Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 3: L'Oiseau Éternel.

20 La Nuit de l’Immortalité

Apparemment, la Nuit de l’Immortalité n’imposait pas de lois pacifiques comme l’Alkanshé, car les Essiméens avaient prévu de cerner la maison des Titiakas cette nuit même. Encore épuisé, Dashvara profita des dernières heures du jour pour dormir. Il se réveilla plusieurs fois à cause des cauchemars et il craignit un instant que son esprit rechute, mais la proximité de son peuple lui donna des forces pour écarter toute préoccupation autre que l’imminente trahison. Trahison ? Oui, trahison envers les traîtres envahisseurs.

Il était plus de minuit, mais on entendait encore des musiques et des chants religieux dans tout Aralika quand un prêtre-mort vint aux écuries sous prétexte de bénir les enfants xalyas et de leur demander de réciter une prière en l’honneur de Skâra. Les enfants, obéissants, répondirent en créant un chœur en galka et les guerriers xalyas réprimèrent mal leurs grimaces sombres, mais ils ne protestèrent pas, ou s’ils le firent, ce fut à voix basse. De toutes façons, ils comprirent rapidement que l’objectif du prêtre-mort n’était pas de faire chanter les enfants : dès que le chant s’éleva dans les écuries, l’Essiméen profita du bruit et s’inclina devant le capitaine et Dashvara en prononçant :

— Todakwa transmet ses respects à Dashvara de Xalya et réitère son offre de paix et d’alliance. Acceptez-la et nos guerriers agiront cette nuit et protègeront votre peuple. Todakwa donne sa parole.

Cette fois, pas besoin de parchemins civilisés, remarqua Dashvara avec amusement. Et on s’inclinait même devant lui. Qu’une armée d’Honyrs se dirige sur Aralika changeait la donne… Il répondit :

— Dis à ton chef que les Xalyas, nous acceptons l’alliance et que nous sommes prêts à neutraliser les étrangers.

Le prêtre-mort inclina de nouveau la tête et indiqua un de ses assistants.

— Myarandi vous donnera toutes les informations nécessaires sur la garde sibilienne et la maison des Titiakas.

— Merci —dit Dashvara—. Juste une chose. J’aimerais être sûr que Kuriag Dikaksunora ne subira aucun mal. De même que son épouse et l’Agoskurien qui l’accompagne, son assistant et… les Ragaïls. Tuer les Ragaïls serait une erreur. C’est la garde d’élite diumcilienne.

Le prêtre hésita.

— Je crois que Todakwa et ton capitaine se sont déjà mis d’accord sur le sujet.

Dashvara arqua un sourcil, étonné, et le capitaine Zorvun se racla la gorge.

— J’ai dû oublier de le mentionner. Todakwa a dit qu’il les avait tous invités au Temple pour assister aux rituels sacrés de la… euh… l’Arazmihá. Apparemment, ils vont y rester toute la nuit.

Dashvara se troubla, car il avait l’impression que le capitaine lui avait déjà dit tout cela. Et il ne s’en souvenait pas. Diables. Tsu avait peut-être délivré son esprit d’énergies étrangères et son peuple lui avait sans nul doute rendu l’espoir, mais cela n’avait pas tout arrangé… loin de là. Avec un frisson, il acquiesça, feignant la tranquillité.

— Bien sûr, c’est vrai, tu me l’as dit, capitaine.

— De toutes façons —intervint le prêtre-mort—, comme Todakwa l’a bien dit à ton capitaine, notre objectif est d’arrêter les envahisseurs et de les reconduire à Ergaïka et à leurs bateaux.

Envahisseurs, se répéta Dashvara, railleur. Depuis quand Todakwa traitait-il ses vieux alliés civilisés d’« envahisseurs » ? Depuis que les Titiakas ont songé à l’écarter de leurs plans de conquête, certainement.

Le prêtre-mort ne s’attarda pas, mais il laissa le dénommé Myarandi pour répondre à toutes les questions techniques et servir de messager. En sortant, il fit un signe de bénédiction vers les enfants qui continuaient leur chant religieux sous la supervision d’un disciple de Skâra. Dès que le prêtre et le disciple s’en furent, Orafe grommela, exaspéré :

— Vous pouvez vous taire maintenant, les enfants, ça suffit comme ça !

Le chant perdant son harmonie se défit, mourut, et le silence tomba dans les écuries. La torche de l’entrée les éclairait à peine. Il n’y avait pas de vent, il faisait froid et un brouillard aveuglant s’infiltrait à l’intérieur, étouffant la lumière.

