Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 3: L'Oiseau Éternel.

16 Réminiscences

L’accueil de Todakwa fut pompeux et inutilement paternel. C’est tout juste s’il prit la peine de parler aux chefs défaits : après s’être assuré qu’Ashiwa n’avait subi aucune torture, Todakwa envoya aussitôt des charrettes entières de vivres et de bois à Lamasta par compassion envers les vaincus affamés et, avant même que soit signé quoi que ce soit, il entra avec son armée dans le village et installa son propre quartier général en haut de la colline pour passer la nuit.

En conséquence, les rues se retrouvaient pleines de gardes essiméens, les Shalussis ne s’éloignaient pas de leurs feux et les Xalyas demeurèrent entassés dans leur refuge avec les Honyrs sans oser sortir. Ils n’avaient pas de nouvelles de Tah, ni de Kuriag, ni des Akinoas non plus. Et ils ne savaient pas grand-chose de Youk : quand Dashvara avait demandé à le récupérer, Todakwa, avec une raillerie évidente, avait répondu qu’il ne l’empêchait pas de revenir, que le garçon était pour l’instant à la charge des prêtres-morts et qu’il souhaitait rester avec eux. Ils n’avaient pas récupéré non plus le cheval du patriarche honyr : apparemment, il était parti au galop vers le nord et personne n’avait été capable de le rattraper. Dashvara avait réitéré ses excuses, de plus en plus honteux et embarrassé par ce qui s’était passé : ce stupide incident avait inévitablement mis le père de Sirk Is Rhad de mauvaise humeur et Dashvara le comprenait tout à fait. Enfin… au moins, cette nuit-là, ils se couchèrent sans un brin de faim. Todakwa devait croire le dicton comme quoi les cœurs se conquièrent en rassasiant les estomacs.

L’acceptation officielle du pacte se fit le jour suivant, en présence de tous. C’était le jour de l’Alkanshé, une date sacrée pour les Essiméens, et, apparemment, durant l’Alkanshé, tout conflit était interdit car l’on fêtait la Renaissance de Skâra et tous devaient chanter et danser en son honneur. Plusieurs garçons xalyas avaient tenté d’expliquer à Dashvara comment la Mort pouvait bien renaître, mais il s’était avéré que même eux, après trois ans de prières, ne parvenaient pas à le comprendre.

Rassure-toi, Dash, se dit-il tout en déjeunant copieusement. Bientôt, tu auras un prêtre-mort à tes côtés toute la journée pour tout t’expliquer en détail.

Dehors, on entendait déjà des bruits d’instruments et des voix animées. Ses frères déjeunaient auprès de lui, moins bruyants qu’à l’accoutumée. Ils n’étaient pas sombres non plus, mais plutôt inquiets de connaître l’avenir. Quant aux Honyrs, ils n’avaient pas goûté une bouchée de la nourriture offerte par Todakwa : ils utilisaient leurs propres provisions, méprisant sûrement en secret les Xalyas qui l’acceptaient sans aucun scrupule.

Bah, les maîtres ne sont-ils pas censés donner à manger à leurs esclaves ?, rit intérieurement Dashvara, sardonique.

Il avait bien appris la leçon en Diumcili : tout ce qui pouvait être bon pour son peuple était bienvenu. Il n’y avait rien d’honorable à mourir de faim en ayant de délicieuses galettes à portée de la main. Aurait-il pensé la même chose trois ans auparavant ? Non, certainement pas. Trois ans plus tôt, il aurait rugi comme un nadre, sentant son Oiseau Éternel attaqué. Il esquissa un sourire. Parfois, il regrettait d’avoir perdu cette pureté entêtée de son adolescence. Et, cependant, avec elle, jamais il n’aurait survécu à la Frontière, jamais il n’aurait accepté d’être esclave d’Atasiag ni tué Rayeshag Korfu traîtreusement et jamais il ne serait retourné dans la steppe. Ce qui ne signifiait pas qu’il se réjouisse spécialement de baisser la tête devant Todakwa… mais, dans un clan aussi réduit, la survie et le bon sens passaient d’abord.

— Eh, Philosophe ! À force de tant penser, tu vas rater la cérémonie —lui lança Makarva, moqueur.

Ses frères s’étaient déjà levés.

— Ils n’oseraient pas commencer sans moi —répliqua Dashvara avec un sourire de loup—. J’espère seulement que ça ne durera pas trop longtemps. La modernité a la mauvaise habitude de faire durer les choses inutiles.

— En tout cas, aujourd’hui, tu apparaîtras vêtu comme le seigneur des Xalyas —intervint une voix joyeuse derrière lui.

Dashvara se tourna, les sourcils arqués, et vit plusieurs femmes xalyas approcher, portant un long tissu sombre entre les mains. Il se leva, le cœur battant précipitamment. Se pouvait-il que ce soit… ?

— Le shelshami ? —murmura-t-il, stupéfait.

C’était le foulard noir que son père revêtait lors des cérémonies et des rencontres pacifiques avec les autres clans. Il l’aurait reconnu n’importe où : il avait les mêmes décorations sur les bords et une petite perle blanche, cadeau de Dakia, que le seigneur Vifkan portait contre sa poitrine, dissimulée aux regards étrangers. Il haleta.

— C-comment… ? Je veux dire, comment est-ce que les Essiméens ne… ?

— Ta mère me l’a donné pour que je le cache —expliqua sa tante Lariya—. Et elle m’a dit que, le jour où je te le rendrais, tu aurais accompli ta mission.

Dashvara sentit un frisson et écarta la main du tissu, la mine grave.

— Alors, je ne peux pas le porter. Pas tant que Lifdor et Todakwa sont encore en vie.

Il vit les yeux de Lariya sourire et un éclat ardent et provocateur briller dans ceux-ci alors qu’elle avançait dépliant le tissu.

— Avant que le soleil renaisse, tu auras sauvé ton peuple —prononça-t-elle avec une solennité sereine, le couvrant avec le shelshami—. Si tu dois tuer Todakwa, fais-le. Rends justice. Sauve la fierté de ton peuple. C’est moi, Lariya, sœur de Dakia de Xalya, qui te le demande. Ce serpent nous a volé notre dignité. S’il nous faut mourir pour la récupérer, qu’il en soit ainsi. De toute façon, nos morts ne se relèveront plus, mon seigneur. Notre clan est mourant. Et notre fierté… seul ton fer peut la rétablir, Dashvara de Xalya.

Aidée par d’autres femmes, Lariya avait fini de vêtir son seigneur avec le foulard noir. Ses paroles avaient laissé Dashvara abasourdi, troublé, frappé d’émotion… Il ne s’attendait pas à cela. Et, vu les expressions saisies de ses frères, il devina qu’eux non plus. Un instant, il se vit piégé par son propre peuple. Il voulait faire le mieux pour lui et il s’avérait que celui-ci ne lui demandait ni paix ni amour : il lui demandait justice et vengeance.

Comme Lumon avait dit un jour, ils étaient tous morts en vie et son peuple asservi n’avait continué à vivre que dans le désespoir complet. Mais maintenant qu’ils avaient récupéré un seigneur, ils souhaitaient que celui-ci leur rende la vie, même si c’était pour mourir aussitôt après.

Ils souhaitent que tu meures, Dash, comprit-il avec un frisson. Ils souhaitent davantage la mort de Todakwa que la vie de leur clan, parce qu’ils pensent que celui-ci est déjà mort.

Quelle folie.

Mais c’est ton peuple, Dash, et tu le comprends, admets-le, tu comprends leur désir de vengeance parce qu’une partie de toi-même meurt d’envie de la mettre en pratique.

Mais tu ne le feras pas.

Comme devinant ses pensées, les yeux de Lariya flamboyèrent.

— Seul ton fer peut sauver le Dahars de ton peuple —insista-t-elle.

Et avec quelle confiance et quelle fermeté le disait-elle… ! À la fois ému et atterré, Dashvara s’inclina devant sa tante et les autres femmes xalyas et dit :

— Je ferai ce que mon Oiseau Éternel me dictera, sîzinez, et mes sabres accompliront leur devoir. Mais au lieu et au moment appropriés. L’impatience est l’ennemi du chasseur. —Il sourit face aux regards graves mais décidés des jeunes xalyas et prit la main de Lariya pour la serrer doucement—. Merci d’avoir gardé le shelshami, tante Lariya. J’essaierai de le porter avec autant de dignité que mon seigneur père.

La mère des Triplés hésita mais sembla considérer que ses paroles avaient eu l’effet souhaité car elle n’insista pas et se contenta de dire :

— Que notre Dahars te guide, mon seigneur.

Heureusement, Lariya n’était pas aussi impétueuse et autoritaire que l’était sa sœur et elle espérait que ses paroles suffiraient pour que son seigneur comprenne que la vie de son peuple ne devait pas être un obstacle à son devoir. Le problème, c’était que, pour Dashvara, son peuple avait été jusqu’alors un objectif plus qu’un obstacle… ainsi qu’un bouclier qui le protégeait de ses propres impulsions. Devoir, devoir, se répéta-t-il avec irritation. Qui mieux que lui pouvait comprendre son devoir réel ? Le Dahars de ton peuple, lui dit une petite voix. Mais, selon la tradition, c’était le propre seigneur qui était censé le représenter. De sorte que, quoi qu’il fasse, son peuple le suivrait, n’est-ce pas ? Selon la tradition, il le suivrait jusqu’à la mort ou jusqu’à l’humiliation la plus brutale. Tel était le pouvoir du seigneur de la steppe. Et tel était ce qu’Atasiag avait nommé fanatisme de l’Oiseau Éternel.

Réjouis-toi, Dash : si tu avais cinq-mille Xalyas sous ton commandement, toute la steppe serait à tes pieds…

Il réprima une vague d’auto-dérision et jeta un coup d’œil à son peuple. Ses frères le regardaient avec une étrange fascination. Ils avaient l’air d’avoir vu un fantôme sous ce shelshami. Le fantôme de son père, peut-être ?

Eh bien, ne vous faites pas d’illusions, frères. Ce n’est pas le seigneur Vifkan qui se tient devant vous : ce n’est que moi.

