Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 1: Les Ragasakis.

6 La cabane

Les oiseaux chantaient joyeusement voltigeant entre les fleurs blanches des sorédrips, en bas de la colline. Assis sur une roche plate, près du chemin qui menait à une mine abandonnée, j’examinais tranquillement la revue auprès de Tchag tandis que Yanika tournait les pages. C’était une revue touristique des eaux thermales de Skabra : elle était pleine d’images de fontaines colorées et de bains somptueux. Ma sœur tourna une autre page et je portai mon regard sur le ciel.

Il faisait une journée radieuse, bien que la terre soit encore imbibée d’eau. Ce n’était pas étonnant : il avait plu durant la nuit. De même que la nuit précédente. Et la précédente. Cela faisait quatre jours qu’il pleuvait chaque nuit. Des trucs du printemps, disait Livon. Précisément à cet instant, le kadaelfe s’exclama :

— « Je suis prêt ! »

Le Ragasaki avait passé un bon moment accroupi à une cinquantaine de mètres de distance, à se concentrer. À présent, il était debout, l’expression décidée. Je souris, me levai et m’éloignai de Yanika et de Tchag tout en préparant l’orique. Je m’en entourai. Un vent de plus en plus puissant tourbillonna autour de moi.

“La force est destruction et protection,” avait l’habitude de me répéter Lustogan. “Il ne sert à rien de savoir détruire une roche si tu te détruis avec elle. Avant, tu dois savoir te protéger.”

Sans même sortir les mains de mes poches, je lançai :

— « Prêt. »

Je sentis une énergie orique qui n’avait rien à voir avec mon vent atteindre ma barrière. Le premier jour, Livon n’avait pas réussi à la traverser. Les deux jours suivants, il l’avait traversée, mais son sortilège de permutation s’était défait trop rapidement pour être efficace. J’avais l’impression que, cette fois non plus, il n’y parviendrait pas. Pas avec ce vent fort que j’avais créé.

Brusquement, quelque chose changea. Le vent, autour de moi, disparut. Et le soleil, qui se trouvait avant sur ma gauche, se retrouva sur ma droite. Je clignai des yeux en voyant Livon sortir les mains de ses poches, l’expression triomphale. Il bondit.

— « J’ai réussi ! »

Yanika et l’imp étaient à présent si loin que je ne sentais pas l’aura de la première. J’allais m’approcher, incrédule, et en même temps heureux qu’il y soit arrivé, mais Livon leva une main.

— « On peut le faire encore une fois ? »

Ses yeux brillaient d’enthousiasme. Je restai à ma place et recréai le vent.

— « Vas-y, » dis-je.

Nous permutâmes. En un instant, j’étais de retour à ma position initiale. Livon exultait. On dirait qu’il commence à prendre le coup, pensai-je. Je le regardai avec curiosité.

— « Tu veux essayer de le faire trois fois de suite ? »

Livon acquiesça, aussi curieux que moi. Je recréai le vent. Je sentis son orique glisser vers moi avec facilité, comme si le fait d’avoir permuté déjà deux fois avec moi lui rendait la tâche plus aisée. Cependant, cette fois-ci, elle n’était pas assez rapide. Elle se dissipa. Quand je vis Livon par terre au milieu du chemin, mon sang se glaça.

— « Livon ! »

Je défis le vent et me précipitai. Le Ragasaki était demeuré sans force. C’était la deuxième fois que cela lui arrivait. Je l’entendis grogner.

— « Je vais bien… »

Oui, bien sûr, sauf qu’il était incapable de se lever… Je me raclai la gorge.

— « Je suis désolé. Je n’aurais pas dû te forcer. »

Il leva vers moi des yeux surpris et je devinai que, de toute façon, il aurait eu lui-même l’idée de faire une troisième permutation.

— « Il va bien ? » demanda Yanika.

Ma sœur s’était approchée avec Tchag. Celui-ci répéta, inquiet :

— « Tu vas bien ? »

Livon acquiesça de la tête.

— « Oui… Ça ira. Mais l’entraînement est fini pour aujourd’hui… C’est ça le problème avec la permutation : ça finit toujours très vite. »

Il tenta de se redresser. Je l’aidai. Il avait beau dire, il pouvait à peine bouger tellement il était épuisé, de sorte que nous nous assîmes sur des rochers près du chemin désert. De là, on voyait la côte et les maisons de Firassa. Après avoir contemplé la vue un moment, je lâchai :

— « Pourquoi t’entraînes-tu si dur ? »

Je me posais cette question depuis le premier jour où, je ne sais comment, nous avions fini par nous entraîner ensemble —tout compte fait, il avait besoin d’un cobaye et, moi, je n’avais rien de mieux à faire. Mais je ne comprenais pas la raison d’un tel acharnement. Sans Lustogan derrière moi, m’obligeant à m’entraîner comme un automate, je n’aurais probablement pas été aussi persévérant. Mais Livon était différent. Il s’entraînait avec passion. Comme s’il avait un objectif à atteindre.

Comme Livon ne répondait pas, je pensai soudain qu’il ne voulait peut-être pas en parler… mais, quand je me tournai vers lui, je m’aperçus que le permutateur s’était tout simplement endormi, allongé sur la roche. Tchag s’approcha et saisit sa joue. Il leva vers Yanika et moi des yeux étonnés en constatant :

— « Il dort. »

— « Il en a tout l’air, » approuvai-je, amusé.