Ils apprirent par Myarandi le nombre exact de sibiliens qu’il y avait dans le campement et de gardes de nuit qui surveillaient la cour et la maison des Titiakas. Celle-ci avait été construite par les Diumciliens eux-mêmes quatre ans auparavant et elle offrait, à ce que Dashvara put constater, toutes les commodités d’une maison typique de Titiaka… sans oublier la salle souterraine de torture, pensa-t-il avec ironie. Les Essiméens s’occuperaient des forces du campement, laissant aux Xalyas la tâche de neutraliser la garde de la maison, composée d’une trentaine d’hommes, et d’arrêter les citoyens et les travailleurs de l’édifice.

— Les armes ne vont pas tarder à arriver —assura Myarandi—. L’attaque aura lieu deux heures avant l’aube. La maison brûlera et ceux qui sont à l’intérieur devront sortir.

Les Essiméens et leurs tactiques du feu… Dashvara le remercia pour ses explications et espéra intérieurement qu’il ne les oublierait pas la minute suivante. La tension flottait dans l’air. Une partie de son peuple était toujours convaincu que Todakwa leur tendait un piège ; ils n’avaient pas confiance en lui et c’était compréhensible : trois années de servitude aux mains des Essiméens les avaient marqués à vie. Par contre, une autre partie se montrait même plus disposée à accepter une alliance avec eux que ses frères de la Frontière. Dashvara le sentait. Et malgré tout, il savait qu’aucun de ces derniers n’allait cracher sur ce qui avait tout l’air d’être le salut de leur clan. Dashvara esquissa un sourire.

Quelques heures de plus et tu auras ta liberté, seigneur de la steppe. Un peu plus et tu n’auras plus à lutter.

Combien de fois s’était-il dit la même chose ! Et combien de fois avait-il dû subir une déception. Mais une déception valait toujours mieux que rien. Il valait mieux marcher et recevoir des coups que de rester à jamais passif.

La steppe est grande, mais, à force de chevaucher, on arrive partout, se dit-il avec conviction.

Les Ragaïls et les sibiliens surveillaient peut-être les écuries au cas où, mais ils ignoraient les secrets d’Aralika. Entre autres, l’ancienne Kark Is Set avait de nombreux tunnels sous la ville. À un moment, on entendit un léger bruit contre une trappe cachée sous une fine couche de terre et Dashvara se redressa pour voir les planches se soulever et découvrir, au milieu des ombres, la silhouette d’un Essiméen. Celui-ci sortit et, ne reconnaissant pas le chef des Xalyas dans la pénombre, il s’inclina au hasard en disant à voix basse :

— Todakwa tient sa parole.

D’autres Essiméens montaient, chargés de sacs. Ils apportaient des armes. Sans presque émettre de bruit, ils déposèrent leurs fardeaux sur le sol et celui qui était arrivé le premier dit :

— Todakwa m’a demandé de guider en lieu sûr ceux d’entre vous qui ne vont pas lutter.

Dashvara acquiesça. Ça, c’était décidé. Il fit un geste et femmes et enfants commencèrent à descendre par la trappe. Les garçons de plus de quatorze ans s’étaient obstinés à rester et Dashvara les avait finalement acceptés en leur faisant promettre de suivre ses instructions au pied de la lettre. Certaines femmes qui avaient mené en Xalya une vie plus nomade que sédentaire et avaient appris à manier lances et arcs restèrent elles aussi. Aligra n’était pas l’une d’elles… mais elle avait exprimé son désir de se joindre à eux et Dashvara n’avait pas osé lui dire non. Cette Xalya avait le don d’obtenir ce qu’elle voulait d’un simple regard.

Au total, ils furent soixante-douze à rester, ce qui était plus que suffisant pour venir à bout de la garde titiaka avec l’aide essiméenne. L’idée de tuer ces sibiliens attristait Dashvara, parce que, tout compte fait, c’étaient de simples esclaves qui avaient donné leur vie pour leur famille… Mais il n’allait pas leur permettre de l’ôter à la sienne non plus.

Tandis que les Xalyas s’affairaient en silence tout en répartissant les armes, un Essiméen vacilla, indécis, deux lames engainées entre les mains. Il scruta les visages jusqu’à ce que son regard se pose sur Dashvara. Alors, il s’avança et Dashvara sentit comme plus d’un de ses frères se tournait, méfiant, pour surveiller les mouvements de l’Essiméen. Ce dernier s’inclina en présentant les deux armes :

— L’Arazmihá envoie ces sabres au seigneur des Xalyas.

