Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 1: Les Ragasakis.

13 Permutations temporelles

— « Bon appétit ! » fis-je.

Il faisait une journée idéale pour voyager : le ciel, parsemé de nuages, ne menaçait pas de nous lancer des éclairs et une brise fraîche poussait l’air salé. Se levant sur l’horizon, le soleil rosissait déjà de ses rayons les premiers édifices de la côte. Installé à la terrasse, je dévorai mon déjeuner, le sac déjà prêt à mes pieds. Yanika mangeait elle aussi avec appétit et, lorsque nous terminâmes, je l’entendis souffler.

— « On ne va pas pouvoir marcher après ça, frère, » se plaignit-elle.

— « Bien sûr que si, » la détrompai-je. « Et si tu ne peux pas, je te porterai. »

— « Je n’ai plus l’âge d’être portée, » protesta Yanika.

Je fis une moue comme pour lui dire « qu’importe » et, remarquant que la baie vitrée de la terrasse s’ouvrait, je me tournai pour voir Kali apparaître avec un grand sac.

Kali Lorbae était une jeune humaine à la peau hâlée comme ses parents, aux cheveux vert sombre et courts et aux yeux encore plus rouges que ceux d’Orih Hissa. Depuis qu’elle était rentrée de voyage avec Yéren deux semaines plus tôt, je l’avais à peine vue : elle dormait encore plus que Livon et Orih, et le reste du temps, elle le passait dans la cuisine de La Calandre ou dans le bateau de pêche de son oncle, ou à se promener sur la plage. Visiblement, elle adorait la mer, à tel point qu’on la surnommait la Sirène, et, à ce que m’avait dit Loy, elle avait aussi l’œil pour les affaires : apparemment, grâce à Kali, la confrérie avait échappé à plusieurs arnaques et escroqueries. Moi, pour l’instant, je connaissais davantage les gâteaux et les friands que la personne qui les faisait et je la regardai avec curiosité s’approcher de notre table, chargée du sac.

— « Bonjour, » nous dit-elle d’une voix claire. Elle posa son fardeau, satisfaite, tout en expliquant : « Loy m’a dit de préparer des provisions pour sept personnes pour le voyage. Tu pourras porter ça ? »

Je soufflai. Ce sac énorme… Mar-haï, pour sept personnes et combien d’autres ?

— « Euh… Merci, Kali, je le porterai, » dis-je. Et je souris rien que de penser que nous aurions de bons repas pour le voyage. « Mais dis-moi… je croyais que, de Firassa à Skabra, il y avait moins de cinquante kilomètres. »

— « Exact, » confirma Kali. « Mais Skabra est à une certaine altitude. Si vous y allez à pied, je ne crois pas que vous mettiez moins de trois jours. Et comme cette ville est si touristique, il vaut autant que vous ayez des réserves pour ne pas avoir à dépenser chez des taverniers voleurs pendant que vous cherchez le gourou. »

Ça, c’était penser avec bon sens et prévoyance, m’impressionnai-je. Je me levai.

— « Bon. Moi, je suis prêt. Yanika ? »

Ma sœur souffla en se levant et sourit à Kali.

— « Tes gâteaux sont si bons que je n’ai pas pu m’arrêter. »

Kali rit, les mains sur les hanches.

— « Ce n’est pas pour rien que La Calandre est si chère ! »

Comme sa mère, elle ne manquait ni d’amour-propre ni de raison. Nous lui dîmes au revoir et elle nous souhaita :

— « Bon voyage et trouvez rapidement le gourou ! »

Nous descendîmes les escaliers de la terrasse et nous nous mîmes en marche. Pour rejoindre la route de l’ouest, nous dûmes traverser tout Firassa en longeant le fleuve Lur. Nous avions largement le temps et la ville ne s’était pas encore tout à fait éveillée. Il faut dire que, même avec le soleil sur leurs têtes, les Firassiens avaient des horaires flexibles, ayant hérité des jardiques le respect du « temps intérieur ». Celui-ci consistait, fondamentalement, à laisser dormir le corps autant qu’il en avait besoin sans pressions inutiles. J’avais entendu Orih l’expliquer à Loy quand celui-ci l’avait surprise la veille en train de faire sa seconde sieste de l’après-midi. Cette jeune fille était un cas extrême qui défiait tout ce que j’avais appris sur les mirols. En principe, les mirols faisaient partie des saïjits qui avaient le moins besoin de dormir. Mais on disait aussi qu’ils étaient agiles, adroits et incroyablement rapides. Orih Hissa devait être l’exception qui confirmait la règle.