— « Mais… il fait jour, » objecta Tchag. « Le jour, Livon ne dort pas. »

— « Toi, tu peux parler, » soufflai-je.

Durant la journée, l’imp s’endormait dans n’importe quel recoin. Il faut dire que le « spectre » qui s’emparait de lui ne fermait pas l’œil de la nuit tentant de se libérer du coffre. Et peut-être qu’à cause de lui, Livon ne dormait pas non plus autant qu’il en avait besoin. Une sieste lui ferait du bien.

Je m’étendis à mon tour, les mains derrière la tête, et contemplai les nuages. Ceux-ci changeaient rapidement de forme. À un moment, je souris.

— « Yanika. Ce nuage ressemble à Grand-père, tu ne trouves pas ? »

Je le lui montrai. Un visage de profil avec un nez triangulaire, des cheveux en brosse et une longue barbiche. Yanika se mit à rire.

— « Tu crois ? Je ne sais pas, je ne me rappelle pas comment il était. »

J’arquai les sourcils. Oh, bien sûr. Notre grand-père, père de notre père et demi-frère du Grand Moine, ne s’était jamais intéressé à parler avec des enfants, et encore moins avec Yanika. Moi, je l’avais vu sporadiquement au Temple et sur l’île de Taey. Je me le rappelais à la fois comme un grand-père souriant et comme un celmiste impitoyable et effrayant. Ayant été lui aussi à moitié élevé au Temple du Vent, il était l’un des quatre Arunaeh avec mon père, mon frère et moi à avoir appris les arts oriques. Et son habileté imposait le respect même à Lustogan.

— « Celui-là, il ressemble à la sorcière Lul ! » s’exclama alors Tchag.

Je regardai vers le nuage qu’il indiquait. C’était une simple forme blanche sans rien de très caractéristique. Mar-haï. Si on commence comme ça, tout ressemble à tout…

Un soudain cri lointain sur le chemin rompit notre contemplation.

— « Vous voilà ! »

Je me redressai pour voir une mirole aux cheveux verts avec des mèches rouges grimper la côte, la mine déterminée. Elle portait un étrange chapeau en forme d’oreilles de chat avec des rayures dorées. Elle était presque arrivée quand elle buta contre une pierre, agita les mains en poussant des “aïe, aïe, aïe… !” et rattrapa son équilibre par miracle. Elle s’arrêta près de nous, en soufflant. Moi, je m’étais déjà à moitié relevé avec l’intention de l’aider à ne pas s’étaler de tout son long.

— « Qui… ? »

— « Orih… Hissa, » haleta-t-elle, en s’appuyant sur ses genoux. « Cette côte est mortelle ! Qu’est-il arrivé à Livon ? »

Je finis de me lever, intrigué. Deux jours auparavant, en nous arrêtant boire quelque chose à la Maison des Ragasakis, Sirih l’Illusionniste voleuse de Daercia et Staykel l’Enfumeur avaient parlé d’Orih Hissa en me la présentant comme la Ragasaki la plus imprévisible, paresseuse, maladroite et bienveillante de la Maison. Tous l’aimaient autant qu’ils la craignaient. “C’est probablement la celmiste la plus puissante de toute la confrérie,” avait dit Staykel avec une fierté presque paternelle. Et Loy, depuis le comptoir, avait assuré : “Mais je ne crois pas qu’elle s’en rende compte.” Avec ces commentaires, l’idée que je m’en faisais avait fluctué de contradiction en contradiction. Je l’avais imaginée plus vieille. Mais ce n’était pas du tout le cas. On aurait dit une collégienne.

— « Il ne lui est rien arrivé, il dort, » répondis-je. « On s’est entraînés. Tu voulais lui dire quelque chose ? Au fait, moi, c’est Drey. »

— « Mm, » dit-elle, en se redressant et en me regardant de ses yeux couleur de feu, pleins de curiosité. « C’est ce qu’on m’a dit. Et on m’a aussi dit que tu aides Livon dans son entraînement. Je l’ai moi-même aidé, alors je connais la sensation. Il y a tellement peu de gens qui acceptent de subir une permutation… Je suis ravie de te connaître. Moi, c’est Orih Hissa. »

Ça, tu me l’as déjà dit… Orih m’adressait un sourire radieux. Si ses dents n’avaient pas été des dents affilées et carnivores de mirol, son sourire aurait été charmant. Ceux de son espèce étaient de grands coureurs, me rappelai-je. Alors, pourquoi est-ce qu’elle était restée ainsi hors d’haleine à cause d’une simple côte ?

— « Elle, c’est ta sœur ? » demanda-t-elle.

— « Je m’appelle Yanika, » se présenta ma sœur. « Enchantée. »

— « Pareillement ! »

Elles se sourirent et se serrèrent les mains comme deux vieilles amies. Je les regardai, surpris. Yanika avait toujours été réservée avec les inconnus. Quand je vis la mirole tirer avec curiosité une des tresses roses de ma sœur, comme pour vérifier si elles étaient bien réelles, je grinçai des dents, incommodé. J’insistai :

— « Eh. Tu venais nous dire quelque chose ? »

— « Hein ? » s’étonna Orih Hissa. Elle lâcha les tresses de ma sœur avec un sourire innocent. « Non, rien, je me demande pourquoi les mirols n’ont jamais les cheveux roses… C’est si joli ! Mais c’est aussi la première fois que je vois une kadaelfe avec cette couleur… Tu les as teints ? »

— « Mais bien sûr que non, » soufflai-je en m’asseyant de nouveau sur la roche auprès de Livon et de Tchag. Il était clair que cette mirole n’était venue pour rien d’urgent.

