Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 3: L'Oiseau Éternel.

22 Vie et mort

Le cercueil de Sashava avait été installé dans la Crypte de la Plume et le chant funèbre de ses frères s’était éteint depuis longtemps quand Dashvara, appuyé à un créneau de la tour, laissa échapper un grognement de vive impatience. Le soir ne tarderait pas à tomber et sa naâsga était toujours dans le Temple. Il n’avait même pas pu la voir. Ashiwa avait expliqué sous son regard courroucé que Todakwa et Daéya d’Essimée s’étaient réunis avec les Titiakas et qu’à présent, ils s’étaient enfermés dans le Temple avec l’Arazmihá et les prêtres-morts pour célébrer allez savoir quel évènement de Skâra. Dashvara n’avait pas pu réprimer un commentaire exaspéré sur les interminables fêtes des Essiméens. Il ne pensait pas avoir rien dit de réellement insultant, juste une remarque comme quoi il doutait que l’Arazmihá ait envie de passer une autre nuit à fêter la Mort, mais… ses paroles avaient offensé et, suivant le conseil du capitaine, il avait dû s’excuser. S’excuser. Dashvara souffla, le regard rivé sur l’entrée du Temple. Il espérait voir surgir Yira à tout moment et, en même temps, son horrible imagination lui faisait voir des possibilités épouvantables de plus en plus ridicules qui lui auraient assurément fait oublier toutes ses promesses pacifiques si tel avait été le cas.

Après avoir de nouveau parcouru du regard la steppe et sondé les terres du sud, il fit un signe à Atok et tous deux descendirent la Plume en silence. Apparemment, les Titiakas n’avaient pas exercé de représailles immédiates après ce qui s’était passé. Tout compte fait, Todakwa s’était simplement défendu d’une trahison, il avait fait exécuter son propre oncle avec d’autres Essiméens qui avaient comploté avec Arviyag, et il n’avait même pas fait tuer le citoyen traître, vu que « les sauvages » s’en étaient déjà chargés. Les autres Titiakas avaient été presque aussitôt libérés, recevant des excuses et des compensations. Probablement, plus d’un avait été au courant de la trahison, mais aucun n’avait de pouvoir pour la mettre en œuvre à présent. En définitive, Todakwa était toujours le maître d’Aralika et de la partie sud et ouest de la steppe, et les Titiakas n’auraient pas d’autre solution que d’envoyer leurs propres troupes s’ils souhaitaient imposer leurs règles à leur guise… ce qu’avec un peu de chance, ils ne feraient pas prochainement étant donné que, maintenant, dans la pratique, c’étaient Faag Yordark et la garde ragaïle qui commandaient à Diumcili ; or, pour le moment, ceux-ci avaient le regard tourné sur leurs propres gens et pas tant sur les terres à conquérir.

Quand il arriva en bas de la Tour, l’Oiseau Éternel sur le piédestal attira irrésistiblement son regard. La porte magique de la Crypte avait déjà été fermée et même Dwin était déjà sortie. Dans la salle principale, il trouva Zamoy en train de parler à voix basse avec le Chevelu. Les deux frères s’interrompirent quand ils virent apparaître Dashvara.

Il faisait un froid glacial, aussi bien dans la tour que dehors, et Dashvara pensait avec préoccupation aux neuf-cents guerriers qui étaient venus le soutenir. S’ils ne prenaient pas rapidement le chemin de retour vers le nord et vers les refuges d’hiver, ils allaient avoir des problèmes, en particulier avec les chevaux.

Son regard se perdit de nouveau vers la porte de la Crypte et il s’imagina, dans sa folle divagation, que la porte s’ouvrait et que Sashava réapparaissait avec ses béquilles, lançant un de ses commentaires rabat-joie comme le bon grincheux qu’il était… Il secoua la tête en inspirant, subitement conscient que ce n’était plus le moment de se laisser entraîner par les souvenirs, et il demanda :

— Vous avez des nouvelles d’Okuvara ?

Zamoy fit une moue lugubre.

— Il va mal, Dash —soupira-t-il—. Tsu fait ce qu’il peut, mais le garçon a perdu beaucoup de sang. On ne sait pas encore s’il survivra.

Dashvara hocha de la tête en silence et, malgré ce qu’il avait dit à Shire Is Fadul, il ne put que se réjouir, à cet instant, qu’Arviyag et Paopag soient bien morts et enterrés.

Frottant ses gants pour se réchauffer, il sortit de la Tour et il marchait vers le Temple avec ses frères quand Youk apparut comme un tourbillon et, rompant la paix de la place, cria :

— Mon seigneur ! Ashiwa dit qu’il a déjà interrogé les sibiliens et que tu peux aller les voir si tu veux. Il m’a chargé de te donner le message —fanfaronna-t-il.