Avec le sac de provisions et mon sac à dos, j’étais plutôt chargé. Et pourtant, la veille au soir, j’avais allégé mes possessions et laissé la moitié de nos économies dans un coffre-fort du Conseil —fiable et sûr, d’après Loy—, ainsi que deux des trois gemmes que j’avais trouvées dans les Souterrains grâce à mon travail de destructeur. Cependant, en passant, j’avais aussi profité de l’occasion pour rendre visite à Staykel et charger le sac de quatre grenades, deux de fumée, une lacrymogène et une autre fétide. J’avais hâte de pouvoir les utiliser à Skabra et ainsi voir l’effet qu’elles produisaient.

La journée était vraiment belle, pensai-je, en jetant un coup d’œil au ciel pour la énième fois. Nous passâmes près d’une rangée de sorédrips et Yanika tendit une main pour effleurer les fleurs blanches. Elle en fit tomber une et, voyant sa moue surprise, je tendis une main, ramassai la fleur avec l’orique avant qu’elle ne touche le sol et, me redressant, je l’accrochai au milieu de ses tresses, près du symbole blanc des Ragasakis.

— « Fleur emportée, fleur qui renaît, » lui souris-je.

C’était un vieux proverbe de la déesse Sheyra. Yanika sourit de toutes ses dents et nous poursuivîmes notre marche. Nous arrivions déjà au pont rouge, à la périphérie de la ville. Le fleuve Lur qui traversait Firassa n’était pas très large, mais son débit était impressionnant, de même que le courant d’air soulevé par la force de ses eaux. Cependant, le grondement de l’eau, bien que puissant, ne le serait jamais autant que le fracas continu des fleuves des Souterrains qui se propageait jusqu’aux cavernes voisines, sans que l’on puisse deviner d’où il provenait.

Nous traversions le petit pont rouge quand je m’aperçus que Yanika jetait un regard curieux en arrière. À peine me retournai-je, une soudaine voix embarrassée fit :

— « Euh… Hé ! »

C’était le Cheveux-en-brosse. Je sursautai en le voyant si près. Le courant de l’air près du fleuve avait troublé mes sens et mon orique ne l’avait pas perçu.

J’observai le drow, un sourcil arqué. Alors, comme ça, mon frère lui avait demandé de continuer à nous suivre. Bouah. Il était toujours aussi dépenaillé et son visage avait la même expression de lassitude que la dernière fois, avec une nouvelle touche de surprise.

— « Où allez-vous ? » demanda-t-il en s’approchant d’une démarche traînarde. « Ne me dites pas que vous quittez Firassa ? »

— « C’est exactement ce que nous faisons, » dis-je. « Saoko, n’est-ce pas ? »

Le drow tordit la mâchoire avec un agacement évident, mais il acquiesça.

— « Et… où allez-vous ? »

Sa question m’arracha à moi aussi une grimace agacée et je continuai à avancer sur le pont tout en répliquant :

— « Tu le sauras bien si tu nous suis. »

J’entendis son silence et, finalement, il grogna tout bas :

— « Ça m’agace. »

Nous avançâmes sans parler durant un moment, mais la curiosité de Yanika était contagieuse. Tournant à peine la tête et sans m’arrêter, je lançai :

— « Je vois que tu prends ton travail au sérieux. Mon frère doit bien te payer. »

Saoko ne répondit pas. Mais il continua à nous suivre malgré tout. Je regrettai de ne pas avoir demandé à Lust d’où il avait sorti ce drow. Contrairement à la plupart des mercenaires des Cités de l’Eau, il ne portait aucun tatouage sur le visage, mais il n’avait pas l’air non plus de venir de la Superficie. Peut-être venait-il d’un endroit des Souterrains plus éloigné. Qui sait. En tout cas, maintenant, il voyageait avec nous. Ou plutôt, derrière nous.

