Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 3: L'Oiseau Éternel.

23 Les messagères de paix : épilogue

Sa décision de s’incliner devant Skâra scandalisa autant les Xalyas que les Honyrs, mais une fois que Dashvara leur eut expliqué qu’il le faisait par conviction, ils n’osèrent plus mentionner le sujet. Du moins pas devant lui. Et ainsi, le jour suivant, après avoir passé la nuit au Temple, il s’agenouilla devant le pilier de Skâra et sortit de l’édifice sacré avec sa naâsga pour que les Essiméens puissent les acclamer et célébrer la paix entre les deux peuples. Ils leur firent des cadeaux, non pas aux Honyrs mais expressément au Roi Immortel et à l’Arazmihá. Dashvara donna la moitié à Skâra et indirectement à Todakwa afin de lui manifester que, malgré l’évident appui qu’il recevait du peuple essiméen, il n’avait pas l’intention d’en profiter autrement que pour consolider la paix.

Avec le reste, il paya le bateau pour les sibiliens, acheta des vivres pour le voyage vers le nord, fit des cadeaux aux Honyrs et à ses frères et offrit au prêtre cilien qui l’avait vu renier l’Oiseau Éternel une magnifique cape steppienne faite de crin de cheval. Comme le prêtre titiaka le regardait, stupéfait, Dashvara lui expliqua :

— J’ai passé trois ans dans la Tour de Compassion, étranger, et je respecte profondément la compassion. Tu en as fait preuve envers moi quand tu as vu mon âme moribonde et, c’est pour cela que je te suis reconnaissant.

Les disciples dévisageaient d’un regard fixe l’Arazmihá et son visage mortique, mais alors l’un d’eux détourna un instant ses yeux vers Dashvara, les sourcils froncés, l’air de penser : que raconte donc ce sauvage à mon maître ? Cependant, le prêtre, lui, inclina cérémonieusement la tête et accepta le cadeau en disant :

— Que Cili continue d’éclairer ton chemin.

Dashvara esquissa un sourire et répliqua :

— Skâra et Cili sont comme le soleil, étranger : ils éclairent, brûlent, réchauffent et aveuglent. Et le Liadirlá vole, change de chemin, se brûle, s’aveugle, tombe et reprend son envol… Une véritable danse —plaisanta-t-il—. Mais elle en vaut la peine.

Il secoua la tête, amusé, en voyant l’expression déconcertée du prêtre.

Autrement dit, étranger, que l’Oiseau Éternel vole en chantant à Skâra ou à Cili importe peu : l’important, c’est qu’il vole.

Il laissa le prêtre là à réfléchir sur la lucidité du Roi Immortel et se tourna vers Kuriag. Il n’avait pas parlé avec lui depuis que celui-ci lui avait demandé pardon pour avoir autorisé sa torture, il y avait quatre jours de cela. Le jeune elfe s’approchait dans la rue bondée du Temple. Il était entouré de Ragaïls. Dashvara les compta. Ils étaient douze. Il ne manquait personne. Même le capitaine Djamin était là, constata-t-il avec soulagement en voyant le visage grave du guerrier d’élite. Les yeux de celui-ci balayaient la foule comme s’il s’attendait à ce qu’à tout moment, Todakwa leur joue à nouveau un mauvais tour. Il le sentait aussi fatigué et saturé, anxieux de retourner chez lui et de quitter cette steppe inhospitalière habitée par des barbares. Bien qu’il porte une cape épaisse, il faisait des efforts pour rester immobile sous le vent glacial, il claquait des dents et son visage rasé était rougi par le froid. Après avoir jeté un coup d’œil aux autres guerriers titiakas, Dashvara confirma mentalement : La steppe n’est pas faite pour vous non plus, Ragaïls.

Finalement, Kuriag Dikaksunora s’arrêta devant Dashvara et promena un regard nerveux dans la rue pleine d’yeux curieux. On le voyait très mal à l’aise. Lessi l’accompagnait et ce fut la première à rompre le silence en s’adressant à Yira et lui prenant doucement la main gauche.

— Je te comprends enfin, sîzin. Je suis si heureuse pour toi. J’espère que nous serons toujours de bonnes amies.

Les Essiméens s’agitaient, se demandant sans doute s’il était acceptable que quelqu’un touche l’Arazmihá. Yira sourit.

— Moi aussi, je l’espère, Lessi. De tout mon cœur.

Kuriag était pâle et agité. Rien d’étonnant, étant donné qu’il se trouvait face à l’homme qui avait tué son cousin. Et, pourtant, il n’y avait pas de colère en lui. De fait, il émanait de lui et de Lessi une telle innocence que Dashvara s’émerveilla de nouveau en pensant combien un cœur pur pouvait souffrir sans perdre de sa pureté. Ou presque. Finalement, le jeune elfe fit un geste cérémonieux de la tête vers le Roi Immortel et déclara :

— Merci pour les cadeaux, seigneur des Xalyas.

Ne sachant que faire, le jeune Titiaka se retranchait derrière les formalités et un ton grave et distant. Dashvara esquissa un sourire.

— C’était naturel, Excellence. À vrai dire, je me sens encore redevable envers toi. Je n’oublie pas tout ce que tu as fait pour nous et je veux faire tout mon possible pour te rendre la pareille.