Dashvara sourit.

— Merci, Youk.

Quand il se mit en marche vers le quartier général où ils avaient enfermé la centaine de sibiliens qui avait survécu, le garçon le suivit comme son ombre. Alors qu’ils sortaient de la Place du Pilier, Dashvara vit le capitaine se joindre à eux et, face à son expression interrogatrice, il expliqua :

— Je vais voir les sibiliens.

Zorvun fit une moue et, un instant, il resta silencieux. Puis il commenta :

— Yira ne va pas tarder à sortir, à ce qu’on m’a dit.

Dashvara arqua les sourcils et il se prit à penser que les Essiméens l’envoyaient voir les sibiliens pour l’empêcher de se précipiter vers Yira dès qu’elle sortirait du Temple… Mentalement, il roula les yeux et, préférant ne pas manifester son impatience, il demanda :

— Les cadeaux… ils ont tous été remis ?

— Il a été fait comme tu l’as demandé —assura le capitaine— : la moitié pour Kuriag, un quart pour le serpent essim… je veux dire, Todakwa —il sourit avec goguenardise—. La tapisserie des Anciens Rois pour l’Agoskurien. La flûte pour Tsu. Et le reste est toujours dans les charriots —conclut-il.

— Ça, c’est pour les sibiliens —fit Dashvara.

On entendit aussitôt un grognement. Derrière, Zamoy protesta :

— Par tous les démons, Dash ! Tu ne vas rien garder ?

— Cinq-cents chevaux, ce n’est pas rien —sourit Dashvara.

Ils arrivèrent au quartier général. Avant d’entrer, Dashvara hésita et s’arrêta, pensant à ce qu’il allait faire. Il l’avait décidé depuis qu’il était sorti de la yourte de Shire, mais, après le voyage puis l’adieu à Sashava et les conversations diverses avec les Honyrs, ses nouvelles déterminations s’étaient peu à peu diluées. Il les reprit avec fermeté et, sous les regards de plus en plus curieux de ses frères, il acquiesça pour lui-même et entra. La salle où ils avaient mis les sibiliens était grande, mais ceux-ci étaient si nombreux qu’ils étaient serrés comme des grains de sable dans un seau. Plusieurs Essiméens les surveillaient et, se tenant près d’eux, Ashiwa salua Dashvara.

— Todakwa a pensé que, puisque ces hommes étaient des esclaves du Diumcilien que tu as tué, tu aimerais les avoir comme esclaves à ton tour.

Dashvara entendit plusieurs souffles derrière lui parmi les Xalyas. Il réprima lui-même une grimace sarcastique et inclina cérémonieusement la tête, comprenant que ceci était le cadeau d’alliance en réponse au sien. De fait, il n’était pas mécontent d’avoir un pouvoir légitime sur le futur des sibiliens, car il avait craint que Todakwa les garde tous et les envoie dans les mines.

Il s’approcha de la première ligne des sibiliens. Ceux-ci commençaient clairement à souffrir de la sécheresse de la steppe et leurs visages à la peau naturellement visqueuse et grisâtre s’étaient couverts de plaques noires parcheminées et gercées. Leurs yeux avaient rougi et ils clignaient constamment des paupières. La steppe n’était pas faite pour eux.

Comme les Essiméens, comprenant que leur présence n’était plus nécessaire, se retiraient de la salle, Dashvara ordonna que l’on ferme les portes, promena un nouveau regard scrutateur sur « ses » esclaves et demanda enfin à voix haute :

— Qui est votre chef ?

La majorité demeura impassible, comme s’il avait parlé à une roche. Un sibilien, de fait celui-là même qui l’avait poursuivi jusqu’au donjon d’Amystorb et qui l’avait fait entrer dans la tente de torture, fit un pas en avant. Il ne prononça pas un mot. Dashvara s’arrêta devant lui et sentit la tension monter parmi les sibiliens. Il confirma : c’était leur chef, sans nul doute. Par curiosité malsaine, Dashvara se demanda comment ils réagiraient s’il sortait son sabre et lui tranchait la tête comme à Arviyag…

Ne pense pas d’idioties, seigneur de la steppe.

Et il dégaina le sabre. Il vit les yeux des sibiliens se faire encore plus sombres. Mais personne ne bougea. Étrangement, il eut la sensation que, si leur chef mourait, ils ne bougeraient pas non plus, peut-être parce que celui-ci leur avait demandé de ne pas le faire. Il entendit un murmure derrière lui et devina l’attente anxieuse de ses frères. Il demanda d’une voix calme :

— Quel est ton nom ?