L’aura de ma sœur était emplie d’amusement.

— « Loy m’a dit que tu étais en pleine mission. Qu’est-ce que tu as fait ? » demanda-t-elle, curieuse.

Orih sourit amplement.

— « Démolition d’un grand bâtiment abandonné, » expliqua-t-elle.

J’écarquillai les yeux. Démolition ?

— « Tu es destructrice ? »

Orih éclata de rire.

— « On peut dire ça, oui ! »

Sa réponse me fit hausser un sourcil. Orih lança alors un regard vers Tchag et inspira d’un coup, les yeux subitement brillants.

— « C’est lui, l’imp ? Il est si petit ! »

Elle tendit les mains pour le soulever et, pris par surprise, Tchag se laissa faire. Je dévisageai Orih, incrédule, tandis que celle-ci s’exaltait et couvrait l’imp de compliments. Mar-haï, elle essaya même de le faire miauler comme un chat pour voir comment ça faisait. Riant, Yanika s’accroupit près d’elle en disant :

— « Moi, j’adore le peigner ! Hier, mon frère m’a acheté un petit peigne pour éviter de lui peigner les oreilles. Tchag est un enfant, mais je pense qu’il est très intelligent. Aujourd’hui, je lui ai appris à lire la revue de Skabra et il progresse vraiment, n’est-ce pas, frère ? »

Il progressait ? La seule chose qu’il avait faite, c’était de répéter les paroles de Yanika en regardant si peu les mots écrits que c’était suspect. Je dis, moqueur :

— « Aucun doute, Tchag est un petit génie. Nous devrions l’inscrire dans une académie. »

L’imp me regarda avec des yeux éclatants de pure joie. Dannélah, m’avait-il pris au sérieux ? Je me sentis presque mal. À ce moment-là, Livon s’agita. Je me tournai pour le voir ouvrir les yeux et cligner silencieusement des paupières, tout en se redressant.

— « Orih ? Qu’est-ce que… ? Drey… Je me suis endormi ? »

— « Quelques minutes seulement, » assurai-je.

— « Livon ! » s’écria Orih, se levant sans libérer Tchag. « Tu me le prêteras quelques fois ? »

— « Hein ? Orih, tu parles d’un être vivant, là, » protesta Livon en s’étirant.

— « Moi, je veux rester avec Livon, » intervint Tchag d’une voix tranquille. « Livon, » répéta-t-il, comme pour s’assurer que nous avions bien compris.

Orih cligna des yeux, se mordit une lèvre l’air déçue… puis le posa sur les genoux de Livon en recouvrant son enthousiasme :

— « Je sais, je sais, c’est un peu comme ton grand frère, hein ? Dis, Livon ! Est-ce que tu as montré notre cabane à Drey et Yanika ? Non ? Mais c’est tout proche d’ici ! Nous l’avons fabriquée tous les deux quand nous étions petits, » nous expliqua-t-elle. « Allons la voir. Et si on continue à monter, nous pouvons aller jusqu’au Rocher de la Loutre, la vue est magnifique. Ne me dites pas que Livon ne vous a pas fait visiter la zone ? »

Elle se mettait déjà en marche vers l’amont et la forêt. Yanika et moi échangeâmes un regard. Décidément, Orih ne restait pas tranquille une minute.

— « Je leur ai fait visiter Firassa ! » protesta Livon en la suivant, Tchag sur son épaule. « Et un peu le fleuve Lur. En plus, ils ne sont là que depuis cinq jours et peut-être qu’à Dérelm il ne pleuvait pas, mais ici ça n’a pas arrêté. Et puis, je ne veux pas non plus être casse-pieds. Ils n’aiment peut-être pas vagabonder dans la montagne comme nous, tu sais ? »

— « Eh bien, demande et tu sauras, » lui répliqua Orih en s’arrêtant.

— « Moi, j’aime bien la montagne ! » intervint Yanika en la rattrapant. « Et j’aime quand Livon nous donne les noms des plantes que nous voyons. »

La mirole sourit amplement.

— « Tu vois ? »

Livon se tourna vers moi, interrogatif, et je rougis légèrement.

— « Euh… Tant qu’il n’y a pas de nadres ni d’écailles-néfandes ni de harpies, ça me va, » assurai-je, et je repris confiance en ajoutant avec un sourire : « Après tout, nous sommes venus voir la Superficie. »

Livon se réjouit.

— « Alors, je vais vous la montrer jusqu’à ce que vous ne teniez plus debout ! »

Il le prit si au sérieux qu’il commença tout de suite à nous parler. Il nous montra des champignons blancs à raies vertes hallucinogènes, un insecte bâton du diable camouflé sur l’écorce d’un érable…

— « C’est mou ! » dit Yanika.

Livon protesta :

— « Ne le touche pas, il ne faut pas faire ça… »

Alarmé, je pris l’insecte des mains de Yanika, le lançant au loin d’un coup de vent orique. Livon eut l’air choqué.