Comme lui rendre la tête de son cousin, par exemple ?, ironisa-t-il.

Il se racla la gorge et affirma :

— Somme toute, tu nous as achetés pour plus de dix-mille dragons.

Kuriag Dikaksunora fronça les sourcils et secoua la tête comme s’il se sentait mal à l’aise rien que de l’entendre mentionner.

— Cela n’a pas d’importance —assura-t-il—. Je vous ai achetés en sachant que je vous libèrerais. Tu ne me dois rien. Vraiment. La meilleure récompense est de savoir que le peuple de mon épouse vivra enfin libre et en paix.

Il prononça les derniers mots avec une pointe interrogative, comme s’il n’arrivait pas à croire que la steppe aille réellement vivre en paix dorénavant. Dashvara sourit et, sous le regard intrigué du Titiaka, il ôta le shelshami et dit :

— Ce serait un honneur pour moi, Excellence, si tu acceptais cette pierre. —Il détacha la perle du foulard noir et la tendit au Titiaka—. Elle a appartenu à mon père. C’est une perle du désert. On dit qu’elles sont extrêmement rares.

Le capitaine Djamin fronça les sourcils, mais il ne bougea pas quand un Kuriag curieux prit la perle. L’examinant, il poussa une exclamation incrédule.

— Par la sérénité —haleta-t-il—. C’est… c’est un cristal de séren ! Mon père en avait un très semblable qu’il avait acheté pour six-mille dragons.

Dashvara réprima mal une moue de stupéfaction. Vraiment ? Six-mille ? Il haussa les épaules, enjoué.

— Eh bien, si elle a de la valeur, tant mieux. Tu peux la vendre ou la jeter dans l’océan. Elle est à toi.

Il voyait venir les protestations de Kuriag, mais il se trompa : le jeune elfe était trop abasourdi pour faire des objections. Dashvara échangea un regard amusé avec Yira et il allait s’éloigner quand, réagissant, Kuriag détacha ses yeux de la pierre précieuse et lança :

— Attends. —Sa voix parut autoritaire. Il rougit. Et, sous le regard interrogatif de Dashvara, il expliqua— : Tu oublies les marques. Le contre-sceau. Je dois t’appliquer le contre-sceau pour te libérer officiellement.

Dashvara ne put s’en empêcher : il éclata de rire, incrédule.

— Ça ne sera pas nécessaire —assura-t-il.

— Si, ça l’est —répliqua Kuriag. Dashvara fronça les sourcils et l’elfe avoua— : Ce sont des marques avec un tracé spécial. Normalement, on les renouvelle chaque année. Quand elles se défont… il se passe des choses désagréables.

Dashvara le regarda fixement. Diables, et c’est maintenant qu’il le lui disait ?

— Quelle sorte de choses désagréables ? —demanda-t-il dans un grognement sourd.

Kuriag s’empourpra.

— Tu… tu préfèrerais ne pas le savoir. Mais je pourrais facilement expédier un de mes hommes vous appliquer le contre-sceau. Malheureusement, tous nos pigeons voyageurs se sont échappés durant le… la nuit du Bushkia Baw et… je ne peux envoyer aucun message d’ici.

Dashvara soupira bruyamment.

— Et tu ne peux pas défaire la magie toi-même ?

Kuriag Dikaksunora ouvrit la bouche, hésita, capta le regard du capitaine Djamin et s’étrangla.

— Non. Je ne peux pas.

Il mentait. Dashvara l’observa, les sourcils froncés, tandis que le jeune Dikaksunora devenait de plus en plus nerveux et assurait :

— Vraiment, je ne peux pas. Il faut beaucoup d’adresse pour désactiver correctement les marques.

Là, il avait l’air sincère. Dashvara acquiesça mentalement. Bon, d’accord. Disons que tu veux t’assurer que tu sortiras d’ici bien vivant et le plus tôt possible. Ta prudence n’était pas nécessaire et est un peu insultante, mais… Il jeta un coup d’œil moqueur au capitaine Djamin et acquiesça de nouveau avec plus de fermeté.

— C’est bon. J’ordonnerai qu’on t’escorte jusqu’à Ergaïka avec des charriots pour transporter tous tes biens et, de là, tu pourras envoyer des pigeons, retourner chez toi et nous envoyer le contre-sceau. Tu as ma parole de Xalya.

Kuriag déglutit.

— Bien. Merci —murmura-t-il.

Le capitaine Djamin avait l’air satisfait. Dashvara fit mine de s’éloigner, mais il s’arrêta pour ajouter :

— Ce serait un honneur pour moi si ton épouse et toi, vous acceptiez de partager avec moi le dîner cette nuit dans le campement honyr. Nous pourrons… —il sourit— parler d’Oiseaux Éternels, d’Anciens Rois et de ce que tu voudras, Excellence. Toi, tu me diras que l’Oiseau Éternel n’existe plus et je te dirai le contraire. Je serai aussi honoré si le capitaine Djamin et Asmoan de Gravia acceptent de venir. —Et, voyant la légère hésitation de Kuriag, il se hâta de dire— : Tu connais mon Oiseau Éternel, Kuriag Dikaksunora. Il se peut que je commette des erreurs, assurément, j’en ai commis et je sais que je continuerai à en commettre, mais mon âme n’est pas celle d’un traître. Et je peux t’assurer que, même si tu nous considères comme des sauvages, l’hospitalité est loi sacrée dans la steppe. Mon clan, le clan des Honyrs, t’accueillera comme un frère chaque fois que tu viendras nous rendre visite. Que le déshonneur s’abatte sur celui qui ne respecte pas une loi aussi fondamentale. Il n’y a pas de trahison —insista-t-il.