Il s’inclina plus profondément que tout autre Essiméen, probablement parce que ceci était une affaire dans laquelle intervenait l’Arazmihá ni plus ni moins. Dashvara saisit une des armes et constata que Yira venait de lui envoyer les sabres noirs de Siranaga. Par quelque moyen, elle avait réussi à les récupérer d’Arviyag, grâce à Todakwa probablement. Le plus beau de ce cadeau est de savoir qu’il vient de toi, naâsga… Souriant, Dashvara accepta les sabres en disant :

— Dis à l’Arazmihá que, cette nuit, ces sabres danseront ensemble comme nos Oiseaux Éternels.

L’Essiméen inclina la tête et ne tarda pas à disparaître par la trappe avec ses compagnons. Tout ceci, ils l’avaient fait avec une telle discrétion que les Fédérés n’avaient pas pris la peine de venir jeter un coup d’œil dans les écuries. Dashvara ceignit ses sabres tout en s’approchant de l’entrée. Il arriva à l’endroit où Lumon montait la garde et il se pencha pour jeter un regard au-dehors, vers le sud-ouest. Dans le brouillard, on devinait à peine les lumières des torches du campement sibilien, à guère plus de cent pas de distance. Les sibiliens ne se rendraient compte de rien avant qu’on leur tombe dessus.

Il devait rester environ trois heures avant l’aube et on entendait encore des instruments et des chants sur la grand-place de la ville. Un moment plus tard, un jeune messager apparut par la trappe et les Xalyas le guidèrent jusqu’à Dashvara dans le noir.

— C’est l’heure —déclara le messager dans un murmure—. Tous sont à leur poste et prêts à attaquer. Je dois vous guider à votre position.

Dashvara fronça les sourcils.

— Kuriag Dikaksunora est toujours dans le Temple ?

— Dans la Tour —rectifia le guide à son grand étonnement—. Après les rituels de l’Arazmihá, Todakwa vient de l’inviter à contempler les constellations au-dessus du brouillard, en haut de la Plume. On ne trahit pas dans le Temple. C’est un lieu sacré.

Mmpf, et la Tour de l’Oiseau Éternel n’en est pas un ? Dashvara haussa les épaules et le guide ajouta :

— Les Ragaïls sont au pied de la Tour sauf les deux qui montaient la garde ici dehors : deux des nôtres les ont neutralisés —informa-t-il.

Dashvara se tendit.

— Morts ?

— Non —assura-t-il—. Assommés. Ah, Todakwa ne répond pas de la sécurité de la garde ragaïle, mais il assure que le Dikaksunora et son épouse ne souffriront aucun mal.

Dashvara soupira.

— Bien.

— Je dois vous conduire jusqu’à votre position —répéta le guide avec une certaine impatience—. Il faut agir vite parce que le vent va bientôt se lever et il emportera le brouillard.

Dashvara acquiesça.

— Eh bien, allons-y.

Après avoir de nouveau sondé l’obscurité, il fit un signe et Miflin éteignit la torche à l’entrée. Empoignant les lances, ils sortirent en file, les vétérans devant et les plus jeunes derrière. Ils ne laissaient dans les écuries que Sashava et un garçon, pour qu’ils veillent sur les chevaux et sur Tsu : le drow était toujours plongé dans un profond sommeil et il ne semblait pas qu’il aille se réveiller de toute la nuit.

Le guide essiméen les fit contourner le campement sibilien en passant par une rue plus au nord avant de déboucher devant la maison des Titiakas. On voyait les lumières du campement, mais on ne parvenait pas à voir beaucoup plus à travers ce brouillard dense. La musique festive et les chants religieux continuaient de couvrir tout bruit qui puisse les trahir. Le guide s’arrêta, s’approcha d’une silhouette dans la brume et, durant un terrible instant, Dashvara s’imagina que tout ceci avait été une mise en scène pour mettre en évidence une nouvelle trahison de la part des Xalyas et obliger Kuriag à tous les exécuter… Mais alors, on entendit un cri de douleur manifeste provenant de l’autre côté du campement sibilien. Les Essiméens attaquaient. Dashvara sonda la nuit et il se demandait comment diables ils pouvaient lutter dans cette obscurité quand, subitement, un éclat retentit, accompagné d’une vive lumière, qui fut suivie de hautes flammes… puis d’autres éclats et d’autres flammes encore.

— Diables —murmura Dashvara.

