Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 3: L'Oiseau Éternel.

15 Le Pacte

— Sinon, je n’aurai pas d’autre choix que d’envoyer mon armée contre Lamasta —disait Todakwa.

Dashvara s’arrêta à quelques pas de Zéfrek. Celui-ci avait les sourcils froncés.

— Ton frère est en parfaite santé —répliqua enfin le Shalussi—. De même que les autres prisonniers et j’inclus les dix-huit Essiméens capturés la nuit passée. La parole d’un Shalussi ne ment pas. —Il jeta un simple coup d’œil à Dashvara et ajouta— : Je suis prêt à échanger vos prisonniers contre les nôtres, mais, dans le cas des Essiméens d’hier, la décision appartient à Dashvara de Xalya. C’est lui qui a effectué la capture.

Dashvara réprima un grognement incrédule. Alors, comme ça, ils parlaient d’échange de prisonniers ? Ne voyant pas de meilleure occasion de se débarrasser de ces Essiméens capturés, il répondit :

— J’accepte l’échange.

Todakwa approuva l’échange à son tour, avec l’air de leur faire une faveur. Zéfrek envoya immédiatement un de ses hommes libérer les prisonniers et Dashvara s’écarta pour appeler Tinan :

— Suis-le et dis à tous que tout va bien pour le moment.

Tinan acquiesça et s’empressa d’obtempérer. Bien. Un problème en moins. Maintenant, venait la question d’Ashiwa et du siège, devina Dashvara. Obéissant à un léger geste de Todakwa, trois jeunes Essiméens approchèrent un imposant fauteuil décoré et le chef essiméen s’assit comme un roitelet tandis qu’on l’enveloppait dans une grande cape d’un blanc si pur qu’elle semblait ne jamais avoir servi. Qu’il s’asseye alors que les autres demeuraient debout parut déplacé à Dashvara. D’autres auraient cru montrer des signes de faiblesse en agissant de la sorte… mais Todakwa était un Essiméen, il avait une autre manière de penser et Dashvara paria que son objectif était d’affirmer son autorité et de se démarquer comme le petit souverain de cette réunion.

— La rébellion illégitime que tu as entreprise, Zéfrek —prononça-t-il depuis son siège— a occasionné des morts parmi les miens. Je vais difficilement pouvoir pardonner une telle offense, mais aujourd’hui je suis disposé à être clément. Le mieux que vous pouvez faire est de vous rendre, d’évacuer Lamasta et d’abandonner la steppe le plus tôt possible.

— Ce n’est pas ce que nous sommes venus faire, Todakwa —répliqua Zéfrek, la voix tendue.

— Non —concéda l’Essiméen—. Mais, si vous ouvriez les yeux, vous verriez que mon armée est plus grande que la vôtre, que Titiaka est prête à envoyer plus d’hommes, que les armes qu’elle peut nous fournir sont plus efficaces que celles de la République et que celle-ci ne vous aide pas… Si je voulais, je pourrais vous faire disparaître comme un grain de sel dans l’eau, à tout moment. —Il joignit ses mains sous les amples manches de sa tunique bleu immortel et leur adressa un léger sourire tandis que ses yeux vivaces les détaillaient tous posément—. Savez-vous ce que je vois, steppiens ? Je vois des chefs de tribus primitives affrontant une civilisation moderne et incapables d’accepter qu’ils doivent s’y soumettre pour le propre bien de leurs peuples. Les Xalyas, vous avez beaucoup perdu de ce que les Anciens Rois vous ont appris. Les Shalussis, vous n’avez jamais été que des bergers incultes qui ne verront jamais plus loin que leur troupeau… Vous êtes voués à l’échec. Vous restez en arrière par peur d’être vaincus et vous ne vous rendez pas compte que vous avez déjà perdu. Essimée, elle, redonne la vie à la steppe. Et elle continuera de grandir, peu importe combien d’obstacles se dressent sur son chemin.

Et il y croit, le maudit serpent… Dashvara lui adressa un sourire féroce et explosa le premier sur un ton mordant :

— Redonner la vie, hein ? Eh bien, je suis désolé de te dire que ta civilisation moderne ne mènera nulle part, Todakwa. —Il jeta un coup d’œil tendu vers les Ragaïls et vers Kuriag avant d’affirmer— : Diumcili t’utilise. Elle te vend des illusions de richesse et, pendant ce temps, elle extrait l’or et le salbronix de tes mines, elle dévore ton bétail… Elle finira par dévorer ton peuple et ta modernité. Même les Anciens Rois n’ont pas réussi à détruire la steppe comme tu le fais. Tu crois grandir, dis-tu —il souffla avec sarcasme—. Je suppose que tu sais déjà que celui qui grandit beaucoup tombe de plus haut et que la chute est plus dure.

Le sourire de Todakwa s’était élargi, se faisant réellement odieux.

— Mm. J’ai bavardé une fois avec Vifkan de Xalya, il y a peut-être huit ou dix ans —commenta-t-il posément—. Un homme droit, rigide et obstiné… Il n’avait pas d’autre ambition que celle de continuer à vivre comme il avait toujours vécu. Lui et son père avant lui ont condamné ton clan. Dommage que tu aies choisi le même chemin. À l’heure qu’il est, toi et ton peuple, vous pourriez être à bord d’un bateau à destination de Titiaka. Mais tu as choisi la guerre.

— J’ai choisi la liberté —rétorqua Dashvara avec un rugissement sourd—. Sans ton armée, Todakwa, sans les esclaves que tu as soumis et qui souhaitent se libérer, il y a longtemps que je serais parti dans une région de la steppe où l’on n’entende pas parler de ton abjecte modernité ni de ta glorieuse Skâra. Et sache, Todakwa —ajouta-t-il avec rage—, que mon père n’a pas condamné mon clan. C’est vous qui l’avez condamné en l’attaquant. Tu abuses de ton pouvoir comme les seigneurs de la steppe et les Anciens Rois l’ont fait autrefois contre les plus faibles. Mais, toi, tu agis différemment. Au lieu de repousser les tribus voisines, tu les asservis, tu endoctrines les enfants, tu les obliges à adorer une divinité qui n’est pas la leur, tu déformes notre Dahars en l’empoisonnant peu à peu… Si tu crois y être parvenu, tu te trompes. Mon peuple est toujours fidèle à l’Oiseau Éternel.

Todakwa arqua les sourcils, l’air peu impressionné.

— Permets-moi d’en douter —répondit-il—. Je peux t’assurer que tu as parmi tes gens des jeunes qui pensent en galka, prient en galka et rêvent en galka. Le pouvoir de Skâra est supérieur à celui de l’Oiseau Éternel, Dashvara. Parce qu’il va au-delà de notre compréhension saïjit. C’est pour ça qu’il a un plus grand impact parmi les jeunes : parce que ceux-ci croient en la vie et la mort avant de les comprendre.

Dashvara ne sut quoi répondre à cela. Il était conscient qu’il s’était laissé emporter par les paroles insultantes de Todakwa et il se récrimina pour cela. S’ils s’étaient réunis là, ce n’était pas pour se convaincre mutuellement de leurs bons idéaux, ce n’était pas pour se vendre des divinités ni pour se lancer des piques, c’était pour trouver une solution satisfaisante au siège de Lamasta.

Après un bref silence, Todakwa ajouta :

— Un conflit ne convient à aucun de nous maintenant. Les Diumciliens croient que les Dazboniens continueront à vous apporter leur appui si vous parvenez à vous installer et, même si l’aide républicaine a plutôt été burlesque jusqu’à présent, un conflit plus important entre la République et la Fédération pourrait avoir des résultats désastreux dans la steppe si nous ne résolvons pas ceci de façon civilisée. Il nous reste donc deux options : soit j’écrase la rébellion et aucun de nous ne peut douter de ma victoire, soit je vous propose une reddition, mais comme, pour le moment, vous n’avez pas arrêté de la refuser, Kuriag Dikaksunora ici présent m’a suggéré de vous proposer une troisième option.

