Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 1: Les Ragasakis.

16 Amis d’enfance

Presque statique, le brouillard enveloppait la large vallée, s’entrelaçant aux branches des arbres, effleurant l’herbe humide et flottant sur les eaux sombres et silencieuses du lac Lur. Arrivant à un tournant du chemin, je jetai un coup d’œil en arrière. J’avais cessé de voir depuis longtemps le rocher de Skabra à travers ce brouillard persistant. Nous avancions depuis deux heures déjà.

La capuche rabattue, Rozzy ouvrait la marche d’un pas rapide et décidé. D’après Yéren, nous suivions la route de Nyuri, qui bordait le lac vers l’ouest et s’enfonçait ensuite dans les montagnes pour rejoindre, après d’interminables virages et tunnels, la capitale du Goli. Cependant, nous autres, nous ne nous dirigions pas là-bas : après une autre heure de marche durant laquelle le brouillard se leva enfin, nous laissâmes le lac derrière nous et remontâmes la rivière qui se jetait dans celui-ci, nous éloignant de la route en direction du nord.

— « Excuse-moi, Protecteur, » fit courtoisement Yéren. « Ce guide que tu as engagé, il est encore loin ? »

Rozzy ne tourna même pas la tête quand il répondit :

— « Nous y sommes presque, mais nous allons devoir traverser la rivière. Il y a un gué un peu plus loin. »

— « On ne peut pas faire une pause ? » se plaignit Orih. « On n’a fait que marcher toute la journée… »

— « On vient de partir il y a à peine trois heures, Orih, » la corrigea Sanaytay avec un petit sourire d’excuse.

La mirole prit une mine martyrisée et grommela quelque chose d’inintelligible. Toujours sans se retourner et sans un mot, Rozzy ferma nerveusement le poing et accéléra le pas.

— « Je crois que le jardique est énervé, » murmura Sirih.

Assurément, confirmai-je mentalement. L’impatience du dénommé Rozzy pour retrouver son ami gourou était si évidente que j’avais du mal à croire qu’il l’ait trahi… mais alors, pourquoi le gouverneur de Skabra, qui semblait mieux le connaître, le soupçonnait-il ?

Quand nous atteignîmes le fameux gué sur la rivière, le jour s’était éclairci, le vent s’était levé et les rayons du soleil parvenaient à filtrer de temps à autre entre les nuages. En nous approchant de la rivière, je vis Tchag se laisser glisser à moitié du sac à dos de Livon pour cueillir une fleur d’un jaune pâle. Je le vis tourner sa trouvaille entre ses doigts et respirer son arôme… Je roulai les yeux. Cette nuit-là, à l’auberge de la Source, Yani et moi avions partagé notre chambre avec Livon et Naylah, et j’avais craint que l’imp ne nous laisse pas fermer l’œil de la nuit en se transformant en spectre. Nous l’avions même attaché avec une chaîne… Mais l’imp avait dormi placidement jusqu’à l’aube. À la surprise de Livon. Moi, je commençais à soupçonner que le pouvoir de Yanika avait quelque chose à voir.

Rozzy sauta sur un rocher et répéta l’opération jusqu’à atteindre l’autre rive. La rivière était peu profonde, mais elle descendait avec force. Je me tournai vers Yanika.

— « Fais attention, » l’avertis-je.

Nous commençâmes à traverser la rivière l’un derrière l’autre avec précaution. Je posais tout juste les pieds sur la berge derrière Yanika quand, soudain, je me retrouvai sur l’autre rive. Rozzy, qui m’avait vu disparaître, était demeuré stupéfait. Je sentis mes yeux s’enflammer comme des feux et je m’écriai :

— « Livon, mais quel fainéant ! »

Celui-ci, qui avait permuté avec moi pour traverser la rivière, se mit à rire bruyamment. Les sacs n’avaient pas permuté et, sur mon dos, je vis que Tchag me jetait un coup d’œil curieux sans avoir l’air trop surpris. Mar-haï, Livon… Quand je le rejoignis, le maudit riait encore. Je lui adressai un sourire diabolique et le dépeignai avec une violente rafale d’air tandis que Tchag sautait au sol.

— « Merci, Livon, » lui dis-je tandis que je continuais derrière les autres, vers l’amont, sans m’arrêter, « mon sac pèse plus que le tien. Ça fait du bien de marcher léger. »

Livon lâcha un grommellement en s’en apercevant.