Les Essiméens étaient en train d’utiliser des disques explosifs contre les sibiliens pour semer la confusion et les séparer. Et ils venaient d’incendier la toiture de la maison des Titiakas. Après avoir écouté quelques instants le chaos de cris et de heurts, Dashvara réagit.

— Euh… Capitaine ? Nous n’attaquons pas ?

Zorvun mit un moment à répondre et, quand il le fit, ce fut pour commenter posément :

— Les Essiméens sont de véritables serpents. —Il le disait sur un ton impressionné et non pas réprobateur. Il fit une pause et admit— : Oui, je suppose que c’est notre tour d’attaquer. Les Essiméens nous laissent la voie libre pour parvenir jusqu’aux gardes de la maison. Et, au fait, Dashvara : reste en arrière et veille à ce que les garçons n’avancent pas plus qu’il ne faut.

Dashvara acquiesça, le capitaine aboya des ordres, Yodara les répéta, et les Xalyas s’approchèrent de la maison. Grâce aux flammes qui s’en élevaient, on voyait bien la garde sibilienne. Ils étaient une trentaine, comme prévu. Une fois suffisamment près, les Xalyas commencèrent à courir et à s’époumoner comme des sauvages en tonnant à l’unisson :

— Xalyas !

La première ligne lança les javelines, la formation sibilienne se rompit et les Xalyas attaquèrent avec lances et sabres sans cesser de crier.

Obéissant, Dashvara resta entre ses frères et les plus jeunes, veillant à ce que ceux-ci ne cèdent pas à leur désir d’imiter leurs aînés et se contentent d’assurer leurs arrières. Depuis sa position, il put voir deux sibiliens tenter d’ouvrir la porte donnant sur la cour de la maison, en vain. Visiblement, les courageux Titiakas s’étaient enfermés à l’intérieur, laissant à leurs soldats une seule option : combattre. Voyant un sibilien fuir le combat et courir vers eux à l’aveuglette, Dashvara leva ses sabres noirs. D’un geste, il le blessa, le sibilien roula à terre et c’est alors seulement que Dashvara s’aperçut qu’il était désarmé. Il allait l’achever quand une pensée le retint. Sur son sabre, n’était-il pas inscrit « sauveuse de vies » ?

Mais tu les sauves, Dash. Tu en sauves certaines… et tu en tues d’autres.

Le sibilien qui était à terre regarda la mort venir, impassible. Il y avait, dans ses yeux, un mélange de résignation et d’immense fatigue, mais pas un brin de peur. On ne peut pas craindre la mort quand on pense l’avoir vécue durant huit ans. Dashvara le comprenait si bien… Il secoua la tête et écarta ses sabres avant de vociférer :

— Rendez-vous si vous voulez vivre, esclaves de Titiaka !

La surprise brilla dans les yeux du sibilien à terre. Dashvara perçut son léger assentiment. Il se rendait. Parfait. Dashvara s’écarta et, voyant un groupe de jeunes Xalyas qui s’était avancé, il leur lança d’une voix autoritaire :

— Les garçons, en arrière ! Ne vous jetez pas en pleine bataille. Fouillez cet homme. Il s’est rendu.

Le combat fut, en réalité, fulgurant. Les sibiliens de la garde se savaient perdus, leurs compagnons du campement fuyaient en débandade… À la demande de Dashvara, les Xalyas répétèrent :

— Rendez-vous !

Et finalement, au soulagement de tous, les sibiliens se rendirent. Ce fut d’une certaine façon une surprise, mais une bonne surprise. Dashvara les compta. Ils étaient trente au total : aucun ne s’était échappé. De la quinzaine qui était au sol, plus d’un avait souffert des blessures mortelles. Même dans leur agonie, ils parvenaient à garder leur visage inexpressif, observa Dashvara, impressionné et sombre à la fois.

— Ne tentez pas de fuir et on vous laissera la vie sauve —clama-t-il à voix haute pour les survivants.

Aucun des sibiliens ne dit un mot ni ne bougea, pas même quand Orafe abrégea devant leurs yeux la souffrance de l’un des leurs. Makarva se glissa près de Dashvara pour l’informer.

— Nous avons des blessés, mais rien de grave —annonça-t-il et il fit une grimace lasse en avouant— : C’est vraiment malheureux de penser que nous nous tuons entre esclaves.

Dashvara arqua un sourcil.

— Esclaves ? —répéta-t-il—. Nous ne sommes plus esclaves, Mak. Nous sommes libres.