Dashvara arqua un sourcil et se tourna vers Kuriag. En voyant l’attention se centrer sur lui, le jeune Titiaka s’humecta les lèvres. Son visage était presque aussi blanc que la majestueuse cape de Todakwa.

— Eh bien, voilà… —Le Titiaka se racla la gorge, rompant enfin le silence, et prit un ton plus cérémonieux quand il continua— : Le Conseil de Titiaka a ordonné d’envoyer des renforts fédérés à Ergaïka. Ils arriveront dans quelques jours. Le Conseil reconnaît que ces terres sont d’Essimée et il a condamné la rébellion, la considérant comme une révolte d’esclaves. Et par conséquent —poursuivit-il, toujours aussi solennel—, vos prétentions sont illégitimes et ne sont acceptées ni par Essimée ni par ses alliés. Le bon sens voudrait que vous vous rendiez compte que votre situation est insoutenable. Moi, Kuriag Dikaksunora, comme maître d’esclaves impliqués dans la révolte et comme membre officiel du Conseil de Titiaka, je vous demande, tant aux Shalussis qu’aux Xalyas de considérer ceci. —Il s’éclaircit la voix et, bien que tout ce qu’il disait lui reste en travers de la gorge, Dashvara réprima mal un sourire en le voyant aussi mal à l’aise—. Essimée est disposée à laisser la vie sauve aux rebelles, à reconnaître l’existence des clans shalussi et xalya et à leur attribuer des droits. En échange, les meneurs de ces clans devront jurer loyauté à Essimée, vivre sous son aile en tant que vassaux et… —Les souffles de Dashvara, Zéfrek et la sage shalussi lui arrachèrent une grimace et il s’empressa de conclure— : et se soumettre à certaines obligations en échange de certains droits, tous détaillés dans… euh… l’accord écrit que voici.

Il tendit un rouleau de papier qu’un jeune Essiméen prit et transmit, non pas à Dashvara, mais à Zéfrek. Dashvara bouillait. Un accord de vassalité. Kuriag était en train de leur vendre un accord de vassalité ! Il était si ahuri qu’il mit un moment à se rendre compte que Zéfrek regardait le parchemin avec un réel embarras. Le jeune Shalussi se racla la gorge et lui tendit le papier. Dashvara le prit et, jetant un coup d’œil à la longue liste de conditions et de verbiage, il comprit que Zéfrek ne l’avait pas lue. Tout simplement parce qu’il ne savait pas lire.

Ah le bienheureux, soupira-t-il.

Lire ce parchemin allait être une véritable torture. Lui jeter un simple coup d’œil était déjà une honte. Le regard moqueur de Todakwa n’aidait pas. Il aurait voulu lui lancer à la figure non seulement le parchemin mais une bibliothèque entière. Cependant… avaient-ils une autre option ? Laissant échapper un bruit étranglé et rauque, Dashvara s’apprêta à lire à voix haute, par égard pour Zéfrek, mais il y réfléchit mieux. Yira lisait avançant la tête sur le côté… Dashvara détourna le regard de la feuille et l’enroula de nouveau.

— Nous aurons besoin de trois jours pour examiner cette proposition.

Todakwa roula les yeux.

— Deux jours —répliqua-t-il—. À l’aube du Jour de l’Alkanshé, vous me donnerez votre réponse et vous libèrerez Ashiwa. Si vous ne le délivrez pas vivant et en bonne santé, Skâra s’abattra sur vos têtes.

Dashvara fronça les sourcils sans répondre. La sage shalussi prononça :

— La mort s’abat sur toutes les têtes et la perfidie n’a jamais fait bon ménage avec la nature. Les orages et la sécheresse anéantiront ton empire si tu ne fais pas attention, Todakwa.

Le chef essiméen esquissa un sourire.

— Ça, Skâra en décidera, car tout naît en elle et tout meurt en elle. —Il se leva et se tourna vers Shokr Is Set—. J’autorise les Voleurs de la Steppe à entrer à Lamasta si tel est leur désir. Cependant, si vous entrez, vous manifesterez votre appui aux Xalyas et vous devrez subir les conséquences de la décision de Dashvara de Xalya. Je crois savoir que vous venez avec l’intention d’unir vos clans… La vassalité s’étendrait alors aux Voleurs de la Steppe si elle est acceptée.

Dashvara siffla intérieurement. D’une pierre deux coups, vermine ? Il répliqua :

— Les Honyrs n’ont encore juré aucune loyauté envers moi.

Todakwa inclina ironiquement la tête en guise de salut et fit un geste.

— Que Skâra vous guide sur le bon chemin et vous nourrisse de sa sagesse.

Que ton Oiseau Éternel se déplume et flambe en enfer…

Dashvara se mordit la langue et répondit par une brève et sèche inclination polie. La réunion s’acheva. Zéfrek était rouge de colère. La sage shalussi avait les lèvres pincées en une fine ligne de mécontentement, Shokr Is Set était sombre…

Au diable, le serpent !, pesta Dashvara tout en remontant sur Soleil-Levant.

Les Honyrs décidèrent de passer et d’entrer dans Lamasta, détail qui n’inquiétait pas beaucoup Dashvara, car il était arrivé à la conclusion que, tôt ou tard, il n’aurait pas d’autre option que d’accepter l’accord de Todakwa s’il ne voulait pas que les Xalyas soient rayés de la carte et, en ces circonstances, il n’allait jamais accepter que les Honyrs jurent loyauté à un damné vassal d’une maudite charogne.

Ils arrivèrent à Lamasta sans qu’il se rende presque compte du trajet. Son esprit bouillonnait. Et le parchemin dans son poing droit lui pesait comme une enclume. Il retint l’envie de le réduire en miettes, mit pied à terre devant le refuge et laissa un garçon guider Soleil-Levant jusqu’à l’enclos. Les Xalyas l’entourèrent et saluèrent avec des sourires de bienvenue Shokr Is Set, Yira et les Honyrs nouvellement arrivés. Le capitaine Zorvun s’arrêta devant Dashvara et, voyant que celui-ci hésitait, il arqua un sourcil et observa :

— La réunion a été courte. Et, à te voir, quelque chose me dit que tout ne s’est pas bien passé.

— Ils vont lancer l’attaque ? —demanda Shurta.

Dashvara grimaça et fit non de la tête.

— Non. Penses-tu. Todakwa s’avère être un diable raisonnable. Hum… Il est temps d’aller discuter avec Zéfrek et Lifdor de cette… affaire. Nous avons deux jours pour y réfléchir.

— Réfléchir à quoi ? —demanda Zorvun avec prudence.

Dashvara le regarda dans les yeux et toussota.

— Tu te rappelles ce que tu m’as dit à Titiaka sur le pragmatisme et la fierté ? Eh bien… Je crois qu’il nous convient de considérer la proposition de Todakwa —affirma-t-il et il brandit un instant le parchemin en ajoutant— : Pendant que je lis ça aux Shalussis, veuillez accueillir et installer les Honyrs le mieux possible. Leur venue fait honneur à leur peuple et honore le nôtre.

Il inclina la tête et s’éloigna vers le quartier général. Plusieurs frères, morts de curiosité, le suivirent.

— De quelle diable de proposition tu parles ? —demanda Sashava, haletant avec ses béquilles car ils avançaient à vive allure.

Dashvara raccourcit ses pas et expliqua sommairement :

— Le serpent veut un serment de vassalité.