Kuriag avait une expression triste et émue.

— Je te crois —assura-t-il—. J’ai appris à te connaître, Dashvara de Xalya. Je sais que des principes honorables te guident, je ne peux pas le nier. Mais c’est… Bon… —Il haussa les épaules et esquissa un sourire—. L’autre jour, avec Asmoan, nous parlions de justice et nous nous demandions si celle-ci devait dépendre du cœur ou de la raison et… à un moment, nous sommes parvenus à la conclusion que, si je suis un fleuve constant, toi, tu es un fleuve qui déborde facilement. Sans vouloir t’offenser…

— Mais je l’assume parfaitement —assura Dashvara sur un ton joyeux—. Nous avons reçu des éducations différentes. Et, toi, tu t’es libéré de la tienne mieux que moi, j’en ai peur.

— Pas tant que ça —murmura Kuriag.

Dashvara l’observa avec curiosité et décida d’être sincère à son tour :

— Pas tant que ça peut-être, mais suffisamment pour faire en sorte qu’un sauvage comme moi t’appelle frère sans hésitation. Tu sais ? Je ne crois pas me tromper en disant que tu m’as appris bien plus sur l’Oiseau Éternel que ce que j’ai pu t’apprendre —prononça-t-il, en inclinant la tête avec respect, et il sourit face à l’expression interloquée de Kuriag—. En tout cas, je ne peux pas me plaindre des deux maîtres titiakas que j’ai eus. Je vous tiens en grande estime, tous les deux. Vraiment. Mais ne le dis pas à Atasiag : ça lui monterait à la tête —plaisanta-t-il.

Kuriag rit, empourpré. Son expression se fit comique dans sa joyeuse innocence. Il ouvrit la bouche, parut soudain se rappeler quelque chose, puis inclina alors la tête en disant :

— Ce sera un honneur d’accepter ton invitation, Roi Immortel.

S’il y avait de l’ironie dans l’appellation, Dashvara ne la perçut pas et il se demanda si le jeune elfe pensait encore qu’il avait réellement ressuscité à Titiaka et une seconde fois à la Plume. De toutes façons, il était indéniable que l’affaire avait quelque chose de surnaturel, puisqu’il avait survécu par deux fois au venin de serpent rouge… Et tout ça à cause de ces sacrées poudres magiques que j’ai avalées au hasard à Rocavita, rit intérieurement Dashvara. Ou du moins, c’était l’unique explication que Tsu n’avait pas pu réfuter. Il s’inclina et répondit :

— C’est moi qui serai honoré, mon frère.

Le scientifique agoskurien et le capitaine acceptèrent à leur tour l’invitation et Dashvara s’éloigna finalement avec Yira. Durant toute la journée, il suivit sagement la cérémonie religieuse en l’honneur de Skâra et de ses deux envoyés. Ils allèrent plonger leurs mains dans le fleuve glacé, burent un verre de sang du meilleur cheval de l’année et, de retour au temple, ils demeurèrent assis un temps interminable pour que les prêtres puissent lire les signes dans le moindre de leurs mouvements et s’assurer ainsi que, bien que l’hiver s’annonce dur, le printemps serait précoce et l’été serait prospère. Dashvara se retint de mettre en doute leurs affirmations et murmura à Yira dans un léger souffle :

— Et ça fait deux semaines que tu supportes ça, naâsga ?

La sursha se racla la gorge, amusée. Dashvara admira sa patience. Il inspira l’air frais du Temple, ferma les yeux, les rouvrit pour voir les prêtres et… soupira.

— Il ne manque plus que les Essiméens se mettent à sacrifier des enfants en notre honneur.

Yira frémit légèrement et, tandis que les prêtres poursuivaient leurs prières, elle affirma à voix basse :

— Ils ont essayé sur la Colline de Skâra, mais je leur ai dit que Skâra n’aurait pas besoin de sacrifices tant que l’Arazmihá serait avec eux.

Dashvara arqua les sourcils.

— Incroyable. Et ils t’ont écoutée ?

Les yeux de Yira sourirent.

— Je suis l’Arazmihá.

Dashvara soupira de nouveau et finit par être saturé. Quand, enfin, Todakwa les invita à manger dans son imposante maison et que les prêtres cessèrent de leur casser la tête avec leurs chants et bénédictions, il était sur le point d’exploser. Si on lui avait dit qu’il devait supporter cela durant deux semaines, les Essiméens ne l’auraient pas retrouvé à l’aube. Heureusement, il avait un engagement avec Kuriag Dikaksunora, il l’avait invité à connaître les Honyrs et ce fut l’excuse parfaite pour abréger d’un coup les célébrations. Ils clarifièrent l’alliance avec Todakwa, s’inclinèrent plusieurs fois, reçurent quelque bénédiction de plus, écoutèrent les remerciements laconiques du chef sibilien pour le bateau et, enfin, ils partirent.

