Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 3: L'Oiseau Éternel.

13 Le pouvoir de Skâra

Il ne se forma pas d’aiguilles sous les pieds des Essiméens et il ne plut pas une goutte d’eau durant les trois jours suivants. Le temps était clément et l’armée essiméenne attendait patiemment que les rebelles se rendent. Todakwa avait averti que, si Ashiwa était maltraité, ils subiraient la colère de Skâra doublement et le châtiment maximal serait uniquement appliqué aux meneurs de la rébellion tant que les Shalussis se rendraient à temps. Malgré l’écrasante supériorité essiméenne, son insidieuse réponse n’avait fait qu’aviver la rage des Shalussis.

Au milieu de la tempête, le capitaine et Dashvara avaient donné l’ordre de minimiser les contacts avec les Shalussis pour éviter les tensions. Ainsi, les Xalyas tentaient de ne pas trop s’impliquer, ils aidaient aux tâches quotidiennes, allaient chercher de l’eau au fleuve, nourrissaient et trayaient le bétail et, somme toute, ils faisaient essentiellement la même chose qu’à Aralika, sauf qu’à présent ils travaillaient pour des sauvages et non pour les adorateurs de la Mort… Bien que l’amélioration soit minime, elle était encourageante. Comme disaient les sages steppiens, quand on est au fond d’un puits, on ne peut pas aller plus bas.

Un tonnerre croissant de sabots fit détourner le regard de Dashvara des lointaines tentes essiméennes. Une patrouille shalussi venait de revenir de l’est et, depuis la colline du temple en ruines, il put voir le cavalier en tête de file descendre rapidement de sa monture et entrer dans le quartier général de Zéfrek.

Des nouvelles et encore des nouvelles et, à nous autres Xalyas, on ne nous informe de rien, grommela intérieurement Dashvara.

Heureusement, il avait Tahisran. Sans lui, il n’aurait pas appris la moitié de ce qui se passait à Lamasta et encore moins ce qui se tramait derrière les lignes essiméennes. L’ombre était capable de se glisser un peu partout ; cependant, elle n’avait encore jamais osé s’approcher des tentes des prêtres de la mort quand ceux-ci étaient éveillés ; c’est pourquoi elle ne pouvait pas dire grand-chose des intentions du chef essiméen. Quand, la veille, Miflin lui avait suggéré de poignarder Todakwa pendant qu’il dormait, Tah s’était horrifié et, bien que le Poète ait assuré à tout le monde que c’était juste une plaisanterie, l’ombre était demeurée très songeuse et, à la tombée de la nuit, elle était sortie faire une promenade et n’avait pas réapparu depuis. Dashvara avait rarement vu Miflin aussi honteux. Certains pensaient que Tah était allé tuer Todakwa et qu’il avait été capturé, d’autres qu’il était parti pour toujours… Le connaissant, Dashvara pariait davantage qu’il était tout simplement parti faire une longue promenade, peut-être un tour pour voir Kuriag. D’après Tah, le jeune Dikaksunora, comme digne élève de Maloven, cherchait désespérément une solution pacifique au conflit. Eh bien, puisse-t-il la trouver, mais Dashvara doutait beaucoup que le mépris ancestral qui opposait tous ces clans puisse être balayé par le bon sens.

— Dash ! —s’exclama soudain Kodarah—. Tu as vu ça ?

Suivant le regard du Chevelu, Dashvara s’intéressa de nouveau au campement essiméen. Quelque chose se passait là-bas.

Il s’approcha du mur de décombres et scruta au loin, tout comme Kodarah et Lumon. Il fronça les sourcils. Il semblait que…

— Maudits —siffla un Shalussi non loin de l’endroit où ils étaient—. Maudits, maudits, maudits…

Ô combien, approuva Dashvara sombrement. Les Essiméens étaient en train d’aligner des esclaves shalussis devant leurs lignes. Les guerriers les firent avancer suffisamment pour bien les montrer aux rebelles. Alors, ils s’arrêtèrent et attendirent. Dashvara secoua la tête, déconcerté.