— « Euh… Il n’était pas dangereux. C’est plutôt fragile, c’est pour ça… »

Je grimaçai, saisi, et détournai le regard du visage contrit de Yanika vers l’endroit où avait disparu l’insecte bâton du diable.

— « Désolé. Tu crois que je l’ai tué ? »

— « Je ne crois pas, ils sont légers, » assura Livon. « Mais heureusement que Baryn ne t’a pas vu… Pour ces choses-là, il n’a pas de pitié : c’est la remontrance assurée. » À son expression, je compris qu’il parlait par expérience. Il leva la tête, son visage s’éclaira et il indiqua l’amont, où se dressait une structure en bois autour d’un arbre imposant. « C’est ça la cabane. Orih et moi, nous y allions souvent, et nous n’étions pas si petits que ça. On aimait s’imaginer qu’on se trouvait sur une île déserte. Nous chassions, nous cuisinions… Nous sommes restés là un mois entier sans revenir à Firassa, tu te rappelles, Orih ? »

La mirole sourit, nostalgique.

— « Je me rappelle. Puis Loy est monté nous dire que, si nous continuions à vivre comme ça, nous resterions des sauvages analphabètes toute notre vie. »

— « Ce qui ne nous dérangeait pas, » s’esclaffa Livon, « mais comme Loy et la montagne, ça fait deux, il a trébuché, il est tombé et nous avons dû le descendre jusqu’à la confrérie pour que Yéren, le guérisseur, s’occupe de sa cheville. »

— « Et quand Kali nous a apporté sa tarte aux framboises… » se pourlécha Orih.

Alors, ils avaient décidé de rester à Firassa, compris-je.

— « C’est beau, la civilisation, n’est-ce pas ? » me moquai-je.

— « Mais avec modération, » nuança Livon.

Les deux Ragasakis s’avancèrent vers la cabane et, découvrant que la porte s’était envolée, ils décidèrent de la chercher. Livon semblait s’être bien remis de sa troisième permutation ratée et il s’éloigna entre les arbres en scrutant le sol d’un œil vivace. Je roulai les yeux.

— « On les croirait retombés en enfance, » commentai-je.

Yanika s’était assise près de l’entrée de la cabane, balançant ses pieds dans le vide, et je l’y rejoignis, lançant au passage un coup d’œil à l’intérieur. Il y avait là deux hamacs, un petit tapis rigide fait en peau de lapin, deux bols, un couteau tellement rouillé qu’il était irrécupérable… En haut, contre le plafond, des oiseaux avaient construit leur nid. Je bâillai et fermai les yeux pour écouter le chant des oiseaux dans la forêt, le froufrou des feuilles et le mouvement de l’air.

— « Orih aussi me plaît bien, » dit Yanika en rompant le silence.

Je souris sans ouvrir les yeux.

— « Mm. Les deux font la paire. »

Nous pouffâmes discrètement. Alors, l’aura de Yanika se chargea d’indécision et j’ouvris un œil.

— « Qu’y a-t-il ? »

Ma sœur grimaça. La connaissant, je savais que quelque chose la tracassait.

— « Dis, frère. On s’entend plutôt bien avec les Ragasakis, n’est-ce pas ? »

J’arquai les sourcils, méditatif.

— « Eh bien… Nous ne les connaissons pas depuis longtemps. Ce sont des gens sympathiques. Pourquoi ? »

Yanika plia les genoux et les enlaça, me scrutant du coin de l’œil.

— « Tu n’as pas l’intention de rester, n’est-ce pas ? »

C’était donc ça. Je soupirai.

— « Pourquoi resterions-nous ? Nous sommes toujours partis. »

L’aura de Yanika s’assombrit, orageuse.

— « C’est justement ça qui m’agace. Tu n’essaies jamais de te lier d’amitié avec personne et, quand enfin on te traite comme un ami, tu ne le vois pas et tu ne l’apprécies pas. »

Je fronçai les sourcils.

— « Tant que nous sommes tous les deux ensemble, ça me va, Yani. Livon est sûrement quelqu’un de bien, mais dès qu’il saura que nous venons d’une famille d’inquisiteurs mentaux, il prendra ses distances. Et s’il découvre ton pouvoir… »

— « Tu ne penses qu’à ça, » me reprocha Yanika. « Et tu crois pouvoir deviner les réactions des gens alors que, toi-même, tu m’as dit plein de fois que tu ne comprends pas les saïjits. Je ne veux plus voyager, frère. Nous ne pouvons pas continuer à fuir. J’en ai assez. Nous sommes bien restés cinq mois à Donaportella, pourquoi est-ce que nous ne pourrions pas rester avec les Ragasakis, au moins quelque temps ? »

— « Ici, ce n’est pas comme à Donaportella : il n’y a pas autant de travail pour un destructeur, » fis-je.