— « Tu as mis quoi dedans ? Des pierres ? »

— « C’est vrai que l’uniforme de destructeur est fait avec de la fibre de roche, » concédai-je. « Mais ce qui pèse le plus là-dedans ce sont les trois livres favoris de ma sœur. »

L’aura de Yanika s’emplit de honte. Je souris à Livon et je citai :

— « Les dernières faveurs d’un mort de Nikata Worios, Romances turesques de la célèbre Ajensoldranaise Amsalia Ruverg et Vie quotidienne des pêcheurs de Kozéra au cinquante-cinquième siècle de… euh, c’était de qui, déjà ? »

— « De Valdas Kan Bokmanon, » m’aida ma sœur.

— « Ah, oui, bien sûr, l’anobe blanc de la famille la plus aristocratique et réputée de Kozéra. Les Bokmanon ont une dent ancestrale contre les Arunaeh, » clarifiai-je. « Mais ce Valdas semble quelqu’un de bien, on l’avait vu une fois, tu te rappelles, Yani ? Je n’ai jamais réussi à lire son livre, mais Yanika l’adore, alors ne songe même pas à alléger le sac, Livon, sinon je t’envoie une rafale qui te fera arriver non pas sur l’autre rive mais jusqu’à Firassa. »

Livon me rattrapa et souffla.

— « J’ai comme l’impression que le plus grand responsable ici, c’est le livre de ce Valdas… »

Je lui souris de toutes mes dents.

— « Le savoir pèse son poids. Ton sac est si léger en comparaison ! »

— « Bon, ça va, on sait ! » protesta-t-il.

— « Tu souffles déjà ? »

— « Moi ? Boh, ça, ce n’est rien ! » assura-t-il.

Agrippant les courroies, il me devança au trot. Yanika se mordit une lèvre et murmura :

— « J’aurai peut-être dû laisser Valdas dans le coffre-fort. »

En imaginant le vieil érudit Bokmanon en personne dans notre coffre-fort de Firassa, je partis d’un grand rire.

— « Si tu fais ça, les Bokmanon nous déclareront la guerre, Yani. »

Yanika ne saisit qu’alors ses propres mots et elle rit si fort que son aura nous affecta tous. Je vis même Rozzy réprimer un sourire un peu tordu qu’il effaça aussitôt quand il s’arrêta. L’elfe déclara :

— « C’est ici. C’est là que j’ai parlé au guide hier. Il devrait déjà être arrivé. »

L’elfe promena un regard pénétrant sur les arbres et arbustes qui poussaient près de la rive. Sanaytay pencha la tête au bout d’un silence.

— « J’entends une respiration. Je crois… que là-bas, » indiqua-t-elle.

J’arquai un sourcil. Était-ce une créature de la forêt ? Ou alors le guide se cachait-il pour quelque raison ? J’envoyai mon orique dans la direction indiquée, la renforçant. Nous entendîmes tous un halètement de surprise face au soudain tourbillon de feuilles et, aussitôt, nous vîmes apparaître la silhouette d’un mirol vêtu plutôt légèrement, avec de nombreux colliers autour du cou, et de nombreuses tresses. Rozzy leva une main.

— « Bonjour, Mérek, nous sommes tous des amis, » articula-t-il.

À la façon dont il parlait, il donnait l’impression de considérer Mérek comme un sauvage à moitié idiot. Mérek fronça les sourcils. Visiblement, la présence de tant de personnes l’avait alarmé. Cependant, il s’approcha. Il nous observa… et écarquilla les yeux en voyant Orih. Voilà qui était étrange… Et Orih Hissa semblait elle aussi l’avoir reconnu. Ce Mérek était-il par hasard un membre de son village de montagnards ?

— « Mérek… »

Orih avait prononcé le nom dans un murmure étouffé. Ses yeux étaient devenus brillants.

— « Ce n’est pas… possible, » bredouilla-t-elle.

Je n’avais encore jamais vu Orih aussi troublée et, à la façon dont les autres la regardaient, je devinai qu’eux non plus. En tout cas, cela n’avait pas l’air d’être des retrouvailles heureuses, ni pour elle ni pour l’autre : le dénommé Mérek était devenu aussi pâle que le calcaire. Je sentis la tension se propager dans l’atmosphère, et celle-ci ne venait pas seulement de Yanika.

Mar-haï… Ces deux-là se regardaient comme s’ils avaient vu un fantôme.

Un fantôme dont ils ne voulaient pas se souvenir.

