prudente, probablement pour que l’aura de ma sœur ne l’affecte pas. Ce qui était étrange, c’était que je ne l’avais pas vu quand j’étais sorti du tunnel. Je le foudroyai du regard et, après un silence, je demandai :

— « Pourquoi tu n’es pas intervenu ? »

Saoko leva les yeux vers le ciel sans ralentir. Après un autre silence, il avoua :

— « Lustogan m’a dit de ne pas le faire. »

Je soufflai intérieurement. Mon frère avait-il expressément demandé à Saoko de ne pas intervenir si Yanika avait une crise ? Mais pourquoi ? Avait-il donc déjà prévu que quelque chose de semblable se produirait et nous obligerait à nous séparer des Ragasakis ? Espérait-il donc qu’ainsi nous rentrerions à la maison ?

Je me concentrai sur mes pas et nous fûmes rapidement de retour au pied du terrain rocailleux en haut duquel se tenait la grotte. Juste à cet instant, Naylah, Livon, Orih, Yéren, Sirih et Sanaytay étaient en train de descendre. Les six Ragasakis affichaient des expressions disparates. Naylah se cramponnait à sa lance, Sanaytay était très confuse, Yéren profondément pensif, Sirih avait les sourcils froncés et Orih mordillait sa lèvre, incrédule. Je fis signe à Yanika de s’arrêter et je m’approchai. L’expression de Livon était celle qui me déconcertait le plus : ses yeux me contemplaient avec inquiétude. Peut-être cherchait-il les mots appropriés pour me dire qu’il se sentait trahi ?

Quand je ne fus plus qu’à quelques mètres, le permutateur demanda :

— « Yanika va bien ? »

Je fuis son regard, tout en acquiesçant.

— « Elle va bien. Et… ta main ? »

— « Oh. Ce n’est qu’une égratignure ! » assura-t-il.

Il souriait. Pourquoi diables souriait-il ? Je déglutis.

— « Ragasakis. Je voulais vous dire… »

J’hésitai, mal à l’aise. Je n’étais pas habitué à présenter des excuses. Je me rappelais que les rares fois où j’avais dit « je suis désolé » à mon frère, celui-ci m’avait répliqué « je m’en moque ». Une façon de dire qu’il valait mieux faire les choses comme il faut du premier coup que de demander pardon inutilement. Pourtant, lui, il avait bien demandé pardon quand j’avais écrasé la sculpture d’Antaka dans ce village de Dagovil…

Me décidant enfin, je m’agenouillai. Sous leurs regards saisis, je m’inclinai en posant mes mains gantées sur les cailloux et je lançai d’une voix forte et sincère :

— « Je regrette ce qui s’est passé ! J’aurais dû vous avertir, mais je ne l’ai pas fait. »

À ce moment, je ressentais de la tristesse plus que de la culpabilité. M’étais-je tant attaché à eux ? Naturellement : même si cela pouvait paraître pathétique, je n’avais jamais connu personne aussi bien que les Ragasakis que j’avais rencontrés il y avait moins d’un mois… Ya-naï, me dis-je alors. Oublie tout. Lust avait raison : l’amitié dure le temps que dure la bonne ambiance et se rompt plus facilement que le talc. Je contins ma tristesse en libérant légèrement mon Datsu. Je ne voulais pas que Yanika la sente. Je ne voulais pas la faire souffrir plus qu’elle ne souffrait déjà. J’ôtai de mon bandeau le symbole bleu des Ragasakis que m’avait offert Naylah et le posai sur les pierres en m’inclinant :

— « Pardon et… merci pour tout. Je comprends que nous ne puissions pas rester après ça. »

La réponse ne se fit pas attendre. Sirih souffla et Sanaytay murmura timidement mon nom avec surprise ; quant à Livon, il s’assit devant moi, les jambes et les bras croisés, et me regarda fixement. Les yeux du permutateur étaient comme deux lacs gris, limpides et résolus.

— « Drey, » dit-il. « Qu’est-ce que tu racontes ? Nous connaissions déjà les pouvoirs de Yanika. Zélif nous avait avertis. »

J’écarquillai les yeux. Zélif… Bien sûr. Il était logique qu’elle n’ait pas gardé le secret et l’ait divulgué aux confrères sans me consulter. Je ne sus si je devais me sentir soulagé ou pas. Sirih se racla la gorge.