Un cor retentit au-dehors, repris par d’autres. C’était l’heure. Avec une tranquillité qui le surprit, Dashvara tendit une main pour prendre celle de sa naâsga, l’embrassa, sentant clairement son trouble et jeta un dernier regard à son peuple avant de lancer :

— En marche.

Et ils sortirent du refuge.

Les Essiméens avaient été actifs ce matin-là : ils avaient nettoyé les rues de tous les décombres, ils les avaient même décorées avec des banderoles bleues et blanches. Le blanc symbolisait la renaissance de Skâra ; le bleu, son immortalité. Et Dashvara se demandait toujours : comment pouvait-on être immortel et renaître ? Les Essiméens et leurs histoires farfelues…

Il jeta un simple regard en arrière pour constater que les Honyrs avaient décidé d’accepter l’invitation et de les suivre jusqu’à l’endroit de la cérémonie. Diables, il aurait donné ses sabres pour savoir ce que ces hommes étaient réellement venus chercher.

La cérémonie aurait lieu à l’extérieur du village. Les musiques s’étaient éteintes et, maintenant, tous attendaient l’arrivée de Todakwa. Dashvara fit arrêter les Xalyas avant qu’ils ne s’avancent au milieu des Essiméens. Plus d’un les observait avec effronterie. Malgré tout, on ne percevait pas à leur égard ce mépris ancestral que leur professaient les Shalussis, mais plutôt un mélange de curiosité et de compassion. Oui, de compassion. Peut-être parce que ce que voyaient leurs yeux était un groupe inoffensif de femmes et d’enfants défendus par une poignée de guerriers déshonorés et par un chef enveloppé dans un shelshami traditionnel qui s’accrochait stoïquement à son Dahars et à son Oiseau Éternel tout en marchant vers son propre abîme.

Vous pouvez garder votre compassion hypocrite, Essiméens, siffla mentalement Dashvara.

Lorsque Zéfrek arriva avec ses hommes, l’ambiance se tendit. Essiméens et Shalussis s’affrontaient avec des yeux assassins. C’étaient là les véritables rivaux de la steppe à présent. Il s’avérait étrange de constater que les Xalyas ne représentaient plus, dans ce lieu, qu’un petit groupe secondaire de steppiens venus d’un âge révolu. De même que les Honyrs.

Après l’arrivée de Zéfrek, Todakwa ne tarda pas à apparaître avec sa suite et ceux de son peuple l’acclamèrent en s’inclinant profondément jusqu’à terre tout en prononçant des paroles en galka. Avec ce flot d’agenouillés, le champ de vision se libéra et Dashvara put voir clairement le chef essiméen s’arrêter devant un grand pavillon blanc. Il était accompagné de son épouse, ainsi que de son frère Ashiwa, mais il n’y avait pas trace de Kuriag Dikaksunora. Comme les Essiméens se relevaient, Dashvara aperçut un prêtre-mort couvert de tatouages qui s’approchait des Xalyas. Il s’inclina légèrement devant lui et dit en galka :

— La paix soit dans ta vie, Dashvara de Xalya. —Et il ajouta en langue commune— : Par ici.

Il le lui dit sur un ton courtois, lui faisant un signe pour l’inviter à le suivre avant de lui ouvrir la voie entre les Essiméens. Dashvara aspira doucement l’air froid du matin et s’avança, entouré de Yira, Arvara et Makarva. Les autres avaient ordre de ne pas bouger de là à moins que les choses tournent mal.

Les Essiméens observèrent les vaincus en silence alors que ceux-ci s’approchaient du pavillon. Arrivé devant celui-ci, Dashvara adressa un geste sec de la tête à Zéfrek et jeta un coup d’œil à la table avec les parchemins avant de se tourner vers Todakwa. Le chef d’Essimée parlait à voix basse avec son épouse. Le premier souriait, trahissant sa jovialité ; par contre, le visage pâle sillonné de tatouages de Daéya reflétait une sérénité absente. On aurait dit que ce qui se passait autour d’elle ne l’affectait pas, comme si elle était au-delà du monde des vivants. Et, pourtant, elle avait sacrément bien pris la peine d’inventer ces disques explosifs pour frapper Lamasta…

Se tournant vers les deux chefs steppiens, Todakwa fit un geste de bienvenue.

— L’Alkanshé s’éveille aujourd’hui avec un ciel clair et ensoleillé. J’espère que vous avez passé une nuit agréable.

Dashvara se retint de rouler les yeux et, acquiesçant sans un mot, il promena son regard sur les nombreux prêtres-morts qui les entouraient. Il remarqua une petite silhouette qui tentait de se cacher derrière la tunique noire de l’un d’eux.

C’était Youk.

Le garçon avait le regard rivé sur le sol et était si pâle qu’il semblait sur le point de s’évanouir. Sa tête avait été de nouveau rasée, peut-être en l’honneur de l’Alkanshé, et il portait une tunique grise qui lui arrivait jusqu’aux pieds. Il leva les yeux, croisa le regard de Dashvara, haleta et le prêtre-mort qui était à ses côtés l’attrapa par le cou avant de lui murmurer quelque chose à l’oreille. Ses paroles le tranquillisèrent immédiatement et Youk demeura immobile comme une statue. Il ne releva pas les yeux.

Entretemps, Todakwa et Zéfrek avaient achevé leurs formules de politesse et Dashvara n’avait pas desserré les lèvres, se contentant de secouer la tête, émettant des grognements sans prêter une réelle attention. Finalement, ils s’intéressèrent aux parchemins sur la table. Zéfrek signa avec son nom —très probablement, quelqu’un devait lui avoir appris à le faire la veille— et il s’agenouilla devant Todakwa, lui jurant loyauté. Dashvara prit son temps. Il relut le pacte du début jusqu’à la fin et, quand il parvint au bout, il fronça les sourcils. D’une voix sèche, il lut :

— En qualité de propriétaire du signataire, la famille Dikaksunora se réserve le droit de mettre fin au pacte à tout moment et de récupérer le pouvoir sur ses biens. —Il laissa échapper un grondement et posa le parchemin sur la table d’un geste brusque—. Ceci n’était pas dans le pacte initial. Qu’est-ce que cela signifie ?

Il perçut la légère grimace de Todakwa ; néanmoins, ce n’est pas lui qui répondit, mais une voix derrière lui.

— Cela signifie que les Xalyas, vous êtes toujours la propriété des Dikaksunora.

Quand Dashvara vit la haute silhouette se détacher des Essiméens et contourner la table, il sentit son sang se glacer dans ses veines. Ce visage… Liadirlá, ce visage, il le connaissait. C’était le premier étranger qu’il avait haï de toute son âme. L’envoyé de Menfag Dikaksunora. Le maître de Tsu et celui qui avait obligé ce dernier à le torturer à Dazbon.

— Arviyag —feula-t-il tout bas.

Il cracha le nom avec mépris et incrédulité. L’élégant Titiaka lui adressa un léger sourire froid.

— Ton cœur doit être plus noir qu’un puits, Dashvara de Xalya. Kuriag Dikaksunora vous a achetés pour que vous le protégiez et guidiez dans la steppe, n’est-ce pas ? Il vous a donné des armes, des chevaux, des vivres et de l’argent. Et, en échange, il demandait simplement votre loyauté. Loyauté ! —rit-il. Son rire s’éteignit aussi vite qu’il vint—. Laisse-moi te résumer tes exploits, Xalya. Tu t’es moqué de ton maître à plusieurs reprises, tu as simulé de le sauver, tu t’es fait passer pour un ressuscité et tu as trahi la confiance de ton maître sans aucun scrupule en t’enfuyant, en affrontant ses alliés et sans t’inquiéter un instant de l’homme qui t’a acheté pour mille-cinq-cents dragons. —Sa phrase s’acheva en un aboiement. Il fit claquer sa langue avec dédain—. Tu n’as rien appris durant ces dernières années. Si tu avais été mon esclave, tu aurais fini dans une fosse avec le dos ensanglanté, suppliant pour qu’on écourte ta vie, Xalya.

Plusieurs hommes forts le suivaient, ainsi que son loyal serviteur, Paopag, et… Garag Dikaksunora, le diplomate. Les voyant ainsi ensemble, il était clair que Garag et Arviyag partageaient des traits familiers, sauf que le premier était clairement un semi-elfe tandis qu’on percevait à peine des traits d’elfe chez Arviyag. Ce dernier posa les deux mains sur la table sans détourner ses yeux pénétrants de Dashvara.

— Peut-être que je n’aurais pas dû te laisser la vie sauve ce jour-là.

Dashvara luttait intérieurement pour ne pas sortir ses sabres et couper la tête de cette vipère. Il répliqua :

— Peut-être. Où est Kuriag ?

Un éclat dangereux passa dans les yeux d’Arviyag.

— Où est Kuriag ? —répéta-t-il—. Tu te préoccupes de lui maintenant ? Vraiment ?

Dashvara fronça les sourcils, soudainement inquiet.

— Il lui est arrivé quelque chose ?

Il vit Arviyag échanger un sourire moqueur avec Garag et tambouriner sur la table. Que tous les Essiméens et Shalussis soient là à l’écouter ne semblait pas le déranger.

— Ce pacte entre les Essiméens et les Xalyas est inutile —dit-il enfin—. Et Todakwa partage mon avis sur la question : si vous ne vous unissez pas aux Voleurs de la Steppe, votre… clan ? —il sourit avec raillerie— ne vivra pas. Il n’a pas de bétail, il n’a ni vivres, ni armes, ni chevaux. Il ne survivra pas à l’hiver. Et Kuriag ne vous viendra pas en aide : vous êtes des esclaves fugitifs. —Il fit un geste vague se tournant de nouveau vers Dashvara avec des yeux de prédateur—. Sans aide, vous êtes perdus.

Dashvara crispa ses mâchoires. Pourquoi tout ce théâtre ? À vrai dire, ce n’était pas une surprise : Todakwa n’était tout simplement pas disposé à faire de pacte s’il ne s’unissait pas aux Honyrs… Et Arviyag comptait bien qu’il ne le ferait pas, mais pourquoi ? Pour rendre à Kuriag ses esclaves évadés et s’attirer ses bonnes grâces ? À moins qu’il ne soit arrivé quelque chose à Kuriag ? Dans ce cas… allez savoir à qui « appartenaient » les Xalyas maintenant. La seule pensée que le jeune elfe ait pu être assassiné le saisit, l’attrista et, étrangement, l’emplit de honte, car s’il n’avait pas fui les Essiméens, peut-être aurait-il pu le sauver. Ignorant les paroles d’Arviyag, il répéta :

— Où est Kuriag ?