Je m’allongeai contre les planches de la cabane et Yani s’enferma dans un silence déçu et boudeur. Je méditai ses paroles. C’était vrai que, depuis que nous avions quitté le Temple du Vent, nous n’avions fait que voyager. “Nous ne pouvons pas continuer à fuir…” Mais que fuyais-je ? Les espions de l’Ordre du Vent ? Pas vraiment. J’avais plutôt fui tout le monde, pas par tempérament asocial, mais parce que chaque fois que nous restions un temps dans un endroit, il commençait à arriver des choses étranges à nos voisins. Des rêves, des cauchemars… Et, dans le pire des cas, on murmurait des histoires bizarres à notre sujet. Même à Donaportella, nous avions dû changer deux fois de pension pour éviter des problèmes. Cependant, Yanika ne le faisait pas exprès… Si elle faisait un cauchemar et que son aura terrorisée semait la panique autour d’elle, ce n’était pas sa faute. Elle ne pouvait pas le contrôler. Ceci dit, maintenant qu’elle était plus âgée, elle avait appris à contrôler un peu son pouvoir quand elle était éveillée. Peut-être… Je secouai la tête. En tous les cas, ici, la situation était différente : nulle part ailleurs je n’avais autant côtoyé des étrangers comme à Firassa. Et je ne le regrettais pas. Je savais que, si nous restions, nous finirions par entrer dans la confrérie des Ragasakis, ce qui impliquait des attaches, des obligations, des problèmes… mais… était-ce pire que de continuer à voyager sans objectif, comme un spectre ? Théoriquement, nous recherchions Père, mais ça, ce n’avait été qu’une excuse pour continuer à voyager de village en village, de mine en mine. Si nous avions réellement voulu le trouver, il m’aurait probablement suffi de me rendre sur l’île de Taey et de demander à ma mère. Peut-être même qu’elle savait où trouver Lustogan, mais… je ne pouvais pas aller sur l’île avec Yanika. Ç’aurait été la condamner.

J’inspirai, enfin décidé.

— « Eh, Yani. Je suis désolé. Tu as raison. Je… »

Un cri subit déchira l’air et nous fit sursauter. Mon Datsu se libéra, transformant ma panique en un simple sentiment d’alarme… Sauf que l’aura de Yanika, elle, s’était chargée de tension et de peur.

— « Ça doit être Orih ! » dit ma sœur d’une voix aigüe.

Je me levai promptement.

— « Du calme. Ne perds pas ton sang-froid. Reste derrière moi. »

Yanika acquiesça, ravalant sa salive. Le cri avait été proche ; Orih ne pouvait donc pas être bien loin. À la hâte, nous nous ouvrîmes un chemin entre les arbustes et nous arrivâmes finalement à voir ce qui se passait. Mon Datsu se délia encore un peu et je pâlis.

Attah…

Dans une petite clairière couverte de fleurs sylvestres, trois encapuchonnés menaçaient Livon, l’épée au clair, tandis qu’Orih tendait vers eux une main chargée d’énergie et qu’avec l’autre, elle agrippait un Tchag terrorisé.

— « Drey ! » s’exclama Orih en me voyant. « Livon est… Livon… Vous autres ! Ne lui faites surtout pas de mal, vous m’entendez ! Sinon, je vous fais tous partir en fumée ! »

Les trois encapuchonnés ne bougèrent pas. Ils portaient des lunettes noires et un foulard sur le visage. Qui diables étaient ces types ? Des ennemis de Livon ? D’Orih ? Qui sait. Je fis un geste à Yanika pour qu’elle reste à la lisière et je courus vers la mirole. Ces types avaient l’air de bien savoir manier leur épée. Je pouvais bien sûr essayer de les projeter à terre avec mon orique… mais cela pouvait mettre Livon en danger et ça n’allait pas nous sortir de là. Je regardai avec espoir la puissante énergie qu’avait concentrée Orih dans sa main. C’était de l’énergie brute, non modulée. Dannélah, était-il possible que… ?

— « Hey, Orih, ce sortilège, » lui murmurai-je, « il est si puissant que ça ? »

— « Aussi puissant que le bâton du diable de tout à l’heure. »

J’entrevis alors fugacement, sur le visage colérique d’Orih, une expression de totale panique. Je pâlis un peu plus. Elle faisait donc semblant. C’était donc ça la si puissante Ragasaki dont m’avait parlé les autres ? Immobilisé par la lame d’une épée, Livon haleta :

— « Qu’est-ce que vous voulez ? »

— « Tchag, » dit celui qui le menaçait directement. C’était le plus imposant des trois et sa voix résonnait avec force. « Nous voulons Tchag. »

J’agrandis les yeux, stupéfait. Ces types étaient venus pour Tchag. Étaient-ce les propriétaires ? Lentement, je me tournai vers l’imp qui se cramponnait au corps d’Orih, les membres tremblants. Ses yeux, normalement noirs avec un cercle blanc à peine visible, clignotaient et devenaient par instants d’un blanc laiteux. Le spectre était en train de prendre le contrôle sur lui, compris-je. Les choses se présentaient mal.

Soudain, les yeux blancs de Tchag se stabilisèrent et il sauta à terre, courant à quatre pattes entre les fleurs. Mais il ne se dirigea pas vers les encapuchonnés : il prit la direction contraire… droit sur Yanika. La réaction des trois inconnus ne se fit pas attendre : tous trois s’élancèrent vers l’imp, ignorant tout d’un coup la menace d’Orih. Avaient-ils compris que celle-ci n’était que feinte ?