Plusieurs dizaines d’Honyrs qui les avaient accompagnés et deux centaines de Xalyas quittèrent Aralika. À ceux-ci, s’étaient unies deux douzaines d’héritiers de l’Oiseau Éternel qui, bien qu’ils aient été pour la plupart esclaves toute leur vie, avaient l’esprit suffisamment aventurier pour espérer améliorer leur existence auprès des Honyrs. Sans grande surprise, la majorité ne bougea pas. Ces steppiens avaient leur vie établie et le Dahars xalya ne leur importait déjà plus ou leur rappelait d’anciennes inimitiés avec d’autres seigneurs de la steppe. Ils n’avaient donc aucune intention de partir et, de son côté, Dashvara ne fit aucun effort pour les convaincre de le faire, pour la simple raison qu’ils n’avaient pas acheté de vivres pour tant de gens.

Comme ils chevauchaient vers l’est, écrasant la fine couche de neige, Dashvara remarqua que plusieurs de ses frères qui étaient restés à l’arrière de la procession avaient l’air plongés dans une profonde conversation. Ils parlaient, secouaient la tête, puis se taisaient durant un bon moment. Avant qu’ils ne s’aperçoivent que Dashvara les observait, celui-ci tourna son regard vers l’avant, un peu nerveux, car il était convaincu que ses frères parlaient de lui.

Oui, bien sûr, comme tu as passé la journée à recevoir des bénédictions, des cantiques et des festins somptueux, tu crois maintenant que tous parlent de toi, hein ? Prétentieux, va.

Il écarta Soleil-Levant de la procession, l’arrêta et lui tapota l’encolure en lui murmurant :

— Bientôt, tu auras un refuge au nord, daâra, et tu n’auras pas froid. Au printemps, tu pourras paître et prendre des forces. Et tu verras ce que c’est que de vivre libre dans la steppe. Oui, tu le verras —murmura-t-il.

Il ne leur manquait plus beaucoup pour arriver au campement honyr quand, saisi d’une subite inquiétude, Dashvara s’approcha de ses frères et dit :

— Capitaine.

Les regards réservés que lui jetèrent ses frères le désarçonnèrent. Liadirlá… Que diables leur arrivait-il ? Le capitaine se racla la gorge.

— Oui, mon fils ?

Dashvara hésita, troublé. Il ne se rappelait plus quelle question l’avait fait venir jusqu’à lui.

Bouah, Dash, tu perds vite contenance. Réagis, réveille-toi, montre de la fermeté ! Ton Oiseau Éternel te dit que tu as fait ce qu’il fallait en t’agenouillant devant Skâra… Cesse de douter : tout est terminé. La paix règne dans la steppe. Maintenant, occupe-toi d’apporter la paix dans ton âme.

— Mon fils ?

Dashvara cligna des paupières et regarda le capitaine. Celui-ci l’observait avec une patience sereine. Après un silence, Dashvara souffla et grogna :

— Je sais ce que j’ai fait. Maintenant, le peuple essiméen est bien disposé envers nous. Chose qui était impensable il y a un mois. Et Todakwa… bon, je ne lui ai pas coupé la tête, je n’ai pas accompli la vengeance de mon père, je suis un mauvais fils. Mais je l’assume. Du moment que la paix règne dans la steppe, qu’importe si je dois de temps en temps aller dire aux Essiméens « Skâra shalé » ? Que diables. Les coutumes des Essiméens sont discutables, mais les préceptes de Skâra ne sont pas mauvais. Et je ne me suis pas agenouillé devant Todakwa, mais devant Skâra. Non, capitaine : je ne me repens pas de ce que j’ai fait.

Il se tut. Le capitaine se frotta le front, souriant.

— Je crois que ça, nous l’avons tous compris, Dashvara.

Celui-ci arqua les sourcils et regarda ses frères avant de secouer la tête, confus.

— Alors pourquoi vous me regardez si bizarrement ?

— On ne te regarde pas bizarrement —protesta Zamoy.

Dashvara lui adressa une expression sceptique et il s’aperçut que ses frères détournaient le regard au loin, mal à l’aise. Zamoy fut le seul à lancer clairement et brusquement sa pensée :

— C’est toi qui es bizarre. D’abord, tu prêtes ton sabre au sibilien pour qu’il te tue, puis tu te convertis à Skâra et tu envoies tous les cadeaux aux quatre vents… Et maintenant, tu acceptes que des prêtres-morts viennent nous seriner des stupidités et tu acceptes même que Yira reste à Aralika durant tout l’hiver. Ça, vraiment, je ne m’y attendais pas. Que je sache, c’est ta naâsga, non ? Ou est-ce que, toi aussi, tu vas rester avec les Essiméens, Dash ?

Dashvara le regarda, incrédule, et comprit enfin l’inquiétude de ses frères. Il aurait ri s’il ne les avait pas tous vus si anxieux. Il assura :

— Par le Liadirlá, je ne resterais pas avec ces prêtres ni pour mille chevaux ! Si j’ai permis que les prêtres viennent sur nos terres, c’est parce que j’ai permis que n’importe quel Essiméen vienne sur nos terres. Quant à Yira…

Il s’assombrit et leva les yeux vers la tête de la procession. Là-bas, la sursha avançait auprès de Lessi, Kuriag, Asmoan, Api et deux prêtres de Skâra qui l’escortaient. Il remarqua que les deux démons maintenaient leurs distances avec Yira, en particulier l’Agoskurien. Il reprit :

— Ma naâsga…

Il sourit à ses frères et affirma :

— C’est sa décision et je la respecte. Elle ne m’a pas dit pourquoi, mais je suis sûr qu’elle a ses raisons. Au printemps, j’irai à Aralika et nous retournerons au nord ensemble. Ne vous inquiétez pas, frères. Elle est toujours une Xalya.