Le chef sibilien fronça les sourcils et le foudroya du regard, mais il ne répondit pas. Dashvara haussa les épaules et prononça :

— Avec tout mon respect, je regrette vos pertes, étrangers. Je me considère en partie responsable. Je sais que vous vous sacrifiez pour les vôtres depuis huit ans. Je voudrais que vous puissiez être libres comme nous et que vous puissiez retourner chez vous, à Skasna. Grâce aux Honyrs, je vous paierai un voyage en bateau jusqu’à votre île si vous le souhaitez. Si ce que vous désirez est de venger vos frères morts ou votre maître… —Il prit le sabre noir à deux mains et l’offrit au chef sibilien—. Finissez vite —conclut-il et il clama— : Pour l’honneur du Dahars, aucun Xalya ou Honyr ne se vengera du sang que ce sabre pourra verser aujourd’hui.

Il avait surpris le chef, se réjouit-il. Durant un long moment, ils se fixèrent du regard. Le sibilien finit par baisser les yeux sur le sabre qu’il tenait à présent entre ses mains et, impavide, il répliqua :

— Qu’est-ce que tu prétends, Xalya ?

— Tuer la rancœur qui est dans ton cœur, étranger —expliqua tout simplement Dashvara.

Le sibilien n’eut pas l’air de bien prendre la réponse. Cela semblait même l’importuner que Dashvara ne lui ait pas tout bonnement coupé la tête et l’ait mis dans une situation dans laquelle il devait prendre une décision. Finalement, il souffla.

— Et ta rancœur, Xalya ? Sans mes gens, la krava ne t’aurait pas torturé comme un chien.

Dashvara n’avait aucune idée de ce que signifiait krava dans sa langue, mais il devina que c’était leur façon habituelle de parler d’Arviyag entre eux… Rien de très flatteur, supposa-t-il.

— C’est vrai —admit-il—. Mais je ne vous garde pas de rancœur.

Le sibilien gonfla ses narines et ajouta avec contrariété avec un accent prononcé :

— Je t’ai attaché moi-même à la table la première fois et je me suis occupé plus d’un jour de garder la porte de la salle souterraine. J’entendais tes hurlements. Et je t’ai vu cesser d’être un homme pour devenir un chien. Je suis les yeux de ta honte —cracha-t-il—. Et tu me dis que tu vas me payer un bateau de retour chez moi ? Mensonges.

Il parlait avec mépris, convaincu que Dashvara se moquait de lui. Celui-ci soupira et fit non de la tête.

— Ce ne sont pas des mensonges. Mais tu n’as pas besoin de me croire. Je payerai un bateau et je vous laisserai vérifier par vous-mêmes que ses marins vous mèneront là où vous voudrez.

Le visage du chef sibilien resta impassible quand il rétorqua :

— Nous n’avons pas besoin de marins. Nous sommes des marins.

Il rendit le sabre et Dashvara hésita avant de le reprendre. Finalement, il le rengaina et s’écarta. En tournant le dos aux sibiliens, il put voir les visages de ses frères. Plus d’un avait un éclat exaspéré dans les yeux. La raison était simple : leur seigneur venait de jouer avec leur honneur, l’enchaînant à sa guise et risquant sa propre vie.

Ne vous fâchez pas, mes frères. Tout bien considéré, si le sibilien ne croit pas au bateau, il doit encore moins croire que vous allez le laisser me transpercer avec le sabre sans réagir. Même moi, je n’arrive pas à le croire…

Il sortit et donna des ordres pour qu’on libère les sibiliens et qu’on leur rende les chevaux. Les Essiméens ne s’opposèrent pas au premier ordre, mais le second tomba à plat, car les chevaux des sibiliens avaient été achetés par Arviyag à l’oncle de Todakwa et, tous deux étant des traîtres, la question devait être « étudiée » pour savoir qui avait droit de possession sur eux. En conclusion, les sibiliens n’auraient pas de chevaux.

Dashvara s’occupa alors de régler la question du bateau et il était en train d’essayer de parler avec un commerçant titiaka qui refusait de lui répondre, qui sait si par crainte ou par arrogance, quand un tumulte de voix le fit désister et il se tourna vers le Temple proche, plein d’espoir. Des gens sortaient de l’édifice. Liadirlá… Il s’empressa de s’approcher avec les autres Xalyas. Plusieurs files de prêtres-morts et disciples en tuniques rouges descendaient les marches blanches en chantant d’une voix profonde en un chœur monotone et surnaturel. Même Dashvara se surprit à s’arrêter et à observer la procession avec un mélange de respect et de curiosité. Soudain, tous les disciples tombèrent à genoux sur les pavés de la place, en suivant un tel ordre qu’on aurait dit une danse. Sans cesser de répondre au chœur de leurs maîtres, ils imitèrent leurs signes et répétèrent en galka :

— Tush-ba-ni, Arazmihá !