Makarva ouvrit la bouche, confus, et sourit.

— Exact, Dash. Nous sommes libres.

Dashvara rengaina les sabres et jeta un regard vers les flammes qui s’élevaient de la maison des Titiakas. Il observa :

— Moi, à leur place, je sortirais rapidement, à moins qu’ils ne veuillent mourir brûlés.

— Les diables meurent dans le feu —grommela Zamoy.

Oui, concéda mentalement Dashvara. Et, cependant, il ne pouvait cesser de se rappeler ce prêtre titiaka qui lui avait pardonné la veille… Ce prêtre ne méritait pas de mourir au milieu des flammes. C’était un homme d’esprit qui avait même montré une indubitable compassion pour lui en devinant ce qu’Arviyag lui avait fait… Compassion pour le compatissant, affirma-t-il intérieurement. Oui. Si c’était possible, il laisserait cet homme bienveillant en vie. Et il expulserait et renverrait tous ses compagnons d’où ils venaient.

Après avoir éloigné les prisonniers de la maison et les avoir laissés aux Essiméens sous la promesse de les traiter avec respect, les Xalyas s’employèrent à forcer la porte principale tandis que les patrouilles essiméennes cernaient toujours la maison. Entretemps, les travailleurs des Titiakas réussirent à éteindre le feu et on ne voyait déjà plus que les flammes des torches qui entouraient l’édifice. Le vent s’était levé, dissipant le brouillard, et le ciel commençait déjà à bleuir quand la porte finit par se rompre. Les Xalyas et Essiméens entrèrent comme une marée dans la cour de la maison. Les serviteurs ne tentèrent pas de résister et se rendirent immédiatement. Les citoyens titiakas, par contre, se défendirent et se retranchèrent au premier étage. Au pied d’un escalier de la cour, Dashvara beugla :

— Déposez les armes, Titiakas ! Au nom de votre Oiseau Éternel, déposez les armes !

Dans la cour, on n’entendait déjà plus de cris sauvages. Les travailleurs s’étaient tous amassés dans un coin et ne faisaient pas de bruit, les Xalyas fouillaient les salles du rez-de-chaussée et la trentaine d’Essiméens qui les avaient suivis s’appliquaient à tout dévaliser avant de mettre le feu à tous les meubles. Finalement, ils sortirent tous et les citoyens titiakas, entourés de flammes, furent obligés de se rendre. Enfin. Les steppiens les virent sortir par la porte défoncée, roussis, avec des expressions diverses qui allaient de la pure terreur à la haine la plus profonde.

Dashvara soupira et se tourna pour voir les premiers rayons de soleil illuminer la steppe. Ce jour-là se levait sanglant, aussi bien dans le ciel que sur la terre. Le campement sibilien avait été ravagé par le feu. Peu de tentes n’avaient pas été réduites en cendres et, entre celles-ci, les Essiméens traînaient les cadavres des vaincus pour les entasser en un même endroit. En comparaison, les pertes essiméennes étaient minimes. Et les nôtres encore davantage, se réjouit Dashvara.

— Emmenons-les à Todakwa ! —cria un guerrier essiméen.

Les Titiakas étaient au total plus de trente. Il y en avait des jeunes, d’autres pas autant. Certains étaient des marchands, d’autres de simples voyageurs et d’autres, des aventuriers qui étaient venus avec leurs travailleurs et épouses pour s’installer dans la steppe et s’enrichir… Dashvara reconnut le prêtre de la veille. Ses trois disciples l’entouraient de très près, peut-être pour le protéger ou peut-être pour que celui-ci les protège. Au fur et à mesure que la file avançait, prenant la direction de la Tour de l’Oiseau Éternel, Dashvara ressentit une agitation croissante dans son cœur.

— Où… ? —murmura-t-il.

Démons. Où diables étaient Arviyag et Paopag ? Il aperçut Garag dans la file et, sans réfléchir, il s’avança, le saisit par le col de sa cape et le fit sortir de la file en grognant :

— Où est Arviyag ? —Le citoyen avait l’air en état de choc et il se laissa secouer durant quelques secondes sans prononcer un mot tandis que Dashvara aboyait— : Ton cousin, maudit. Où est cet assassin ?