Il les vit acquiescer et échanger des regards. Ils n’arrivaient pas vraiment à le comprendre, mais le fait de savoir qu’il ne resterait pas avec les Essiméens jouer les Rois Immortels les soulagea à vue d’œil.

Quatre mois, pensa Dashvara, songeur.

Quatre mois et la neige fondrait, l’herbe pousserait, la steppe se couvrirait de couleurs… et la vie renaîtrait.

* * *

— Mon seigneur, mon seigneuuur ! —cria une voix lointaine.

Dashvara posa doucement une main sur le front de la brebis, cessa de la tondre et leva la tête. Youk chevauchait sur le versant fleuri, vers la rivière et la yourte, et répétait :

— Mon seigneuuur !

Il descendit de cheval d’un bond expert et les brebis bêlèrent, agitées. Dashvara fit claquer sa langue, les apaisa et leva une main pour saluer le garçon. Lorsqu’ils avaient voyagé vers le Nord, jusqu’à Faorok, le pragmatisme avait mené les Xalyas à se répartir entre les différentes familles honyrs. Ils s’étaient dispersés selon les besoins. Il y avait eu de nombreuses unions cet hiver et un mouvement continu de yourte en yourte. Les enfants et adolescents xalyas avaient à présent de nouvelles familles et quelqu’un qui pouvait leur enseigner en toute tranquillité tout ce qu’un bon steppien devait savoir. Et, bon, avant qu’un Honyr n’ait l’idée de repousser Youk à cause de ses tatouages, Dashvara était allé à sa rencontre et lui avait demandé s’il serait capable de supporter un seigneur philosophe. Le visage du garçon s’était illuminé de bonheur.

Dashvara sourit en se rappelant. Il ne se repentait absolument pas de l’avoir accueilli dans sa yourte. Son enthousiasme pour tout l’émerveillait, il apprenait avec ardeur et, bien qu’il éprouve encore facilement de la honte à la moindre erreur, cela ne l’empêchait pas d’en commettre à foison et, bon, disons que la seule présence du garçon, ajoutée au troupeau, aux cérémonies d’union et aux diverses rencontres avec les tribus proches de Faorok, avait fait passer à Dashvara l’hiver le plus agréable depuis des années. Seule la présence de sa naâsga aurait pu le rendre plus heureux. Et il irait bientôt la chercher, se réjouit-il.

Le garçon arrivait près de lui en haletant et Dashvara lui lança avec patience :

— Je croyais que tu avais cessé de m’appeler seigneur. Qu’est-ce qu’il se passe, mon garçon ? Tu t’es fait piquer par une saravièse ?

Youk expira d’un coup.

— Tu ne vas pas le croire ! Enfin, si tu le vois, ça oui, tu vas le croire… mais tu dois venir le voir ! —Il mit deux doigts dans sa bouche et siffla avant de crier, se tournant vers le troupeau de chevaux qui paissait librement un peu plus loin— : Soleil-Levant ! Vite, vite, vite !

Il était exalté. Dashvara soupira. Un des problèmes de Youk était que, parfois, il oubliait simplement d’expliquer ce qu’il se passait.

— Doucement, gamin —le tranquillisa-t-il—. Calme-toi et ne nous affolons pas. Soleil-Levant ne va aller nulle part : elle va rester à brouter l’herbe. Qu’est-ce que je dois voir ?

Youk souffla, comme si c’était évident.

— Eh bien, qui veux-tu que ce soit, l’Arazmihá ! Elle est arrivée au lac. Et elle ne vient pas seule.

Ce fut comme si on lui avait donné un coup de marteau sur la tête et qu’on lui ait montré un paradis en même temps. Une vague de stupéfaction, de hâte, de joie et d’inquiétude envahit Dashvara. Mais… mais il manquait encore deux semaines pour…

— Liadirlá ! —s’exclama-t-il d’une voix tremblante—. Youk… gamin… reste ici et occupe-toi du troupeau, tu veux bien ? Qu’aucune brebis ne s’échappe, ce n’est pas la peine que tu les tondes, je le ferai après, et surtout ne monte pas Rocdinfer en mon absence, cet étalon a mauvais caractère et il n’est pas prêt et, si je ne reviens pas avant la nuit…

— Je les disperse toutes en criant et je mets le feu à la yourte —répliqua Youk avec un large sourire moqueur—. Ne t’inquiète pas, Dash, j’ai gardé des troupeaux depuis que je sais me tenir sur mes deux jambes.

Dashvara acquiesça en roulant les yeux et lui lança, sur un ton tout aussi moqueur :

— N’oublie pas de prier, âme infidèle, sinon l’Arazmihá te punira. Mais, dis-moi, juste une chose. Yira va bien, n’est-ce pas ?