Plus d’un resta bouche bée. Zorvun souffla, incrédule. Les Xalyas tout juste arrivés n’avaient pas encore été informés et ils se montrèrent alors aussi stupéfaits que les autres. Aligra affichait un air lugubre digne d’un conte de terreur —le Liadirlá savait pourquoi elle n’était pas restée avec les autres femmes xalyas en territoire honyr. Zamoy fut le premier à réagir :

— Ah le maudit diable !

Le Chauve suffoquait d’indignation et n’en dit pas plus. La stupéfaction les laissait tous sans voix. Ils arrivaient déjà au quartier général quand Lumon demanda :

— En quoi consiste cette vassalité exactement ?

Dashvara secoua la tête.

— Je ne sais pas. Le parchemin l’explique en détail. J’ai décidé de ne pas refuser avec précipitation. C’est une idée de Kuriag. Ça a plu à Todakwa, c’est tout… Je suis sûr qu’il a dû imposer ses propres conditions de toute façon.

Cette fois-ci, en arrivant au quartier général, ils ne furent pas repoussés et Dashvara passa à l’intérieur avec le capitaine, Yira, Yodara, Lumon et Sashava. Tous les dirigeants shalussis étaient présents, de provenance variée et nombreux. Une vingtaine de guerriers vétérans étaient déjà là vociférant dans un brouhaha tonitruant. Dashvara s’arrêta, les observa patiemment et, petit à petit, le tumulte se calma et les regards se tournèrent vers lui. Quand un silence relatif se fut installé, il déplia le parchemin en prononçant :

— Todakwa nous a suggéré de considérer sa proposition. Si vous êtes d’accord, je vous lirai à voix haute les conditions, puis nous les commenterons séparément si vous le jugez plus approprié.

Zéfrek intervint :

— Je crois que, dans ce cas, il convient aux deux clans d’avoir une discussion commune.

Les chefs de tribus acquiescèrent l’un après l’autre avec plus ou moins d’entrain et Dashvara commença à lire. Le début était une tirade de présentation de l’accord, avec des mots techniques que ne durent pas comprendre la moitié des Shalussis présents, soupçonna Dashvara. Même lui ne comprenait pas toutes ces phrases compliquées… Ce texte devait venir de l’esprit d’un spécialiste des lois… et il doutait que ce soit de Kuriag Dikaksunora. De son cousin le diplomate, alors, peut-être ? Qui sait. En tout cas, la série de conditions commença sans surprises : Todakwa réclamait une loyauté absolue, le droit d’enrôlement en cas de guerre, la liberté de circulation essiméenne dans les territoires de chaque clan, il prescrivait certaines interdictions et se réservait le droit d’imposer plus de règles de caractère mineur relatives à la chasse, au bétail et un long et cetera, sans possibilité de refus de la part des vassaux, même si ceux-ci pouvaient « faire appel ». Il imposait aussi de respecter la présence de prêtres-morts pour éduquer et rendre gloire à Skâra. Il déniait explicitement à Lifdor le droit de diriger le clan des Shalussis et exigeait qu’un unique chef représente les deux clans. En échange de tout cela, il s’engageait à venir en aide à ses vassaux quand ceux-ci en auraient besoin, à baisser les prix en fonction de leurs possibilités et à assurer le respect de leur culture et identité au sein de la nouvelle puissance steppienne…

— La nouvelle puissance steppienne —cracha Sashava—. Je traînerais avec plaisir ce serpent essiméen à travers toute la steppe !

— Mieux vaut pas. Son sang empoisonnerait la terre —grogna le capitaine avec une rage contenue.

Dashvara termina le paragraphe et acheva enfin le texte :

— Les signataires suivants acceptent l’accord et s’engagent à le respecter durant les douze prochaines années.

Zorvun arqua un sourcil.

— Douze ans ? —répéta-t-il.

Dashvara haussa les épaules.

— Je suppose que ça doit être pour que nous n’ayons pas l’idée de nous rebeller avant et que nous attendions sagement la fin du délai.

— Ce qui n’arrivera pas de toutes façons —croassa Lifdor—. Nous n’allons pas accepter une telle humiliation.

Plusieurs appuyèrent son point de vue avec véhémence, mais d’autres ne semblaient pas du tout aussi décidés. Tout compte fait, ceci représentait une victoire par rapport à la servitude qu’ils avaient connue jusqu’alors. L’accord, somme toute, les séduisait visiblement.

Une fois de plus, les Xalyas eurent davantage un rôle de spectateurs que d’acteurs dans la conversation qui suivit la lecture du pacte. Les voix s’enflammèrent. Ceux qui argumentaient en faveur de la vassalité étaient traités de lâches et de traîtres et ceux-ci à leur tour traitaient d’insensés et de stupides ceux qui persistaient à affronter une armée croissante d’Essiméens qui proposait enfin de libérer leurs femmes et leurs enfants asservis et de les laisser relativement tranquilles.

— Les Essiméens nous craignent ! —rugissait l’un à la barbe grisonnante et à la voix puissante—. S’ils ne nous attaquent pas, c’est parce qu’ils savent que leurs sortilèges ne peuvent rien contre un bon coup de sabre. Nous sommes des guerriers et, eux, de simples poules mouillées. Imposons notre propre pacte !

— Nous pouvons ajouter des conditions —commenta Zéfrek en tambourinant sur la table.

— Il n’y a pas de conditions qui vaillent —répliqua Lifdor—. Mon honneur m’interdit catégoriquement ne serait-ce que d’envisager de faire un pacte de vassalité avec cette vermine.

Son assertion s’acheva dans un tonnerre de stentor, qui obtint de nombreux échos. Dashvara se frotta le front plissé par tant de bruit. Il essayait, en vain, de cueillir quelque commentaire constructif au milieu des voix chaotiques qui s’élevaient. Zorvun lui commenta à l’oreille :

— Ça me rappelle quand nous fêtions les courses de chevaux en Xalya.

Les lèvres de Dashvara se courbèrent. Mais son sourire se tordit quand il pensa que la fête qui se tenait maintenant menaçait de se terminer à coups de poing. Après avoir attendu quelques secondes de plus, Dashvara secoua la tête et déclara à ses frères :

— Aujourd’hui, nous n’arriverons à rien. Le soleil ne tardera pas à se coucher. Il vaudra mieux que nous rentrions au refuge et partagions le dîner avec les Honyrs.

Zorvun approuva mais dit :

— Je vais rester ici encore un moment. Je suis curieux de savoir ce que Zéfrek pense de tout ça.

Dashvara haussa les épaules et, laissant là le capitaine, il se dirigea avec les autres vers la sortie après avoir lancé un rapide salut général auquel les chefs shalussis répondirent à peine.

Comme si on n’avait pas eu déjà assez de tintamarre le matin avec les disques explosifs… Il vaudra mieux que les Shalussis aillent dormir et que leurs rêves leur portent conseil avant qu’ils ne prennent une décision précipitée.

Dashvara se sentait encore plus inquiet que quelques heures plus tôt, pour la simple raison que la proposition de Todakwa menaçait de déchirer autant les Shalussis que les Xalyas, entre ceux qui se réjouissaient d’accepter un rayon de lumière en échange de chaînes et ceux qui souhaitaient conquérir leur liberté et mourir en menant à bout une vengeance honorable. Et, sincèrement, quelque chose en Dashvara, peut-être la fatigue, la sagesse, l’amour pour son peuple, ou qui sait quoi, le faisait pencher vers les premiers.

Nous serons toujours en mesure de nous rebeller si Todakwa ne respecte pas le pacte, pensait-il d’un côté.

