Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 1: Les Ragasakis.

3 Le coffre de l’imp

Les wagons avançaient sans soubresauts sur les rails. Nous avions gravi durant des heures l’énorme colonne depuis la ville d’Ambarlain et, à présent, nous traversions un champ bleu couvert de fleurs et d’arbustes lumineux. Appuyés sur le bord de notre wagon, Yanika et moi regardions, émerveillés.

— « Ça me rappelle un peu le bois de chez nous, » commentai-je d’une voix paisible.

Yanika acquiesça. Près du champ, s’élevaient des édifices et je compris que nous arrivions à un village. C’était déjà le deuxième depuis Ambarlain. Tirés par les anobes, les wagons poursuivirent leur ascension puis s’arrêtèrent devant une gare éclairée par des lanternes. Une voix forte annonça :

— « Nous arrivons à Salderburu ! Salderburu ! »

Personne ne descendit. Plusieurs voyageurs attendaient sur le quai, ils montrèrent leurs billets et s’empressèrent de trouver une place dans les wagons. Trois jeunes montèrent dans le nôtre. L’un aux cheveux bleus, un kadaelfe comme nous, laissa échapper un soupir de soulagement tout en dégrafant sa cape rouge et s’installa à côté de moi. Face à lui, s’assit avec légèreté une petite faïngale à la chevelure blonde si longue qu’elle touchait presque le sol. Elle sourit en agitant doucement ses pieds dans le vide.

— « Comme c’est beau, la modernité ! » se réjouit-elle. « De mon temps, pour aller de Firassa à Ambarlain, il fallait des heures et des heures de marche… »

— « Tu parles comme si tu étais aussi vieille que Shimaba, » lui répliqua la troisième, une humaine aux cheveux rouges. Elle posa un coffre et s’assit auprès de celui-ci avec désinvolture, occupant le reste du banc. Elle pencha soudain la tête de côté. « Maintenant que j’y pense, ma sœur et moi, nous sommes dans la confrérie depuis presque six mois déjà et je me demande encore… tu as quel âge, en fait ? Tu es si petite qu’au début j’ai même cru que tu étais une gamine, » se moqua-t-elle.

La petite blonde cligna des yeux.

— « Oh. Tu sais, les faïngals, nous sommes tous de petite taille. Pour ce qui est de mon âge exact, eh bien, disons… »

— « Oh, je vois, tu ne sais pas quand tu es née, c’est ça ? » la coupa celle aux cheveux rouges en se redressant, la mine solidaire. La blonde pencha la tête de côté, surprise, mais l’autre ne sembla pas s’en rendre compte et affirma : « Moi, c’est pareil. Fichue vie, hein ? »

Elle donna un coup de botte au coffre sans le vouloir, et celui à la chevelure bleue se tendit et protesta :

— « Sirih ! Fais attention avec ça. Avec tout le mal que nous avons eu à l’attraper… »

— « T’inquiète ! » sourit l’humaine aux cheveux rouges, en tambourinant sur le couvercle avec familiarité. « Tu as dit toi-même que Praxan sait faire des runes de qualité. Quelques petits coups, ça ne peut pas déranger. L’imp n’a pas arrêté de lancer des coups de l’intérieur, lui. Au fait, » ajouta-t-elle, plus sérieuse. « J’ai pensé qu’elle aussi, elle devrait toucher une part de la récompense. Sans le coffre, l’imp nous donnerait du fil à retordre pendant le voyage. Qu’est-ce que vous en pensez ? »

J’entendis plusieurs coups provenant de l’intérieur du petit coffre.

— « Moi, je suis d’accord, » appuya sans hésiter celui aux cheveux bleus.

— « Mm, » médita la faïngale blonde, en posant un index sur ses lèvres, « je me demande comment l’imp arrivait à se faire invisible. Ce n’était pas des harmonies : même mon perceptisme avait du mal à le pister. Et pourtant, quand je l’ai attrapé, son corps débordait d’énergies darsiques et asdroniques. Il devait être en train de les stabiliser, c’est la seule explication. Son camouflage était presque parfait, c’est incroyable. »

— « Ce qui est incroyable, c’est qu’elle ne m’écoute même pas, » marmonna Sirih, en laissant retomber brusquement sa main sur le coffre. La faïngale leva la tête en clignant des paupières, et Sirih ajouta avec un geste vague : « Va savoir comment sont faites ces créatures. Ce qui est clair, c’est que, sans tes sortilèges, on ne l’aurait jamais débusqué. »

— « Les runes ne vont pas durer si tu les frappes comme ça, Sirih… » fit celui aux cheveux bleus en se raclant la gorge.