Arviyag roula les yeux.

— Encore ! Ton maître est en pleine tournée touristique avec son ami agoskurien. En train de chevaucher de donjon en donjon. Il valait mieux pour lui qu’il ne soit pas présent aujourd’hui. Ton influence sur lui s’est avérée très négative.

Dashvara soupira de soulagement. Bon, au moins, Kuriag allait bien. Après avoir rapidement promené ses yeux sur Daéya, Todakwa, Garag et Arviyag, il fit un geste désinvolte de la main.

— Eh bien ? Quel est votre plan alors ? Nous égorger ? Je suis certain que vous y parviendrez, mais pas sans que nous tranchions quelques-unes de vos têtes au passage aussi. Peut-être pas beaucoup —reconnut-il calmement—. Mais ce ne sera pas faute d’essayer.

Arviyag émit un éclat de rire.

— Et voilà comment le barbare a parlé !

Il se redressa, prenant de ses deux mains les bords de son élégant manteau titiaka. Ses vêtements le faisaient paraître encore plus maigre qu’il ne l’était. Il lui faisait penser à un de ces dandys sortis du Beau-Casino de Titiaka. Il ne lui manquait que le bâton.

Du coin de l’œil, Dashvara calcula les distances…

“Seul ton fer peut sauver le Dahars de ton peuple.”

Ses yeux de chasseur cherchaient des proies pour son fer. Mais son esprit ne cessait de lui répéter : pas encore, Dash, il y a encore de l’espoir…

— Vous condamner à mort serait une possibilité —répondit Arviyag avec légèreté—. Mais je ne crois pas que Todakwa apprécie qu’on accomplisse un massacre en un jour sacré comme celui-ci. —Il inclina la tête vers le chef essiméen et ajouta— : D’un autre côté, nous sommes des gens civilisés, Xalya, et nous préférons tuer les coupables. Et dans cette affaire… je crois bien que celui qui doit payer le prix est le meneur.

Dashvara arqua les sourcils.

— De sages paroles —approuva-t-il—. Alors, d’après toi, je devrais être civilisé et supplier Kuriag Dikaksunora de me trancher la gorge.

Arviyag sourit.

— Par exemple. Ce serait un bon début. Mais, si l’un de mes hommes te la tranchait, le problème serait tout aussi bien réglé…

— Tu le penses vraiment ? —l’interrompit Dashvara avec vivacité—. Tu penses vraiment que le problème serait réglé en tuant le seigneur des Xalyas ? Touchez à moi et vous aurez cent Xalyas furieux prêts à mourir pour me venger.

Arviyag lui rendit une expression moqueuse.

— Oh. Tes gens t’adorent à ce point.

Dashvara sentit Makarva s’agiter et il posa une main apaisante sur son bras tout en lançant au Titiaka un regard venimeux. Il se tourna vers Todakwa et rugit :

— Essiméen ! J’ai accepté le pacte proposé. Le modifier maintenant, c’est enfreindre les règles.

Todakwa avait observé l’échange avec intérêt. Il secoua la tête avec une expression qui se voulait conciliante.

— Vous êtes des esclaves des Dikaksunora, Dashvara de Xalya. Ce que j’ai proposé était un pacte théorique avec la condition implicite d’allier les Honyrs à mes domaines. Mais on dirait qu’ils ne veulent pas t’appuyer et, étant donné que les Dikaksunora ne souhaitent pas vous libérer… votre avenir dépend de ceux-ci. Je ne me sens pas le droit d’interférer dans cette affaire. Vous avez été vendus et achetés et la loi de propriété vaut plus que tout le reste.

Au diable tes lois modernes, siffla mentalement Dashvara. Il jeta un coup d’œil à Zéfrek, mais celui-ci avait déjà juré loyauté à Todakwa et il était retourné auprès de ses gens. Son message était clair : il n’interviendrait pas et, comme homme d’honneur, il respecterait le pacte qu’il venait d’accepter. Dashvara essaya de demeurer tranquille sous les yeux clairs de Daéya d’Essimée qui l’observaient fixement. En vérité, il commençait réellement à se sentir au bord de l’abîme.

— Et Raxifar d’Akinoa ? —demanda-t-il après un silence tendu.

Todakwa leva les yeux au ciel.

— Kuriag a accepté de me le remettre pour les dommages occasionnés. Son sang sacrifié nourrira Skâra sans tarder.

Dashvara expira et ferma brièvement les yeux. Liadirlá, donne-moi des forces… Il ne pouvait pas croire que Kuriag ait accédé à envoyer Raxifar à la mort. Toutefois… il ne fallait pas oublier que cet Akinoa avait assassiné son père. La clémence de Kuriag avait été admirable, mais peut-être que sa famille l’avait fait changer d’avis. Diables. Certainement, avec des parents tels que Garag et Arviyag, et sachant que Kuriag, malgré ses grands principes, était assez influençable… ce jeune elfe était capable de donner n’importe quel ordre si on le convainquait que c’était le mieux à faire. Et si, en s’éloignant de Lamasta, il avait donné pleins pouvoirs à ses cousins…

Que le sable les enterre, ragea-t-il.

La voix de Todakwa interrompit ses pensées. Il s’était tourné vers son peuple, adressant à ses gens une prière en galka, à laquelle ceux-ci répondirent en un chœur profond, entonnant une chanson. La mélodie triste du début prit bientôt un ton plus joyeux et plus rapide. Dashvara n’avait aucune idée de combien de temps cela durerait, mais il était clair que Todakwa avait considéré la cérémonie du pacte comme terminée et avait initié la fête de l’Alkanshé. Il jeta un regard vers Yira, Makarva et Arvara. Tous trois le lui rendirent, les yeux brillants d’inquiétude. Yira murmura :

— Nous devons trouver Kuriag.

Dashvara avait pensé à la fuite, à la lutte à mort, aux supplications humiliantes, mais il n’avait pas pensé que Kuriag pourrait encore leur venir en aide. Cependant, sa naâsga avait raison : Kuriag n’oserait jamais condamner le peuple de son épouse en l’ayant en face de lui. Le problème, c’était qu’ils n’avaient aucune idée d’où il pouvait être à présent. De donjon en donjon… Eh bien ! Il y avait au moins une dizaine de monuments des Anciens Rois dans la zone.

À quelques pas de distance, Arviyag bavardait avec Garag… Dashvara fit un pas en arrière. Personne ne le regarda. Il fronça les sourcils et se tourna vers Youk. Le garçon contemplait toujours ses pieds tout en chantant, mais, comme alerté par un sixième sens, il leva à cet instant les yeux vers son seigneur. Dashvara lui fit signe de s’approcher. Son voisin le prêtre-mort était si occupé à chanter qu’il ne remarqua pas le garçon quand il s’éloigna. Au début, ses mouvements étaient hésitants, mais, ne lisant sans doute que pardon et amitié dans les yeux de Dashvara, il s’enhardit, s’approcha et cessa même de chanter pour demander :

— C’est vrai que cet étranger va te tuer ?

Il le disait sur un ton de commisération et solidarité, comme s’il comprenait que Dashvara était peut-être son seigneur mais qu’il était aussi tout comme lui, un esclave, et qu’il ne pouvait rien faire pour l’éviter. Dashvara lui rendit un sourire féroce.

— Qu’il essaye. Tu nous as fait une sacrée frayeur à tous en partant comme un ilawatelk. Viens, rentrons avec les autres.

Mais Youk se fit réservé et, la tête basse, il refusa énergiquement.

— Je ne peux pas —dit-il.

Dashvara s’arma de patience.

— Bien sûr que tu peux. Quelques tatouages ne signifient rien, mon garçon. Moi aussi, j’ai des tatouages, tu les vois ? —Il retroussa la manche de son bras droit pour lui montrer les marques—. C’est de la peinture. Des couleurs. Rien de plus.

— C’est un mensonge —répliqua Youk, en reculant—. S’ils t’ont mis ces tatouages, c’est parce qu’ils t’ont acheté. Et moi aussi. Skâra m’a acheté. Je suis de Skâra. Et je ne peux pas m’en aller parce que, sinon, Elle me châtiera.

Il le disait avec défi et fermeté. Dashvara le contempla, saisi.

— Attends —lui dit-il, en agrippant Youk par le bras quand celui-ci fit mine de s’éloigner. Et le regardant dans les yeux, il affirma— : Soit. Tu es de Skâra. Aucun problème, tu m’entends ? Aucun. Moi, je veux seulement que tu rentres avec nous. Parce que tu es un Xalya, Youk. Un Xalya de Skâra si tu veux, mais un Xalya dans le cœur.

Youk serra les lèvres sans rien dire. Dashvara ajouta :

— J’imagine que ce n’est pas facile pour toi de choisir. Mais sache que ton peuple souhaite que tu reviennes. Un frère revient à sa meute pour l’aider. Et toi, tu dois l’aider, parce qu’elle a besoin de toi, Youk. Ce n’est pas parce que tu es un Xalya que tu dois haïr les prêtres-morts ni Skâra. Tu dois seulement suivre ton Oiseau Éternel.

Youk sembla réfléchir, mais Dashvara n’avait pas le temps de le laisser méditer, aussi, il le poussa tout simplement avec douceur. Le garçon ne résista pas et, finalement, ils s’éloignèrent jusqu’à leur peuple entre deux files d’Essiméens qui continuaient à chanter. Ils furent accueillis avec une vive inquiétude, car, bien que les Xalyas n’aient pas pu capter toute la conversation, ils en avaient entendu suffisamment pour comprendre que les choses s’étaient mal passées. Dashvara résuma de toutes façons brièvement ce qui était arrivé d’une voix neutre et presque désinvolte :

— Todakwa est peut-être un serpent, mais, là, les étrangers remportent la palme : ils ne veulent pas que je signe de pacte parce que, naturellement, nous sommes leurs esclaves.