* * *

La forêt, de l’autre côté du fleuve, était plus dense et sauvage, et aussi plus animée. Nous étions accueillis par des trilles d’oiseaux presque continus depuis la cime des arbres, les branches mortes crissaient sous nos pas et, tandis que nous avancions, j’entendis régulièrement les pattes de quelque animal froisser des feuilles dans sa fuite précipitée. Plus que l’effrayer, tant de bruit semblait bercer Sanaytay et la captiver à tel point qu’elle s’arrêtait parfois en pleine marche pour tendre l’oreille, et sa sœur devait la tirer par le bras pour qu’elle continue à avancer.

Le mystère de Mérek et d’Orih continuait de peser sur nous. Durant la rencontre, aucun des deux n’avait rien ajouté et, impatient, Rozzy avait rompu le silence, demandant au mirol de se dépêcher de suivre la piste du gourou. Mérek avait acquiescé sans un mot et, à présent, il nous guidait à travers un dédale de bois. Jamais je n’avais vu une forêt aussi énorme. Dans les Souterrains, la taille des cavernes imposait toujours certaines limites ; cette forêt, par contre, était interminable, ou du moins elle me l’aurait paru si je n’avais pas eu en tête la carte de Rosehack.

Comme nous ne nous fiions pas vraiment ni à Rozzy, ni à Mérek, Sirih s’enveloppait par moments d’harmonies et s’occupait de marquer notre chemin sur le tronc des arbres avec son poignard, le plus discrètement possible. Je me réjouis de savoir que, malgré les apparences, les Ragasakis savaient prendre des précautions.

Yanika marchait près de moi, jetant des coups d’œil fréquents et inquiets à Orih. Elle se préoccupait pour elle. C’était compréhensible : la mirole était pâle et silencieuse et elle avançait avec encore plus de maladresse que d’habitude. Livon lui avait évité de trébucher sur une racine par deux fois déjà.

Quand nous arrivâmes à une brèche sur la pente que nous grimpions et que Mérek y pénétra, Rozzy marqua un temps d’arrêt.

— « Aruss est vraiment passé par ici ? » demanda-t-il.

Le mirol s’immobilisa dans la brèche, jeta un coup d’œil vers lui, aussi pâle qu’avant, et acquiesça de la tête. Non seulement il n’avait pas encore dit un seul mot, mais il avait l’air de plus en plus nerveux. Était-ce dû à la présence d’Orih ? Ou à une autre raison ? Avec l’intention de le découvrir, j’intervins :

— « Comment sais-tu qu’il est passé par là ? »

Mérek fronça les sourcils. Et, avec irritation, je le vis me tourner le dos et s’enfoncer dans le tunnel sans me répondre. J’échangeai un regard avec Yanika ; comme moi, elle trouvait le comportement de Mérek suspect.

— « Il nous cache quelque chose, » laissai-je échapper.

Mes paroles arrachèrent une grimace inquiète à Rozzy, mais l’elfe secoua la tête.

— « C’est la seule piste que nous ayons. Et, s’il nous trompe vraiment et qu’il nous tende un piège, cela vous donnera la possibilité de me servir à quelque chose au lieu de faire les pitres, » dit-il sur ton mordant.

Je lui jetai un regard glacial.

— « Les pitres ? »

— « Est-ce que vous ne cherchez pas Aruss, vous aussi ? » rétorqua sèchement Rozzy. « Alors, arrête de parler et ne perdons pas de temps. »

L’elfe entra dans le tunnel et je le regardai avec plus d’inquiétude que d’exaspération. Que tramait donc ce mirol ? Rozzy était-il son complice ? Je soufflai de biais. Mar-haï. Je détestais les intrigues.

Livon pointa un instant la tête à l’entrée de la brèche et se retourna.

— « Orih. Tu connais Mérek, n’est-ce pas ? Est-ce qu’il est fiable ? »

Orih Hissa cligna des yeux, comme si on l’avait tirée d’un puits de souvenirs.

— « Mérek, » répéta-t-elle. « C’était… mon meilleur ami. Franchement, je ne sais pas ce qu’il fait là. Mon village était beaucoup plus à l’est… Il était… » Elle se tut, pinçant les lèvres.

Livon pencha la tête de côté, méditatif, mais il sembla arriver à une conclusion quand il affirma :

— « Si c’était ton ami, c’est sûrement quelqu’un de bien ! Allons-y, Drey, » m’encouragea-t-il.