Sirih écarta ses mains du coffre, l’air innocent, et demanda :

— « Dites. Ça fait longtemps que Praxan fait partie de la confrérie ? »

Celui aux cheveux bleus acquiesça.

— « Environ sept ans. Elle était déjà là depuis quelques mois quand, moi, j’y suis entré. Je me rappelle que, quand j’étais petit, elle m’invitait à boire des infusions de moïgat rouge chez elle, même après la naissance de la petite Shaïki. »

— « Tu buvais du moïgat rouge, quand t’étais petit ? Tu blagues, là ! » s’esclaffa Sirih. Comme le kadaelfe la regardait, l’air surpris, elle souffla et expliqua : « En Daercia, seuls les étrangers et les riches boivent du moïgat rouge. Rien que quelques grammes, ça te coûte les yeux de la tête. Je le sais bien, parce que, moi-même, j’en ai fauché et revendu plus d’une fois pour mon ancien maît… » Elle se tut d’un coup. « Euh… Qu’importe, c’est du passé. En tout cas, une fois, j’en ai goûté en infusion et diables comme ça brûle ! Pire que du poivre. J’ai eu des maux d’estomac pendant des jours. » Mais elle en avait mis combien ?! m’exclamai-je mentalement, ahuri. Normalement, une pincée suffisait… Par Sheyra, cette humaine avait avoué être une voleuse et une inconsciente en quelques phrases seulement. Décontractée, Sirih rajouta : « Diables, et tu dis que Praxan t’invitait à boire du moïgat rouge… Les gens de Rosehack, vous êtes vraiment bizarres ! »

S’adossant de nouveau sur le banc, ses yeux verts se posèrent sur moi et sur Yanika, et elle parut nous remarquer pour la première fois. Je me rendis compte que, tout ce temps, j’avais été si occupé à suivre leur conversation que je les avais dévisagés avec effronterie. Sirih rougit un peu, mal à l’aise, et s’assit plus correctement en toussotant :

— « Ces wagons sont toujours bondés. »

Voulait-elle dire que, nous deux, nous étions de trop dans ce wagon ? Je l’ignorai et, plaçant mes mains derrière ma tête, je fermai les yeux ; tandis que les anobes continuaient à tirer sur les wagons et à grimper, je prêtai attention à l’air. Je percevais chaque mouvement de celui-ci, des roues qui tournaient sur les rails, des anobes qui soufflaient, des passagers qui respiraient. Mon orique me montrait tout cela sans avoir besoin de trop me concentrer. Le kadaelfe assis à mes côtés retira sa cape rouge, agitant l’air… je sentis le tissu frôler mon bras et crus deviner un tracé énergétique. Cette cape était-elle enchantée ? Rien d’étonnant si ces trois-là étaient des aventuriers. Les bracelets que portait l’humaine aux cheveux rouges tintèrent en bougeant. La seule qui ne bougeait presque pas d’un pouce était la faïngale : elle était plus sage qu’un scribe de Tatako. Alors, j’entendis un coup provenant de l’intérieur du coffre runé et j’ouvris les yeux pour les poser sur celui-ci.

À ce moment, Yanika demanda en baissant à peine la voix :

— « Frère. C’est quoi, un imp ? »

Je fis un sourire en coin.

— « Une petite créature espiègle qui n’existe pas. »

— « C’est ce que je pensais, » avoua Yanika. « Mais alors… qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? »

— « Aucune idée. »

— « Excusez-moi, mais c’est bien un imp, » assura celui aux cheveux bleus, souriant. « Ou, du moins, c’est comme ça que l’a appelé un spécialiste de Salderburu qui l’a vu. »

— « Spécialiste, mon œil, » se moqua la rousse. « Il avait un livre de créatures mystiques. »

— « Mythiques, tu veux dire, » la corrigeai-je.