Ils appelaient la Messagère. Ceci dura un moment, puis, d’un coup, tous se turent et baissèrent le front jusqu’à terre. Au contraire, Dashvara leva brusquement la tête vers la porte du Temple et son cœur bondissant manqua un battement. Là, sortant à la lumière du soir, venait de surgir une créature de rêve. Tout était blanc en elle, excepté la main et la partie droite de son visage. La robe, magnifique, était aussi blanche que sa chevelure.

Mais ses yeux sont noirs, pensa Dashvara, étourdi. Je le sais parce que je les ai déjà contemplés plein de fois. C’est elle, Dash. Que les astuces de Todakwa ne te trompent pas. Ce n’est pas une créature divine, ce n’est pas une déesse : c’est ta naâsga.

Et, cependant, il éprouva à cet instant quelque chose de très différent de l’amour : il éprouva de la peur. Peur de voir que sa naâsga semblait si… inatteignable. Peur qu’elle ait pu changer durant ces jours. C’était la première fois qu’il envisageait cette possibilité : que son amour puisse se rompre. Cela lui semblait horrible et absurde. Et, en même temps, il lui semblait également absurde qu’une déesse comme celle qu’il voyait en cet instant puisse même se souvenir du sauvage qui lui avait donné son cœur.

Halte-là, Dash. Pourquoi diables as-tu une tête si tu ne sais pas t’en servir ? Yira ne joue qu’une pantomime. Elle a négocié avec Todakwa pour te sauver, Dash. Elle a sauvé ton peuple autant que l’ont fait les Honyrs. Ne te mets pas à douter de tout à cause d’une apparence : ta naâsga est toujours la même.

Il était demeuré si absorbé, captivé par l’image de sublimité que Todakwa avait minutieusement créée, qu’il mit un moment à se rendre compte que, justement, le chef essiméen se trouvait à présent face à l’Arazmihá ; lui et son épouse s’étaient agenouillés en prononçant quelques mots. De toutes façons, ils étaient trop loin pour que Dashvara puisse les entendre. Il remarqua aussi que les Essiméens s’étaient postés près des Xalyas, comme pour leur faire comprendre que ceci était une cérémonie sacrée et qu’ils ne devaient pas l’interrompre. Quand il croisa brièvement le regard évaluateur d’Ashiwa, Dashvara serra les dents.

Rassure-toi, Essiméen, je ne vais pas me ruer sur ma naâsga.

Alors, les derniers mots d’Arviyag affleurèrent dans son esprit. “Et il va vous trahir une nouvelle fois”, avait-il dit, en parlant de Todakwa. Dashvara grogna tout bas. Sottises. Todakwa n’avait aucune raison pour les trahir. Pas en sachant qu’il avait neuf-cents guerriers à ses portes. À moins qu’ils ne les aient encerclés pour les massacrer et… Non, croassa-t-il, irrité. Les Honyrs se sont positionnés sur les collines. Ils peuvent voir n’importe quelle patrouille essiméenne approcher à des lieues à la ronde.

Et, cependant… s’il avait été un homme désireux d’instaurer son pouvoir et sa civilisation moderne et, bref, s’il avait été un homme comme Todakwa, la première chose qu’il aurait faite aurait été de soumettre les peuples steppiens. Et il n’aurait pas laissé le peuple le plus fort de la steppe après le sien s’en aller, et il n’aurait surtout pas forgé une alliance avec lui : il l’aurait écrasé. Comme disait son seigneur père, “le seigneur ne craint pas le berger : il craint les autres seigneurs”. Et, malgré tout, Dashvara ne pensait pas que Todakwa aille les trahir. Non pas parce que Todakwa se soit amélioré comme personne, ni parce que les Essiméens ne puissent pas lancer une attaque efficace, mais plutôt parce que Todakwa savait que les Honyrs ne se soumettraient jamais. L’unique façon de les contrôler était de le faire à travers lui, Dashvara de Xalya. Or celui-ci s’était montré plus ouvert aux négociations : il avait même accepté un pacte de vassalité. Mais le contrôle n’est pas que dans un sens, Essiméen. L’Arazmihá t’a séduit plus que tu ne veux l’admettre. Peut-être que tu sais qu’elle n’est nullement une messagère… mais, si tu nous as libérés, Essiméen, ce n’est pas seulement à cause des neuf-cents Honyrs : c’est aussi à cause d’elle. Dashvara en était convaincu. Et cette pensée lui faisait mal. Liadirlá ! Comme il désirait pouvoir sortir sa naâsga de là et chevaucher loin déjà du Cœur de la Steppe, loin des sabres… !, loin du pouvoir de Skâra.