— « Yanika ! » exclamai-je. « Cours ! »

Je m’élançai moi aussi derrière l’imp. Par Sheyra, si Tchag attaquait ma sœur, je n’hésiterai pas une seconde à le livrer à ces types, qui qu’ils soient. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule. Orih s’était mise à crier “à l’aide !” tout en ramassant des pierres comme munition. Deux des trois encapuchonnés, plus rapides que moi, étaient sur le point de me rattraper. Je vis l’un d’eux lever son épée vers moi et je lui décochai une décharge orique qui, dans son élan, lui fit perdre l’équilibre. Il s’affala. Le second, voyant tomber son compagnon, s’arrêta net pour me faire face.

— « Frère ! » s’écria Yanika.

Lui était-il arrivé quelque chose ? Tchag l’avait-il attaquée… ? Le coup d’œil que je lançai à ma sœur faillit me coûter la vie. C’est tout juste si je vis le coup d’épée arriver, je le déviai avec l’orique par miracle et je tombai à terre sous l’impact. Une pierre traversa l’air en sifflant. Et une autre. Puis une autre. Orih rata sa cible à tous les coups. Mais elle arriva à distraire un instant l’encapuchonné. J’assénai un coup de pied à celui-ci, ramassai une pierre et la fis éclater contre sa jambe. Je l’entendis hurler, le vis sur le point de me transpercer le cœur avec sa maudite arme et lui lançai alors un sortilège de répulsion aussi fort que je pus. Sa capuche et son foulard s’envolèrent, révélant le visage d’un humain blond. Il chancela, mais serra à nouveau son épée avec force, se prépara à m’assener un coup et… étrangement, il s’arrêta, comme indécis. Soudain un jet de sang chaud gicla sur ma figure. Le blond ouvrit la bouche. Il cracha du sang. Et il tomba sur moi, me coupant la respiration.

Attah…

Je le repoussai sur le côté, sentant à travers le voile de mon Datsu l’horreur qui déchirait l’air. Ce n’était pas la mienne, bien qu’assurément ce soit la première fois qu’un mort me tombait dessus, mais bon, ça, je le supportais relativement bien : l’horreur de ma sœur m’inquiéta bien davantage. Yanika… Elle avait tout vu. Et elle était en danger.

Malédiction.

Je me redressai, uniquement pour constater que, Sheyra soit louée, Yanika allait bien —avec un Tchag terrifié et aux yeux noirs perché sur sa tête comme un chat hérissé, mais bien. L’autre encapuchonné que j’avais propulsé à terre, et que j’avais vu se relever, était tombé mort avant d’atteindre ma sœur. À côté de lui, à ma grande surprise, se trouvait le corps de Livon, immobile. Ainsi qu’une silhouette accroupie. Le drow aux cheveux en brosse. L’espion. Il était vêtu d’habits grossiers, tout rapiécés. Je le vis nettoyer son cimeterre rougi avec un mouchoir plus noir que blanc tout en me regardant avec une mine profondément contrariée.

— « Ça m’agace, » marmonna-t-il.

Il respirait précipitamment. L’aura l’affectait, compris-je. Mais pas autant qu’Orih : la mirole était restée comme paralysée et je l’entendis balbutier :

— « Li… Livon ! Livon… »

Celui-ci ne bougeait pas. Était-il mort ? Tremblant de la tête aux pieds, Orih se précipita maladroitement, atterrée, vers le permutateur, mais, révulsée par la vue toute proche des cadavres, elle dut s’arrêter à mi-chemin, elle tomba à genoux et vomit tout ce qu’elle avait dans l’estomac. Le drow posa sur elle un regard agacé et, sans rengainer, il commenta en signalant Livon du menton :

— « Cet idiot, j’ai failli le tuer. Il a grimpé cet arbre-là comme un singe et il a permuté avec le grand gabarit. J’ai manqué l’empaler. Ash… L’autre, je l’ai vu tomber de l’arbre, mais je ne crois pas qu’il soit mort. Ça m’agace, » répéta-t-il.

Il se mit à marcher dans la clairière vers ledit arbre, son cimeterre à la main. Je déglutis, analysant la situation. Pendant que les trois encapuchonnés couraient vers Tchag, l’imp avait dû reprendre le contrôle sur le spectre. Deux des encapuchonnés avaient été tués par ce drow… et celui-ci s’apprêtait à se débarrasser du troisième, avec lequel Livon avait permuté depuis le haut d’un arbre.

— « Attends, » dis-je en me levant. « Ne le tue pas. Je ne sais pas qui tu es, mais tu m’as sauvé la vie et je t’en suis reconnaissant, » m’inclinai-je profondément. J’avouai : « J’aimerais interroger ce type. Si c’est possible… ne le tue pas. »

Et ne nous tue pas nous non plus, pensai-je, en pâlissant sous ses yeux agacés. Le drow s’éloigna sans répliquer. J’eus comme l’impression qu’il n’allait en faire qu’à sa tête. Cet espion… rien que de le voir donnait des frissons. Enfin, je l’oubliai un moment pour m’inquiéter de Yanika.

— « Tu vas bien, Yani ? » m’enquis-je en m’approchant.