— « C’est pareil. »

Si tu le dis…

— « En tout cas, » reprit le kadaelfe aux cheveux bleus, « cet imp était si rapide et il se cachait si bien qu’on a eu du mal à l’attraper. »

— « Tu veux plutôt dire que c’est Zélif et moi qui l’avons attrapé, » précisa la dénommée Sirih, goguenarde ; puis, captant la vive curiosité de ma sœur centrée sur le coffre, elle lança : « Hey. On ne va pas ouvrir le coffre juste pour te le montrer, ma jolie. On a sué sang et eau pour le mettre là-dedans. Et il a rendu fous les habitants de Salderburu pendant des semaines. Imp ou pas, c’est une créature infernale. »

Une aura de curiosité croissante enveloppait Yanika.

— « Je crois qu’il est triste, » dit-elle.

La faïngale blonde se redressa sur le banc, surprise.

— « Triste ? »

Je me tendis légèrement. Yanika n’était pas aussi habile à deviner les sentiments des autres qu’à propager les siens dans ses auras ; toutefois, cela l’avait toujours intéressée de comprendre son entourage et, malgré son entraînement quasi nul en arts bréjiques, elle découvrait souvent avec justesse l’état d’âme des gens. Il n’empêche qu’elle n’était pas censée montrer son pouvoir devant les étrangers. Attah… Je lâchai :

— « Yanika. Laisse passer. »

Le regard de reproche que me jeta ma sœur me paralysa un instant.

— « Tu ne peux pas me demander ça, frère. Toi-même, tu m’as dit qu’on ne devait laisser souffrir personne. Et l’imp souffre. Je le sais. On ne peut pas le laisser enfermé. »

Sa voix tremblait. Ses yeux me regardaient, avec défi et espoir à la fois. Son aura courroucée menaçait de s’épandre…

Je posai une main sur ses tresses.

— « Pardon. Tu as raison. Je vais t’aider. »

Son aura se stabilisa. Je soupirai de soulagement. À présent, il restait à convaincre ces trois aventuriers. Je me tournai vers leurs expressions curieuses et dis calmement :

— « Je vous achète ce qu’il y a dans le coffre. Combien ça coûte ? »

Celle aux cheveux rouges eut un tic nerveux.

— « Tu dis ? »

La faïngale blonde regardait Yanika, clignant lentement des yeux, saisie. Le kadaelfe aux cheveux bleus fronça les sourcils, surpris. Il commenta :

— « Le spécialiste de Salderburu classait les imps parmi les créatures ténébreuses… » Il passa une main dans ses cheveux, ajoutant avec un sourire gêné : « Je ne savais pas qu’une créature comme celle-là pouvait se sentir triste. »

— « Six-cents, » lança Sirih, en le coupant. Ses yeux avides étaient posés sur mon sac rebondi. « Six-cents kétales. »

Je déglutis. C’était presque tout mon argent liquide…

— « Ça, c’est cent kétales de plus que la récompense, » fit remarquer la faïngale avec calme. « Tu n’aurais pas l’intention de le rouler, n’est-ce pas, Sirih ? »

Celle-ci fit une moue grognonne.

— « Noon, » mentit-elle. Puis elle rougit sous le regard de la blonde. « Désolée, c’est les réflexes de mon ancien métier. »

Des réflexes de voleuse, compris-je avec une moue.

— « De toute façon, nous ne pouvons pas te le remettre maintenant, » ajouta la faïngale. « Cet imp a causé beaucoup de dommages. Il a dévasté des jardins, endommagé du matériel, effrayé des gens et il a fait dérailler ces wagons la semaine dernière. La compagnie de transport nous a demandé de régler le problème et, pour leur prouver que nous avons accompli le travail, nous pensons leur montrer la créature. »

— « Je vois, » méditai-je. « Que pensez-vous faire d’elle après l’avoir montrée à la compagnie ? »

Je les vis tous les trois faire une moue embarrassée.

— « Je… Je n’y ai pas pensé, » avoua la faïngale.