Ses yeux avaient croisé ceux de Yira, ou c’est ce qu’il crut. Peu après, un prêtre-mort vint et s’inclina devant Dashvara.

— Seigneur des Xalyas ! —clama-t-il—, l’Arazmihá souhaite te parler.

Dashvara ne se le fit pas répéter. À la demande du prêtre, il laissa ses sabres à l’un de ses frères avec empressement, il se faufila entre les Essiméens et monta les escaliers blancs du Temple derrière son guide. Il se sentait maladroit et, pour ne pas faire le ridicule, il se concentra tout entier pour ne trébucher sur aucune marche. Quand ils arrivèrent sur la plateforme devant le Temple et furent à quelques pas à peine de Todakwa, de Daéya et de l’Arazmihá, le prêtre qui le guidait s’agenouilla et Dashvara s’arrêta, le regard rivé sur sa naâsga. Il était conscient que tous l’observaient à présent. Il ne pouvait pas songer, en cet instant, ni à Todakwa, ni à ses plans, et il pensa seulement que tout geste précipité pouvait être mal interprété par les Essiméens… et peut-être par sa naâsga. Mais comment allait-il être mal interprété par Yira s’il s’approchait d’elle et la prenait dans ses bras comme il brûlait de le faire et lui disait : « allons-nous-en, naâsga, allons-nous-en loin de ces fous » ? Néanmoins, à cet instant, il la vit si magnifique, il la vit si belle, si adorée de tous, que toutes ses pensées tombèrent dans un puits sans fond et il n’osa rien lui dire. Il demeura là, silencieux, sur les impeccables pierres blanches de Padria, entouré des adorateurs de Skâra et devant ce qui était alors pour lui plus un idéal qu’une personne véritable. Soudain, Yira dit d’une voix douce :

— Que ton peuple soit heureux, Dashvara de Xalya, et que ton cœur le soit aussi.

La sursha s’inclina, lui tourna le dos et regagna le Temple. Elle y disparut en silence, comme un fantôme, comme si elle n’avait jamais existé. Et durant tout ce temps, Dashvara ne fit rien. Tout ceci lui semblait surnaturel, divin, horrible, incompréhensible. Ses yeux s’emplirent de larmes sans qu’il comprenne pourquoi. Ce n’est que lorsque Todakwa parut sur le point de dire quelque chose que Dashvara réagit et lança :

— Yira !

Il s’élança vers la porte du Temple qui se fermait et, malgré un garde essiméen qui était là, il réussit à se glisser à l’intérieur et répéta :

— Yira !

L’intérieur était sombre. La lumière n’entrait que par une verrière au fond de l’immense édifice. Il s’avança entre les colonnes et s’écria, de plus en plus angoissé :

— Yira, t-tu dois m’expliquer. Je ne comprends pas.

Il n’obtint pas de réponse et, convaincu qu’elle était là même s’il ne la voyait pas, il bredouilla :

— S’il te plaît. Je sais que tu es là. Ce que tu as dit… est-ce que cela signifie que tu ne veux plus venir avec moi ? Que tu préfères… vivre dans ce Temple ?

Le silence s’allongea. Et l’angoisse et la confusion se répandirent dans son corps, le consumant, le saturant et paralysant ses mouvements. Tout le brûlait, même ses yeux. Tantôt il se rendait compte qu’il se sentait mortellement honteux, tantôt il se demandait de quoi il avait honte, puis il s’aperçut qu’il était tombé agenouillé sur la pierre dure et que sa tête était en feu. Il ne savait pas, à vrai dire, que diables il lui arrivait.

C’est Skâra, pensa une petite voix effrayée dans sa tête. Yira te répond avec le pouvoir de Skâra et te dit que tu n’es pas digne, que tu es un sauvage, que tu n’as pas su l’adorer comme les Essiméens l’adorent maintenant…

Un sanglot le secoua tandis qu’une autre petite voix lui répliquait :

Idiot, idiot, cent-mille fois idiot. Sors d’ici et mets ton peuple à l’abri. Alors, tu reviendras et tu te sacrifieras à Skâra et tu adoreras l’Arazmihá jusqu’à ta mort.

Oui, affirma-t-il pour lui-même. Je jure par mon Oiseau Éternel que je l’adorerai jusqu’à la mort.

Ses pensées tourbillonnaient, confuses, dans sa tête. Une partie de lui se disait que c’était le pouvoir de Skâra qui le faisait souffrir ainsi. Une autre que les prêtres-morts l’avaient envoûté. Une autre encore qu’il devenait fou. Dans les trois cas, il se sentait pareillement inutile et troublé. C’était comme si l’énergie que les dés de torture lui avaient injectée avait ressurgi pour le tourmenter de nouveau.