— À merveille —assura Youk. Et il suivit Dashvara alors que celui-ci s’éloignait déjà du troupeau précipitamment pour aller chercher l’Argenté. Le cheval n’avait pas été monté depuis plusieurs jours et il était en meilleure forme que Soleil-Levant. Derrière lui, le garçon lançait— : Ah, je dois penser à la cruche de lait pour Okuvara ! Il n’est pas encore venu ? Il a dit qu’aujourd’hui, Tsu ne lui donnerait pas de leçons et qu’il passerait par ici pour m’apprendre à jouer de la flûte. Tu ne sais pas tout ce que Tsu lui apprend. Incroyable. Les trucs magiques, c’est si bizarre… ! Je ne sais pas comment il retient tant de choses. Et au fait ! —ajouta-t-il joyeusement—. Il y a une autre nouvelle, mais le capitaine m’a demandé de ne pas t’en parler, parce que tu pourrais peut-être bien tomber de ton cheval sinon.

Dashvara lui jeta un coup d’œil en fronçant les sourcils. Il hésita à lui demander des explications, puis il décida simplement de s’armer de patience, monta sur Argenté et lança :

— Un Xalya ne tombe jamais de son cheval. Et, s’il tombe, c’est qu’il le fait exprès.

Il sourit et leva la main vers Youk en guise de salut avant de mettre le cheval au trot en direction du nord-ouest.

Le grand lac n’était pas à plus d’une heure d’où ils se trouvaient et la route était facile : pour y parvenir, il suffisait de descendre la pente en suivant la rivière. Plus d’un Honyr avait déjà déserté Faorok vers le sud en quête de nouveaux pâturages, mais la plus grande partie du clan était toujours installée autour du grand lac et près de la rivière. Il restait encore de la neige dans les montagnes les plus basses d’Esarey, mais, en bas, elle avait entièrement fondu. Comme résultat, la steppe s’était transformée en un océan d’odeurs et de couleurs : des fleurs de toutes sortes la recouvraient comme un manteau, blanc, bleu, jaune, rouge… C’était un véritable spectacle. En comparaison avec les terres de Xalya, cette région était pure vie. C’était une autre steppe. Et une steppe plus amicale, sans nul doute.

Dashvara fit le trajet jusqu’au lac, revoyant en pensée les yeux noirs et souriants de sa naâsga, ses cheveux aussi blancs que les nuages qui glissaient dans le ciel ce jour-là, son visage surnaturel, vivant et magique, et il entendit de nouveau sa voix douce et joyeuse comme s’il tenait déjà la petite sursha dans ses bras. Il brûlait de la revoir. Il ne comprenait pas encore quelle folie lui avait fait accepter si sereinement la décision de Yira de rester à Aralika durant l’hiver. Il avait beau réfléchir, il n’avait trouvé aucune raison pour laquelle Yira aurait préféré demeurer plus longtemps avec les Essiméens. Il avait supporté avec impatience et irritation les tentatives de Makarva pour qu’il s’intéresse à Ladli, la petite-fille de Shire… Dashvara avait fini par comprendre que ses frères pensaient que la sursha ne reviendrait pas. Bien sûr, il ne les avait pas écoutés. Et il avait eu raison, puisque Yira n’avait même pas attendu que Dashvara aille la chercher et qu’elle avait voyagé jusqu’à Faorok avant la date accordée. Dashvara sourit. Son cœur n’avait pas douté une seule seconde qu’il la reverrait.

Le lac de Faorok était entouré d’arbres. Il formait une curieuse frontière entre le Désert Rouge et la steppe. D’un côté, s’étendait un terrain irrégulier de pierre rougeâtre hérissé de rochers infranchissables. Et de l’autre côté… se trouvait le foyer des Xalyas.

Il salua de loin plus d’un Honyr et contourna plus d’un troupeau avant d’apercevoir un groupe de cavaliers qui chevauchait vers le sud. Le cœur de Dashvara s’arrêta une seconde avant de se mettre à battre avec plus de force. Plus la distance se réduisait, plus son sourire s’accentuait. Parmi les cavaliers, il reconnut sa naâsga et il fut alors incapable de s’intéresser aux autres. Vaguement, il sut que le capitaine, Atok et plusieurs Essiméens l’accompagnaient, mais ce fut tout. Ses yeux dévoraient la silhouette de la sursha. Finalement, il descendit de cheval, les autres parcoururent les derniers pas et… il vit alors la petite créature attachée à Yira avec un tissu blanc. La stupéfaction l’emplit tout entier. Sans prononcer un mot, il l’aida à mettre pied à terre, le cœur battant la chamade. Son regard allait et venait des yeux souriants de Yira à la petite créature qui dormait profondément contre elle. Finalement, la sursha émit un rire étouffé et légèrement nerveux.

— Ta langue s’est congelée, Dashvara de Xalya ?

Celui-ci souffla et il se sentit comme un idiot bienheureux quand il demanda :

— C’est… c’est le nôtre, n’est-ce pas ?

Yira s’esclaffa.

— C’est notre fille —affirma-t-elle.

— Notre fille —répéta Dashvara en souriant largement—. Liadirlá, c’est… c’est si merveilleux —murmura-t-il.