— « Bon, » souris-je. « Eh bien, dès que vous l’aurez montrée à la compagnie, vous me vendez la créature. De toute façon, selon l’horaire, nous serons à Firassa dans moins d’un quart d’heure. Yanika. Ça te paraît raisonnable ? »

Ma sœur acquiesça. Son aura s’était calmée.

— « Ça me va, » accepta Sirih.

— « Cependant, » dit la petite faïngale, « je dois ajouter une condition. Vous libèrerez l’imp uniquement quand vous serez suffisamment loin de la ville. Je ne veux pas que cette créature cause des problèmes à Firassa. »

Une vague de tristesse m’envahit, et je me tournai vers Yanika, alarmé. Je ne l’avais jamais vue aussi affectée par une créature. Avec une moue triste, elle murmura :

— « Désolée… »

Mar-haï… À quoi pensait-elle ? Essayait-elle encore de percevoir l’état d’âme de l’imp ? Son aura se réduisit. Elle l’absorbait, mais cela ne m’inquiéta pas moins. J’inspirai.

— « Alors, je ne vous donnerai pas plus de deux-cents kétales. »

Les yeux de Sirih s’illuminèrent et elle ouvrait déjà la bouche probablement pour accepter ou marchander quand la faïngale répliqua :

— « C’est toi qui te chargeras de lui : nous te le donnons gratuitement. Les Ragasakis, nous ne vendons pas d’êtres vivants. »

Sirih se mordit une lèvre. Celui à la chevelure bleue me regarda avec curiosité.

— « Tu es des Souterrains, n’est-ce pas ? » demanda-t-il.

J’acquiesçai, me détendant.

— « Oui. De fait, nous ne sommes jamais allés à la Superficie. »

Ses yeux gris s’écarquillèrent.

— « C’est vrai ? Jamais ? »

— « Nous allons voir le soleil, » intervint Yanika, le regard rivé sur le coffre. Son aura se fit plus joyeuse et elle leva des yeux souriants vers celui aux cheveux bleus. « Mon frère ne le dit pas, mais il a toujours voulu le voir. »

Je soufflai de biais, amusé :

— « Mar-haï. Je te rappelle que c’est toi qui as voulu monter si haut. »

— « Hé ! » Yanika croisa ses bras tout en m’adressant un sourire de défi. « Une fois, tu m’as dit que tu avais rêvé du ciel et que tu aimerais savoir s’il était pareil en vrai, je me trompe ? »

Je roulai les yeux et m’adossai contre le banc en répliquant :

— « Bah, bah, peu importe. Le fait est que nous sommes presque arrivés. »

Celui aux cheveux bleus souriait largement, nous regardant tour à tour.

— « Eh bien vous verrez comme c’est joli, Firassa, » intervint-il. « Il y a un quartier à l’intérieur de la montagne, on l’appelle la Grotte, mais la plus grande partie de la ville est près de la plage et du fleuve. En plus, nous sommes en plein printemps, alors tous les sorédrips sont couverts de fleurs. Vous verrez, c’est le meilleur endroit de tout Rosehack. Au fait, nous ne nous sommes pas présentés. Je m’appelle Livon. Livon Wergal. »

Tout en lui, son expression ouverte et sa voix, dégageait sincérité et simplicité à foison. Je souris.

— « Drey Arunaeh, » me présentai-je.

— « Moi, c’est Yanika, » dit ma sœur.

— « Sirih, » bâilla celle aux cheveux rouges.

— « Zélif d’Éryoran, enchantée, » déclara la faïngale blonde avec un sourire.

Je ravalai ma surprise. Enchantée, disait-elle… Je venais de lui dire que j’étais un Arunaeh, et elle disait ‘enchantée’ avec un air si sincère ! Généralement, dès que je me présentais, les gens pâlissaient, s’inclinaient, m’appelaient respectueusement mahi et s’éloignaient aussi vite que possible. Et, cependant, à ma stupéfaction, aucun des trois Ragasakis n’avait réagi. Qu’ils n’aient pas reconnu le tatouage sur nos visages, c’était compréhensible, étant donné la quantité de tatouages que les Souterriens utilisaient, mais… ne connaissaient-ils donc même pas le nom de ma famille ? Ça devait être ça, raisonnai-je. Après tout, c’étaient des gens de la Superficie. Un instant, je me sentis presque soulagé.