— Que prétendent-ils ? Que nous leur remettions Ashiwa en échange de ces esclaves ?

Lumon garda le regard rivé sur les huit Shalussis durant quelques instants de plus avant d’affirmer :

— Ce ne sont pas des esclaves. Ce sont des rebelles. Je crois en reconnaître un. Ils faisaient partie de la patrouille qui défendait la voie du sud.

Dashvara grimaça et préféra ne pas se demander ce qui était arrivé au reste de la patrouille… mais il n’eut pas non plus grand espoir pour les survivants. Comme les spectateurs s’amassaient sur la colline, les Essiméens décidèrent qu’ils avaient déjà assez de public et, un à un, ils firent agenouiller les huit prisonniers. Un prêtre-mort qui était arrivé entretemps passa derrière les prisonniers et, posant la main sur chaque tête, il déclamait des paroles qu’on percevait à peine depuis la distance mais qui n’en avaient pas moins l’air terribles. Alors, inexplicablement, un des prisonniers s’effondra, agité de convulsions et criant de douleur. Les autres le suivirent rapidement. Quelques instants après, aucun des huit prisonniers ne bougeait. Les Essiméens retournèrent à leur campement, laissant huit corps derrière eux et un silence glacé.

Étaient-ils encore en vie ? Deux Shalussis allèrent le vérifier et, depuis la distance, tous, à leurs gestes, devinèrent la vérité : les prisonniers étaient morts. Le prêtre les avait tués avec ses cantiques. Skâra, la Mort en personne, avait volé leur vie par le biais de son serviteur. Face à une telle démonstration de pouvoir, la crainte envers le Dieu de la Mort serra tous les cœurs de Lamasta, y compris celui de Dashvara.

— Ce n’était rien d’autre qu’un spectacle grossier —cracha cependant celui-ci à voix haute alors qu’il descendait la colline du temple, entouré de Xalyas—. Ils ont dû les empoisonner avant.

Plus d’un Xalya acquiesça, mais aucun ne sembla le croire tout à fait, et encore moins les jeunes qui avaient été esclaves à Aralika : tous se montraient très affectés par ce qui était arrivé. Quand Dashvara surprit l’un d’eux en train de murmurer une prière en galka, il lui jeta un regard incrédule et le garçon rougit comme une garfia.

Liadirlá, qu’ont fait les Essiméens de notre peuple…, se lamenta-t-il.

Au pied de la colline, un groupe nombreux et bruyant de Shalussis s’était formé. Au-dessus du brouhaha de voix, quelqu’un tonna avec des gestes brusques :

— Détruisons le temple ! Montrons à ces rats que leur Dieu ne nous effraie pas !

Son rugissement vindicatif fut accompagné d’un tonnerre approbateur et, en quelques instants, sans même aller consulter Zéfrek ou Lifdor, des dizaines de Shalussis retournaient au sommet de la colline avec des outils de tout genre. Ils employèrent le reste de la journée à démolir avec ardeur le temple de Skâra et à utiliser les décombres pour élever des obstacles autour du village. Le soir, ils enterrèrent les huit Shalussis assassinés en haut de la colline et Zéfrek dirigea en personne la cérémonie auprès de Lifdor. De loin, Dashvara et ses frères les virent passer un à un pour témoigner leurs respects aux morts et leur offrir des objets de la vie quotidienne qui avaient caractérisé leur existence d’une façon ou d’une autre. Alors que le rite était prêt de se terminer, Dashvara se leva.

— Dash —toussota Makarva—. Où vas-tu ?

Dashvara observa les regards curieux des Xalyas et haussa les épaules.

— Faire le Xalya —répondit-il.