Enfin, le diplomate bredouilla :

— J-je ne sais pas. Je jure que je ne sais pas…

Dashvara lui adressa une expression furibonde et le lâcha, contrarié. Était-il resté à l’intérieur du bâtiment ? Dans ce cas, à ce stade, il devait s’être transformé en un tas de cendres. Mais si, par quelque moyen, il avait réussi à fuir, alors… Liadirlá, alors…

Un cri le tira de ses pensées. Il se tourna brusquement pour voir Youk courir comme un lièvre vers son clan. Diables, le garçon ne devait-il pas en principe être resté avec le reste des Xalyas ? Cependant, son exaspération se volatilisa et fut remplacée par une crainte glaçante quand il comprit pourquoi un des garçons xalyas avait crié : Youk avait les mains pleines de sang. L’enfant arriva en soufflant et en criant précipitamment :

— Mon seigneur, mon seigneur !

Il atteignit Dashvara et le saisit par la manche, la tâchant de sang. L’inquiétude de celui-ci monta en flèche.

— Respire, Youk. Que se passe-t-il ? —demanda-t-il.

Le garçon respirait bruyamment. Il lâcha d’un trait :

— Sashava est blessé et Okuvara aussi, tu dois venir les voir !

Il le tira par la manche et, livide, Dashvara se précipita vers les écuries avec ses frères. Quand ils arrivèrent, plus d’un essiméen s’était rassemblé là, Tsu s’était réveillé, et un prêtre et lui essayaient tous deux de secourir Okuvara. Le garçon avait une longue coupure dans le dos, il avait beaucoup saigné et gisait sur le sol, inconscient. Quant à Sashava… Dashvara sentit son cœur se serrer quand il vit le vieux Xalya allongé sur le dos, les yeux ouverts et fixes et la main à un empan à peine de l’endroit où était tombée l’une de ses béquilles. Les béquilles que Dashvara lui avait fabriquées à la Frontière. Elles ne lui avaient pas servi à se défendre.

Il s’agenouilla près du corps et le capitaine en fit autant, l’expression grave et lugubre.

— Ton Oiseau Éternel t’a guidé jusqu’à ton dernier soupir, mon vieil ami —murmura Zorvun.

Il ôta son gant et tendit la main pour fermer les paupières de Sashava. Les yeux humides, Dashvara dit d’une voix tremblante et profonde :

— Tu es mort en étant libre, Sashava de Xalya. Ayshat pour avoir vécu jusque là avec nous.

— Ayshat —répétèrent ses frères d’une voix grave.

Dashvara examina quelques secondes la blessure mortelle : elle avait été causée par une dague. Par celle d’Arviyag ou celle de Paopag ? Qui pouvait le savoir, mais, sachant que Paopag avait déjà poignardé une fois un homme dans le dos à Dazbon…

Et qu’importe, Dash : tu vas les tuer tous les deux.

Il se leva en silence, inclina la tête d’un geste raide et se dirigea vers le fond des écuries avec une colère sourde dans le corps. Colère contre Arviyag mais aussi contre lui-même pour n’avoir pas laissé davantage de Xalyas dans les écuries. Laisser un enfant et un invalide avait été une idiotie. Et il devinait que le capitaine Zorvun devait se reprocher la même chose en ce moment. Cependant, ce qui était fait était fait : Arviyag venait simplement de signer sa mort.

Il promena un regard calculateur sur toutes les montures et observa qu’Arviyag avait volé deux chevaux steppiens, abandonnant son grand cheval blanc agoskurien. Le cheval de Boron et celui d’Alta ni plus ni moins. Il entendit l’imprécation indignée de celui-ci quand il s’en rendit compte. Il secoua la tête et, caressant le front de Soleil-Levant, il lui murmura :

— Arviyag est mort, daâra. —Il ferma le poing et le rouvrit se calmant d’un coup alors qu’il affirmait— : Mort.

Sa jument souffla et s’impatienta, devinant qu’elle allait enfin pouvoir sortir de sa prison. Dashvara fixa la selle et, quand il prit les rênes, il s’aperçut que la majorité de ses frères l’avait imité. Ils n’avaient pas besoin de paroles. Il tira sur les rênes de Soleil-Levant et ne s’arrêta qu’à l’entrée pour jeter un coup d’œil à Tsu et au garçon blessé. Le drow était si concentré à le soigner qu’il préféra ne pas le déranger et, sans plus, ils sortirent des écuries, montèrent et s’éloignèrent.

La première chose qu’ils firent fut de demander aux Essiméens s’ils avaient trouvé une piste indiquant par où les deux Titiakas avaient pu partir. Ils passèrent un bon moment à tourner de tous côtés sans obtenir d’information sûre, jusqu’à ce qu’une dizaine de cavaliers essiméens s’approche et que Dashvara reconnaisse Ashiwa parmi eux.