Son aura tremblait ; pourtant ma sœur acquiesça, leva les yeux vers Tchag, perché sur sa tête, et demanda :

— « Ils sont morts ? »

— « Euh… je vais vérifier, » lui dis-je, embarrassé. « Tu n’as pas besoin de regarder. »

L’humain blond était bien mort. La deuxième était une elfe d’âge mûr qui portait, tatoué sur son visage, le symbole de la Jouvencelle, déesse wari du Bien-être. Vu les cicatrices qui couvraient son tatouage, je devinai qu’elle n’avait pas dû connaître beaucoup de bien-être dans sa vie. Je remarquai alors les colliers que les foulards avaient maintenu cachés. Tous deux en portaient un. Un collier métallique. Je le touchai. Du fer noir. Ils étaient plus serrés et plus grands que celui de Tchag mais… pour le reste, ils lui ressemblaient beaucoup. Ce ne pouvait être une coïncidence. Un frisson me parcourut. Je ne comprenais pas. Je ne comprenais absolument rien mais… pour quelque raison, ces types portaient aussi des colliers de spectre.

— « Ils sont bien morts, » dis-je enfin. « Mais je ne sais pas si le spectre des colliers l’est aussi. »

— « Les colliers ? » répéta Yanika.

Elle s’était penchée près d’Orih et l’avait gentiment aidée à atteindre Livon en ignorant superbement les cadavres, mais à présent, curieuse, elle voulut s’approcher… Je l’écartai en grognant :

— « Ne les touche pas ! »

— « Ne les touche pas ! » répéta Tchag, m’appuyant. L’imp s’accrochait trop à ma sœur à mon goût, mais j’oubliai vite ma méfiance quand je le vis trembler en disant : « J’ai peur ! »

— « Mouais… Dis-moi, tu sais qui ils sont ? » demandai-je.

— « N-non… Je sais que j’ai peur ! » s’écria Tchag, la voix aiguë.

Yanika essaya de l’apaiser en posant une main sur sa petite tête et je poussai un soupir. Je ne pouvais pas attendre beaucoup d’explications de cette créature. Je voulais toutefois éclaircir un doute.

— « Dis-moi, Tchag. Tu sais bien te rendre invisible en retenant ta respiration, n’est-ce pas ? Tu l’as fait près du Lac Blanc. Pourquoi ne l’as-tu pas fait cette fois-ci ? »

— « Pourquoi… ? » L’imp cessa de dandiner son corps et se tordit les mains en avouant : « Parce que… je ne suis plus tout seul. Vous tous, vous ne vous cachez pas, alors… moi non plus ! »

Il le dit fièrement. Je grommelai mentalement. Si nous ne nous cachions pas, c’était parce que nous ne savions pas le faire, attah…

— « Pourquoi ? » fit alors Orih, l’expression livide. « Pourquoi ces fous cherchaient-ils Tchag ? Pourquoi portent-ils ces colliers ? Pourquoi sont-ils morts ? »

Sa voix se brisa. Agenouillée auprès de Livon, la mirole, bouleversée, essayait de le réveiller en le secouant. Mon orique me disait que le permutateur respirait toujours. Et, diables, il avait réussi sa troisième permutation du jour. Il avait eu besoin d’une petite sieste et d’une bonne stimulation mais… il avait réussi, souris-je, et je le remerciai mentalement. Il était tombé à deux mètres à peine de Yanika, ce qui me fit comprendre que, sans lui… et sans le drow, ma sœur aurait eu de sérieux problèmes. Y penser m’emplit d’angoisse, si bien que mon Datsu se libéra de nouveau, dissipant mon trouble.

— « Il est inconscient. »

Je frémis en voyant le drow aux cheveux en brosse si près. Je m’étais tant absorbé que je n’avais pas prêté attention à mon orique. Je me levai avec lenteur, faisant face au drow. Inconscient, me répétai-je. Il ne l’avait donc pas tué. Je l’observai avec curiosité. Troublée, Yanika s’agrippa à mon bras en murmurant :

— « Qui est-ce ? »

— « Aucune idée, » avouai-je.

Il n’avait pas les traits typiques d’un drow des Cités de l’Eau : les siens étaient plus doux, sa peau était de couleur azurite sombre, et ses yeux étaient encore plus rouges que ceux des drows de Dagovil. Il était en train d’attacher une bourse d’argent à sa ceinture. Diables. Je rêvais ou ce sauvage venait de dépouiller le spectre qu’il venait de tuer ?

— « Dis, » fis-je. « Tu es un mercenaire, n’est-ce pas ? Qui te paye ? »

Il me répondit par un souffle agacé.

— « Mon père ou mon frère ? » insistai-je.

Les yeux du Cheveux-en-brosse se tournèrent vers les deux morts.

— « Qu’importe ? » répliqua-t-il laconiquement.

De son côté, il n’avait en effet pas du tout l’air d’y accorder de l’importance. Je soupirai et affirmai avec certitude :

— « Mon frère. »

Le Cheveux-en-brosse haussa les épaules, il jeta un regard vers Yanika et reconnut :

— « C’est lui qui m’envoie. Et maintenant, si ça ne te dérange pas, essaie de ne pas te fourrer dans le pétrin. Je ne veux pas de problèmes… » Il éternua violemment. « Gaaah… Maudite pluie de tous les démons. Quelle idée de venir à la Superficie… Ces rhumes, c’est diablement agaçant, » marmonna-t-il.

Nous tournant le dos, il s’éloigna de deux pas avec une relative tranquillité, éternua de nouveau et s’essuya avec le même mouchoir avec lequel il avait nettoyé le sang de son épée… Je réprimai une moue de dégoût et me forçai pour dire :

— « Hé. Quoi qu’il en soit, merci pour l’aide. »

Malgré ma sincérité, mon ton fut un peu sec. Le Cheveux-en-brosse ne répondit pas et ne se retourna même pas tandis qu’il s’éloignait entre les arbres. Mar-haï… Je me demandai où diables Lust avait trouvé ce type.