Et il s’éloigna en montant la colline. Il avait à peine fait quelques pas que, déjà, une bonne dizaine de Xalyas le suivait. Tout d’abord, les regards des Shalussis qui les remarquèrent furent méfiants, puis curieux et, quand Dashvara arriva devant les tombes, se baissa et posa l’Oiseau Éternel en bois sur un des monticules de terre, ils se firent hésitants, surpris mais non hostiles, car ils comprenaient que son geste n’avait d’autre intention que de montrer du respect. Aussi, Zéfrek comme Lifdor réalisèrent des hochements de la tête en signe de remerciement. Dashvara réprima un souffle.

Je ne fais pas ça pour toi, Lifdor, marmonna-t-il intérieurement.

Alors, il se demanda en fait pourquoi il rendait ainsi hommage à des Shalussis qui avaient peut-être participé à la chute du donjon xalya. Peut-être simplement à cause de la mort, se dit-il. Peut-être simplement parce que mourir de cette façon, sans défense, prisonnier, devant les yeux impuissants de son propre peuple, était une des pires morts possibles. Et cela lui inspirait une telle rage contre les Essiméens qu’en cet instant, ces huit hommes morts étaient pour lui presque des frères. Presque.

Il allait se lever et laisser les Shalussis derrière lui quand il vit un bambin xalya se baisser à son tour près de lui et poser une plume à côté de sa figurine. Il s’appelait Jokuey et, à ce qu’il savait, c’était le fils d’une famille de gardiens de chèvres. Contrairement aux autres enfants, il faisait à peine de bruit dans le refuge, mais, ces quatre jours, il n’avait jamais oublié de donner à manger à son précieux pigeon encagé. Dashvara esquissa un sourire et ébouriffa les cheveux gras de l’enfant avant de le soulever de son bras sain en le félicitant :

— Ton Oiseau Éternel commence déjà à comprendre le Dahars de ton peuple, petit.

Le bambin ne répondit pas, mais, tandis qu’ils s’éloignaient, il ne quitta pas des yeux sa plume offerte par-dessus l’épaule de son porteur. Dashvara avait à peine fait dix pas quand, mu par une subite inspiration, le cœur enflammé, il se tourna vers les visages des Shalussis et tonna :

— Hommes de la steppe ! —Sa voix profonde déchira l’air—. Les Essiméens payeront toutes ces morts. Et leurs meneurs assassins payeront de leur vie ! Ils croient être les maîtres de ce lieu. Les Anciens Rois pensaient la même chose et ils ont mal fini. Ces serpents n’ont pas encore compris que personne ne doit régner dans la steppe. Aucun clan n’a le droit d’en asservir un autre comme Essimée l’a fait. Et, si les Essiméens ne le comprennent pas, nous le leur apprendrons par les armes !

Il se tourna vers Zéfrek et Lifdor de Shalussi et il conclut :

— Si nous n’attaquons pas maintenant, c’est eux qui le feront.

Les deux Shalussis échangèrent des regards. Parmi les autres, s’éleva un grognement qui s’avéra être plutôt approbateur. Néanmoins, les Xalyas adoptèrent une formation légèrement défensive au cas où ; Boron s’empara du petit Jokuey dont les sourcils s’étaient froncés face à tant de tumulte.

Finalement, Lifdor réagit avant Zéfrek. Le gaillard s’approcha de Dashvara sans appréhension et déclara calmement :

— Je suis désolé de te le dire, mais ta proposition prouve ton manque d’expérience, jeune Xalya. Attaquer maintenant serait une erreur tactique.

Dashvara arqua un sourcil et répliqua :

— Vraiment ? Eh bien, moi, je pense que c’est le moment idéal pour gagner du temps. Il faut les talonner. Il faut les harceler suffisamment pour les empêcher de lancer une grande offensive avant que nos renforts n’arrivent.

Et avant que le moral soit au plus bas, compléta-t-il pour lui-même. Lifdor émit un toussotement moqueur.