— Salut à vous, Xalyas ! —clama l’Essiméen. Dashvara inclina brièvement la tête et Ashiwa ajouta— : Nos sentinelles disent que deux cavaliers vêtus d’habits essiméens ont traversé le fleuve il y a environ une demi-heure. Todakwa les a vus depuis le haut de la tour. Ils ont pris la direction est.

— Est ? —répéta le capitaine Zorvun, surpris—. J’aurais cru qu’ils prendraient la direction du sud-ouest, vers Ergaïka.

Ashiwa esquissa un sourire.

— Arviyag a dû supposer qu’Ergaïka n’allait pas l’accueillir à bras ouverts. Le Conseil de Titiaka a envoyé un mandat d’arrêt contre lui il y a quelques jours.

Dashvara arqua les sourcils. Vraiment ? Bouah, si les Fédérés ordonnaient l’arrestation d’Arviyag, il doutait que ce soit pour ses crimes… À moins qu’Atasiag soit intervenu… Oui, à moins qu’Atasiag soit parvenu à un accord avec les Yordark et se livre à quelqu’une de ses manigances incompréhensibles. Il secoua la tête et lança avec une pointe de sarcasme :

— Eh bien, arrêtons-le.

Il talonna sa monture pour traverser le fleuve vers l’est et tous le suivirent, Ashiwa inclus.

Ils chevauchèrent à un trot soutenu, ascendant l’interminable côte couverte de neige. À un moment, la pente s’adoucit encore davantage et ils parvinrent à voir les deux cavaliers galopant vers l’est, au-delà d’un ruisseau qu’ils venaient de traverser. Ils étaient à environ quatre milles. Soleil-Levant tira sur les rênes, comme anxieuse de s’élancer au galop derrière eux, mais Dashvara la retint et observa l’avancée des deux Titiakas. Ceux-ci venaient de mettre leurs chevaux au galop. Dashvara réprima une grimace ahurie. Leurs chevaux se fatigueraient et n’arriveraient nulle part. Et dire qu’Arviyag était capable de faire du commerce, de torturer, de trahir… Et il n’était pas capable de tirer parti des deux meilleures montures que possédaient les Xalyas.

Au bout d’un moment, les montures des Titiakas ralentirent l’allure. Elles n’étaient plus capables de soutenir aucun galop. Les Xalyas, eux, avançaient maintenant à un trot rapide. Comme leurs silhouettes se rapprochaient, Dashvara calcula de nouveau la distance et s’écria enfin d’une voix tonitruante :

— Aswué, Xalyas !

Mort à eux… Ils lancèrent leurs chevaux au galop. Ils les rattraperaient. Dashvara n’en doutait pas. Quand ils ne furent plus qu’à quelques centaines de pas, les Titiakas remirent leurs montures au triple galop et, un instant, Dashvara se demanda s’ils n’avaient pas feint… mais non : bientôt, leurs montures ralentirent de nouveau. Alta émit un cri d’indignation en voyant comment ils maltraitaient son Alrahila et, comme sentant son indignation, le cheval qu’il avait emprunté accéléra encore davantage sa course, se positionnant devant tous les steppiens. Les collines de Xalya n’étaient plus très loin, observa Dashvara. Son cœur vibrait effréné, volait comme Soleil-Levant. La course effraya une bande de chevaux sauvages, qui s’enfuit vers le sud. Alors, Alta hurla :

— Yaoy-yaoy-yaoyiii !

Les Xalyas reprirent le cri et Dashvara sourit avec férocité, pariant que la steppe n’avait pas entendu de hurlement aussi barbare et à la fois aussi magnifique durant les trois dernières années. Lâchant les rênes, Alta porta ses deux mains à sa bouche et siffla. Malgré le vent, le sifflement strident du palefrenier retentit dans la steppe comme le cri d’un aigle. Alrahila l’entendit, le reconnut et se cabra d’un coup. Arviyag perdit l’équilibre et… peu habitué aux selles simples qu’utilisaient les Xalyas, il tomba. Le mépris envahit Dashvara. Non seulement c’était un assassin, mais en plus il ne savait pas monter à cheval, et il prétendait conquérir la steppe ? Fou d’étranger !