— « Bon, dire que nous les connaissions… c’est beaucoup dire. Moi, personnellement, je ne m’attendais pas à un truc pareil. Franchement, c’était terri… » Orih lui donna un coup de coude, mais Sirih termina : « …blement impressionnant. Et long. Ça a été le pire quart d’heure de ma vie ! » rit-elle nerveusement. « Ça, c’est ce qu’on appelle partager les joies et les peines… ! »

— « Sirih… ! » protesta Orih. « Elle ne le fait pas exprès, tu sais ? N’est-ce pas, Yani ? »

Bien que ma sœur soit restée à une certaine distance, je perçus clairement son aura de surprise.

— « Vous le saviez ? » demanda-t-elle.

Orih acquiesça, souriante.

— « Bien sûr. Ce n’est pas quelque chose dont on se rend compte facilement et j’avais du mal à le croire, mais, maintenant que tu nous as donné une preuve aussi claire… ce pouvoir est incroyable, Yani ! »

Yanika s’approcha avec timidité, stupéfaction et espoir.

— « Vraiment ? »

— « Vraiment, » sourit Naylah.

— « Incroyable et génial, » confirma Livon sans abandonner sa position assise.

Confus, je secouai la tête et me levai, tentant de comprendre. Ces gens…

— « Son pouvoir ne vous fait pas peur ? » demandai-je.

Je les vis échanger des regards, des haussements d’épaules et de légers sourires.

— « Le mien ne te fait pas peur ? » répliqua Orih, découvrant ses dents affilées.

Je soufflai de biais.

— « Le tien est si flagrant qu’il effraierait même un dragon, » lui dis-je. Et je fronçai les sourcils, les regardant tour à tour, encore troublé. Pourquoi diables ces Ragasakis n’agissaient-ils pas comme les gens normaux ? Quel saïjit ayant toute sa tête accepterait dans son groupe une personne qui influençait ses sentiments à tout moment ?

— « Alors… cela ne vous dérange pas de ressentir ce que, moi, je ressens ? » demanda Yanika.

— « Ça peut être un pouvoir dangereux, » admit Naylah, en posant sa lance. « Mais… » Elle ramassa par terre l’insigne des Ragasakis et me le tendit sans hésiter en disant : « Dans notre confrérie, nous n’abandonnons pas les gens parce qu’ils sont différents. Si elle ne contrôle pas son pouvoir… nous l’aiderons à trouver une méthode pour apprendre à le faire. »

— « Et nous la trouverons, » affirma Livon, confiant.

— « Les Ragasakis sont capables de tout ! » s’exclama Orih, radieuse.

— « En plus, si vous partez, Tchag se transformera, la nuit, » fit remarquer Sirih, toujours pragmatique.

À la moue surprise de Livon, je devinai que celui-ci venait de comprendre. Sanaytay intervint alors timidement, d’une voix douce :

— « Drey. Yanika. Ce serait triste… si vous partiez. »

L’aura de Yanika brillait à présent d’émotion. Je déglutis. Eux tous… Je n’eus pas besoin de regarder ma sœur pour prendre une décision : je repris l’insigne des Ragasakis. Livon sourit de toutes ses dents et, joyeux, Yéren commenta :

— « Bon ! Moi, je retourne avec mes patients. Dites, si ça ne vous dérange pas… vous pourriez m’apporter plus d’oorde ? C’est la plante avec des petites fleurs roses que j’ai ramassée en chemin, hier. Je l’ai montrée à Livon avant. Prenez toutes celles que vous pourrez et revenez vite. Ces mirols… sont vraiment mal en point. Mais, avec le savoir du Prince Ancien, je n’ai pas d’excuse : je ferai tout mon possible pour les sauver. »

Livon me prit par la manche pour m’encourager à le suivre.

— « Allons chercher ces oordes ! Les plantes avec des fleurs en forme de clochette, n’est-ce pas, Yéren ? »

— « Voyons, je te les ai montrées, Livon, ne fais pas comme si tu ne t’en souvenais pas ! »

Livon eut un sourire forcé.

— « Oui, oui… » Il croisa mon regard moqueur et son sourire s’élargit, clair et innocent, tandis que nous courions vers le bois. « Je connais un tas de plantes et j’ai un odorat de loup. Nous n’aurons qu’à procéder par élimination ! »

Je roulai les yeux. Mar-haï…

— « C’est pour ça que tu ne finis jamais de résoudre le cube à chiffres, Livon, » lui dis-je sur un ton fataliste. « Tu manques de stratégie. »

Par contre, il ne manquait pas de résolution.