Mais une autre petite voix se moquait de lui :

Tu n’as pas l’impression de te contenter de peu, Dash ? Tu ne cherches plus la liberté, ni vengeance, ni justice. Ton unique préoccupation est de sauver ton peuple de la mort et de l’esclavage complet et tu te sens même reconnaissant de l’intervention de Kuriag…

Il passa toute la soirée avec la tête embrouillée. Les Xalyas partagèrent avec joie leur peu de vivres avec les Voleurs de la Steppe et ceux-ci à leur tour partagèrent une sorte de gâteau au lait qui arracha des commentaires enthousiastes, bientôt étouffés pour ne pas déranger les Honyrs pendant qu’ils mangeaient dans leur silence rituel. Ils avaient déjà terminé de dîner depuis un moment quand une bande de cinq adolescents rentra bruyamment, entourant un Youk aux vêtements tout trempés et boueux. Se levant, la mère de Miflin souffla.

— Oiseau Éternel, où étiez-vous ? Enlève cette chemise, Youk, elle est dégoûtante. Que diables t’est-il arrivé ?

— Ce maladroit s’est cassé la figure ! —se moqua un des compagnons.

Le garçon, lui, ne répondit pas et, à la stupéfaction de tous, il s’ouvrit un chemin au milieu de la bande à la vitesse de l’éclair et tenta de s’échapper. Il n’y parvint pas : le capitaine Zorvun, qui se tenait à l’entrée, bavardant avec Yodara, l’attrapa par le cou.

— Eh ! Où vas-tu comme ça, gamin ?

Alerté par le visage profondément altéré de Youk, Dashvara écarta ses méditations sur le pacte et suivit la scène avec curiosité. Face à la question du capitaine, l’enfant ne prononça pas un mot. Zorvun fronça les sourcils et Lariya les rejoignit, manifestement agacée par le comportement du jeune Xalya, mais pas uniquement : en voyant deux des gamins qui avaient accompagné celui-ci rire sous cape, Dashvara se rembrunit, devinant ce qui s’était passé.

— Allez —soupira Lariya—. Enlève cette chemise, je vais la laver.

— Non ! —répliqua Youk, s’agitant brusquement. Si Zorvun ne l’avait pas tenu d’une poigne ferme, il aurait foncé vers la sortie.

Devant l’incompréhensible refus, Lariya s’avança et le força à l’enlever. Youk ne résista pas, mais son visage s’empourpra violemment. Et tous comprirent bientôt pourquoi. Son torse était couvert de tatouages. Des tatouages de Skâra avec des motifs et des signes galkas clairement identifiables à leurs couleurs noires et bleues.

La surprise les saisit tous et Youk en profita. Les joues inondées de larmes et les yeux exorbités, il se libéra d’une secousse et sortit en courant du refuge. Les autres ne réagirent pas immédiatement, puis, finalement, des souffles et des commentaires s’élevèrent et, par-dessus ceux-ci, Orafe rugit :

— Je maudis les Essiméens et je crache sur leurs morts !

Vu les regards complices qu’échangèrent les deux gamins qui avaient ri avant, Dashvara déduisit que ceux-ci connaissaient déjà le secret de Youk et qu’ils l’avaient tarabusté à cause de ça. Il garda en tête leurs visages et décida qu’il s’occuperait personnellement de leur donner une leçon qu’ils n’oublieraient pas de leurs vies.

On dirait que Todakwa m’a rendu des démons essiméens au lieu de Xalyas, marmonna-t-il, contrarié.

Makarva était sorti dans la nuit chercher le gamin. Au bout de quelques minutes, il revint, une expression inquiète sur le visage.

— Je ne le trouve pas. Allez savoir où il est passé.

Inquiets, d’autres se levaient pour partir à sa recherche quand on entendit soudain au-dehors un cri sonore, d’alarme ou de protestation, Dashvara ne sut le déterminer, mais le bruit de sabots qui s’ensuivit lui fit craindre le pire. Il arrivait à l’entrée quand la voix de stentor du capitaine déchira la nuit :

— Reviens ici, inconscient !

Il s’adressait à Youk. Sauf que celui-ci s’éloignait déjà à cheval vers les ombres nocturnes et il ne dut l’entendre que de loin. Il ne l’écouta pas de toute façon : il continua de galoper. Dashvara siffla un juron et partit en courant vers l’enclos. Plus d’un eut la même idée en même temps et Dashvara freina avant d’ordonner :

— Boron, Alta ! Vos chevaux sont les plus rapides. Ramenez le gamin.

Quelques instants plus tard, le Placide et Alta galopaient vers la sortie de Lamasta, vers le nord. Vers le campement essiméen. Dashvara expira brusquement. Rien que de penser que Youk puisse imaginer qu’il serait plus en sécurité là-bas qu’avec son peuple, Dashvara se sentait horriblement mal. Surtout parce que ce n’était pas la faute de Youk mais des autres, et la sienne pour avoir méprisé Skâra et ses rites, pour avoir condamné les prêtres-morts et leurs pratiques, pour avoir dénigré tout ce qu’avaient appris les jeunes Xalyas ces trois dernières années entre les mains essiméennes. Certes, cette Divinité inspirait à Dashvara de la crainte et du mépris, tout simplement parce qu’elle était essiméenne et que ses adorateurs lui étaient hostiles… Le problème, c’était que les jeunes avaient senti ce mépris. De là que certains étaient prêts à montrer à leurs aînés que, pour eux, Skâra n’était rien, même si ce n’était pas vrai ; et de là que d’autres, la Divinité marquée au fer rouge dans leur esprit et même tatoués par les prêtres-morts, mouraient de honte en silence. Et, comme le grand seigneur de la steppe aveugle et stupide qu’il était, Dashvara n’avait rien vu.

Brillant, Dash. Tu n’as rien à envier au roi des aveugles. Figure-toi que ces gens sont avant tout humains comme toi. Ils sont unis grâce à la tolérance et la confiance qui règnent entre nous. Et, en cela, tu as failli à Youk. Nous avons totalement failli à tous nos jeunes.

Il frotta son front avec fatigue et les paroles de Todakwa revinrent résonner dans sa tête : “tu as parmi tes gens des jeunes qui pensent en galka, prient en galka et rêvent en galka…” Vrai. C’était vrai. Leurs prêtres-morts étaient parvenus à quelque chose d’impensable. Quelque chose qui aurait fait se retourner son seigneur père dans sa tombe.

Bouah. À ce stade, le seigneur Vifkan serait déjà mort d’horreur après tout ce qui s’est passé.

Il sentit une main prendre silencieusement la sienne et il répondit avec douceur, tournant les yeux vers ceux de sa naâsga.

— À quoi penses-tu ? —lui demanda celle-ci, curieuse.

Dashvara jeta un coup d’œil autour de lui. Ils étaient à mi-chemin entre le refuge et l’enclos des chevaux, et les Xalyas erraient et parlaient à voix basse, sondant l’obscurité et espérant le retour du garçon. Les Honyrs étaient presque tous restés à l’intérieur, s’apprêtant à dormir après une journée épuisante. Il n’avait pas encore eu l’occasion de parler réellement avec eux, hormis les formules de politesse habituelles. Ils devaient sans doute se demander s’ils n’étaient pas tombés dans une sorte de piège en entrant dans Lamasta défendre un peuple à moitié mort qui, somme toute, envisageait de trahir une des bases les plus essentielles de son Oiseau Éternel et de se soumettre à Todakwa. Il soupira.

— À mille sortes de choses —admit-il enfin—. Todakwa. Les Shalussis. Les Honyrs. Mon peuple. Et ma stupidité… Comme disait Maloven, qui veut tout embrasser finit par ne saisir que du vide.

Yira émit un léger souffle amusé.

