Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 1: Les Ragasakis.

7 La promesse de Lustogan

Souterrains, Île de Taey, an 5622 : Drey, 10 ans ; Lustogan, 22 ans.

Nos pas claquaient sourdement contre la roche. L’ample couloir n’avait pas une seule gravure de pierre à la différence des autres couloirs du Temple du Vent. Peu d’Arunaeh partageaient la passion pour la roche. C’étaient tous de grands fervents de l’Équilibre et c’est pourquoi, selon Père, mon grand-père avait été envoyé avec son demi-frère au Temple pour apprendre l’énergie orique : car l’orique était l’énergie de la force et les forces physiques faisaient partie de l’Équilibre. Cependant, ce n’était pas la force la plus estimée dans le clan : la force mentale prévalait sur toutes.

Mon frère marchait à grandes enjambées et je m’efforçai de ne pas rester en arrière. Son expression était de pierre. L’année précédente, j’avais entendu ma tante Sasali dire qu’à force de tant travailler avec la roche, Lustogan était devenu aussi dur qu’elle au-dedans. Ce n’était pas tout à fait vrai. Mais presque.

Nous débouchâmes dans une grande salle illuminée d’une lumière rosâtre. Elle était émise par ce que nous appelions le Sceau, un grand cristal en forme de pilier qui se dressait au centre de la pièce. J’allais le dépasser, convaincu que Lustogan me guidait au rocher noir pour continuer l’entraînement, mais je m’arrêtai quand je m’aperçus, surpris, que mon frère s’était immobilisé devant le cristal. En cet instant, ses yeux bleus comme ceux de ma mère avaient un reflet violet. Il avait l’air absorbé dans ses pensées.

— « Frère ? » demandai-je, en m’approchant.

Je l’entendis inspirer calmement.

— « Sais-tu ce que c’est, Drey ? »

Je fronçai les sourcils et me tournai vers le pilier.

— « Mm, » acquiesçai-je. « C’est le Sceau de notre clan. »

Je le vis tendre une main et je me raidis. Toucher le Sceau sans permission était sacrilège. Cependant, il semblait que mon frère accordait peu d’importance à ce que les autres Arunaeh pouvaient en penser. Il caressa la superficie lumineuse du bout des doigts. Enfin, il retira sa main.

— « Tous les clans n’ont pas une relique aussi puissante que celle-ci, Drey. Le Sceau est le plus grand trésor du clan. » Il le disait presque avec raillerie. Il leva les yeux vers la pointe du pilier et porta une main vers le tatouage violet de son visage. « Les Datsu, les sceaux bréjiques qu’il nous donne, nous protègent. Mais… ils ne fonctionnent pas toujours. »

Son ton changea. Je frissonnai et baissai les yeux.

— « Tu veux parler de Yanika. »

Lustogan se tourna vers moi, les mains enfouies dans ses poches. Un sourire froid courba ses lèvres.

— « Mère continue de penser qu’il est possible de corriger son Datsu. Elle veut essayer, mais le plus probable, c’est qu’elle finisse par la transformer en un zombie vide. »

J’écarquillai les yeux, horrifié. Le sourire de Lustogan disparut et son expression se fit pensive.

— « Mère a beaucoup changé depuis ce jour. Je suppose que tu t’en souviens. Mar-haï. Quand je pense qu’un sortilège aussi compliqué a pu être altéré par la faute d’un nouveau-né… Tu sais quoi ? Cette créature aurait mieux fait de ne pas naître. »

Je haletai.

— « Lust… C’est horrible de dire ça. Yanika ne… »

Il me coupa :

— « Tu l’aimes bien, n’est-ce pas ? Je le sais. » Il avait l’air amusé. « Tu es ingénu, petit frère. Tout comme Père. Il continue à la tenir éloignée de cette île en croyant la sauver, mais si Mère, la Scelliste du clan, n’a rien pu faire, c’est qu’il n’y a tout simplement rien à faire. Ta sœur est condamnée d’avance. » Il haussa les épaules et se tourna vers moi. « Quoi qu’il en soit, Drey, tu devrais être plus prudent. Le pouvoir de cette jeune fille n’est pas normal. »

— « Mais c’est notre sœur, » protestai-je, offensé.

Je l’avais bercée, je lui avais fredonné des chansons, j’avais joué avec elle à ses premiers jeux… Je déglutis. Mon frère ne cilla pas.

— « Yanika est un danger, Drey. Tout Arunaeh sert l’Équilibre de Sheyra à sa façon… mais, elle, elle ne peut en aucun cas y arriver. Son Datsu est tout sauf équilibré. Ce n’est pas seulement un être imprévisible à la merci de ses sentiments : elle les impose aussi aux autres sans distinction. Tant qu’elle n’apprendra pas à contrôler son pouvoir, son futur sera plus noir qu’un diamant de Kron et… » ses yeux bleus me transpercèrent avec un calme froid, « tu peux être sûr de ceci, petit frère : si un jour elle te fait du mal, tu ne la reverras pas. »

Je le regardai, les yeux exorbités. Frère… Était-ce une plaisanterie ? Non. Il ne plaisantait pas. Il le disait sérieusement. Mais comment pouvait-il seulement imaginer que Yanika puisse me faire du mal ? C’était la personne la plus joyeuse et la plus drôle que j’aie jamais vue. C’était ma petite sœur.

Avec le même calme, Lustogan consulta son anneau de Nashtag.

— « Aujourd’hui, je ne pourrai pas être là durant ton entraînement. Brise la darganite du rocher en fibres et remplis un panier entier. Dans six heures, je viendrai voir le résultat. Ne me déçois pas. »

Il s’éloigna par un autre couloir, le vent suivant son sillage comme une ombre. Ses pas s’éteignirent rapidement. Au milieu de la salle, je frémis. Soudain, la lumière rosâtre du Sceau me paraissait beaucoup plus sinistre.