Je tournai de nouveau la tête, je croisai les yeux rouges interrogateurs du Cheveux-en-brosse et, avec une grimace, je continuai à marcher auprès de Yanika. Mar-haï… Peut-être que ce drow m’avait sauvé la vie, mais ça n’en était pas moins dérangeant de l’avoir sur nos talons. Je décidai de l’ignorer.

Quand nous arrivâmes au point de rencontre, Sirih et Sanaytay attendaient déjà, ainsi que Yéren. Le guérisseur nous salua, affable, tout en expliquant :

— « Pendant la dernière mission, j’ai épuisé presque toutes mes réserves de passaille sur plusieurs patients et, comme la meilleure passaille pousse aux alentours de Skabra, j’ai décidé de profiter de l’occasion et de voyager avec vous. »

Sirih ajouta, la mine chagrine :

— « Et il était si obnubilé par ça qu’il a oublié de nous préparer des gâteaux. »

— « On ne peut pas penser à tout, » soupira Yéren.

Je souris et posai le sac de victuailles sur une roche près du chemin en disant :

— « Eh bien, Kali n’a pas oublié, elle. Avec ça, nous avons largement de quoi manger. C’est Loy qui lui a demandé de nous approvisionner. »

Sanaytay ne dit rien, néanmoins son visage s’éclaira timidement. Sirih s’approcha en se frottant les mains.

— « Ah, ah ! Je savais que Kali n’oublierait pas. La Sirène marque un point, Yéren. » Celui-ci se contenta à nouveau de soupirer et la rousse affirma : « Je vais me charger de porter le sac. Drey serait capable de grignoter en chemin. »

Je soufflai de surprise.

— « Moi ? »

Yanika rit discrètement et Yéren roula les yeux.

— « Au fait, Drey. Tu connais cet homme ? »

Son regard curieux s’était posé sur le drow qui était resté sur le chemin à une certaine distance, avec la même expression de lassitude que d’habitude. Libéré du sac, j’enfonçai mes mains dans mes poches et je tournai le dos à Saoko en répondant :

— « Pas vraiment. C’est mon espion. »

Je ne donnai pas plus d’explications. Tous savaient qu’un envoyé de mon frère me suivait et ils savaient aussi que cet homme était celui qui nous avait secourus en tuant deux des dokohis qui nous avaient attaqués près de la cabane. Ils ne posèrent pas d’autres questions, mais, tandis que nous attendions, je les vis tous les trois jeter de fréquents coups d’œil au drow. De son côté, Saoko observa durant un moment le guérisseur albinos de la tête aux pieds, mais il ne jeta pas un regard aux deux harmonistes.

— « Huit heures moins quatre minutes, » dit Yéren, en consultant sa montre. « Il nous manque qui ? »

— « Orih et Livon ! » répondit Sirih, se laissant glisser de la roche. Elle agita la main, faisant cliqueter tous ses bracelets, tout en grommelant : « … On voit bien que ce sont des montagnards et qu’ils n’ont pas grandi avec une montre. Si Naylah arrive avant… »

Un cri joyeux sur le chemin l’interrompit et, arquant un sourcil, je me tournai pour voir Orih Hissa courir vers nous. Naylah la suivait, quelques mètres en arrière, d’un pas tranquille, utilisant Astéra en guise de bâton de marche. Alors que la lancière portait un sac à dos énorme, la mirole voyageait léger. Cela dit, elle ne s’était pas séparée de son chapeau doré aux oreilles de chat.

Elle nous rejoignait déjà, triomphale.

— « Tu vois, tu vois, Nayou ! Je suis arrivée av… ! » En freinant, elle patina et tomba avec l’élégance d’un chat. Et comme un chat, elle se releva comme si de rien n’était, terminant sa phrase avec un grand sourire : « Avant ! »

Je l’observai et, malgré moi, je me demandai pourquoi Orih, vu comme elle était, avait décidé d’entrer dans une confrérie d’aventuriers chasseurs de récompenses. Comme disait Livon, elle avait dû atterrir là par pur hasard comme d’autres. Et à propos de Livon… pensai-je. Il ne manquait que lui. Et tout donnait à penser qu’il n’allait pas arriver à l’heure.