— Tu essaies d’embrasser ta stupidité ? —se moqua-t-elle.

Dashvara sourit et argumenta :

— Pour y remédier, il faut d’abord la comprendre.

Il prit sa naâsga par la taille et scruta avec elle l’obscurité. Sur la colline du village, on voyait une ligne entière de torches allumées et on devinait de temps à autre la silhouette d’une sentinelle shalussi. Que Boron et Alta mettent si longtemps commençait à l’inquiéter sérieusement.

— Dash —dit soudain Yira, rompant le silence relatif de la nuit—. Dis-moi… que penses-tu de ce pacte ?

Dashvara grimaça.

— Je ne sais pas —avoua-t-il—. Parfois, cela me semble la bonne voie, d’autres fois une folie… Sincèrement, je ne sais pas. Je me méfie de Todakwa, naturellement.

Il perçut l’assentiment de Yira.

— Peut-être que Todakwa ne fait pas ça uniquement pour contenter Kuriag Dikaksunora —médita-t-elle.

Dashvara arqua un sourcil et la regarda avec surprise.

— Que veux-tu dire ?

— Mm… Eh bien. Si j’étais Todakwa, ceux qui devraient tout de suite m’inquiéter le plus, ce seraient les Fédérés. Ils vont envoyer des soldats dans la steppe et, crois-moi, quand le Conseil de Titiaka envoie des soldats, il ne les rembarque pas de si tôt. En faisant des Xalyas et des Shalussis des vassaux, Todakwa s’assure que non seulement vous n’affaiblirez pas son propre clan mais que vous l’aiderez en cas de… —elle haussa les épaules— potentielles invasions indésirables.

Dashvara resta à la regarder, stupéfait. Finalement, il souffla.

— Fichtre. —Il sourit largement—. Tu es la digne fille d’Atasiag Peykat, naâsga. Tu es douée pour ce genre de choses.

La lumière d’une torche illumina les yeux amusés de Yira.

— Pas autant que mon père —assura-t-elle—. Mais, à force de l’écouter, j’ai retenu quelques leçons.

Dashvara esquissa un sourire, se réjouissant de nouveau de l’avoir à ses côtés malgré la situation. Il méditait ses paroles quand Miflin annonça de loin :

— Ils reviennent !

On entendait les sabots des chevaux approcher. Anxieux, Dashvara sonda l’obscurité et, quand, enfin, il vit les cavaliers, il ressentit un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid de la nuit. Oui, Alta et Boron revenaient… mais sans Youk. Alta descendit de cheval d’un bond.

— Trop tard, il a franchi les lignes —haleta-t-il précipitamment—. Je suis désolé. —Il avait l’air tourmenté. Ses frères essayèrent de le consoler malgré leur propre déception et leur nervosité et Alta s’écria— : Que le Liadirlá protège ce garçon ! Si j’avais forcé davantage mon Alrahila, peut-être que j’aurais réussi à le rattraper… mais faire ça dans ce noir, c’était une folie. Ce garçon… Diables. Si les Essiméens lui font du mal…

— Ils ne lui feront pas de mal —assura le capitaine d’une voix posée—. Ils attendent une réponse pour le pacte. Ce serait absurde de semer la zizanie.

— Les Essiméens sont absurdes —croassa Orafe—. Déjà, rien que pour avoir marqué un gamin comme un objet… ! —Il suffoqua et rugit— : Misérables diables !

Plus d’un Shalussi s’était approché pour voir ce qui se passait et jetait des regards curieux. Dashvara leva une main.

— Du calme, mes frères. Le capitaine a raison : ils ne lui feront pas de mal. Et, demain, j’irai en personne le récupérer. —Prévoyant des protestations, il leva une autre main, se réjouissant au passage de ne plus ressentir de douleur au bras, et il déclara— : Je me sens personnellement responsable de cet incident. En plus, comme l’a bien dit le capitaine, tant que cette histoire de pacte n’est pas réglée, il n’y aura pas de sang versé. Todakwa respectera la trêve.

— Comme il l’a respectée il y a trois ans, tu veux dire ? —répliqua Zamoy avec sarcasme.

Dashvara grimaça et fit face à des expressions sceptiques. Il insista :

— C’était différent. Écoutez, je suis le premier à me méfier de ce serpent, mais, dans ce cas, le conflit ne l’intéresse pas. Il veut la paix avec les clans de la steppe.

— La paix, tu parles ! —protesta Zamoy—. Il veut nous voir soumis, Dash ! Il veut nous humilier.

Orafe lui donna un coup de coude et le Chauve souffla mais se tut. Il y eut un profond silence durant lequel Dashvara saisit l’insinuation de ses frères : ils le suivraient quoi qu’il décide. Ils comprenaient maintenant les risques mieux que jamais et ce qui était en jeu : l’avenir de deux-cents Xalyas. Mais, si Dashvara estimait le risque nécessaire, ils se lanceraient dans la bataille corps et âme.

Et vous ne savez pas à quel point je vous crains pour ça, mes frères…

Dashvara inspira et rompit enfin le silence.

— Aujourd’hui, la journée a été très longue. Demain sera un nouveau jour. Et il éclairera sans doute ma tête avec des idées plus constructives que celles que j’ai tout de suite, alors… je vous souhaite bonne nuit à tous, mes frères.

Ils lui répondirent et tous mis à part les veilleurs retournèrent à l’intérieur pour s’installer sur leurs paillasses improvisées et éteindre les torches. Comme toutes les nuits, Tsu utilisa de nouveau ses onguents et sortilèges sur son bras et, tandis que le drow travaillait, Dashvara garda un silence songeur. Finalement, malgré les énergies qui commençaient à assoupir son esprit, il tenta de se dégourdir et lança :

— Tsu. —Le drow leva la tête arquant légèrement un sourcil interrogatif avant de reprendre son travail. Dashvara hésita—. Comment va Fushek ?

— Pas très bien —avoua Tsu—. J’ai retiré le trait et il a perdu beaucoup de sang. Mais il vivra, je crois. C’est un homme fort.

Dashvara acquiesça, se réjouissant malgré l’accueil plutôt hostile que lui avait réservé ce Shalussi.

— Bien —murmura-t-il. Et il tourna alors la tête vers le sac rebondi et s’enquit— : Tah ? Tu dors ? Je me demandais…

L’ombre le devança en l’interrompant avec un toussotement moqueur.

“Tu veux que j’aille voir si tout va bien pour le garçon, n’est-ce pas ? J’y vais.”

Dashvara sourit.

— Merci, Tah. Merci du fond du cœur.

L’ombre lui répondit par un sourire mental, elle sortit du sac à la lumière ténue du refuge et disparut dans un parfait silence. Dans la salle, on n’entendait plus que des murmures, des raclements de gorge et quelques toux. Tsu s’écarta.

— Voilà, j’ai fini. Tu sais, Dash ? Plus tu penses, plus tu stresses, et plus tu stresses, plus la blessure tardera à guérir et je serai obligé de te redonner de ces ogroyes.

Dans ses yeux, on devinait un léger éclat blagueur. Dashvara le regarda avec amusement.

— Si tu ne me donnes plus de cette cochonnerie, c’est parce que tu n’en as plus, avoue-le.

Tsu secoua la tête et un léger sourire anima son visage sombre de drow.

— Bah, dors, va —lui dit-il.

Il se leva et Dashvara lui souhaita bonne nuit. Les énergies essenciatiques lui épargnèrent un mauvais moment à tenter de s’endormir : enlacé à sa naâsga, il sombra dans un profond sommeil.