Il ne lui demanda pas, à ce moment, pourquoi elle avait voulu rester à Aralika durant tout l’hiver. Il ne lui demanda pas non plus comment une fille avait pu naître en moins de neuf mois. Il la criblerait de questions plus tard. À ce moment, il se contenta de les prendre toutes les deux dans ses bras, il embrassa la tête de sa fille et il embrassa le front de sa naâsga longuement avant de murmurer :

— Ayshat, naâsga. Ayshat d’être revenue.

Finalement, conscient de la présence des autres, il se demanda que diables ils regardaient, leva la tête et les vit tous souriants. Il roula les yeux. Vous êtes tous très contents maintenant, mais vous avez quand même bien essayé de me proposer d’autres naâsgas durant l’hiver, mes frères…

Parmi eux, en plus de Zorvun et Atok, il y avait Kodarah, Sirk Is Rhad, Atsan Is Fadul et Shokr Is Set. Mais il n’y avait pas seulement des gens de leur clan. Il y avait aussi un Titiaka, probablement celui qui apportait le fameux contre-sceau, ainsi que deux Essiméens : un prêtre et… Ashiwa d’Essimée ? Mais ce ne fut pas la présence du frère de Todakwa qui le laissa bouche bée. Quand il vit la jeune femme qui souriait du haut de sa monture, il s’écarta doucement de Yira, n’en croyant pas ses yeux. Elle ne revêtait pas de luxueux habits titiakas mais une simple tunique blanche et une grosse cape steppienne ; pourtant c’était bien elle, pas de doute. Avant qu’il ne dise quoi que ce soit, Fayrah sauta à terre et affirma :

— Tu avais raison, sîzan : Lanamiag Korfu était un idiot. Quand il a appris qu’Atasiag avait dissimulé une nécromancienne, il m’a accusée d’être une sorcière, l’imbécile, il a menacé de me répudier et il m’a même avoué qu’il avait ordonné de te faire assassiner. Un idiot —affirma-t-elle—. Alors, Père m’a payé le bateau pour Dazbon et je suis restée quelques semaines dans une très belle maison et je suis allée rendre visite à Zaadma et Rokuish et leurs triplées, elles sont adorables, et les gens là-bas sont très aimables, mais… Nulle part ailleurs on n’est mieux que chez soi —avoua-t-elle dans un murmure—. Alors, je suis revenue dans la steppe et… bon, ces derniers mois, j’ai beaucoup réfléchi, sîzan. J’espère… j’espère que tu me pardonneras. Je croyais seulement que je suivais mon Oiseau Éternel.

Dashvara secoua la tête, souriant.

— Tu ne sais pas combien je me réjouis que tu sois de retour, sîzin. Il n’y a rien à pardonner. Je peux juste te dire… bienvenue de retour dans ton clan.

Il l’embrassa sur le front avec douceur et pensa :

La seule chose que vous ayez oublié de m’apporter, c’est Lusombre, Essiméens. Mais je suppose que tout ne peut pas être parfait.

Entre frères et Essiméens, ils échangèrent des nouvelles. Apparemment, les Shalussis avaient toujours des querelles entre eux et les Essiméens ne cherchaient pas à les résoudre. On disait que Lifdor de Shalussi s’était fait bandit.

— Étrange penchant pour un homme si honorable —se moqua Dashvara.

Personne n’avait de nouvelles des Akinoas : depuis qu’ils avaient recouvré leur liberté, ils étaient partis vers le nord et ils ne semblaient pas avoir l’intention de revenir. Le capitaine commenta :

— Et on dirait que le jeune Kodarah veut faire pareil. Il dit qu’il va s’en aller vivre des aventures à l’est avec Api et Tahisran pour chercher je ne sais quelle jeune fille magique. Il va devenir notre chasseur de légendes —dit-il avec une fierté moqueuse—. Miflin est déjà en train de composer une ode héroïque en son honneur.

— Je fais ce que je veux de ma vie, capitaine —protesta Kodarah.

— Bien sûr, mon garçon —assura le capitaine—. Ce n’est pas moi qui t’empêcherai de suivre ton Oiseau Éternel.

Dashvara ne put éviter de regarder Kodarah avec une sincère surprise. Il n’aurait pas imaginé que le Chevelu se découvrirait un jour une âme aventurière. Lui-même avait l’intention de voyager au mont Bakhia cet été, dès que leurs troupeaux s’en approcheraient un peu, mais… partirait-il vivre des aventures dans les terres de l’est, après tout le mal qu’il avait eu à retourner dans la steppe ? Pas question. Kodarah, cependant, était plus jeune et mourait d’envie de découvrir le monde, apparemment.

— Quand partez-vous ? —demanda-t-il.

— Dans deux semaines —répondit Kodarah avec enthousiasme—. Nous traverserons le Désert Rouge pour nous rendre au Royaume de Deygat, en Iskamangra. Puis nous traverserons tout l’empire et arriverons à la Terre Baie. Et nous irons jusqu’à la République du Feu. C’est de là que vient Tahisran, alors on ne se perdra pas. Et peut-être que nous rencontrerons cette terniane… Shaedra. Elle nous aidera à chercher la fée. Bon, la jeune fille. Ce ne sera pas facile de la trouver, Zamoy dit que je suis fou… mais ça m’est égal, je pars avec eux —affirma-t-il.

Sa voix vibrait d’émotion anticipée. Dashvara ne put que lui souhaiter bonne chance et bon voyage. Il avait l’impression qu’il ne reverrait pas le Chevelu avant longtemps, mais, comme disait Namamrah, chaque Oiseau Éternel trace son propre chemin dans le large ciel de la vie.