L’agitation d’Alrahila s’était communiquée au cheval de Boron, mais Paopag réussit à se maintenir en selle, en tirant sur le mors du cheval… Il devait sûrement le blesser. Maudit…

Heureusement, ils étaient déjà sur eux. Sans ralentir sa monture, Lumon lança une flèche à Paopag. Et il l’atteignit en plein torse. Le Titiaka, cependant, ne tomba pas et n’essaya pas non plus de fuir : son attention était fixée sur son maître. Il lui avait crié quelque chose, Arviyag lui avait répondu, et Paopag, crachant du sang, murmurait maintenant des choses incompréhensibles. Il tomba enfin et les steppiens arrêtèrent leurs chevaux. Plusieurs Xalyas pointaient leurs flèches sur Arviyag. Dashvara sauta à bas de sa monture et lança :

— Jette cette dague, Titiaka. Tu ne vas pas sauver ta vie avec ça.

Arviyag s’était relevé et serrait sa jolie dague d’un poing tremblant. Il avait perdu son élégante assurance. Mais ce serpent la retrouva aussitôt quand, jetant la dague, il répliqua :

— Eh bien, sauvages, qu’allez-vous faire ? Me tuer ? Rien de très difficile, mais vous ne parviendrez qu’à répandre inutilement davantage de sang dans la steppe.

Dashvara découvrit ses dents et demanda à voix bien haute pour Ashiwa :

— Jusqu’à quel point doit-on l’arrêter vivant, Essiméen ?

Ashiwa haussa les épaules et un éclat amusé dans ses yeux fit comprendre à Dashvara que lui non plus n’avait aucun respect envers ce Titiaka. Dashvara acquiesça et, voyant que sa désinvolture n’avait eu aucun effet, Arviyag recula et, finalement, s’agenouilla :

— Tu gagnes, seigneur des Xalyas. Je me suis trompé sur vous. Mon objectif était d’apporter la paix dans la steppe pour l’enrichir et faire d’Aralika un centre dynamique de commerce, mais Todakwa est un traître. Il m’a trahi. Comme il vous a trahis il y a trois ans en détruisant votre peuple. Et il va vous trahir une nouvelle fois.

Dashvara secoua la tête. Incroyable. Essayait-il maintenant de les opposer aux Essiméens ? Comme il ne répondait pas immédiatement, Arviyag pensa peut-être qu’il était sur la bonne voie, il ouvrit la bouche pour continuer à parler sans même jeter un seul coup d’œil à son compagnon, son vieil esclave, qui mourait à côté de lui. Dashvara ne lui laissa pas prononcer un mot de plus : il dégaina un des sabres de Siranaga à la vitesse de l’éclair et lui trancha la tête. Propre et juste.

Il s’agenouilla alors auprès de Paopag, croisa son regard brillant de douleur et éprouva une étrange tristesse pour cet homme. Il le haïssait et, en même temps, il était arrivé à le considérer comme sa bouée de sauvetage durant ses journées de tourment. C’était… un sentiment si absurde. Mais, finalement, tout, dans cet homme, était absurde. Paopag n’avait pas une âme d’assassin et, en même temps, il l’était ; il n’avait pas une âme de tortionnaire, et combien de fois avait-il dû assumer ce rôle ? Ce qu’il avait en tout cas, c’était une âme d’esclave. Jusqu’à la fin, il avait essayé de sauver Arviyag. Cela faisait mal au cœur rien que d’y penser.

Il vit alors les lèvres de Paopag bouger. Il disait quelque chose. Peut-être demandait-il une mort rapide ? Dashvara se pencha et parvint à entendre le mot :

— Pardon.

Dashvara posa la main sur sa tête, acquiesça sans savoir s’il parviendrait réellement à lui pardonner un jour, puis il ramassa alors la dague d’Arviyag, la plaça au-dessus du cœur du Titiaka et lui donna le repos éternel. Il était juste qu’il meure avec la dague de son maître, car c’était celui-ci qui l’avait conduit à la mort. Il jeta la dague ensanglantée avec mépris et, se tournant vers son clan, il observa leurs regards graves mais approbateurs et il prononça :

— L’Oiseau Éternel vole dans la steppe, mes frères.

Il tituba et Lumon le soutint d’un bras. Il avait l’esprit confus et clair à la fois, parce qu’il savait qu’il venait de faire ce qu’il fallait. Et joyeux et triste aussi. Et très très fatigué. Il affirma de nouveau :

— Il vole dans la steppe. Et libre, mes frères. Libre.

C’est alors que, se tournant vers les collines de Xalya, il vit un cavalier qui les regardait depuis la cime de l’une d’elles. Bientôt, un autre le rejoignit. Puis un autre…

Les Honyrs étaient arrivés.