Dans son for intérieur, il ne pouvait cesser de penser que c’était déjà un miracle qu’ils soient encore tous en vie. Un homme plus impétueux qu’Arviyag les aurait déjà tous fait tuer la veille et le Liadirlá savait combien il aurait été facile de les enfermer dans le refuge et de tous les faire brûler vifs. Mais Arviyag et Garag étaient des hommes pragmatiques, peut-être même que le premier davantage que le second et, apparemment, ils n’allaient pas prendre de décisions précipitées.

Ce qui ne signifie pas qu’ils ne nous enverront pas à la mort dans un futur proche, médita-t-il.

Le chant des Essiméens termina à cet instant et un prêtre-mort déclama des paroles en galka. Les fils de Skâra rompirent leurs files et, guidés par Todakwa et son épouse, ils se dirigèrent vers le fleuve pour recouvrir leurs bras de boue, pour se purifier peut-être, Dashvara n’en savait rien. Au fur et à mesure que les bruits de tambours et les clameurs s’atténuaient, ses yeux délaissèrent la procession festive et se portèrent sur les Essiméens armés qui n’y participaient pas. Il remarqua aussi le nombre considérable de mercenaires étrangers que les lignes essiméennes lui avaient occulté jusque là. Il y avait la vingtaine de ryscodranais de Garag, bien sûr, mais aussi d’autres guerriers, peut-être dans les quatre-vingts, qui vraisemblablement étaient au service d’Arviyag. Tous étaient sibiliens et on voyait sur leur peau grisâtre de légères plaques sombres causées par l’air sec et le froid de la steppe. Leurs visages impénétrables autant que leur allure et leur habillement austère reflétaient cette indifférence et cet « esprit mercenaire » que Dashvara avait déjà pu observer à maintes reprises à la Frontière. C’étaient, en fait, des hommes récupérés peut-être des galères, de la piraterie, de la misère, qui avaient été entraînés à tuer pour un salaire.

— Les sibiliens des îles de Skasna —croassa la voix de Tsu à côté de lui—. Il y a huit ans, Menfag Dikaksunora leur a promis de laisser leurs familles en liberté en échange de leurs services à vie. Apparemment, ils servent Arviyag à présent.

Il prononça le nom de son ancien maître d’une voix terriblement neutre. Dashvara contempla les sibiliens avec une certaine solidarité et son opinion sur eux s’améliora, mais ils ne lui en parurent pas moins dangereux, au contraire.

— Les Honyrs partent —dit soudain Lumon.

Dashvara ne se tourna pas pour les voir s’éloigner : ses yeux regardaient Arviyag et Garag approcher d’un pas désespérément lent. Avaient-ils pris une décision ? Le regard effrayé et honteux, Sirk Is Rhad se plaça devant lui et s’inclina.

— Permets-moi de parler à mon père, sîzan. Je sais que je peux le convaincre de nous aider.

Dashvara secoua la tête avec tristesse.

— Nous aider attirerait plus de problèmes que d’avantages aux Honyrs, sîzan. Ton père est prudent, c’est tout.

— C’est un lâche —siffla Sirk Is Rhad et, après un bref silence, il admit— : Il m’a ordonné de le suivre.

— Alors, suis-le —dit Dashvara. Face au visage de défi de l’Honyr, il sourit et posa une main fraternelle sur son épaule—. Il ne sert à rien de se jeter dans un abîme si l’on ne peut pas sauver ceux qui y sont déjà. J’ai pardonné à ton peuple et je suis certain que les Honyrs perpétueront notre Dahars. Et que, toi, tu le défendras quoi qu’il arrive, jusqu’à la mort, mais dans tes terres, sîzan, pas ici. Tinan —appela-t-il—. Accompagne-le jusqu’aux enclos et dis à son père que dorénavant Soleil-Levant lui appartient. —Comme Sirk Is Rhad écarquillait les yeux et commençait à protester, il l’arrêta— : Je préfère voir mon cheval entre les mains d’un frère qu’entre les mains d’un étranger. Et, maintenant, va. Nandrivá, sîzan —insista-t-il, en le priant—. Nandrivá.

L’ordre de son seigneur ajoutée à celui de son père le firent désister : Sirk Is Rhad s’inclina, tremblant légèrement, et il prononça tout bas :

— Mon Oiseau Éternel mourra avec toi, sîzan. Pas avant ni après.

Et avec ces mots, il s’éloigna rapidement avec Tinan vers les Honyrs qui partaient reprendre leurs chevaux, de l’autre côté du village. Arviyag et Garag s’approchaient toujours sans se presser. Secouant la tête, Shokr Is Set soupira en oy’vat :

— Kark Is Tork a un Oiseau Éternel orgueilleux.

Voilà donc quel était son nom… Dashvara haussa les épaules.

— Il souhaite sauver son fils. Je respecte son souhait et sa prudence. Tout compte fait, nous ne nous connaissons pas.

Il perçut du coin de l’œil le curieux regard que lui jetait le Grand Sage. Dashvara se demanda s’il lui obéirait, lui aussi, s’il lui demandait de s’en aller. Son intuition lui dit que non. Et, d’une certaine façon, il se réjouissait de l’avoir à ses côtés. En tout cas, il ne manquait pas de conseillers : le capitaine avec son esprit pragmatique, fier et rationnel ; Yodara avec ses conseils pratiques et plus minutieux ; Shokr Is Set avec son savoir ; et… son peuple, qui, ce matin même lui avait conseillé de sortir les sabres et d’affronter Todakwa. Un conseil qu’une partie de Dashvara brûlait de mettre en pratique. Mais le chef essiméen n’accepterait jamais un duel : c’était un prêtre, pas un guerrier et, en plus, lutter contre un ennemi déjà vaincu n’avait pas de sens. Par conséquent, l’unique manière de réaliser le souhait de Lariya était de procéder comme il l’avait fait avec Nanda : le tuer traîtreusement. Et le peuple xalya se retrouverait ainsi couvert de déshonneur et vengé… Et cependant, plus il y pensait plus il lui semblait qu’écouter son peuple dans ce cas, même au bord de la mort, était une erreur. Parce que tuer Todakwa maintenant signifierait laisser la steppe aux Titiakas.

Arviyag et Garag approchaient, entourés de gardes du corps. Tous deux étaient de bonne humeur et bavardaient sur un ton désinvolte dans une langue qui ressemblait au dialecte diumcilien de Titiaka mais à laquelle Dashvara ne comprit pas un mot. Il échangea des coups d’œil patients avec ses frères. Tsu avait ses yeux rouges rivés sur Arviyag. Il n’avait pas l’air d’écouter ce que disait celui-ci, même si, lui, probablement, était capable de le comprendre. Quelque chose sur son visage pétrifié fit pressentir à Dashvara qu’il était resté figé à remémorer sa vie passée.

Arviyag se tut enfin, s’arrêta et baissa son regard vers Tsu. Ses yeux étincelèrent.

— Toujours aussi jovial, Drow. —Il sourit—. Il est ironique de voir qu’après t’avoir laissé partir, tu es finalement revenu à la même famille. Et je m’en réjouis. La mission que Cili nous assigne est déjà écrite à notre naissance. Et toi, Drow, tu es né pour me servir.

Il tendit une main et lui fit signe d’approcher. L’expression de Tsu était un bloc de pierre. De fait, on aurait dit qu’il s’était entièrement changé en pierre, car il ne bougea pas, même quand Arviyag fronça les sourcils.

— Tu n’obéis pas à ton ancien maître, Drow ? Peut-être est-ce la surprise de me voir. Approche —ordonna-t-il.

Tsu ne bougea pas. Dashvara intervint :

— Il approchera quand tu auras expliqué ce que tu penses faire en l’absence de notre maître.

Arviyag afficha un large sourire avant d’aboyer :

— Amenez-le-moi !

Deux sibiliens s’avancèrent vers les Xalyas sans aucune appréhension. Maudits soient-ils…, siffla Dashvara. Avant qu’ils ne saisissent Tsu, il voulut s’interposer, mais le drow, sortant de son immobilité, l’écarta avec fermeté et s’avança aussi inexpressif que les sibiliens qui l’escortaient. Ceux-ci lui ôtèrent une dague qu’il avait dans sa botte et, sans nulle nécessité, ils le poussèrent brusquement en avant. Tsu réussit à rattraper son équilibre et, au grand désespoir de Dashvara et probablement de tous ses frères, ils le virent baisser la tête et s’incliner très bas en prononçant :

— Pardon, khazag.

Arviyag ne parut pas s’irriter de la lente réaction du drow, car il se contenta de lui sourire, l’air pensif, et il se tourna vers Garag pour faire un commentaire dans son dialecte avant de s’adresser à Tsu dans la même langue. Le drow acquiesça et répondit brièvement quelque chose qui arracha une moue de satisfaction à son ancien maître. Dashvara contemplait la scène, les mâchoires si crispées que sa tête commençait à l’élancer.

C’est moi qui te demande pardon, Tsu, soupira-t-il. Pardon de ne pas être capable de maintenir notre fierté et notre vie à la fois. Pardon et mille fois pardon. Tu aurais dû partir avec les drows de Shjak et avec cette reine dont tu m’as donné le médaillon de la chance.

Son cœur saignait de voir Tsu se prosterner devant un homme qui, durant des années, l’avait conduit à se haïr lui-même pour ce qu’il était, qui avait fait de lui un tortionnaire et l’avait traumatisé à vie. Lui, qui n’avait jamais connu la liberté, avait eu le malheur de tomber sur un peuple d’humains steppiens qui traînait, comme lui, les marques maudites sur ses bras.

Précisément à l’instant où il pensait aux marques, il sentit un subit élancement dans le bras qui lui arracha un halètement de surprise. Et il ne fut pas le seul : ses frères soufflèrent et poussèrent des grognements en même temps et plus d’un agrippa son bras au niveau de la marque des Dikaksunora… Dashvara siffla et ses yeux se tournèrent immédiatement vers Arviyag. En voyant l’expression satisfaite de celui-ci, il comprit ce qui s’était passé. Par quelque moyen, cette canaille avait utilisé le même truc que Kuriag avait employé à Aralika pour empêcher ses frères de tuer la meurtrière. Sauf que cette fois, il n’avait réalisé aucun sortilège… ou peut-être que si ?