Dashvara acquiesça pour lui-même, fit une pause contemplative et tourna les yeux vers Yira et sa fille. Il les observa un instant avant de décider qu’il désirait à présent être seul avec elles et pouvoir parler longuement et savourer leur présence et combler le vide qu’avait causé l’absence de sa naâsga… Son impatience augmentait de seconde en seconde, aussi, indiquant du pouce la direction sud, il déclara :

— J’ai des brebis à tondre, mes frères. Nous nous reverrons bientôt pour qu’on nous mette ce fameux contre-sceau…

Les adieux se firent rapidement et dans un brouhaha paisible de voix. Fayrah assura qu’elle préférait rester près du lac et que Shire Is Fadul lui avait proposé de l’héberger. Quand les cavaliers s’éloignèrent, Dashvara reprit Yira dans ses bras et, après avoir baissé les yeux vers la petite créature et l’avoir admirée quelques instants, fasciné, il demanda :

— Quel nom lui as-tu donné ?

Yira fit une moue innocente.

— Elle est née la nuit, alors… je l’ai appelée Zrifa. Cela signifie nuit dans la langue de ma terre.

Zrifa venait de se réveiller et d’ouvrir les paupières. Une lueur rougeoyante brilla dans ses yeux noirs. Elle laissa échapper un roucoulement. Dashvara sourit, attendri. Yira murmura :

— Elle est née petite mais forte. Je suppose que, sa mère étant une sursha, elle ne pouvait pas naître plus grande. Les surshas accouchent plus tôt que les humains, mais Zrifa est vraiment arrivée en avance. Apparemment, elle brûlait d’envie de voir son père —fit-elle en souriant. Elle se mordit la lèvre et, devenant sérieuse, elle avoua— : J’avais peur de ne pouvoir mettre au monde rien de vivant. C’était une de mes plus grandes craintes et dès que j’ai su que… Bon. J’ai préféré rester au Temple. Daéya et Fayrah m’ont beaucoup aidée durant ces mois. Et Atasiag m’a envoyé toutes sortes de cadeaux. Il paraît que Kuriag l’a engagé comme Grand Conseiller.

Dashvara la contemplait, buvant ses paroles. Il sourit alors.

— Assurément, Kuriag a besoin d’un bon conseiller pour que les civilisés ne le dévorent pas vivant.

Ils se turent. Un vent frais balayait la steppe entraînant avec lui le parfum des fleurs, le sable du Désert Rouge et le son lointain des bêlements. Alors, Yira fit remarquer avec amusement :

— Tu n’avais pas des brebis à tondre ?

Dashvara acquiesça énergiquement.

— Bien sûr. Oui. C’est vrai. Mais rien ne presse. Je vais te montrer la yourte, elle est un peu austère pour l’instant, mais nous l’arrangerons petit à petit. Youk vit avec moi. J’espère que cela ne te dérange pas. C’est un garçon très sympathique. Liadirlá, je sais ce que je vais faire. Il me reste des morceaux de bois. Je vais faire un berceau pour Zrifa dès que nous arriverons. —Il fit une pause—. Je peux la prendre dans mes bras ?

Il prit le petit poulain entre ses bras. Elle s’était rendormie. Dashvara préférait ne pas interroger Yira sur ses craintes, puisque celles-ci n’existaient plus. Il ne voulait plus penser au passé : la seule chose qui importait était de savoir que son Oiseau Éternel volait en paix et qu’il ne volait pas seul.

Ils passèrent le chemin du retour à parler de tout et de rien. La nuit tomba avant qu’ils arrivent et Dashvara jeta un regard songeur aux étoiles et à la Constellation du Scorpion. Alors, il entendit Yira inspirer doucement, il baissa les yeux et vit le nuage d’alurhias qui venait de passer près d’eux. Celui-ci virevoltait autour et, soudain, des papillons de lumières apparurent et les alurhias s’éloignèrent un peu avant de revenir. Dashvara roula les yeux en voyant Yira jouer avec elles. Quand il vit des lumières se poser sur lui, il secoua la tête et protesta :

— Ça ne vaut pas. Ce sont des harmonies, pas de vraies alurhias.

Yira sourit.

— Je te jure que celles-là, ce ne sont pas des harmonies.

Dashvara lui adressa un air sceptique et, quand Yira se mit à souffler pour chasser les insectes qui s’étaient posés sur elle, il rit de bon cœur.

— Ce sont des messagères de paix, naâsga. Elles ne font pas de mal, au contraire. Elles ne font que te bénir.

Là, Yira souffla bruyamment.

— J’ai eu assez de bénédictions pour toute ma vie, Dashvara de Xalya —grogna-t-elle—. Enlève-moi ces bestioles. Je ne veux pas qu’elles s’approchent de Zrifa.

Dashvara s’esclaffa et fit de son mieux pour faire fuir les alurhias avant de reprendre la marche vers la lumière lointaine de la yourte. Vers leur foyer.

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Note de l’Auteur : Fin du troisième tome ! J’espère que la lecture vous a plu. Pour vous tenir au courant des nouvelles publications, vous pouvez jeter un coup d’œil sur le site du projet ou mon blog.