Avec quelle facilité tu résous les problèmes de confiance, Livon… Malgré moi, je souris, amusé, et acquiesçai. J’entendis Saoko marmonner quelques mètres en arrière :

— « Ça m’agace… »

Nous pénétrâmes dans le tunnel. Sirih n’eut presque pas besoin de nous éclairer le chemin avec sa lumière harmonique : peu après nous être éloignés de l’entrée, nous vîmes déjà la lumière de la sortie. Nous débouchâmes sur une sorte de grand ravin boisé entouré de hautes parois de roche. L’eau d’une source jaillissait en gargouillant à quelques pas du tunnel. Je n’aimai pas la situation. Si cette vallée n’avait qu’une issue… où donc avait atterri le Gourou du Feu ?

— « Au fait, » fis-je, « pourquoi on l’appelle le Gourou du Feu ? »

Rozzy me jeta un regard peu amical mais répondit avec gravité :

— « Aruss est le Survivant de l’incendie du Sanctuaire de Skabra. »

J’arquai les sourcils, inquisiteur, et, face à mon ignorance, il souffla :

— « Tsk… Qui n’a pas entendu parler de l’incendie du Sanctuaire ? »

Prenant la question au premier degré, Livon leva une main. Je devinai aux moues que firent Orih, Sirih et Sanaytay, qu’elles non plus n’en avaient pas entendu parler. Bon, dans le cas de Livon, il l’avait probablement oublié… Yéren, par contre, prit une mine réjouie face à la perspective de nous donner des explications, mais Rozzy le devança et expliqua, laconique :

— « Il y a seize ans, le Sanctuaire Jardique qui se trouve dans les montagnes de Skabra a brûlé et tous les apprentis et moines sacrés ont péri. Seul Aruss a survécu. C’est pour ça qu’on l’appelle le Gourou du Feu. »

— « Oh-oh, » dit Livon, à la fois intéressé et assombri. « C’est un triste passé. Perdre ainsi tous les gens que l’on connaît… ça a dû être dur. » Le visage de Rozzy était devenu de marbre. Livon médita : « Cet Aruss… il est résistant au feu ? On dit que certains gnomes le sont, pas vrai, Yéren ? »

— « Aruss n’est pas un gnome, » le coupa Rozzy avec impatience. « C’est un sibilien. Et oui, sa peau a une certaine résistance au feu, mais il n’a pas été sauvé grâce à ça. C’est moi qui l’ai sauvé. »

Il serra aussitôt les dents, comme s’il regrettait ses paroles.

— « Oubliez ça. » Et il se tourna vers notre guide avec une nouvelle énergie. « Alors, Aruss est venu dans cette vallée ? Vers où se dirigent ses pas ? »

Pendant toute la conversation, Mérek était resté accroupi scrutant le sol pour chercher une piste. Il tourna vers nous un visage livide.

— « Il tremble, » observa Sirih, surprise. « Tu te sens bien ? »

Le mirol secoua la tête et je commençais à me demander si, en fin de compte, il n’était pas muet quand il laissa échapper :

— « J-je regrette. »

Nous échangeâmes des regards déconcertés.

— « Tu regrettes ? » s’étonna Naylah. « Tu as perdu la piste ? Ce n’est pas si grave, tu sais. Nous n’allons pas te manger. »

— « Juste les oreilles, » plaisanta Sirih.

Mérek frémit. La tête basse, il inspira et eut l’air de se reprendre.

— « Je regrette. Mais… je crois deviner où il se trouve. »

Il nous tourna le dos et indiqua quelque chose dans la forêt. Je plissai un œil, surpris de ne pas avoir remarqué avant l’édifice blanc qui se dressait entre les arbres.

— « Peut-être qu’il vaudrait mieux… faire demi-tour, » ajouta Mérek. « Ça pourrait être dangereux. »

— « Tu n’as pas besoin de venir avec nous, » assura Naylah.

Je fronçai les sourcils. Mérek ne sembla pas soulagé pour autant… mais qu’il nous lâche ainsi me dérangea davantage.

— « Pas question, » trancha alors Rozzy. « Je ne le payerai pas tant que je n’aurai pas trouvé Aruss. Tu vas venir avec nous. »

À ces mots, Mérek se raidit mais acquiesça sans protester.