Jetant un coup d’œil au fleuve, je discernai une chaumière sur l’autre rive et je la reconnus. C’était la maison de Livon. Était-il encore chez lui ? Peut-être qu’il dormait. Dans ce cas, il vaudrait mieux que j’aille le réveiller. Le problème, c’était que, pour ça, il fallait faire tout un détour jusqu’au pont rouge. Non, décidément, Livon n’allait pas arriver à temps.

Nous rejoignant, Naylah promena un regard de général sur ses compagnons de voyage et fronça les sourcils. Sans un commentaire, elle saisit le bras de Yéren, consulta l’heure de sa montre, fit un geste de la tête pour elle-même et lança :

— « Je veux être au bourg de Lellet pour midi. Là-bas, nous prendrons le nouveau téléphérique et, avec un peu de chance, nous arriverons au lac de Skabra ce soir. En route. »

J’échangeai une moue avec Yanika et, surprise, Orih demanda :

— « Nous allons vraiment le laisser en arrière ? Nayou… hé, Nayou, attends ! »

La lancière s’éloignait déjà sur le chemin. Tandis que nous nous mettions en marche, elle répliqua :

— « Ceci est un travail urgent, Ragasakis. Nous ne pouvons pas nous permettre de gaspiller notre temps. Livon n’aura qu’à courir pour nous rattraper. »

Mais, s’il était resté endormi et se réveillait à midi… il ne nous rejoindrait pas avant le lendemain. Je marchai derrière Naylah, les mains dans les poches, un peu déçu. Mar-haï, bon, je comprenais l’attitude de Naylah. Mais j’étais surpris que Livon ait oublié aussi allègrement la mission. Jusqu’à présent, que ce soit pour les entraînements ou pour les repas au Parat, son échoppe favorite, il avait toujours été ponctuel.

— « On ne devrait pas aller le chercher, frère ? » me demanda alors Yanika à voix basse.

Elle me regardait, interrogative. Je roulai les yeux et souris.

— « Bah, non. Il nous rattrapera, » affirmai-je avec confiance.

Aussi, nous avançâmes longeant le fleuve Lur. Le chemin était bien pavé et plat et des carrioles passaient de temps à autre dans les deux sens. Dans les champs près de la rive, on voyait déjà des paysans avec de grands chapeaux travailler la terre, les bergers avaient sorti leurs brebis sur les hauts versants et je vis des enfants descendre en courant désordonnément la pente vers le fleuve, des seaux à la main. Même hors de Firassa, les saïjits semblaient se fier à la protection des guildes et vivaient en paix, sans craindre les monstres. Ce qui ne signifiait pas que ceux-ci n’existaient pas, mais… il était clair que cette zone était loin d’être aussi dangereuse que celle de Dagovil.

Au bout d’un moment, les champs se firent plus rares et le terrain se mit à monter et monter de plus en plus, se couvrant d’arbustes odorants et de bosquets de bambous. En arrivant en haut de la côte, je jetai un coup d’œil en arrière et, sur tout le chemin, je ne vis pas trace de Livon. Par contre, je vis Saoko, qui nous suivait à une distance constante, évitant incontestablement toute conversation.

Pareillement silencieuse, Naylah ouvrait la marche, suivie de Sirih et de Sanaytay. Orih, au contraire, parlait comme un moulin, racontant à Yanika une histoire de chez elle sur une âme qui vivait dans un bambou durant le jour et se transformait en fée la nuit. Quant à Yéren, il venait de s’éloigner du chemin pour aller cueillir des champignons. Je m’arrêtai pour l’attendre et il m’adressa un sourire reconnaissant.