— « De quelle partie des Souterrains venez-vous ? » s’enquit Zélif sur un ton aimable.

— « Nous sommes originaires de Dagovil, » répondis-je sans réserve.

— « Je connais la zone, » assura Zélif. « J’ai été dans la Forêt de Liireth il y a longtemps. Tu la connais ? »

Je lui rendis un regard froncé. La Forêt de Liireth se trouvait aux limites de la région de Dagovil et elle était connue pour être un antre de celmistes proscrits pratiquants de « magie noire ». Et cette petite faïngale disait qu’elle était allée là-bas ?

— « Je la connais, mais je ne suis jamais allé aussi loin à l’est pour la voir, » dis-je.

— « Oh ! Ne crois pas que je suis une sympathisante des rebelles de la Contre-Balance, » s’inquiéta Zélif. « Je suis seulement allée là-bas pour une mission. Alors, comme ça, vous allez à la Superficie et vous n’y connaissez personne ? »

— « Exact, » affirmai-je. « Nous n’avons pas d’attaches ; alors, nous voyageons où nous voulons. »

— « Mm… Je connais cette sensation, » dit Zélif, subitement songeuse. « Malgré tout, au bout d’un moment, cela peut devenir solitaire. » Elle sourit. « Vous avez de la chance de pouvoir compter l’un sur l’autre. »

J’arquai un sourcil, souriant.

— « Très juste. »

— « Globalement, c’est bien, » approuva Yanika.

Je poussai un grognement.

— « Comment ça, globalement ? »

— « Bon… Personne ne peut être parfait, » raisonna-t-elle posément. « Mais ce n’est pas grave, frère, même si tu me cuisines des tugrins tous les jours, je t’aime quand même. »

Je l’observai, incrédule, tandis que Livon éclatait de rire. Mmpf.

— « Je ne cuisine pas des tugrins tous les jours, tu exagères, » marmonnai-je, moitié amusé moitié exaspéré, et je me redressai sur mon siège. « Au fait, puisque vous êtes de la Superficie, j’ai une question. Ces lunettes, » dis-je, en les sortant d’une poche du sac, « est-ce qu’elles sont vraiment nécessaires ? »

— « Mm, » dit Livon, en les examinant. « Ce sont des lunettes de protection. Certains les mettent en été. Mais elles ne sont pas indispensables. Et elles sont chères. »

— « Plutôt, » accordai-je. Je fis une moue déçue en les reprenant. « J’aurais dû me douter qu’elles ne seraient pas aussi vitales que me l’a dit le vendeur. »

— « Fie-toi à un marchand et il te vendra même ce qui t’appartient, » cita Sirih, moqueuse. « Tu t’es fait rouler. »

Je lui adressai un regard assombri et rangeai les lunettes dans le sac. Je me demandai combien d’articles superflus j’avais achetés. Les vêtements chauds et pratiques pouvaient toujours servir, mais qu’en était-il de la crème ? Et des bonnets de laine ? Se rendre dans un territoire si différent avait à l’évidence ses inconvénients…

Nous passâmes le reste du voyage à parler des articles achetés et à écouter les conseils et avertissements des trois aventuriers. Apparemment, nous n’aurions pas besoin des bonnets avant l’hiver, à moins que nous n’escaladions quelque montagne très haute parmi celles qui entouraient la vallée de Skabra et Firassa. Sirih fit quelques remarques utiles, mais c’est principalement Livon qui donna des détails explicatifs sans me donner une seule fois l’impression de se moquer de mon ignorance. Zélif, elle, balançait silencieusement ses pieds, de plus en plus songeuse.

Finalement, nous arrivâmes au bout de l’interminable tunnel et nous débouchâmes sur une caverne emplie de maisons. Cela devait être le quartier de la Grotte dont nous avait parlé Livon.