— « Orih, » lançai-je après un silence. « Rentre à la confrérie demander de l’aide, tu veux bien ? Nous ne pouvons pas transporter Livon et l’autre type en même temps. »

La mirole me regarda, les yeux écarquillés.

— « Comment… comment arrives-tu à rester si calme alors que… ? »

Ses yeux se tournèrent tout seuls vers les cadavres et elle déglutit. Mes lèvres se courbèrent en une grimace sardonique.

— « Ce n’est pas une question d’y arriver. Je suis comme ça, c’est tout. » Et, parfois, j’oubliais que les autres saïjits n’étaient pas comme moi, pensai-je, honteux. Je regardai la mirole avec inquiétude. « Tu crois pouvoir marcher ? »

La jeune Ragasaki était encore sous le choc.

— « Je… Oui, je crois. J’y vais. Mais ce drow… il n’est pas dangereux ? »

— « Rassure-toi, il ne te fera pas de mal. Il nous protège, ma sœur et moi, c’est tout, » assurai-je.

Orih inspira et acquiesça. Dès que je vis ma sœur jeter un autre coup d’œil vers les morts et pâlir, je compris qu’elle s’efforçait toujours de réduire son aura, ce qui l’exténuait rapidement. Je lui dis :

— « Accompagne-la, Yani. Et reste à la confrérie. Je me charge d’eux. »

Yanika ne protesta pas et je les vis, toutes deux, disparaître en aval, à travers bois. Dès que je fus seul, j’allai vérifier si l’inconscient au pied de l’arbre portait aussi un collier. Il en portait un. J’observai son visage d’elfe noir. Celui-là avait bien l’air d’un drow des Peuples de l’Eau, ses traits étaient durs, sa peau si sombre qu’elle semblait plus noire que bleue. Je soupirai et me mis au travail. Au moins, creuser la terre, ça, je savais faire. Au moyen d’explosions oriques, je creusai un bon trou pour les deux morts. Je finis de les enterrer au moment où Staykel, Loy et Naylah arrivaient. Le secrétaire contemplait ses bottes boueuses avec une moue maussade.

— « Efficace, » approuva Staykel en contemplant le monticule de terre. « Il se peut toutefois que Zélif demande à les exhumer pour en apprendre davantage sur eux. Orih nous a dit qu’ils portaient des colliers comme Tchag. » Je confirmai d’un geste, et l’Enfumeur secoua la tête. « Dans quel pétrin s’est mis ce garçon en adoptant ce petit monstre gris, » commenta-t-il, désinvolte, s’accroupissant auprès du permutateur inconscient.

— « Ça, tu l’as dit, » murmurai-je.

— « Tiens, » dit Loy, me tendant un mouchoir. Face à mon regard surpris, le secrétaire grimaça, gêné. « Tu as du sang. Sur la figure. Tu n’es pas blessé, au moins ? »

— « Non, c’est un des morts qui m’est tombé dessus, c’est tout, » assurai-je, et j’acceptai le mouchoir. « Merci. Je te le rendrai une fois lavé. »

Naylah était très sombre. Il me sembla l’entendre murmurer entre ses dents quelque chose du style « dokohis ». Je n’avais jamais entendu un tel mot. Je retirai le mouchoir couvert de sang en répétant :

— « Dokohis ? »

La lancière tressaillit comme si je l’avais insultée, mais, quand elle me regarda, ses yeux dorés étaient hagards.

— « Ce n’est… qu’une possibilité. »

— « Tu sais qui ils sont ? » m’étonnai-je.

Naylah baissa le regard, troublée, vers l’homme inconscient que j’avais traîné depuis l’arbre. Elle ne dit rien, mais une flamme luisit soudain dans ses yeux. Dans le silence, Staykel se racla la gorge et Loy intervint :

— « Je ne sais pas à quoi tu penses, Naylah, mais je suis sûr que cet homme inconscient pourra nous éclaircir toute l’affaire une fois qu’il sera d’humeur à le faire. »

— « Je ne crois pas qu’il se montre très complaisant, » marmonna Staykel en grattant sa chevelure rouge, le regard posé sur la tombe terreuse.

Non. De fait, nous avions tué deux de ses compagnons. Ou plutôt c’était ce drow aux cheveux en brosse qui les avait tués. Je scrutai les alentours, cherchant l’espion. Je ne le vis pas, mais j’entendis un éternuement et perçus le mouvement d’air.

Sans guère plus de conversation, nous soulevâmes Livon et l’assaillant survivant et nous prîmes le chemin de retour à la confrérie. Derrière nous, quelque part, l’espion de mon frère nous suivait, éternuant de temps en temps et marmonnant entre ses dents. Apparemment, il ne souciait plus autant de se cacher. Tandis que nous avancions dans les rues sombres de Firassa, je levai un regard songeur vers le ciel qui se chargeait peu à peu de nuages. Une pluie froide et silencieuse commençait à nous tremper.

Frère, pensai-je. Je ne sais pas ce que tu peux bien faire en ce moment, mais…

Mais je suis heureux de savoir que tu es en vie.