Dashvara jeta un coup d’œil à la main d’Arviyag, non à celle qui était libre, mais à celle qu’il tenait dans la poche de son manteau. Là, il gardait quelque chose, paria-t-il. Quelque chose, quelque maudite magara…

— Ces trucs sont limités —chuchota Yira, devinant le problème—. Il essaie seulement de vous effrayer.

Vraiment ? Eh bien, disons qu’il y était parvenu. Diables, oui, il y était parvenu. Le cœur de Dashvara battait à tout rompre, il ne savait si c’était dû à la surprise, à la magie ou à l’appréhension. Si seulement il pouvait arracher cette marque ! Mais elle était enracinée dans son bras comme si elle faisait déjà partie de son propre corps.

Il inspira pour se calmer et foudroya Arviyag du regard. Le Titiaka avait maintenant une expression désapprobatrice. Il déclara d’une voix sévère :

— Kuriag Dikaksunora avait l’intention de vous libérer à la fin de sa tournée dans la steppe. Mais l’ambition du roitelet xalya n’a pas de limites. Il a voulu que son maître se ridiculise devant un chef steppien en achetant cent-quatre-vingts sauvages. Cent-quatre-vingts —répéta-t-il avec une évidente raillerie—. Et qu’est-ce que le roitelet voulait qu’il en fasse ? Qu’il les libère ! Parce qu’il savait que son maître était un jeune homme encore influençable qui ne savait pas dire « non ». Et le roitelet s’est enfui en pleine nuit avec cent-quatre-vingts femmes et enfants —se moqua-t-il—. Et il s’est uni à une rébellion ! Pour ainsi dire, sans armes, sans chevaux et sans guerriers. Une anecdote digne d’un conte de fées, sauf que le roitelet avait oublié que les trahisons se paient, et très cher.

Son sourire s’était changé en une moue détachée. Il ajouta :

— Amenez-le-moi.

Les Xalyas réagirent d’un coup, se positionnant devant Dashvara. Celui-ci grogna :

— Du calme, Xalyas. Vous aurez tout le temps de vous jeter sur ce serpent s’il ose ne pas respecter la paix de l’Alkanshé de son amphitryon.

Il parla bien fort, pour qu’Arviyag l’entende, et il s’ouvrit un chemin au milieu de son peuple réticent pour s’approcher des sibiliens et du rat étranger. Ils lui ôtèrent ses sabres, mais ils le laissèrent s’avancer sans le pousser, jusqu’à ce que l’un d’eux tende une main, lui faisant signe de s’arrêter. Garag commentait quelque chose à Arviyag dans son dialecte. Dès qu’il se tut, Dashvara prit la parole :

— Je suis prêt à payer pour ma fuite au nom de tout mon peuple. Cependant, je crains que seul mon maître puisse décider du châtiment approprié.

Arviyag roula les yeux et avança tranquillement de quelques pas, le contournant, tout en disant :

— Te souviens-tu, Xalya orgueilleux, dans quel état le Drow t’a laissé il y a trois ans ? Ou peut-être as-tu oublié ? Je ne crois pas. Les dés d’interrogatoire ont détruit tes idéaux purs et inébranlables. Ils t’ont brisé. Et ça, c’est quelque chose qu’aucun homme n’oublie. —Dashvara ne put éviter de ressentir la vague d’impuissance et de désespoir qui l’avait vaincu ce maudit jour. Il frémit très légèrement. Et il perçut une pointe de satisfaction quand le Titiaka confirma— : Quelque chose dont on ne guérit jamais. Tu as hurlé comme un chien blessé dans ta langue sauvage. Puis tu as parlé. Tu as trahi ton peuple pour ta vie. Et maintenant, tu vas me faire croire que tu es prêt à mourir pour ton peuple ? Vraiment ? Après avoir prouvé que tu as davantage une âme d’esclave que de seigneur, après t’être traîné par terre pour sauver ta vie, tu veux me vendre ta fierté et ton sacrifice ?

Il émit un souffle railleur et, sans prévenir, il le prit par le bras droit, juste au niveau de la blessure qui n’était pas encore totalement cicatrisée, et il serra. Une douleur aigüe arracha à Dashvara un halètement profond et saccadé. Il chancela, hors d’haleine. Le libérant, Arviyag s’arrêta devant lui et l’observa avec un mélange d’indifférence et de moquerie. Les Xalyas contemplaient la scène comme une bande de nadres furieux et pétrifiés à la fois, conscients que sortir les sabres serait se condamner et rompre la trêve de l’Alkanshé. Dashvara n’avait pas encore repris sa respiration quand Arviyag ajouta :

— Tu crois que ton maître te sauvera la peau une fois de plus. Et il le fera probablement. Mais, quand il le fera, Xalya, il sauvera un esclave loyal et soumis, pas un sauvage rebelle et inutile. Et, ça, je m’en assurerai personnellement.

Dashvara lui rendit un regard furibond. En cet instant, il lui aurait volontiers montré à quel point il se sentait sauvage et rebelle… Cependant, il se contrôla, car il y avait un brin d’espoir dans les paroles d’Arviyag : le Titiaka venait d’avouer qu’il n’oserait pas le tuer… Ou peut-être qu’il ne voulait tout simplement pas le faire. Finalement, qu’est-ce qui l’empêchait de le tuer ? Kuriag ? Le jeune elfe connaissait les limites de la patience des maîtres titiakas traditionnels et il pourrait difficilement reprocher à ses cousins de liquider un esclave fugitif, et encore moins si celui-ci se montrait insolent et désobéissant quand on le capturait. Par conséquent, si Arviyag lui laissait la vie sauve, c’était parce qu’il espérait tirer quelque chose de lui.

Peut-être veut-il s’amuser avec toi une fois de plus, Dash.

Son cœur se serra et éclata de rage en même temps.

Ce diable veut me tuer au-dedans.

Restait à savoir pourquoi. Peut-être par simple divertissement ?

Bah. Sois positif, Dash : tant que les yeux de la vipère sont posés sur toi, elle ne mordra pas ton peuple. Tu dois juste lui offrir un joli spectacle d’humilité pour qu’il soit satisfait.

Comme Dashvara ne desserrait pas les lèvres, Arviyag ne tarda pas à s’écarter et à lever une main. Il ordonna à ses guerriers sibiliens :

— Emmenez-les tous au campement ! Confisquez les armes et les chevaux. Et celui-ci, emmenez-le dans ma tente personnelle —lança-t-il, en parlant de Dashvara. Il enchaîna par un geste vers Tsu, ajoutant simplement un— : Drow.

Il lui demandait de le suivre. Tsu obéit et s’éloigna derrière Arviyag et Garag. Ses yeux rouges ressemblaient à deux diamants de glace. Quand il croisa son regard, Dashvara essaya de lui adresser une expression la plus rassurante possible. Tout compte fait, pour le moment, ils étaient juste retombés dans les filets diumciliens, c’est tout.

Un instant, il craignit que les Xalyas résistent et refusent de remettre leurs armes. Cependant, quand il acquiesça de la tête à la question muette et que le capitaine remit ses sabres, les autres l’imitèrent en silence ou avec de simples souffles de dépit. À aucun moment les sibiliens de Skasna n’exprimèrent de moquerie ou de plaisir à les désarmer, mais ils ne montrèrent pas moins une indifférence froide accompagnée de bousculades injustifiées. Huit années au service des Dikaksunora devait les avoir rendus idiots, marmonna Dashvara entre ses dents en voyant l’un d’eux fouiller un enfant de dix ans. Ou peut-être l’étaient-ils déjà avant.

Ils ne tardèrent pas à tous se mettre en marche s’éloignant des Essiméens et des Shalussis et, tandis qu’il avançait entouré de sibiliens, Dashvara paria que Lariya et Aligra devaient le maudire intérieurement. Quelle sorte de seigneur le sort leur avait-il réservé, qui jugeait plus importante la vie de son peuple que son honneur ? Seigneur indigne qui jette à bas son Oiseau Éternel et condamne les nôtres !, devaient-elles penser. Insensé qui espère qu’un étranger qu’il appelle maître viendra nous sauver ! Fou qui s’humilie pour nous devant des étrangers…

Et je m’humilierai autant qu’il me faudra m’humilier, Xalyas, pensa Dashvara. Et je lutterai autant qu’il me faudra lutter, en m’humiliant s’il le faut. Après trois ans d’esclavage dans des terres lointaines, ce ne sera pas l’impatience ni la fierté qui me feront commettre les mêmes erreurs que mon père. Peut-être en commettrai-je d’autres. Mais je ne cesserai pas de lutter pour vous sauver, Xalyas. Et c’est juste ce que je suis en train de faire même si je n’en ai pas l’air.

Ou du moins il essayait de s’en convaincre. Car, s’il était certain que provoquer Arviyag aurait été tout simplement une attitude suicidaire, se prêter à son jeu l’était peut-être aussi.

Les Fédérés avaient établi leur campement au bord du fleuve, à l’ouest de Lamasta, et des dizaines de travailleurs de toutes sortes et races s’y affairaient. Tous étaient vêtus d’un uniforme bleu avec des motifs dorés et beaucoup portaient une ceinture noire qui les désignait comme des esclaves récents. En entendant un sibilien aboyer des ordres tout en gesticulant, Dashvara comprit que ces travailleurs ne savaient même pas parler la langue commune. Il supposa qu’ils venaient de terres isolées, bien qu’il soit incapable de déterminer d’où. Sans doute, Tsu aurait deviné d’un simple coup d’œil. Le drow avait une grande expérience dans ce domaine.

Tandis qu’ils installèrent les autres Xalyas auprès du campement, ils guidèrent Dashvara entre les tentes jusqu’à un pavillon aussi grand que celui qu’avaient monté les Essiméens pour leur fête ; cependant, sur celui-ci, étaient dessinés de nombreux motifs bleus représentant l’oiseau des Dikaksunora auprès d’une fleur dorée, symbole personnel d’Arviyag.

Ils ne le firent pas entrer dans le pavillon proprement dit mais dans une petite tente contigüe et, sans surprise, ils l’attachèrent avec des fers à une lourde malle. Et ils le laissèrent là, sous le regard indifférent d’un sibilien qui montait la garde près de l’entrée. Son gardien avait tout l’air d’aller lui faire la conversation autant qu’une roche. Soupirant, Dashvara tenta de trouver une position confortable et, ne la trouvant pas, il soupira de nouveau, croisa les jambes et arrêta de s’agiter.