Comment va-t-elle vouloir revenir avec un sauvage qui n’est même pas capable de se contrôler ?, se réprimanda-t-il. Comment va-t-elle vouloir revenir avec quelqu’un qu’on a torturé et qui est devenu un chien ?

Quand il croyait que ses larmes s’étaient arrêtées, elles ressurgissaient inlassablement et il se moquait de lui et de ses désirs.

Respecte les désirs des autres, avant de réaliser les tiens, se dit-il. Respecte le choix de ta naâsga.

Et, finalement, se faisant une piètre idée de lui-même et une idée sublime de l’Arazmihá, il parvint à s’apaiser. Et à partir de là, il se redressa, se racla la gorge, reprit son souffle, et se mit à penser. Et il pensa que, si Yira avait été là, il était impossible qu’elle ne lui ait pas répondu et que, par conséquent, elle devait se trouver dans l’autre salle du Temple. Et il pensa ensuite que, si Yira voulait rester, Todakwa avait peut-être quelque chose à voir avec sa décision. Peut-être l’avait-il convaincue de quelque manière. Peut-être en lui faisant du chantage pour libérer les Xalyas. Peut-être… ou peut-être pas.

Exténué, il allait se lever quand il entendit une voix tranquille derrière lui :

— En principe, seuls les croyants de Skâra ont le droit d’entrer dans le Temple.

C’était Todakwa. Dashvara crut percevoir une pointe de moquerie dans sa voix. Il se tourna et vit le chef essiméen assis sur le bord du piédestal d’une colonne, seul. À travers ses yeux rougis et gonflés, il distinguait la silhouette, les tatouages, la pose désinvolte, mais il ne voyait pas le visage. Qui sait depuis combien de temps il attendait là. Le cas est que quelqu’un avait allumé un candélabre non loin et que la lumière du jour n’entrait plus par la verrière du fond. La nuit était déjà tombée.

Dashvara se leva lentement et regarda l’Essiméen avec défi.

— Tout le monde croit à la Mort. Et, moi, je crois plus que jamais en l’Arazmihá, Todakwa. Tes yeux curieux ont pu le constater.

Todakwa ne sembla pas s’offusquer du ton mordant. Il se leva à son tour, mais ne s’approcha pas.

— Ton esprit est embrouillé, seigneur des Xalyas —dit-il—. Tu crois avoir perdu quelque chose de l’Arazmihá alors qu’en réalité, tu n’as rien perdu. Tant que tu n’oublies pas ses enseignements, tu n’auras rien perdu.

Dashvara le foudroya du regard. C’est toi qui m’embrouilles, serpent essiméen. Il promena un regard sur les ombres de l’énorme salle et crut y deviner des silhouettes, mais il n’en était pas sûr. Son attention finit par s’arrêter sur la statue qui se trouvait au centre. À la lumière du candélabre, il put deviner la forme d’un pilier couvert de marques. Il ressemblait à celui de la Place du Pilier, mais en plus imposant et en plus haut. Que pouvait donc avoir vu Yira dans ce morceau de pierre ? Que voyait-elle dans le peuple de Skâra qu’elle ne voyait pas parmi les Xalyas ? La civilisation ? Il laissa échapper un éclat de rire sinistre et sarcastique et affirma :

— Je ne le crois pas. Je suis sûr que l’Arazmihá a dit clairement que tu devais la laisser partir avec les Xalyas. S’opposer à son désir, n’est-ce pas aller contre le désir de Skâra ?

Il essayait de le piéger sur son propre terrain… et il devina à l’instant qu’il ne parviendrait à rien de cette façon. Le sourire de Todakwa lui parut odieux.

— Dire au Grand Serviteur de Skâra qu’il va contre Son désir est insultant, jeune Xalya.

Il y eut un silence. Dashvara rétorqua sèchement :

— Voler le cœur du seigneur de la steppe est outrageant.

Il perçut le regard de Todakwa et sa moue pensive. Il avait l’air de lui dire : maintenant que la paix est si proche, allons-nous vraiment laisser nos peuples s’affronter pour une femme ? Allons-nous nous tuer pour une nécromancienne qui n’a même pas manifesté le désir de te suivre ?

Le cœur serré, Dashvara recula, titubant, comme si on l’avait frappé. Et, pourtant, personne ne s’était approché de lui. C’étaient ses cauchemars, ses pensées, qui l’attaquaient inlassablement par vagues. Ils lui disaient : assassin. Ils lui disaient : ton Oiseau Éternel est mort.