— « Frère, regarde ! »

Yanika indiquait la sortie de la caverne, où une lumière aveuglante illuminait les contours des édifices. C’étaient les rayons du soleil. J’ouvris grand les yeux, captivé. Ils brillaient comme une énorme pierre de lune. Non, rectifiai-je. Ils brillaient comme un immense miroir éclatant de lumière.

— « Firassa ! » cria une voix. « Dernier arrêt, Firassa ! »

Les wagons s’arrêtèrent. La gare n’était pas très éloignée de la bouche de la Grotte mais, comme celle-ci montait et était décorée de nombreuses stalactites, le ciel était à peine visible. Je mis mon sac sur le dos, Sirih souleva le coffre de l’imp et nous descendîmes tous.

— « La direction de la compagnie est juste là, » indiqua Zélif. Debout, elle était même plus petite que Yanika, remarquai-je. « Si vous voulez, vous pouvez venir pour voir l’imp. »

— « Oui, peut-être que, comme ça, ta sœur changera d’avis sur la bestiole, » commenta Sirih, railleuse.

J’échangeai un regard avec Yanika, nous acquiesçâmes et nous nous dirigeâmes tous les cinq vers un bâtiment de la gare.

— « Frère, » me dit Yanika tandis que nous avancions.

— « Quoi, Yani ? »

— « Ben… Désolée que tu doives attendre pour voir le soleil à cause de moi. »

— « En principe, c’est toi qui voulais le voir, pas moi, Yani, » lui rappelai-je entre mes dents.

— « De toute façon, s’il s’en va avant que nous sortions, il reviendra après la nuit, » me consola-t-elle, optimiste.

Je souris.

— « Ils ne vont pas passer vingt-mille heures à admirer la bête, t’inquiète pas. »

— « Maintenant, l’imp est plus apaisé, » observa-t-elle.

Probablement grâce à toi, pensai-je.

Les trois aventuriers saluèrent un employé, et celui-ci nous guida aussitôt vers le bureau d’un agent de la compagnie, un grand caïte d’âge moyen. En nous voyant entrer, il se leva, avec entrain.

— « Vous l’avez attrapé ? »

— « Tiens, voilà le bandit ! » déclara Sirih, en posant le coffre sur le bureau.

On entendit un coup contre le bois, et le caïte eut un léger mouvement de recul.

— « C’est bien fermé ? »

— « Oui, oui, » assura Sirih.

— « Ah… » Il eut un sourire forcé. « Bon travail, Ragasakis. Que… qu’allez-vous faire de lui ? »

— « Tu ne veux pas le voir ? » s’étonna Sirih, déçue.

— « Oh, ce ne sera pas nécessaire ; les Ragasakis, vous avez bonne réputation, je vous crois, » assura l’agent. Il posa une bourse d’argent sur la table. « Les quatre-cents kétales comme convenu. »

Sirih cligna des yeux.

— « Quatre-cents ? L’autre agent avait dit cinq-cents ! »

— « Ah ? Ah… Eh bien, il doit y en avoir cinq-cents alors, je ne les ai pas comptés, » bredouilla le caïte.

Sirih lui décocha un regard noir avant d’ouvrir le sac et de commencer à compter avec une rapidité étonnante. Zélif attendit, les mains derrière le dos, se balançant comme une fillette. Livon m’adressa un sourire d’excuse, l’air de dire : Sirih est plutôt rigoureuse avec l’argent…

— « Cinq-cents, » termina l’humaine, satisfaite. « On s’en va ! »

— « Merci pour le service ! » répondit le caïte, soulagé.

Il nous salua et, moi, je saisis le coffre. Il ne pesait pas très lourd. Je le donnai à Yanika tandis que nous sortions.

— « Comment va-t-il ? » demandai-je.

— « Je n’en suis pas sûre, » avoua Yanika, le regard posé sur les lames de bois du coffre. Comprendre les émotions des autres requérait effort et concentration. Je la laissai avec son imp et, alors que nous montions la petite côte vers l’entrée de la caverne, je demandai, curieux :

— « Quelle est la spécialité des Ragasakis ? »

Livon se tourna pour répondre joyeusement :

— « Notre spécialité, c’est de prendre du bon temps et de résoudre des problèmes en même temps ! En bref, on a une maison où on se réunit, on reçoit des requêtes de toutes sortes et on travaille en équipe. C’est comme une grande famille. »

— « Une grande famille de fous, » sourit Sirih. « Mais tu as entendu l’agent : apparemment, nous avons bonne réputation… Pourquoi cette question ? »

Je haussai les épaules.