— « Ce sont des bolets azurils, » expliqua-t-il. « C’est un antispasmodique. Ils n’ont rien d’exceptionnel, mais je préfère les ramasser frais plutôt que de les acheter en poudre chez l’apothicaire. »

Il referma son sac avec soin et nous pressâmes le pas pour rejoindre les autres. Orih souriait à ma sœur de toutes ses dents. Elle dit :

— « Bien sûr ! Je viens des hautes montagnes : je connais toute la faune de Skabra. Des cerfs avec des cornes énormes, des hérissons aux grands yeux si beaux qu’on regrette de ne pas pouvoir les caresser, et des aigles blancs : ceux-là crient toujours comme des fous quand un orage approche. C’est pour ça que, chez moi, on les appelle les Fous Sacrés. Et, voyons… il y a aussi des azarites, et des singes, des ours pandas, des loups, des serp… »

— « Orih, » la coupai-je, en pâlissant.

Orih arqua un sourcil, surprise.

— « Tu as peur des serpents ? »

Je posai une main sur le bras de Yanika. Son aura s’était déstabilisée. Elle la retenait, mais… Je foudroyai Orih et marmonnai :

— « Yanika n’aime pas ces reptiles, c’est tout. »

Orih ouvrit grand les yeux.

— « Mince. Je ne le savais pas. Pardon, Yani. C’est si sérieux ? »

Ma sœur soupira et secoua la tête.

— « Ce n’est pas grave. Vraiment. C’est juste que les ser… les serpents me font très peur, » avoua-t-elle. « Une fois, il y en a un qui m’a attaquée. Ce jour-là, tous les moines ont fui… Mon frère est le seul qui ne… »

— « Sœur, » l’interrompis-je, brusquement tendu. « N’y pense plus. S’il te plaît. »

Yanika se mordit la lèvre. Elle se rappelait donc, pensai-je, surpris. Je ne lui avais jamais parlé de cet incident. Comme elle n’avait que quatre ans, j’avais cru qu’elle l’avait oublié et qu’elle ne se souvenait que du serpent.

Orih nous observa avec une expression intriguée. Yanika lui sourit légèrement comme pour dire “ce n’est rien” et elle revint subitement au sujet initial sur un ton animé :

— « Je n’ai peut-être pas vu beaucoup d’animaux de la Superficie, mais j’ai lu des livres. Une fois, j’ai vu le dessin d’un dragon rouge. Est-ce que tu en as vu un en vrai, toi ? »

Orih s’esclaffa.

— « J’aimerais bien ! En Skabra, il n’y a pas de ça. Mais j’ai vu du lierre volant. »

Du lierre volant ?, me répétai-je, incrédule. Ça existait, ça ? Je me tournai vers Yanika et vis ses yeux illuminés. Apparemment, Orih n’inventait rien. Ma sœur opina :

— « Dans les Souterrains, nous avons les zorfs qui grimpent et grimpent dans les cavernes et, en plus, ils donnent des baies délicieuses. Drey les aime beaucoup. » Je soufflai. Elle sourit et ajouta : « Orih, ton village est-il près de la ville de Skabra ? J’aimerais voir ce lierre volant. »

Orih fit une moue imperceptible, mais elle acquiesça et, avec espièglerie, elle tira sur une tresse rose, en affirmant :

— « Bien sûr que je te montrerai ce lierre ! »

Elle ne fit aucun commentaire au sujet de son village et je crois que Yanika perçut quelque chose, car elle n’insista pas. Peut-être qu’Orih Hissa avait un de ces “passés réellement sombres” dont Livon avait parlé.

Le voyage se poursuivit agréablement, sans serpents ni mauvais souvenirs. Le chemin ne cessait de monter et, à un moment, il s’éloigna du fleuve et nous ne le retrouvâmes qu’au bout d’une bonne heure. Plus d’une fois, lors de notre progression, je remarquai le regard froncé que Naylah jetait en arrière. Finalement, Orih demanda une pause et celle-ci s’allongea plus que nécessaire, simplement parce que tous ici nous attendions que Livon nous rejoigne… Mais il ne le fit pas.