* * *

Il s’éveilla après avoir passé des heures ou peut-être des jours à grimper et grimper le mont Bakhia jusqu’au ciel. Il se redressa sur sa paillasse écartant les derniers fragments de son rêve épuisant. Sa naâsga n’était pas à côté de lui et le refuge était relativement vide : il n’y avait qu’une jeune femme installée près de l’entrée avec les enfants les plus jeunes du groupe. Dashvara croisa son regard et secoua la tête en soufflant.

— Euh… Bonjour, Morgara. Où diables est passé tout le monde ?

— Nous n’avons pas voulu te réveiller —expliqua-t-elle—. Les autres sont dehors. Tu n’entends pas le tapage ? Zéfrek et Lifdor vont se battre en duel.

Dashvara était en train d’enfiler ses bottes mais, à ces mots, il leva brusquement la tête. Ils allaient se battre en duel ? Sérieusement ? Il émit un grognement méprisant, puis un éclat de rire incrédule et il finit de mettre ses bottes, boucla promptement sa ceinture, saisit sa cape et se dirigea vers la sortie souhaitant le bonjour à tous les marmots. Dès qu’il sortit, le froid le fouetta. Il s’emmitoufla dans la cape, jetant un simple coup d’œil vers le ciel plombé avant de s’intéresser à la nombreuse troupe qui s’était rassemblée pour le duel : celui-ci avait lieu dans un des enclos contigus à celui des chevaux xalyas et honyrs et bon nombre de son peuple s’étaient hissés sur les barrières pour essayer de voir par-dessus les têtes shalussis sans avoir besoin de se mêler à celles-ci. Tandis qu’un paisible brouhaha régnait parmi les spectateurs xalyas, parmi les Shalussis, c’était différent : ils vociféraient comme des brutes.

Alors qu’il s’approchait, Dashvara crut percevoir au-dessus du vacarme un choc sourd, comme celui produit par un sabre heurtant un bouclier. Rejoignant le capitaine, il demanda :

— Et sait-on pourquoi ils font ça au juste ?

Zorvun souffla, s’écartant tranquillement de la barrière.

— Des affaires de sauvages. Au fait, Dash. Devine à qui appartient le cheval que Youk a emmené hier soir.

Dashvara écarquilla les yeux, alarmé.

— Il n’est pas à nous ?

Zorvun soupira.

— Non. Il était honyr.

Dashvara pâlit. Oh, diables. Il n’était pas difficile d’imaginer l’état d’âme de son propriétaire. Et encore moins connaissant l’attachement que les Honyrs témoignaient à leurs chevaux : si les Xalyas prenaient soin de leurs montures comme d’amies intimes, les Honyrs les traitaient comme de véritables déesses.

— Ils essaient d’être compréhensifs —assura Zorvun en rapprochant sa tête pour se faire entendre malgré le chahut que faisaient les Shalussis—. Mais ce cheval… il faut le récupérer à tout prix.

Dashvara acquiesça.

— Assurément. Où est l’Honyr ? Tu as essayé de le tranquilliser ?

— Oui, bien sûr. Mais ce serait bien si tu le tranquillisais toi aussi. C’est ce grand gaillard à la ceinture rouge. C’est le père de Sirk Is Rhad. Il n’a pas voulu donner son nom.

Dashvara détailla l’homme. Connaissant le mépris initial de Sirk Is Rhad envers tous les « zoks », il devina que son père ne devait pas non plus être un exemple de tolérance. Il s’approcha de lui et, tandis qu’il avançait, les Honyrs lui rendirent des regards graves. Visiblement, ils ne semblaient pas s’intéresser au duel autant que les Xalyas, et bien moins que les Shalussis. Il s’arrêta devant le père de Sirk Is Rhad et alla droit au but :

— Je te présente mes excuses, Honyr. Ton cheval te sera rendu le plus tôt possible. J’essaierai de compenser cet… euh… —Il fut sur le point de dire « incident », mais il y pensa mieux et dit— : ce malheur.

Un tonnerre de cris et de chants s’éleva au milieu des Shalussis. Dashvara souffla et, se tournant de nouveau vers les Honyrs, il éleva la voix en ajoutant :

— D’un autre côté, je vous promets à tous que, si j’accepte ce pacte, Todakwa devra vous laisser retourner sur vos terres sans vous causer d’ennuis. Vous ne devez pas vous inquiéter pour ça.

Le père de Sirk Is Rhad le foudroya, les sourcils froncés.

— D’abord, tu m’as volé mon fils —prononça-t-il dans un aboiement—, puis mon cheval… Quelle sera la prochaine surprise ?

Dashvara fronça les sourcils à son tour, tendu.

Eh bien, Dash, pensais-tu que tous venaient ici te jurer loyauté et mourir en échange du pardon envers leur peuple pour les actes de Sifiara le Traître ? Grand naïf. Parfois tu as l’air aussi ingénu que Maloven.

Il se força à se détendre et affirma :

— Tu te trompes. Si tu souhaites que ton fils retourne au nord, qu’il en soit ainsi. Je n’ai nul droit d’interférer dans une décision comme celle-ci. —L’Honyr l’observait comme s’il essayait de deviner si ce zok était sincère avec lui. Dashvara fit un pas en arrière et ajouta pour tous les Honyrs— : Le Grand Sage m’a raconté l’histoire de votre clan et m’a dit que certains d’entre vous accueilleraient avec soulagement le pardon de la part d’un seigneur de la steppe et… étant donné que je suis très probablement le seul encore en vie, j’aimerais en profiter pour vous exprimer en personne ce pardon, même si je crains que ma parole n’ait pas beaucoup de valeur, mais… comme dernier seigneur de la steppe, j’assure à tous ceux qui continuent à en douter que la trahison de Sifiara n’a aucune raison de faire honte à ses descendants. Un homme a déjà assez à avoir honte de ses propres erreurs pour en éprouver pour les actes de tous ses ancêtres.

Il se tut et c’est alors seulement qu’il se rendit compte qu’à présent, non seulement les Honyrs l’écoutaient mais aussi les Xalyas. Le vacarme s’était éloigné. Le duel s’était achevé. Et Dashvara avait raté le résultat. Il tenta de le deviner d’après le tumulte qu’il avait entendu, en vain. Mais bah, qui pouvait avoir gagné ? Lifdor très probablement. C’était un guerrier vétéran.

Il s’inclina devant les Honyrs sans très bien savoir s’il devait attendre une réponse à son discours… Alors, le père de Sirk Is Rhad prononça :

— Tes paroles sont bien reçues. Je respecte le souhait de notre Grand Sage et j’apprécie l’estime qu’il a éveillée en toi. Mais, vois-tu, notre histoire nous a appris bien des choses. Et c’est pourquoi mon peuple n’acceptera jamais de renaître auprès d’un clan disposé à renoncer à son Oiseau Éternel sous le joug essiméen.

Sa voix était posée, inflexible, mais non hostile. Dashvara acquiesça, le cœur serré. Visiblement, cet Honyr avait une influence évidente sur son clan. Il inspira et reconnut :

— Je ne peux pas me sentir blessé par ton accusation. —Contrairement à d’autres, remarqua-t-il, voyant l’expression des Xalyas—. D’ailleurs, je ne peux pas non plus la voir comme une réelle accusation. L’Oiseau Éternel n’est pas une montagne inaltérable. De même que le vôtre a tiré des leçons de votre passé lointain, le nôtre les a tirées d’un passé plus récent, mais non moins dur. Si je dois accepter le joug essiméen, ce sera parce que j’aurai considéré que, si je ne le fais pas, ce serait envoyer mon peuple au massacre. Comme a dit Nabakaji : mort à l’homme qui entraîne ses frères vers une mort certaine.