Dans un effort vain pour recouvrer sa sérénité, il s’éloigna de Todakwa et avança jusqu’au centre, jusqu’au pilier. Il enrageait d’avoir perdu son sang-froid devant Todakwa, mais il enrageait surtout de ne pas avoir parlé à Yira quand il l’avait eue là, en face de lui, devant le Temple. Une autre erreur, pensa-t-il. Et plus il commettait d’oublis et d’erreurs, plus il se convainquait qu’Arviyag et Paopag lui avaient détraqué la tête.

Curieusement, parvenir à cette conclusion l’apaisa d’un coup ; comme ses yeux regardaient sans les voir les signes en galka du pilier, il s’aperçut que Todakwa s’était approché avec le candélabre. L’Essiméen posa celui-ci sur le bord de pierre qui entourait le pilier et lut d’une voix tranquille, en traduisant :

— La Mort vit dans le temps et le temps vit en nous. En nous, vit la Mort. —Il se tut et murmura un respectueux— : Skâra shalé.

Dashvara regarda l’Essiméen du coin de l’œil. Tue-les, lui murmurait une voix familière. Tue-les tous. Il laissa échapper un long soupir.

— J’aimerais parler avec Yira —dit-il d’une voix étrangement calme—. Juste un moment. Je dois l’entendre dire qu’elle souhaite rester avec ton peuple, Todakwa. Si ce n’est pas le cas, tu dois la laisser aller où elle veut. —Il esquissa un sourire torve en ajoutant— : La Mort est libre. Tu ne peux pas lui mettre de chaînes.

Todakwa fit le tour complet du pilier avant de répondre à sa grande surprise :

— Tu as raison. Mais je doute que mon peuple soit disposé à la laisser partir sans un bon motif. Et encore moins si c’est pour qu’elle s’unisse à un peuple d’infidèles.

Il s’arrêta à quelques pas, puis il se tourna de nouveau vers les écritures du pilier et les lut posément, à voix haute et en langue commune tout en faisant un autre tour. Il ne les lisait pas toutes, seules quelques-unes, et Dashvara devina qu’il ne les choisissait pas au hasard. La plupart parlaient de Skâra comme d’une entité toute-puissante qui se faisait de plus en plus forte avec chaque être vivant qui naissait, car naître signifiait aussi mourir et, d’une certaine façon, la Mort signifiait aussi la Vie. Dashvara l’écouta avec une croissante incrédulité au fur et à mesure qu’il comprenait ce que Todakwa attendait. Finalement, l’Essiméen se tut. Son expression emplie de respect religieux ne semblait pas feinte, mais qui pouvait savoir avec ce serpent… Dashvara se racla la gorge dans le silence du Temple.

— Merci pour la lecture, Todakwa. Dis-moi, tu ne serais pas par quelque hasard en train de suggérer que je… enfin, que je me convertisse à Skâra ?

Il faillit s’esclaffer d’incrédulité en voyant Todakwa acquiescer. Oiseau Éternel… Assurément, il se moquait de lui. Cependant, l’Essiméen assura :

— Je ne fais pas que le suggérer : c’est une condition pour que tu puisses parler avec l’Arazmihá et… pour que l’alliance perdure. —Devant les yeux stupéfaits de Dashvara, l’Essiméen haussa les épaules—. Soyons sincères : ma souveraineté sur les autres tribus steppiennes et mes relations avec Titiaka continueront à me donner un pouvoir que, toi et les Honyrs, vous n’aurez jamais. Mais je ne suis pas un guerrier conquérant… —Là, Dashvara ne put éviter de prendre l’air de celui qui se réjouit de l’apprendre. Todakwa roula les yeux et reprit avec un geste désinvolte— : Je t’ai proposé une alliance et elle est toujours sur pied, mais il reste à fixer les détails. —Les mains derrière le dos, il fit quelques pas sur le sol recouvert de mosaïques. Sa voix résonna dans l’immense salle quand il déclara— : Je suis prêt à reconnaître les terres de Xalya et la partie nord comme territoire xalya. En échange, les Honyrs laisseront la route libre vers l’Empire d’Iskamangra, ils donneront l’hospitalité à mes émissaires, voyageurs, commerçants d’Essimée et… leur seigneur reconnaîtra Skâra comme véritable et unique divinité.