Il n’était pas encore midi quand nous aperçûmes le village de Lellet. Celui-ci se situait au pied d’une énorme cascade, dans un paisible méandre du fleuve. Il y avait de l’agitation : de nombreuses diligences et charrettes étaient arrêtées à l’entrée du bourg et, non loin, tout un groupe de gens venait de sortir d’un terrain clôturé, chacun partant vaquer à ses affaires. Ils venaient de descendre du téléphérique, compris-je, quand je vis les câbles qui s’élevaient vers le haut de la cascade. Dans l’espace clôturé, on pouvait voir la grande cabine, déjà bondée de monde qui attendait pour monter, ainsi que le guichet où l’on vendait les billets. Tandis que nous nous approchions du vendeur, je l’entendis dire :

— « Désolé, mais la cabine est complète et sur le point de partir. Tu vas devoir attendre le prochain départ, à trois heures. »

Il parlait à un kadaelfe chargé d’un sac à dos, qui portait une cape rouge sur la tête pour se protéger du soleil et deux béquilles improvisées dans les mains. Nous demeurâmes cois de surprise.

— « Livon ? » murmura Orih, stupéfaite.

Sans nous apercevoir, le permutateur demanda au vendeur avec une moue déçue :

— « Excuse-moi, ne saurais-tu pas par hasard si mes compagnons sont passés par ici ? Il y a une fille aux cheveux blancs, doux comme la laine, et une mirole avec une tête rigolote, et oh, un kadaelfe avec des tatouages de sorcier, toujours calme… Ils ne sont pas passés ? Tu en es sûr ? »

Non mais, quelle description était-ce là ?, pensai-je, stupéfié. Même Tchag aurait pu mieux faire. Les yeux de Naylah lançaient des éclairs, Orih, espiègle, se retenait de rire pour ne pas trahir notre présence, et l’aura de Yanika nous enveloppait, de plus en plus amusée. Alors, le vendeur nous regarda et se racla la gorge.

— « Je crois savoir où ils sont, mon garçon. »

— « C’est vrai ? » s’exclama Livon avec espoir.

Lorsque le vendeur nous indiqua du doigt, Livon se retourna et nous lui rendîmes un regard incrédule avant de nous esclaffer. Comment diables était-il arrivé avant nous ? Confortablement assis sur l’épaule de Livon, Tchag s’enthousiasma :

— « Yanika, Orih, Drey ! »

Livon fit tomber une de ses béquilles et bredouilla quelque chose avant de ravaler sa surprise et de porter la main à sa tête pour retirer sa cape.

— « Ça alors. Bonjour à tous. Je ne comprends pas. Je suis parti en retard ! C’est vrai que j’ai couru pendant tout le chemin et j’ai pris des raccourcis, mais je n’ai pas pu vous dépasser sans vous voir, je ne comprends pas… »

— « Moi, je crois que je comprends, » dit Orih. Elle s’approcha de lui d’un bond, lui prit le poignet et vérifia l’heure de sa montre. Elle hocha la tête en découvrant toutes ses dents de mirole, prête pour le diagnostic : « Et voilà l’explication ! Ta montre avance de presque une heure. Il m’est arrivé exactement la même chose la dernière fois que je suis partie démolir l’édifice à Dérelm. Ces montres sont une vraie malédiction. Il faut souvent les remettre à l’heure. »

Elle avance ?, me répétai-je, incrédule. Livon était donc sorti de Firassa avant nous ? Le permutateur était encore si abasourdi que Yanika pouffa encore de rire. Les mains dans les poches, je l’excusai :

— « Bah ! Une permutation temporelle, ça arrive à tout le monde. Et encore plus à un permutateur. Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est comment diables nous sommes arrivés à Lellet presque en même temps si tu es parti avant. »

— « Surtout que la fille aux cheveux doux, la mirole rigolote et le sorcier, nous avons traîné en route pour attendre une tête en l’air, » lança Naylah sur un ton de réprimande bourru.

Livon prit une mine contrite.

— « Je suis désolé, je suis vraiment désolé… »

— « Et ces béquilles ? » s’enquit Yéren, en s’avançant. « Tu as mal ? »

Livon baissa les yeux sur sa jambe gauche avec une grimace.