Le père de Sirk Is Rhad lui renvoya un regard indéchiffrable et répondit :

— Les dissensions que j’ai eues avec le seigneur Vifkan dans le passé ne s’effacent pas avec le temps. Cependant, le Grand Sage dit que son fils a un Oiseau Éternel plus semblable au nôtre. Je suis venu le vérifier.

Dashvara arqua un sourcil, se demandant ce que cet Honyr attendait qu’il fasse, dans ce cas, car il était clair qu’il n’approuverait pas qu’il envoie son peuple à la mort et qu’il ne trouverait pas non plus digne d’un seigneur que celui-ci baisse la tête devant des zoks qui avaient détruit l’ancienne steppe. Ne sachant pas très bien quoi répondre, il fit un geste et dit d’un ton affable :

— Eh bien, tu es libre de vérifier tout ce que tu voudras, honnête homme. Entretemps, notre foyer est le vôtre.

Il s’inclina, l’Honyr en fit autant et Dashvara rejoignit ses frères. Il fit un geste du menton en direction de l’enclos du duel et demanda :

— Il est mort ?

Zamoy s’esclaffa.

— Penses-tu ! Le pirate est un gentilhomme. Il lui a laissé la vie sauve.

Dashvara sursauta, surpris.

— C’est Zéfrek qui l’a emporté ?

— Par un coup de chance —confirma Lumon tandis que les autres se mettaient à commenter le duel avec entrain.

Ceci le laissa saisi. D’un côté, c’était une bonne nouvelle et, d’un autre côté, pas tant que ça. Une bonne chose, c’était que Zéfrek était manifestement favorable à un arrangement plus pacifique du siège : il devait penser que le pacte lui accorderait la légitimité officielle dont il manquait et, en réalité, ce qui devait l’inquiéter le plus maintenant, c’étaient les dissensions entre ses propres gens et les histoires de vengeances internes à son clan. L’ennui, c’était que ces dernières pouvaient bien leur nuire à tous car, si les Shalussis commençaient à se bagarrer en pleine Lamasta… les Xalyas devraient prendre parti ou sortir à toutes jambes et accepter le pacte sans possible renégociation.

Dashvara tourna la tête dans plusieurs directions, les sourcils froncés, de plus en plus agité.

— Où est Yira ?

Plusieurs la cherchèrent des yeux avec lui, en vain. Une crainte sourde envahit Dashvara. Elle n’était tout de même pas partie toute seule chercher Youk, n’est-ce pas ? Ou, qui sait, peut-être qu’un Shalussi l’avait surprise en train de rôder la nuit dans le village et… Alors, à son grand soulagement, il la vit. La sursha venait d’apparaître au bout de la rue principale du village, en compagnie de Shokr Is Set. Tous les regardèrent approcher avec curiosité. Avant que personne ait rien pu demander, Shokr Is Set déclara :

— Nous avons parlé avec Ashiwa d’Essimée. Je pense que nous devrions convaincre Zéfrek de le libérer tout de suite.

Dashvara fronça les sourcils, étonné. Libérer Ashiwa même avant d’avoir accepté le pacte ? Eh bien, pourquoi pas ? À ce stade, il n’allait pas leur servir à grand-chose, qu’ils acceptent ou refusent le pacte et, avec son frère libéré, Todakwa ne pourrait pas refuser de leur rendre la pareille en leur remettant Youk. De sorte qu’il approuva le conseil du Grand Sage sans hésiter et promit :

— Dès que les Shalussis se seront calmés, j’irai le voir.

Sauf que les Shalussis refusèrent de les laisser passer au quartier général : « on vous mandera chercher », disaient-ils. Comme si nous étions leurs sujets, feula Dashvara alors qu’il retournait au refuge, fulminant de colère.

Mais ils n’avaient pas d’autre solution que d’attendre, et il attendit donc avec impatience. Il déjeuna frugalement et, après s’être occupé de Soleil-Levant, il passa sa matinée à sculpter un petit cheval de bois pendant qu’on l’informait de ce qui se passait dans le village. Tah n’était pas revenu et cela le préoccupait, mais, comme disait Yira, il se pouvait que le soleil l’ait surpris en plein campement essiméen et qu’il n’ait pas osé traverser le terrain d’herbe clairsemée qui le séparait de Lamasta. À moins qu’il ne soit resté parler avec Api. À ce qu’il savait, le jeune démon avait été réaccepté dans le campement grâce à l’intervention d’Asmoan de Gravia. Ce garçon chanceux semblait pouvoir se déplacer avec presque autant de liberté que l’ombre.

Il y eut au moins deux autres duels entre les Shalussis ce matin-là et plus d’une dispute véhémente dans les rues. Les Xalyas qui s’éloignèrent pour épier lui dirent tous la même chose : Zéfrek était toujours enfermé au quartier général, réuni avec les chefs de tribus. Certains disaient qu’il avait été assassiné, d’autres qu’il avait fui et d’autres encore, inspirés par la vieille sage shalussi, croyaient que c’était l’Élu de son clan, qu’il était, de par ses voyages, un homme cultivé et, par là même, qu’il apporterait enfin, d’une façon ou d’une autre, la paix et la liberté à leurs familles… En bref, Lamasta se déchirait sous le regard lointain de l’armée essiméenne, et les guerriers shalussis, aussi mal informés que les Xalyas, passèrent toute la matinée inquiets et furieux, exaltés et anxieux. Cela expliquait qu’en quelques heures, il y eut davantage d’accrochages avec les Xalyas que durant tous les jours précédents : pour commencer, plusieurs Shalussis, après avoir accepté que les Xalyas traient leur bétail, refusèrent de leur donner une part du lait comme d’habitude et ils le réclamèrent tout entier pour eux, déclarant que les diables « n’avaient pas besoin de manger » ; d’autres refusèrent même de les laisser travailler pour eux et plus d’un les provoqua par des insultes non plus dissimulées mais claires comme de l’eau… Étant donné que les Shalussis n’avaient pas les mêmes scrupules que les Akinoas à l’égard des morts, leurs paroles firent rager plus d’un Xalya intérieurement. Mais, au grand étonnement de Dashvara, aucun n’enfreignit son ordre de ne pas répondre aux provocations. Pas même Maef. Chose que Dashvara n’aurait pas cru possible. Assurément, son peuple commençait à faire preuve d’un sang-froid admirable.

Quoi qu’il en soit, l’accord tacite de respect mutuel tomba à l’eau, l’alliance vacilla et elle fut sur le point de se rompre complètement quand, vers midi, quatre Shalussis vinrent le voir au refuge, traînant un garçon et accusant « ce rat xalya » de leur avoir volé un fromage. Ils étaient hors d’eux.

— Vous savez qu’on ne va pas tuer des enfants et vous les envoyez nous voler ! —rugissait l’un—. Fils de rat… Maintenant que les Honyrs sont là pour vous lécher les bottes, vous pensez que vous êtes en sécurité, hein ? Eh bien, vous vous trompez. C’est un territoire shalussi, ici. Si vous commencez à ne pas filer droit, on vous laissera mourir de faim et on vous coupera les pattes !

Il poussa violemment le présumé chapardeur, qui s’étala aux pieds de son seigneur, retenant ses larmes comme un brave. Dashvara le prit par le bras et le releva sans effort.

— Dis-moi, petit. Est-ce vrai que tu as essayé de prendre un fromage qui n’était pas à toi ?

L’enfant fit non de la tête sans oser parler. Son mouvement généra de nouveaux jurons de la part des Shalussis qui arrachèrent à Dashvara une grimace de profonde lassitude. Incapable de déterminer qui mentait, il présenta malgré tout ses excuses sur un ton bourru et l’histoire en resta là, fort heureusement.