Dashvara croisa les bras et promena un regard moqueur sur les figures qui se devinaient dans les ombres avant de le poser sur Todakwa. Il avait du mal à croire que cet homme ait pu penser un seul instant qu’un Xalya, un héritier des Anciens Rois, puisse embrasser la religion d’un peuple de sauvages. Sauf que maintenant, Dash, ce sont eux les civilisés alors que, nous, nous sommes les sauvages… Ne recevant pas de réponse immédiate, Todakwa observa :

— Tu ne serais pas le premier fils de l’Oiseau Éternel à reconnaître Skâra. Les seigneurs de la steppe ont peut-être disparu, mais leurs peuples n’ont pas été entièrement anéantis et je connais beaucoup de fils, petits-fils et arrière-petits-fils d’esclaves qui vénèrent Skâra. Je suis même prêt à permettre que ceux qui désirent se joindre à toi le fassent.

Dashvara arqua les sourcils. La proposition lui paraissait de plus en plus séduisante, et pour de nombreuses raisons. Prenant l’air de réfléchir au sujet, il se tourna vers le pilier et observa les signes en galka sans les lire. Finalement, il lança :

— Abandonne les incursions en terres honyrs, ouvre-nous la route vers le sud et permets que nos troupeaux aillent jusqu’aux pâturages à l’est de l’Araset et qu’on puisse à nouveau utiliser les puits. Libère les esclaves qui souhaitent partir. Libère l’Arazmihá. Et libère Raxifar d’Akinoa et son peuple et rends-leur leurs chevaux. Et, enfin, assume que l’Oiseau Éternel est ce que nous sommes et faisons, pas une divinité. Si tu acceptes tout ça, Todakwa, je m’engage à reconnaître Skâra comme une véritable divinité. Je sais que ton peuple m’appelle le Roi Immortel et que certains pensent que ce n’est pas un hasard si l’Arazmihá m’accompagne. —Ça, il le savait principalement par les bavardages de Youk et d’autres garçons. Voyant la moue de Todakwa, il se hâta d’assurer— : Je n’ai rien d’immortel et, en toute franchise, je n’ai aucune intention de créer plus de dissensions dans ton peuple, au contraire. Mais je doute que celui-ci proteste si l’Arazmihá s’en va avec moi de même qu’elle est venue. —Il haussa les épaules et conclut— : Voilà mes conditions.

Le silence se prolongea. Au moins, Todakwa ne refusait pas immédiatement, mais qui sait s’il réfléchissait à sa proposition ou s’il riait déjà de quelque trahison qu’il avait en tête contre les Honyrs et les Xalyas…

Brusquement, Todakwa fit claquer sa langue. Aussitôt, la silhouette d’un jeune disciple apparut silencieusement au milieu des ombres. Son chef lui murmura des paroles, le disciple acquiesça, répliqua quelque chose d’une voix chuchotante et s’évanouit de nouveau dans la pénombre du Temple. Alors, Todakwa s’inclina vers le pilier et prononça une prière en galka à voix basse.

Génial, souffla intérieurement Dashvara. Je lui parle de négociations et l’Essiméen se met à prier. Merveilleux. Allons, continue à prier, serpent, et ne t’avise pas d’arrêter.

Il essaya de ne pas s’énerver, malgré tout. Finalement, Todakwa se leva, adressa à Dashvara un sourire mi-moqueur mi-suffisant, reprit le candélabre et s’éloigna entre les colonnes. Dashvara le regarda, abasourdi. Et quoi ! Maintenant il partait ?

Il fit un pas vers lui, ouvrit la bouche et allait protester quand il entendit une porte s’ouvrir et vit apparaître entre les colonnes la silhouette de l’Arazmihá. Elle portait encore la robe blanche, mais maintenant Dashvara était préparé. C’est-à-dire que, dès qu’il la vit, il laissa échapper son nom dans une exclamation étouffée et s’avança vers elle. Ses mains tremblèrent quand il les tendit vers celles de sa naâsga. Il les lui prit et ses yeux plongèrent dans les siens. Il perçut son hésitation et murmura :

— Tu es libre maintenant, naâsga. —Il s’inclina devant elle et embrassa ses mains avec une ferveur fébrile avant de lui promettre— : Tu es libre de t’en aller où tu voudras.

Avec douceur, Yira se glissa vers lui et, peu à peu, les ombres harmoniques les enveloppèrent. Bientôt, Dashvara fut incapable de la voir.

— Je ne vois rien —souffla-t-il.

Yira répondit sur un ton amusé :

— Ce n’est pas parce que tu ne me vois pas que je ne suis pas près de toi.

Ses lèvres trouvèrent les siennes. Dashvara l’embrassa et sentit la paix la plus complète l’envahir. Il paria que les Essiméens qui étaient dans le Temple ne purent voir qu’une grande ombre harmonique, avec peut-être deux silhouettes unies, mais rien de plus. Il sourit, le cœur emballé, sentant l’énergie mortique de Yira contre sa peau, et il pensa :

Après ça, serpent essiméen, tu ne pourras pas dire que je ne vénère pas Skâra.