— « Un peu, si j’appuie. C’est que je me suis aussi tordu un peu la cheville en prenant un raccourci et un berger aimable m’a bandé la jambe. C’est pour ça qu’après j’ai dû ralentir le rythme. »

Je roulai les yeux. Livon commençait bien son voyage. Nous nous éloignâmes vers un endroit plus confortable où nous installer pour manger et attendre le téléphérique, et le guérisseur s’appliqua à soigner la cheville de Livon avec des sortilèges essenciatiques. Sirih répartit les friands aux légumes de Kali en disant :

— « Je suis curieuse de savoir. Comment m’aurais-tu décrite, moi, Livon ? Quelque chose comme ‘une sorcière aux cheveux rouges’ ? »

Livon grimaça en acceptant sa portion.

— « Non… Je ne te vois pas comme ça, Sirih. Mmnon, j’aurais plutôt dit, » réfléchit-il en mastiquant, et il opina du chef : « une fille avec un tas de bracelets ! »

— « Là, j’aurais fait pareil, » intervins-je.

— « Avec un tas de bracelets ? » répéta Sirih sur un ton indigné. « Mais c’est un instrument très utile ! »

Je haussai un sourcil.

— « Un instrument ? Un instrument de musique, tu veux dire : chaque fois qu’ils bougent, ça sonne comme des castagnettes. »

Yanika me donna un coup de coude, comme pour m’inviter à être plus délicat, mais Sirih nous regarda avec un sourire suffisant.

— « Et c’est justement le but. Vous n’y aviez jamais pensé ? » Elle s’adossa contre l’arbre au pied duquel nous nous étions installés et expliqua : « En Daercia, quand nous travaillions, Sanaytay maintenait toujours sa bulle de silence et, comme ça, personne ne nous entendait quand nous entrions dans les maisons et, quand nous marchions dans les rues en faisant du bruit avec les bracelets, personne ne pouvait imaginer que nous étions des voleuses. C’est simple comme tout, mais figurez-vous que ça marchait très bien. »

Je roulai les yeux et arrachai une bouchée à mon friand sans manifester de surprise. Plus d’une fois, j’avais entendu des inquisiteurs de ma famille parler des diverses techniques qu’employaient les voleurs citadins pour arriver à leurs fins. Celle de Sirih, je ne l’avais pas entendue, mais elle me sembla plutôt innocente. D’après mon oncle Varivak, à Dagovil, il était plus typique de neutraliser les victimes et de leur faire révéler de force où ils cachaient leurs épargnes.

— « C’était une vie un peu agitée, non ? » dit alors Orih, légèrement réservée.

Sirih grimaça.

— « Ça l’était… Nous ne connaissions que ça, alors ça nous semblait normal. Mais, maintenant, nous sommes plus honnêtes que des ermites jardiques, n’est-ce pas, Sanay ? »

Sanaytay acquiesça sans dire un mot et tira sa flûte de sa ceinture. Elle avait fini de manger et elle se mit à jouer une musique lente et quelque peu mélancolique. Peut-être nostalgique. Je n’avais pas manqué de remarquer que, chaque fois que Sirih parlait du passé, la flûtiste se faisait plus réservée. J’écoutai la mélodie avec les autres, sous le charme, tandis que mon orique suivait rythmiquement l’air dansant de la flûte. Cela nous rendit tous somnolents, mais, heureusement, nous eûmes même le temps de faire la sieste et, quand l’heure arriva de nous asseoir dans le téléphérique, nous avions récupéré toute notre énergie, en particulier Tchag. Orih célébra le départ avec une exclamation émerveillée.

— « Dites, dites. Vous étiez déjà montés dans un téléphérique ? » demanda-t-elle à la cantonade.

La mirole s’agrippait au bord de la petite vitre, dévorant le paysage des yeux.

— « Moi, j’y étais déjà monté, » intervint Yéren. « Pas dans celui-ci, mais dans celui des Souterrains qui part d’Ambarlain et descend jusqu’à Kozéra. C’est encore plus impressionnant qu’ici, mais le trajet paraît interminable et les vues ne sont pas aussi belles. »

Il se tourna vers moi, comme pour que je corrobore, et j’avouai :

— « Yani et moi, nous ne l’avons jamais pris. Mais je l’ai vu. C’est une œuvre magistrale… j’ai entendu pourtant qu’ils n’arrêtent pas d’avoir des problèmes à cause des monstres, des stalactites et tout ça. » Je remarquai le regard attentif d’Orih et roulai les yeux. Je changeai de sujet : « Tu n’es jamais allée dans la ville de Skabra ? »

— « Une fois, » répondit Orih. « Mais il y a deux ans, il n’y avait pas de téléphérique : il fallait faire un immense détour dans la montagne. »

— « Comme dirait Zélif, comme c’est beau, la modernité, » sourit Sirih.