Il suivit d’un regard sombre les quatre protestataires qui s’éloignaient d’une démarche de roi. L’hostilité renouvelée des Shalussis le troublait profondément. Jusqu’alors, ceux-ci avaient traité les Xalyas avec une relative clémence et compassion… mais l’arrivée des Honyrs avait renversé la situation. Était-ce parce qu’ils craignaient que les Xalyas s’unissent aux Voleurs de la Steppe ? Avec cette union, les Shalussis deviendraient le clan le plus faible de Rocdinfer, mis à part peut-être les Akinoas… et la perspective les effrayait. Contrairement à Todakwa : lui, il ne bougerait pas le petit doigt pour empêcher cette union tant que Dashvara acceptait la vassalité, car il serait justement ravi d’avoir enfin une certaine influence sur les Honyrs. Mais les Shalussis… ils auraient préféré que le seigneur de la steppe soit enterré à cinquante pieds sous terre.

Eh bien, qu’ils essaient de m’enterrer, grommela-t-il intérieurement. Quand il perdit les quatre Shalussis de vue, il cracha à voix haute :

— Shalussis. Ils ne changeront jamais. —Il ébouriffa les cheveux du petit voleur sans lui demander de comptes et il avoua à Zorvun— : Soit Zéfrek est vraiment mort, soit il nous ignore délibérément.

Il s’avéra que la deuxième hypothèse était la bonne car, l’après-midi, alors que Dashvara se préparait déjà à aller informer les chefs shalussis que, puisqu’il en était ainsi, les Xalyas prendraient leurs propres décisions sans consulter personne, un messager arriva pour annoncer que Zéfrek l’invitait à le rejoindre au nord du village.

— Plus rapide qu’un bodun —commenta Dashvara avec raillerie, se réjouissant malgré tout.

Le jeune messager se contenta de prendre un air d’incompréhension. Dashvara était prêt. Accompagné d’une dizaine de frères, il s’éloigna vers le nord. Le voyant, Sirk Is Rhad s’empressa de se séparer du groupe honyr et de s’unir à eux, manifestement décidé à montrer à son père qui était son véritable seigneur. Dashvara ne put s’empêcher de lui adresser un sourire fraternel malgré le regard sombre que le père devait sans nul doute leur jeter en ce moment.

Le ciel s’était couvert et un soleil froid illuminait maintenant Lamasta de ses rayons. Au nord du village, près des barricades de décombres, se trouvait un nombreux groupe de cavaliers. La poussière dense soulevée par leurs montures se mêlait aux haleines chaudes qui émanaient de leurs bouches dans l’air hivernal. On n’entendait aucune voix, si ce n’est quelque murmure entremêlé aux souffles des chevaux. Ils se préparaient visiblement à partir quelque part. Il restait à savoir si ce serait avec les armes dégainées ou la tête basse.

Dashvara aperçut Zéfrek et s’approcha d’une démarche ferme, les yeux prudents. Il remarqua le bandage à moitié dissimulé que le pirate portait à son poignet, probablement blessé lors du duel du matin. À part ça, il avait l’air bien plus en forme que la veille et il dégageait une claire et vive assurance. Le duel lui avait été salutaire.

— Zéfrek de Shalussi —le salua-t-il d’une voix profonde.

— Dashvara de Xalya —répliqua le chef shalussi, sans descendre de cheval—. Pardon de ne pas t’avoir invité à la réunion ce matin, mais, comme tu dois le comprendre, je devais traiter des affaires qui ne concernaient que le clan. Nous les avons enfin réglées et nous avons aussi réfléchi longuement au pacte proposé par Todakwa… Je suppose que vous devez avoir fait la même chose et j’aimerais connaître ta conclusion sur le sujet.

Dashvara balaya rapidement du regard les visages shalussis et scruta l’expression de Zéfrek, tentant justement de deviner quelle était sa conclusion sur le sujet. Finalement, il répondit avec franchise :

— Tout dépend de la vôtre. Si vous acceptez, nous n’aurons pas d’autre solution que d’accepter également.

Sa réponse arracha à Zéfrek une moue amusée.

— Très juste —concéda-t-il—. Et si j’ai décidé de refuser ?

Dashvara fronça les sourcils. Tu te fiches de moi, pirate ? Il haussa les épaules.

— Si tu refuses, c’est sans doute parce que tu sais que tu obtiendras davantage d’aide de Dazbon sous peu.

Le sourire de Zéfrek s’élargit. Oui, il se fichait de lui, confirma Dashvara sans se démonter. Il était clair qu’il avait déjà pris une décision.

— Il n’y a pas que les Républicains qui pourraient nous aider —répliqua le chef shalussi—. Il y a aussi les Akinoas.

Saisi, Dashvara plissa les yeux, l’observant avec attention.

— Tu as des nouvelles de Raxifar ?

Le Shalussi acquiesça calmement.

— Il a attaqué les mines du nord avec une vingtaine d’hommes et de femmes de son peuple. —Sous le regard stupéfait des Xalyas, il détailla— : Apparemment, les mineurs étaient presque tous Akinoas. Il les a sauvés et, comme ils étaient poursuivis et qu’ils n’avaient pas de chevaux, ils se sont retranchés dans le donjon Nayul au nord-est d’Aralika. Et ils sont toujours là-bas.

Dashvara souffla. Visiblement, Raxifar se trouvait dans une situation aussi délicate que la leur…

— Comment tu l’as appris ?

— Par un messager essiméen —répondit Zéfrek—. Todakwa a dû penser que la nouvelle nous inciterait à accepter plus rapidement le pacte.

Dashvara se demanda quelles autres nouvelles ce pirate pouvait lui cacher et, avec un sourire sardonique, il répliqua :

— Très aimable de sa part. Parlons sans détour, Zéfrek de Shalussi : tu vas accepter le pacte, oui ou non ?

Zéfrek échangea un regard avec ses compagnons avant d’acquiescer.

— Je pense imposer de nouvelles conditions et je souhaite en parler avec Todakwa en privé. Mais oui, je considère que le pacte nous sera bénéfique. J’ai décidé de libérer Ashiwa tout de suite et de parler avec Todakwa. Je t’invite à m’accompagner.

Dashvara mit quelques secondes à assimiler sa réponse, bien que ce ne soit pas une surprise. Il sentait douloureusement le manque de pouvoir des Xalyas dans cette affaire.

— Soit —dit-il d’une voix rauque—. Todakwa a intérêt à tenir sa parole. J’arrive tout de suite.

Il le salua et lui tourna le dos avec une certaine brusquerie. Il revint à la zone xalya, le cœur lourd et entouré de silence. À peine de retour, il déclara à tous d’une voix forte :

— Xalyas, nous nous rendons. Rassemblez tout et préparez-vous à quitter Lamasta. Nous n’allons pas rester dans cet antre shalussi plus longtemps qu’il ne faut.

Tous obéirent promptement sans commenter une seule fois la décision de Dashvara. Ils ne devaient pas non plus avoir envie de trop y réfléchir : après tout, le seigneur décidait ce qui était le mieux, n’est-ce pas ? Dashvara soupira.

Arrête de te plaindre de tes responsabilités, Dash : tu es censé avoir été élevé pour les supporter.

Il monta sur le dos de Soleil-Levant et lui tapota doucement l’encolure. La voix de son père ressurgit de la mort en cet instant et résonna dans sa tête avec la force d’un marteau : un Xalya ne se rend pas !, tonnait-elle. Et la voix plus douce et posée de Maloven lui murmura : “Se rendre face à l’inévitable n’est pas se rendre mais agir avec sagesse.” Les lèvres de Dashvara se courbèrent en une moue ironique.

Se rendre ? Diables, non. Un Xalya ne se rend pas : il signe des pactes.