— « Dans les Cités de l’Eau, les confréries se spécialisent habituellement dans un domaine précis, même celles de chasseurs de récompenses comme la vôtre. »

— « Tu appartiens à l’une d’elles ? » demanda Zélif.

Nous arrivions à l’entrée de la caverne et je m’arrêtai pour contempler la vue avec une avide curiosité. Les maisons claires en face, la mer à droite, les montagnes vertes à gauche et une brise salée si différente de celle des Souterrains… Enfonçant les mains dans mes poches, je levai les yeux, esquissai un sourire et répondis :

— « Non. Plus maintenant. »

Et nous nous portions beaucoup mieux sans confrérie, ajoutai-je intérieurement. Je me tournai vers Yanika. Son aura resplendissait presque littéralement.

— « Regarde, frère, tout est vert ! » s’exclama-t-elle, radieuse.

Dans les Souterrains, il n’y avait pas une seule plante ou herbe de couleur verte. Par contre, là, dans les montagnes, dans les champs, sur les rives du fleuve, c’était une véritable invasion. De même que le blanc : il y avait des files entières d’arbres avec des fleurs blanches. Cela devait être les sorédrips dont Livon avait parlé. Je souris.

— « Regarde vers le haut, Yani. Le ciel. Et le soleil. »

C’était un peu inquiétant de regarder ce vaste plafond bleu tacheté de nuages blancs. Surtout sachant que ce n’était pas un plafond. Tout était air et encore plus d’air. Un paradis pour le vent, pensai-je. Quant au soleil… il était un peu comme je l’avais imaginé. Il illuminait une superficie si grande que je ne parvenais pas à me la représenter même en ayant vu plus d’une fois des cartes du monde.

— « Alors ? » demanda Livon, intrigué. « Est-ce que le ciel de ton rêve était comme celui-ci ? »

Mon sourire s’élargit.

— « Étrangement, oui. »

Même que, d’une certaine façon, il me semblait familier.

— « Eh bien, vous avez eu de la chance, » fit Sirih, les mains sur les hanches. « Il y a quelques jours, il pleuvait des cordes. »

— « Vraiment ? » Je fronçai les sourcils. « Mais, si je me rappelle bien, ici, la pluie n’est pas acide comme dans les Souterrains, n’est-ce pas ? »

— « Ça dépend des endroits. Mais à Firassa et dans toute la vallée il pleut de l’eau pure, » assura Livon.

— « L’eau d’ici est réputée, » observa Zélif, avec entrain. « Les thermes de Skabra sont les plus renommés de tout Rosehack. Beaucoup de touristes d’Arlamkas et de Daercia y viennent. »

— « Et certains viennent même de plus loin, » souffla Sirih. Alors, elle se tourna vers moi. « Bon ! Ravie de vous avoir connus. On vous laisse là avec ce démon. Au fait, ça, c’est la clé, » dit-elle, en me la tendant. « Rapporte le coffre quand tu reviendras, sinon Praxan va nous essoriller. »

— « Je le ferai, » promis-je.

— « Tu n’as qu’à demander la maison des Ragasakis, et les gens t’indiqueront le chemin, » dit Livon.

— « J’étais en train de penser… » réfléchit Zélif. « Le meilleur endroit pour libérer l’imp serait dans les montagnes du sud ; là-bas, il n’y a presque personne, mais la zone est un peu traîtresse. Peut-être que tu aurais besoin d’un guide. Livon. Toi, tu connais ces montagnes. Tu pourrais les accompagner. »

Celui-ci cligna des paupières, pris de court.

— « Moi ? »

Zélif sourit largement.

— « Après tout, nous devons nous assurer que l’imp ne causera plus de problèmes. Et je suis sûre que ce sera une bonne expérience pour tous. » Elle agita la main. « Bon voyage ! »

Elle s’éloigna tranquillement avec Sirih en descendant la rue vers le fleuve. J’échangeai un regard surpris avec Livon. Et celui-ci sourit, en se grattant la tête.