La rousse s’était assise avec un tel sans-gêne qu’elle occupait au moins deux sièges. Je jetai un coup d’œil aux autres voyageurs. Il y en avait de toutes sortes et couleurs. Des employés, des fortunés, des familles, des couples et des solitaires. D’après ce que j’avais lu dans la revue de Skabra quelques jours plus tôt, les thermes où nous nous rendions étaient en quelque sorte un lieu de communion, pacifique et sacré, “plus sûr que le palais de Trasta !” disait-on… ou du moins c’est ainsi qu’on le présentait. Cependant, si cela avait été le cas, le gourou des Protecteurs Jardiques n’aurait pas été enlevé.

Les mains derrière la tête, je jetai un coup d’œil au sol qui s’éloignait de plus en plus, à la cascade de plus en plus proche, et je sentis l’énorme force de traction qui faisait avancer la cabine. Je me demandai, d’un point de vue purement théorique, si je serais capable d’atténuer suffisamment la chute pour sauver tout le monde, si la cabine venait à tomber. J’étais ainsi perdu dans mes évaluations quand Livon sortit de son sac le cube à chiffres et commença à faire tourner les faces. Je réprimai difficilement mon sourire. Après que je l’avais aidé à le résoudre, Livon avait tout défait et avait recommencé. Je me rappelais encore sa détermination quand il m’avait dit : “Désolé, Drey. Yéren est lui-même en train de travailler dur pour obtenir une réponse de la Kaara et je… Si je n’arrive pas à résoudre ça, comment pourrais-je résoudre des problèmes plus complexes ?” Je m’étais contenté de prendre un air amusé, sans être vraiment surpris. En réalité, j’admirais sa patience. Passer deux ans à essayer de résoudre un cube à chiffres sans y parvenir… c’était toute une prouesse.

Mon regard s’égara à travers l’une des vitres et se posa sur les eaux de la cascade qui se déversaient en chute libre, s’entremêlant… comme un nid de serpents. Et, comme celles-ci, mes pensées plongèrent vers le passé. Je n’arrivais pas à croire que Yanika puisse vraiment se souvenir. J’avais à peine neuf ans quand le serpent l’avait attaquée. Je me rappelais sa douleur, sa terreur, sa confusion. Et ma peur. Une peur horrible qui m’avait envahi à l’instant où j’avais perçu son aura d’effroi. Et je ne me rappelais pas grand-chose d’autre. Juste que, pendant que les moines s’enfuyaient, épouvantés, j’avais attrapé le serpent jaune avec mes mains et, avec une pierre, je l’avais écrasé jusqu’à le réduire en bouillie… et jusqu’à perdre la notion du temps —ce n’est qu’après que Père m’avait expliqué que les serpents jaunes étaient inoffensifs. À ce moment, je m’étais senti si bizarre… Je baissai mon regard sur mes mains où je me souvenais d’avoir vu avec clarté les trois cercles assemblés de Sheyra, rouges et noirs. Et pas uniquement ça. J’avais été convaincu durant des jours que mon Datsu avait recouvert tout mon corps.

“Tu l’as imaginé,” m’avait dit Père quand je lui avais raconté la cause de ma confusion. Ses yeux sévères, ce jour-là, brillaient d’une inhabituelle inquiétude. Mais je l’avais cru, et j’avais relégué à l’oubli ce qui était arrivé… jusqu’au jour où il m’était de nouveau arrivé la même chose. Cependant, cette fois-là, quand je creusais pour la compagnie des tunnels entre Dagovil et Kozéra, j’avais déjà douze ans et j’avais alors compris à quel point le Datsu pouvait m’influencer.