Vraisemblablement, Arviyag n’était pas pressé de lui parler, car, les heures suivantes, il ne donna pas signe de vie et Dashvara les passa dans cette même position, tendant l’oreille et écoutant les bruits du campement. Plus le temps passait, plus il se demandait si Arviyag n’attendait pas la fin de l’Alkanshé pour pouvoir sortir le sabre et exécuter les Xalyas sans offenser les Essiméens. Les exécuterait-il tous ? Ou seulement les guerriers ? Ou uniquement le meneur, comme il l’avait dit. Et comment réagirait alors son peuple ?

En se vengeant, Dash.

Il secoua la tête, sarcastique.

Sans sabres ? Penses-tu vraiment qu’ils sont si suicidaires ? Non. Avec un peuple à défendre, ils le défendraient. Ils tenteraient de s’enfuir. Et ils finiraient probablement aussi mal.

Il soupira.

Toujours en train d’imaginer le pire, Dash. Pense à Kuriag. Il est ton dernier salut. Le fils de celui qui a empoisonné toute la côte de l’Océan Pèlerin. Le loyal élève de Maloven, qui a gardé jusqu’alors un Oiseau Éternel intact. Voyons si celui-ci sera aussi intact quand il reviendra et découvrira deux-cents cadavres de l’Oiseau Éternel.

Il souffla et ses fers grincèrent et mordirent ses poignets. Ses pensées tourbillonnaient et une angoisse croissante s’enkystait en lui, une angoisse qui n’avait pas seulement à voir avec son peuple, non, elle avait aussi à voir avec lui et Arviyag. Avec la peur que lui inspirait cet homme. Il avait craint la mort, les brizzias de la Frontière, la perte de son peuple… mais cette peur était différente. C’était une peur marquée dans sa mémoire au fer rouge. Et avec elle, venait cette honte qu’il n’était jamais arrivé à surmonter complètement, bien qu’il sache rationnellement qu’un homme torturé se maintenait rarement ferme. Probablement, son seigneur père l’aurait fait. Mais lui non. Et c’est pourquoi il se sentait démasqué devant Arviyag, il se sentait sans défense parce que ce serpent avait vu qu’en réalité, le seigneur des Xalyas n’était qu’un lâche et, pire encore, un esclave brisé.

Veux-tu donc arrêter de penser des sottises ? se sermonna-t-il. Arviyag t’a torturé, Dash. Tu n’es pas un Oiseau Éternel de fer, tu es un homme. Et Arviyag en est un aussi. Lui aussi commet des erreurs. Songes-y. Lui aussi commet des erreurs, se répéta-t-il.

Dehors, il faisait nuit, les grillons stridulaient, l’eau du fleuve murmurait, le vent susurrait contre la toile de la tente et Arviyag n’apparaissait toujours pas. À présent, Dashvara s’était mis à regretter que Yira les ait accompagnés : il se taxait d’égoïste de s’être épris d’une âme aussi belle et de lui avoir demandé de se joindre à son clan pour le voir mourir dans la steppe deux mois plus tard. Ou pour le voir retourner à Titiaka, esclave comme avant.

Allons, Dash, as-tu oublié que, lorsque tu étais à Titiaka, tu as souhaité plus d’une fois abandonner ta liberté pour rester avec ta naâsga ? Tu vivais bien. Atasiag te donnait tout ce dont tu avais besoin excepté la liberté. Kuriag était même prêt à te la donner toute entière. La seule condition était de quitter la steppe. Uniquement ça. Uniquement de dire adieu à jamais à la mère qui t’a vu naître. Uniquement d’exiler ton clan et le tuer au-dedans.

Il humecta ses lèvres sèches. Sa langue était assoiffée. Et la position était si inconfortable que ses fréquents mouvements pour tenter de l’améliorer secouaient les fers fixés à la malle et ceux-ci écorchaient sa peau, lui causant une douleur cuisante.

Tout était sombre à l’exception de la lumière de la torche qui brillait à l’extérieur. Les paupières de plus en plus lourdes, ses yeux suivaient le vacillement hypnotisant des flammes quand ils virent soudain une ombre passer devant celles-ci. Un instant, il n’y accorda pas d’importance, il crut que ses propres paupières s’étaient fermées, mais alors il sentit un léger courant d’air et entendit un murmure.

— Dash…

Dashvara cligna des yeux et tourna la tête dans plusieurs directions avant de dire :

— Tah ?

Mais ce qu’il avait entendu n’était pas une voix mentale, c’était une voix de saïjit. Il se traita d’idiot de ne pas l’avoir reconnue aussitôt.

— Naâsga —haleta-t-il tout bas, subitement inquiet—. Tu ne devrais pas…

— Chuuut… —le fit taire Yira, s’accroupissant à côté de lui—. Je crois avoir découvert où est Kuriag. J’ai entendu l’un des secrétaires de Garag mentionner le donjon d’Amystorb. Et Alta dit que ça se situe à l’ouest. Je vais aller le chercher. Et tu vas venir avec moi —affirma-t-elle—. Arviyag ne te touchera pas.

Dashvara écarquilla les yeux dans l’obscurité, incrédule.

— Quoi ?

Yira venait de saisir les fers et elle s’appliqua à le libérer étouffant le bruit par des sortilèges. Allez savoir comment elle avait réussi à voler la clé… Dashvara secoua la tête.

— Naâsga —chuchota-t-il—. Je ne peux pas…

— Ton peuple ne sait rien —l’interrompit Yira encore plus bas— : ils ne pourront pas le châtier plus qu’ils ne le font déjà. Fais-moi confiance. Viens —insista-t-elle.

Dashvara ne protesta pas. Fuir avec Yira était risqué, mais l’idée était mille fois plus attractive que de rester dans cette tente à attendre qu’Arviyag utilise de nouveau ses dés de torture sur lui… en se servant probablement de Tsu une fois de plus. Cette seule possibilité l’épouvantait. Non, il valait mieux partir et espérer qu’ils arriveraient à trouver Kuriag avant qu’Arviyag ne les trouve, eux.

Libéré de ses fers, il remonta le shelshami de sorte à couvrir son visage et suivit Yira dans une obscurité surnaturelle. Ils étaient entourés d’ombres harmoniques, comprit-il. Restait à savoir si ces trucs seraient suffisants pour tromper la vigilance essiméenne…

Au lieu de passer par l’entrée devant le gardien, ils passèrent par-derrière, déchirant la tente. Le campement était relativement silencieux en comparaison avec le bruit lointain des tambours qu’on percevait à Lamasta. Une lumière plus brillante que les autres attira l’attention de Dashvara. Entre les tentes, il aperçut quatre longues rangées de silhouettes allongées et son cœur se glaça. Durant un horrible instant, il s’imagina qu’Arviyag les avait tous tués… mais alors il perçut des mouvements et soupira de soulagement en voyant que son peuple était toujours vivant et bien vivant. Surveillé et enchaîné, mais vivant. Tout semblait indiquer que son peuple avait passé une journée bien plus épouvantable que lui… Brusquement, Yira le tira par la manche et Dashvara la suivit, contrôlant mal sa rage. Il se demandait encore si, finalement, il n’aurait pas dû rester quand ils se retrouvèrent hors du campement, sans que personne, apparemment, ne les ait vus.

Ils longèrent le bord du fleuve, où les arbres et arbustes leur occultèrent bientôt le campement et Lamasta. Durant un bon moment, ils ne dirent rien et se contentèrent de marcher dans le noir. Alors, Dashvara fit :

— Naâsga… —Il sentit que Yira ralentissait le pas—. Comment as-tu trouvé la clé ?

— Mm… —dit-elle, amusée—. Un jeu d’enfants. Je l’ai volée au gardien. Le problème, c’est qu’il pourrait s’en rendre compte à tout moment.

Dashvara souffla, secouant la tête.

— Je ne sais pas si c’était une bonne idée…

— Tu aurais préféré rester et laisser Arviyag te torturer ? —répliqua Yira—. Je sais ce qu’il projetait. Cet homme… —sa voix se mit à trembler— a parlé à Tsu. Je n’ai pas pu entendre ce qu’ils disaient. Mais Tsu était… très affecté. Surtout quand Arviyag lui a donné cet étui noir. Le pauvre drow s’est jeté à ses pieds. Vraiment, Dash. Tsu… lui qui est toujours si calme et si réservé… Par la Sérénité, je n’en croyais pas mes yeux —admit-elle dans un murmure.

Dashvara avait le cœur serré. Il se rappelait parfaitement l’étui noir où Tsu gardait autrefois ses dés de torture…

— Ce serpent —siffla-t-il. Il étouffa un grognement, se calma, ou du moins essaya, et lança— : Nous avons besoin de chevaux.

— Zéfrek va nous les donner —assura Yira et, percevant la stupéfaction de Dashvara, elle expliqua— : Je lui ai donné les trois-cents dragons que mon père m’avait remis.

Dashvara cligna des paupières, abasourdi.

— Atasiag t’a donné trois-cents dragons ?

— Ouaip. Je ne pensais pas en avoir besoin, mais le capitaine dit qu’avec les Shalussis, c’est une technique qui fonctionne toujours. Et ça a fonctionné —déclara-t-elle en retrouvant un certain entrain.

Dashvara fronça les sourcils.

— Le capitaine —répéta-t-il—. Le capitaine est au courant, alors.

Yira hésita.

— Oui… Et Alta aussi. Rien qu’eux, je crois. Et Sashava.

Tous alors, déduisit Dashvara. Il haussa les épaules.

— Tant qu’Arviyag ne s’en prend pas à eux…

La simple idée que sa fuite puisse attirer des représailles sur son peuple l’emplissait d’une extrême tension. Il espérait seulement qu’Arviyag s’attacherait à le poursuivre, lui.

Interrompant ses pensées, Yira le prit par le bras pour l’arrêter et ils se baissèrent. Ils étaient déjà peut-être à six-cents pas du campement titiaka, ils s’étaient éloignés du fleuve et les arbres avaient laissé la place à des arbustes. Au-delà, s’étendait l’immense plaine du Kawalsh, qui séparait Lamasta de l’océan et des dunes d’Ergaïka. Il demanda :

— Et tu es sûre que Kuriag se trouve dans les domaines d’Amystorb ?