— « Pouvons-nous faire une pause ? » demanda Orih avec espoir. « J’ai faim… »

L’intervention arracha à Rozzy une moue exaspérée, mais les autres montrèrent leur accord, se réjouissant qu’Orih se comporte de nouveau comme d’habitude. Livon raisonna :

— « S’il y a des gens dans cette maison, il vaudra mieux que nous explorions la zone avant de tenter quoi que ce soit. Comme dit Mérek, ça pourrait être dangereux. »

Dannélah… parfois j’oubliais que Livon savait aussi être prudent, pensai-je, impressionné. Aussi, après avoir mangé rapidement, Livon, Rozzy et Naylah allèrent explorer la zone pendant que, les autres, nous surveillions la sortie tout en dévorant les friands de Kali. Quand Sanaytay en proposa timidement un à Saoko, celui-ci, qui était resté appuyé près de la bouche du tunnel, gardant délibérément ses distances, lui rendit une expression de lassitude et lâcha un « ça m’agace » avant d’accepter ce que lui tendait la flûtiste. Il avala le tout presque en un clin d’œil. Mar-haï, me dis-je soudain. Maintenant que j’y pensais, le drow aux cheveux en brosse nous avait suivis depuis Firassa sans même s’être préparé au voyage, je ne l’avais pas vu manger la veille, il n’avait pas voulu payer une chambre à l’auberge, il n’avait pas dîné non plus, ni déjeuné… Mon frère le récompensait-il si mal qu’il ne pouvait pas se permettre de payer ses repas ?

Je secouai la tête et décidai pour la énième fois de ne pas m’inquiéter de ce mercenaire.

Nous étions tous occupés. Yanika avait sorti son petit peigne et démêlait la chevelure blanche de Tchag, Sirih faisait la sieste, Sanaytay s’était éloignée vers la forêt pour écouter la mélodie de la vallée… Quant à moi, je contemplais les nuages et me demandais combien de temps ces trois-là pensaient explorer la zone, quand je remarquai que Mérek avait bougé, s’approchant d’Orih. Celle-ci était assise, les jambes croisées, si perdue dans ses pensées qu’elle ne s’en aperçut même pas.

— « Orih… » murmura le mirol. « Est-ce que je peux te parler ? »

Orih sursauta, le regarda et fit non de la tête.

— « Pour quoi faire ? Pour me demander si je suis une vraie sorcière ? » Mérek nous jeta aux autres un coup d’œil, gêné. Orih souffla. « Je ne suis pas une sorcière, et ma mère ne l’était pas non plus. Les arts qu’elle m’a appris sont des arts celmistes, rien d’autre. Ça n’a rien de divin ni de malveillant. Tu te rappelles ? Nous vous aidions à retourner la terre des champs et nous faisions fuir les monstres avec nos explosions. Et pourtant, personne ne nous a aidées quand les hommes de Farog ont emmené ma mère. Non, c’est vrai, toi, tu m’as aidée à me cacher, » lança-t-elle avec une pointe de sarcasme. « Puis tu es revenu dans la grotte en disant que ma mère était morte et que j’étais un démon comme elle. Et tu m’as crié que je devais partir pour toujours. »

Mérek écarquilla les yeux.

— « Orih… »

— « Je l’invente peut-être ? » répliqua-t-elle. « Ma mère aimait son village. Et celui-ci l’a abandonnée le jour où Farog… »

Elle s’interrompit quand Mérek tomba à genoux devant elle, tremblant.

— « Je regrette, Orih. Tu étais si jeune… Je n’ai jamais pensé que tu étais une sorcière, ni un démon, ni un monstre, je te le jure. Si je t’ai dit tout cela… c’est parce certains savaient que je te cachais. Il fallait que tu partes. Je l’ai fait pour te protéger. Pour que tu ne reviennes pas au village… » Orih le dévisageait, stupéfaite. Mérek secoua tristement la tête. « Tu ne connais pas toute l’histoire, Orih. Quand Farog et ses hommes l’ont accusée de sorcellerie et l’ont enfermée, ta mère a menacé de tout faire exploser autour d’elle si quelqu’un te faisait du mal. Apparemment, un idiot lui a dit qu’on te cherchait et que tu allais être brûlée vive avec elle… Elle est devenue folle. Je suis sûr qu’elle n’avait pas vraiment l’intention d’activer l’explosion. Mais elle a crié si fort que certains ont paniqué et… et… bon, comme tu le sais, elle est morte. »

Orih inspira et cligna des yeux. Mar-haï. Elle était d’habitude si joyeuse… Qui aurait imaginé que son passé était si dramatique ? Je recomposai l’histoire mentalement. Folle d’horreur, convaincue que sa fille était en danger de mort, la mère d’Orih avait menacé d’utiliser des sortilèges de destruction en plein village, et on l’avait tuée bien qu’elle n’ait causé de mal à personne…

— « Tout cela, c’est du passé, » ajouta Mérek dans un filet de voix. « Les choses ont beaucoup changé depuis. Après ça, Farog est devenu de plus en plus ambitieux et violent. Il fréquentait des groupes de bandits et il les invitait au village… un jour, avant qu’il ne revienne d’une de ses “expéditions”, les Anciens nous ont fait descendre la montagne. »

Orih inspira.