— « Bon, eh bien… On peut se mettre en marche tout de suite si tu veux. »

Je jetai un coup d’œil à ma sœur.

— « Yanika. Tu n’es pas fatiguée ? »

Habituellement, être entourée de beaucoup de monde la fatiguait. Cependant, elle fit non de la tête, agrippant le coffre de l’imp avec bonne humeur.

— « Je vais bien, » assura-t-elle.

On la voyait contente avec son coffre. Mes lèvres se courbèrent.

— « Alors, allons libérer l’imp. »

— « Mm ! » appuya-t-elle. Ses yeux noirs brillaient.

— « Par ici ! » appela Livon.

Il nous conduisit par un chemin qui bordait la caverne. Bientôt, nous nous retrouvâmes en train de grimper par un sentier de terre au milieu des bois et nous perdîmes de vue la ville de Firassa. Le soleil nous éclaboussait de ses rayons à travers la cime des arbres et nous chauffait agréablement la peau. Tandis que j’avançais, je regardais autour de moi, séduit par tant de nouveautés. Je sentis l’air salé voltiger doucement entre les troncs, je vis un oiseau aux plumes rouges et noires s’envoler et quitter une branche pour continuer son chant sur une autre, et je vis aussi un scarabée luisant comme ceux qu’on voyait dans le bosquet du Temple. Je souris devant cette touche familière. Finalement, la Superficie appartenait au même monde que je connaissais.

— « Eh, » dis-je. « Si tu ne veux pas, ne te sens pas obligé de nous guider. »

Livon ouvrait la marche, grimpant d’un bon pas. Il tourna la tête en répondant :

— « Ne te tracasse pas ! Zélif a raison : je connais bien la zone. Et ce ne serait pas juste qu’après l’avoir attrapé, nous te laissions te charger tout seul de l’imp. En plus, honnêtement, je n’ai pas eu le temps de voir la créature, » avoua-t-il. Il s’arrêta et se retourna complètement avec un grand sourire. « En fait, je suis curieux de savoir à quoi ressemble cet imp ! »

Il rit de bon cœur et reprit la marche, faisant un saut pour escalader un petit ravin. Yanika se pencha légèrement vers moi.

— « Frère. Ton nouvel ami est un peu spécial, mais je le trouve sympathique. »

Je soufflai de rire sous le coup de la surprise.

— « Mon ami, tu dis ? Voyons, Yani : nous le connaissons depuis une heure à peine. Il nous accompagne pour libérer l’imp, c’est tout. Mar-haï, toi, par contre, tu as des amis vraiment bizarres, » ajoutai-je, tendant un bras pour la soulager du coffre.

Yanika me répondit par une moue innocente, elle me laissa me charger du coffre et, avec prudence pour ne pas se salir, elle escalada le petit ravin. Je la suivis, encore un peu troublé. Ami, me répétai-je. Quelle idée. Je n’en avais jamais eu. Au Temple du Vent, les moines et leurs familles me traitaient normalement avec respect, parce que j’étais un Arunaeh, mais, précisément pour cette raison, ils avaient toujours gardé leurs distances. En réalité, je n’avais jamais vraiment compris pourquoi. Peut-être parce qu’ils pensaient que le Datsu des Arunaeh, le tatouage qui recouvrait notre visage et notre torse, faisait de nous des êtres froids dénués de sentiments ? Ou peut-être parce que notre famille était connue pour ses bréjistes inquisiteurs experts dans les arts mentaux et que l’idée même de nous approcher les effrayait ? Bah… Je jetai un coup d’œil serein vers la canopée feuillue illuminée par le soleil. Cela faisait longtemps que j’avais arrêté de me poser ce genre de questions. Et, cependant, à cet instant, je me réjouis égoïstement que Livon ne connaisse pas ma famille… Je posai le regard sur le Ragasaki qui, prévenant, pliait à ce moment une branche couverte d’épines pour laisser passer Yanika en toute sécurité. Bon, je devais me l’avouer : un peu de compagnie de temps en temps ne faisait pas de mal.