Il perçut le soupir de sa naâsga.

— Non —avoua-t-elle—. C’est ce qu’il m’a semblé entendre dire au secrétaire. Je pourrais m’être trompée, mais c’est logique qu’ils soient à l’ouest. C’est la zone la plus sûre. Tout le reste pourrait être infesté de rebelles shalussis ou de nadres rouges ou… Bon, je ne crois pas que ses cousins aient laissé Kuriag partir dans une zone plus dangereuse, n’est-ce pas ?

Dashvara souffla.

— Non —admit-il—, à moins qu’ils n’aient l’intention de se débarrasser de lui. Cette meurtrière… nous ne savons pas encore qui elle voulait tuer.

L’idée parut prendre Yira au dépourvu.

— Eh bien —toussota-t-elle, amusée—. Toi aussi, tu commences à penser comme Atasiag Peykat, Dash.

Dashvara roula les yeux.

— Je me civilise. Malgré moi. C’est ici le point de rencontre ?

— C’est un peu plus loin. Tu vois quelque chose ?

Yira s’était légèrement redressée. Dashvara sonda l’obscurité. Un vent hivernal sifflait à ses oreilles. Il venait de l’est, constata-t-il avec soulagement. Ce serait un avantage pour eux : le vent emporterait tout bruit qui puisse les trahir loin des oreilles de leurs ennemis et les alerterait, eux, de leurs poursuivants. En plus, cette nuit, la Gemme était bien visible dans le ciel et elle éclairerait leur chemin à travers le Kawalsh.

L’Oiseau Éternel des seigneurs de la steppe m’accompagne, se réjouit-il. Ou du moins il ne l’avait pas complètement abandonné… Il secoua la tête. Il ne voyait aucune trace de sentinelle dans la zone.

— Allons-y —dit-il finalement.

Ils se levèrent et continuèrent à avancer entre les arbustes. Ils ne tardèrent pas à localiser les chevaux. Ils étaient sellés, frais et… merveille de la vie, ils avaient des outres pleines d’eau. Dashvara s’empressa d’écarter un instant le shelshami de son visage pour boire avant de faire lentement un tour sur lui-même. Il ne semblait y avoir personne dans les alentours. Et, cependant, il aurait parié qu’il y avait quelqu’un. Il caressa doucement le front de sa monture et, alors, à sa stupéfaction, il se rendit compte qu’il connaissait le cheval. C’était Soleil-Levant ! La surprise laissa la place à la confusion. Tinan n’avait-il pas pu transmettre son message à Kark Is Tork ? Celui-ci avait-il refusé le cheval ? Et comment se faisait-il que Zéfrek l’ait en sa possession si… ?

Il souffla.

— Nous avons acheté nos propres chevaux ?

— Lifdor et ses gens ont volé des chevaux au hasard pour s’échapper et poursuivre la rébellion —expliqua Yira—. Et, avant que les Titiakas ne les confisquent, Zéfrek a profité du désordre pour cacher ces deux-là parmi les siens.

— Quatre —rectifia une voix au milieu des ombres—. Quatre chevaux. Quatre cavaliers.

Dashvara se tourna, stupéfait.

— Sîzan ! —s’exclama-t-il. Que diables faisait là Sirk Is Rhad ? L’Honyr approchait en tirant son cheval, et il ne venait pas seul. Quand il vit le quatrième cavalier et reconnut Tinan, Dashvara souffla—. Et vous allez me faire croire que Todakwa ne s’est rendu compte de rien ?

— Peut-être qu’il s’est rendu compte de quelque chose —avoua Yira tout en prenant les rênes de sa monture—. Mais, pour le moment, il n’a pas l’air pressé d’aider les Titiakas à récupérer leurs esclaves.

Dashvara sourit.

— Diables. Ça, c’est une bonne nouvelle. —Il inspira—. Je propose de chevaucher droit vers l’ouest. Je crois me rappeler où se trouve le donjon d’Amystorb. Je n’y suis jamais allé, mais, heureusement, Maloven m’a enfoncé les cartes dans la tête à coups de marteau… —Il se tut soudain en entendant des cris lointains provenant du campement. Oh, non, démons… si vite ? Il jura—. Mawer… Il vaudra mieux que nous filions.

Ils guidèrent les chevaux hors des arbustes avant de les monter et de prendre la direction de l’ouest. Ils avançaient à un trot régulier, ne voulant pas fatiguer leurs montures. Avec un peu de chance, le temps que les Titiakas trouvent leur piste, ils auraient gagné suffisamment de terrain. Dashvara jetait de fréquents coups d’œil en arrière, s’attendant à voir surgir la lumière des torches à tout moment. Et il ne se trompa pas. Au bout d’un moment, il parvint à les voir au loin. Ils avaient peut-être deux milles d’avance sur eux. Peut-être moins. Il était difficile de calculer les distances dans le noir.

Ils traversèrent une petite rivière à la lumière de la Gemme et la petite ondulation de terrain leur fit perdre de vue leurs poursuivants. Ils en profitèrent pour accélérer le rythme durant un bon bout de chemin en remontant le cours d’eau avant de démonter pour laisser les chevaux se reposer. À présent, les torches de leurs poursuivants étaient à trois bons milles.

Bien que le vent froid continue de souffler et de les engourdir, tout était désert et tranquille sur la vaste étendue d’herbe. On voyait seulement de temps à autres quelque nuage d’insectes lumineux qui s’élevaient dans la nuit pour se reposer quelques pas plus loin.

— Ce sont les alurhias —dit Tinan d’une voix sereine, en s’adressant à Yira. Le garçon marchait à côté d’elle, à quelques pas derrière Dashvara et Sirk Is Rhad, et le vent apportait ses paroles—. En oy’vat, cela veut dire messagères de paix. Elles sont les premières à fuir quand des troupeaux de nadres rouges ou d’écailles-néfandes approchent. En Xalya, nous savions lire leurs mouvements et, grâce à elles, nous pouvions deviner où étaient les nadres rouges avant qu’ils n’attaquent nos troupeaux. Quand elles se posent sur ta main, cela veut dire que tu es digne de confiance et que ton Oiseau Éternel n’a pas de mauvaises pensées. Et c’est vrai. Elles se posaient sans arrêt sur la main de Boron.

Dashvara sourit en se rappelant. Bon, en réalité, si les alurhias se posaient tant sur le Placide, c’était plutôt dû à son manque de réaction qu’à des histoires de bonnes ou de mauvaises pensées, mais la croyance avait malgré tout son charme. Les murmures de Tinan et de Yira se perdirent dans la distance et Dashvara ne parvenait presque plus à les entendre. Sirk Is Rhad marchait à côté de lui, sondant la nuit. Du coin de l’œil, Dashvara l’étudia et se demanda pour la énième fois : pourquoi est-il revenu ? Finalement, il rompit le silence.

— Sirk Is Rhad —prononça-t-il—. Je me réjouis que tu sois revenu et je te remercie de ton aide. Mais je pense que, maintenant, tu devrais retourner avec les Honyrs.

À la lumière de la Gemme, il vit le steppien soupirer et secouer négativement la tête. Dashvara insista :

— En venant avec moi, tu ne réussiras qu’à devenir un esclave comme moi. Mon Oiseau Éternel te doit plus que tu ne le crois. Et je te devrais encore davantage si tu me faisais une dernière faveur. —Il s’humecta les lèvres et se lança dans un murmure— : Emmène Tinan. C’est le seul que tu puisses sauver. Et c’est un garçon intelligent. Faute d’héritier direct… je le désigne, lui, comme seigneur des Xalyas. Tu es témoin, sîzan. Si je meurs ou si je reviens à Titiaka, je compte sur toi pour le lui dire.

La demande était sortie de sa bouche spontanément. Il devina la surprise de Sirk Is Rhad. Peut-être était-il surpris qu’il choisisse un garçon de seize ans qu’il n’avait même pas vu durant ces trois dernières années ? Bon, comme disait Maloven, connais l’enfant et tu connaîtras l’homme. Il connaissait Tinan comme un frère de sang : il n’était pas sensible comme Makarva, il n’était pas impulsif comme Zamoy, ni paresseux comme Kodarah. Il était jeune, c’est un fait, mais Dashvara percevait en lui une âme de seigneur bien plus affermie que la sienne. Sa décision, en définitive, lui semblait tout à fait judicieuse.

— Tu as ma parole —dit enfin l’Honyr. Durant un moment, on n’entendit que les sifflements du vent. Alors, il ajouta— : Mon père est parti avec un autre cheval. Il m’a demandé de te remercier pour ton cadeau, mais il dit qu’il ne peut l’accepter parce qu’il ne se sent pas digne d’un tel honneur. Je t’assure qu’il n’y avait pas d’ironie dans ses paroles.

Dashvara acquiesça lentement sans bien comprendre de quelle sorte d’honneur il voulait parler.

— Je te crois —dit-il cependant.

— Je sais qu’il se sent coupable de te laisser en arrière —reprit Sirk Is Rhad après un silence—. Et je te demande de nouveau pardon en son nom, sîzan. Et au nom de mon peuple. Mon peuple a manqué envers toi. Et il a manqué à son Oiseau Éternel en condamnant le dernier seigneur de la steppe… —Il inspira—. Peut-être que tu ne le vois pas, sîzan, mais ce que mon peuple va perdre, ce qu’il abandonne, c’est l’espoir. À partir d’aujourd’hui, il ne sera plus qu’un clan mort, pardonné par un seigneur qu’ils ont abandonné… La pire des trahisons, ce n’est pas Sifiara de Rorsy qui l’a faite —murmura-t-il—, mais mon père.

Dashvara secoua la tête et il allait protester contre son injuste condamnation, mais Sirk Is Rhad continua :

— J’ai dit à Kark Is Tork que, s’il laissait en arrière le dernier seigneur de la steppe, il devrait aussi laisser en arrière son propre fils. Il m’a répondu de suivre mon Oiseau Éternel. Et c’est ce que je suis venu faire, sîzan. Je ne pensais pas rejoindre mon peuple parce que c’est mon peuple qui doit te rejoindre. Mais, si tu souhaites que je mette le garçon à l’abri, je le ferai. Je m’occuperai de lui. Mais je ne m’en irai que si tu me dis qu’il n’y a pas d’espoir.