— « Tu veux dire que le reste du village est avec toi ? Ici, dans ce cratère ? »

Mérek s’agita, il nous jeta un autre coup d’œil et, après avoir croisé mon regard, il détourna de nouveau les yeux vers Orih en disant :

— « Je dois te parler en privé. S’il te plaît. »

Il tendit une main vers elle, et Orih prit une mine à la fois surprise et curieuse, mais elle fronça aussitôt les sourcils et répliqua :

— « Tout ce que tu as à me dire, tu peux le dire devant mes amis. J’ai entièrement confiance en eux. »

Elle le dit sur un ton manifestement accusateur et Mérek blêmit encore davantage si possible.

— « Ce sont… tes amis ? »

L’éclat colérique dans les yeux d’Orih s’évanouit et je la vis sourire avec un léger soupir.

— « Quand j’ai fui, je n’avais nulle part où aller, Mérek. Je pensais que tous me traiteraient de sorcière et me rejetteraient comme vous, parce que je connaissais les arts celmistes. Mais les Ragasakis sont différents. Beaucoup d’entre eux sont aussi celmistes. À Firassa, ils sont respectés. C’est Zélif qui m’a trouvée. C’est la leader de la confrérie. Elle m’a donné un foyer merveilleux, Mérek. Et je suis heureuse avec eux. Comme tu dis, le reste, c’est du passé… » Son sourire trembla et elle leva brusquement la tête. « Toi, tu as peut-être vraiment voulu me protéger. Mais je n’oublierai pas que c’est la stupidité de mon village qui a tué ma mère. Ainsi que sa lâcheté. » Elle marqua un temps et croisa les bras. « Je n’ai rien d’autre à ajouter. »

Mérek semblait avoir reçu un coup dur. Encore agenouillé, il promena un regard ébranlé sur nous tous. Après un long silence, je l’entendis murmurer :

— « Je me réjouis. Je me réjouis que tu aies connu des gens qui soient capables de te comprendre. Moi… je t’ai toujours considérée comme une petite sœur, Orih. J’ai toujours pensé que je pourrais te protéger, mais, finalement, je n’ai rien pu faire d’autre que te demander de courir et… maintenant, l’histoire se répète. » À ma stupéfaction, il poussa un sanglot et plaqua son front contre la terre en s’exclamant : « Même les Flammes du monde ne pourront pas me pardonner ! »

Eh bien, eh bien, quelle tragédie… Je soufflai, quelque peu gêné d’être le spectateur de cette conversation. Je pensai que je pouvais peut-être aller retrouver Livon, Naylah et Rozzy. Ces trois-là mettaient trop longtemps à revenir. Je me redressai et j’allais me lever quand Mérek bredouilla :

— « Je vous ai… Je vous ai tous vendus ! »

J’écarquillai les yeux. Et, soudain, j’entendis un éclat de rire clair provenant de derrière une roche. Sans y penser, je me levai d’un bond, m’approchant de Yanika, tandis qu’une voix éraillée disait :

— « Ce n’était pas la peine de les alarmer si tôt, Mérek… »

Je vis apparaître une silhouette mince, vêtue d’amples habits verts et armée d’un arc. À côté d’elle, une autre apparut. Et une autre à droite. Et une autre encore venait de sortir du tunnel et tenait une flèche toute prête visant Saoko. Quatre. Ils étaient quatre. Ou y en avait-il d’autres ? Je scrutai les alentours, m’enveloppant d’orique. Même à cette courte distance, j’étais sûr d’être capable de dévier une flèche… mais pas celles qui visaient les autres. Yanika s’agrippa à moi et je sentis une peur aigüe pénétrer tous mes sens. Tandis que j’observais les visages pâles, les chevelures colorées et les crocs, il me sembla que ces derniers se faisaient plus grands, que les cheveux se mouvaient seuls comme des serpents et que les expressions devenaient monstrueuses.

Mon Datsu se libéra. Alors que je croyais que la peur de Yanika s’était déjà propagée dans toute la zone, les paralysant tous, Saoko fusilla du regard l’archer qui le visait et cracha sans un brin d’appréhension :

— « Des vampires. »