Dashvara demeura un moment saisi. Eh bien, Dash, qu’as-tu donc fait pour que cet homme qui te méprisait soit prêt à tout pour toi maintenant. L’Oiseau Éternel xalya doit déteindre… Mais voyons, Dash, se réprimanda-t-il intérieurement. Te moquerais-tu de ceux qui t’offrent leur loyauté ?

En réalité, il était bien loin de se moquer ; il se sentait plutôt profondément intimidé.

— De l’espoir —répéta-t-il. Il arrêta Soleil-Levant et jeta un coup d’œil aux lumières qui continuaient à les poursuivre. Celles-ci avaient gagné pas mal de terrain. Il soupira, sombre—. De l’espoir, il y en a, oui. Mais pas en moi, sîzan, mais en Kuriag. Je suis peut-être un seigneur de la steppe, mais lui, c’est l’héritier d’une famille infiniment plus puissante. Nos croyances, nos valeurs, ne peuvent pas ouvrir la cage où est enfermé le clan. La force brutale lui serait funeste ; alors, il baissera la tête et il attendra que le jeune Titiaka utilise sa clé pour le libérer… ou l’emmène prisonnier jusqu’à la Fédération. —Il monta sur Soleil-Levant en s’efforçant de bouger le moins possible son bras et conclut— : C’est ça, la réalité, sîzan. Comme disait un sage steppien, si tu es moins fort que ton ennemi, apprend à te montrer faible et non obstiné : ta défaite sera moins violente. Et maintenant choisis : soit tu sauves mon héritier soit… —un sourire sardonique étira ses lèvres— tu viens t’humilier avec moi.

C’est à peine s’il attendit une réponse. Aussitôt, il appela :

— Tinan ! Suis Sirk Is Rhad, là où il ira. C’est un ordre. Tu m’as entendu ?

Il perçut dans l’obscurité la silhouette du garçon et sa réponse vint avec une pointe de confusion :

— Oui, mon seigneur.

— Parfait. Et maintenant, avançons. Avec un peu de chance, à l’aube, nous parviendrons à voir le donjon.

Ils remontèrent tous à cheval et continuèrent à chevaucher. Pour le moment, le mieux qu’ils pouvaient faire était de suivre le cours d’eau et d’espérer qu’ils ne se trompaient pas de chemin. Une bonne chose, c’était que leurs poursuivants perdaient du temps à suivre leur piste à tâtons dans l’obscurité et que leurs chevaux n’avaient peut-être pas autant d’endurance que les leurs. L’ennui, c’était qu’ils devaient aussi très probablement être accompagnés par un guide essiméen ou shalussi qui les conduirait avec beaucoup plus de discernement que Dashvara ne pouvait le faire, vu que celui-ci ne connaissait cette zone que d’après des cartes qu’il n’avait plus étudiées depuis peut-être plus de six ans.

Plus de la moitié de la nuit avait déjà passé quand Sirk Is Rhad lança :

— Tu ne me laisses pas beaucoup le choix, sîzan.

Dashvara acquiesça avec un léger sourire et répliqua :

— Traverse le ruisseau et suis le chemin du nord. Avec un peu de chance, ils ne verront pas vos traces avant demain.

— Quoi… ? —haleta Tinan—. Je ne comprends pas…

Dashvara répliqua :

— Bon voyage, frères. Que l’Oiseau Éternel éclaire votre chemin. En particulier le tien, Tinan.

Il talonna son cheval et, au fur et à mesure que Yira et lui s’éloignaient de l’Honyr et de Tinan, il sentit grandir en lui un espoir étrange et consolateur. Tinan allait être sauvé, ainsi que les cinq femmes xalyas et le petit Shivara qui étaient restés avec les Honyrs. Tinan allait rester dans la steppe. Et il continuerait d’y avoir un seigneur, n’en déplaise à Todakwa et aux étrangers… Il secoua la tête, souriant. Il ne sut pas très bien s’expliquer pourquoi cette idée l’emplissait de paix.

Hypocrite. Vraiment, tu ne te l’expliques pas ? Je vais te l’expliquer, Dash : tu as simplement pensé qu’avec un second seigneur de la steppe, le premier n’a pas besoin de se conduire comme tel, hein ?

Dashvara soupira longuement, mais il ne put s’empêcher de se sentir curieusement léger. Les lumières, derrière, continuaient à gagner du terrain.

Tant que ces lumières ne nous rattrapent pas avant celles de l’aube, nous aurons la possibilité de voir le donjon et de galoper vers lui…

Quand le ciel commença à bleuir, leurs poursuivants se trouvaient sensiblement plus près. Ils n’avaient pas dû perdre de temps pour s’assurer qu’ils remontaient le cours d’eau : ils savaient où il était. Aussi, les voyant si proches, Dashvara s’était pris à divaguer, s’imaginant qu’on les capturait. Qu’on les tuait. Et son espoir se changeait en une insupportable et étrange fatalité.

— Dash ! —cria Yira, à quelques pas devant lui—. C’est le donjon ?

Le cœur de Dashvara fit un bond. Il cessa de surveiller ses poursuivants et regarda avec une avidité anxieuse ce que Yira lui montrait. Là-bas, au loin entre les ombres du matin, à peut-être cinq milles, se dressait une structure de pierre en ruines. Dashvara tira sur les rênes et fit une moue pensive, les yeux brillants rivés sur la tour.

— Je ne pourrais pas l’assurer —avoua-t-il—. Mais ça se pourrait.

Ils donnèrent à boire à leurs montures et burent à leur tour avant de reprendre leur chevauchée. Ils étaient épuisés. Même Yira car, même si elle n’avait pas besoin de dormir autant, elle avait utilisé beaucoup d’harmonies pour se déplacer dans le campement titiaka sans qu’on la voie, et elle n’avait pas encore tout à fait récupéré. Heureusement, ils n’avaient pas trop forcé leurs chevaux jusqu’alors et, bien qu’ils aient trotté toute la nuit, ils avaient l’air d’avoir encore assez d’énergie. Et ils allaient devoir le prouver, comprit Dashvara, en jetant un coup d’œil en arrière : leurs poursuivants avaient accéléré l’allure.

— À ce rythme, ils vont nous rattraper avant que nous n’atteignions la tour —calcula-t-il à voix haute. Yira lui rendit un regard inquiet et Dashvara sourit—. Maintenant, tu vas voir de quoi sont capables les chevaux steppiens, naâsga. Ne t’inquiète pas : aie confiance en ta jument. La mienne la guidera.

Il tapota l’encolure de Soleil-Levant et lui dit d’une voix puissante :

— Prouve que tu es la reine de la steppe, daâra. Oahey !

Et la course commença. Le terrain montait légèrement, mais il était régulier. Dashvara et Yira maintinrent un trot rapide durant un moment jusqu’à ce que leurs poursuivants, les voyant déjà sans difficulté dans l’aube naissante, poussent leurs montures au galop. Ils étaient une vingtaine et tous n’étaient pas des sibiliens d’Arviyag, loin de là. Dix l’étaient. Mais les dix autres étaient essiméens, sans aucun doute, et ils allaient en tête, contents de montrer à ces fils de la mer que leurs chevaux étaient meilleurs, qu’ils étaient de meilleurs cavaliers et que la steppe était leur terre. Au bout d’un temps, ils furent à moins d’un demi-mille… et la tour était encore à plusieurs centaines de pas. Dashvara scruta celle-ci. On voyait des chevaux et des tentes près des ruines, et un étendard. Un étendard blanc. Celui des Dikaksunora, avec un peu de chance.

— Galope, Soleil-Levant ! —s’écria Dashvara en oy’vat en se relevant sur ses étriers—. Galope comme le vent !

Soleil-Levant s’anima et s’élança. À ce moment-là, elle n’eut rien à envier à Lusombre : elle traversait la steppe dans un fracas de sabots, avec l’élégance et la sécurité d’une véritable reine. Les chevaux des Titiakas étaient rapides… mais Dashvara était persuadé que Soleil-Levant remporterait la course. Il s’en assura en continuant à l’aiguillonner et à la louer et, pour ne pas être en reste, la jument de Yira la suivait de près. Il espérait seulement que sa naâsga, peu habituée à chevaucher, se fierait à l’instinct de sa monture.

— Arigá rhad kab, dawana is set ! —cria-t-il—. Liá Liadirlá kab !

Galope comme le vent, reine de la steppe, vole comme le Liadirlá !

Ils arrivèrent au petit donjon d’Amystorb en ayant distancé les Essiméens. Dashvara laissa Soleil-Levant ralentir l’allure à sa guise tandis qu’il sondait le lieu. En plus des douze Ragaïls, il y avait là une vingtaine de sibiliens armés, constata-t-il avec un tressaillement. L’arrivée de ces deux cavaliers poursuivis avait révolutionné et réveillé tout le monde. Il aperçut la grande et forte silhouette d’Asmoan de Gravia sortant de sa tente orange et il vit un Ragaïl repousser le jeune Api et l’empêcher de sortir du campement pour assouvir sa curiosité. Mais il ne vit pas Kuriag Dikaksunora. Cependant, vu la présence des Ragaïls, il devait forcément être là.

Il descendit de cheval d’un bond et caressa le front de Soleil-Levant, lui murmurant à l’oreille :

— Ayshat, Soleil-Levant. L’âme de la steppe vibre dans ton cœur. Sois mille fois bénie…

— Que signifie tout cela ? —rugit une voix.

Dashvara se retourna et se trouva face au capitaine Djamin. Le Ragaïl avait une expression sévère. Pas hostile, car il était difficile de se montrer hostile envers un homme qui ne portait pas d’armes. Mais il était clair que le revoir ne le réjouissait pas. Tout compte fait, depuis qu’ils se connaissaient, Dashvara n’avait fait que tromper sa vigilance.

Et l’heure était venue d’expier.

Devant des Ragaïls qui s’approchaient avec de moins en moins d’appréhension en constatant qu’il n’y avait aucun danger, Dashvara s’écarta de Soleil-Levant. Et, écartant également sa fierté, il s’agenouilla sur la terre steppienne et prononça bien haut :

— Je suis venu présenter mes excuses à mon maître, Kuriag Dikaksunora, et lui demander miséricorde pour mon peuple.