— Les renforts ? —répéta-t-il—. Tu veux parler des Voleurs de la Steppe ? Ce peuple n’est jamais intervenu dans aucune guerre. Ils ne viendront pas.

— Ils viendront.

Ce n’était pas Dashvara qui avait parlé cette fois, mais Sirk Is Rhad, l’unique Honyr qui soit resté parmi les Xalyas. Son visage, déformé par la cicatrice, reflétait une confiance inébranlable.

— Mon peuple viendra et s’unira au clan des Xalyas —affirma-t-il.

Des voix s’élevèrent un peu de toutes parts. Lifdor leva une main pour apaiser les esprits, et son seul geste suffit.

— Même s’ils venaient —dit le chef shalussi avec moins de raillerie qu’avant—, je doute qu’ils soient plus de cent guerriers. Et corrige-moi si je me trompe, mais je croyais que les Voleurs de la Steppe n’avaient pas le droit de lutter contre les saïjits.

Ceci généra un mélange de sourires moqueurs et d’expressions curieuses. Sirk Is Rhad roula les yeux.

— Notre Oiseau Éternel nous interdit de tuer sans connaître au préalable les actes de notre victime —admit-il—. Mais je t’assure que, si quelqu’un essaie de nous voler notre bétail, il ne s’en ira pas sans avoir connu notre justice. Ce n’est pas pour rien que les étrangers disent que nous sommes les meilleurs guerriers de la steppe.

Sa voix n’était pas arrogante, mais plutôt franche ; cependant, Dashvara fut certain qu’à cet instant, plus d’un Shalussi eut envie de vérifier une telle affirmation. Zéfrek intervint :

— De petites manœuvres de diversion ne peuvent pas faire de mal. As-tu en tête une attaque particulière ?

Dashvara opina du chef.

— Principalement, attaquer les avant-gardes, s’emparer de leurs armes… et récupérer le contrôle de la voie sud.

Zéfrek acquiesça, convaincu.

— Tu veux t’en charger ?

Dashvara sourit.

— Avec plaisir.

— Je me joins à l’expédition —intervint une voix parmi les Shalussis.

Dashvara se tourna, vit le visage à la barbe brune de celui qui avait parlé et pencha la tête de côté. Il lui semblait familier. Alors, il comprit et son sourire s’élargit. C’était Andrek de Shalussi, le frère aîné de Rokuish. Il ne l’avait pas trouvé particulièrement sympathique trois ans plus tôt, il lui avait semblé un homme impulsif aux idées bornées, mais le temps les avait changés tous deux. Peut-être en mieux. Il inclina donc solennellement la tête.

— Toute aide est la bienvenue.

Et assurément très bienvenue car, maintenant qu’ils n’étaient plus que dix-huit Xalyas armés, sans leurs alliés, ils allaient avoir du mal à faire grand-chose. Mais, comme il s’y attendait, les Shalussis étaient d’humeur sociable ce jour-là, ils n’avaient qu’une idée en tête : venger leurs frères morts.

* * *

Après quatre jours d’inactivité, Soleil-Levant tirait sur son mors, anxieuse de partir au galop, mais Dashvara la retenait fermement. Avec toutes les énergies curatives que Tsu avait prodiguées à son bras blessé ces deux dernières semaines, celui-ci était presque guéri et, malgré les consignes du drow, Dashvara avait bon espoir d’être capable de lutter et d’utiliser au moins un sabre en cas de besoin.

Le soleil ponant empourprait déjà le ciel quand la troupe de cavaliers, composée d’une quinzaine de Xalyas et d’une trentaine de Shalussis, atteignit les Méandres Rocheux du fleuve Bakhia, au sud-ouest de Lamasta. Ils firent un détour pour arriver par le sud et, quand le ciel s’assombrit, ils sortirent des collines et aperçurent le feu de camp de l’escouade essiméenne. D’après les espions de Zéfrek, ils étaient une vingtaine. Dashvara n’attendit pas d’organiser ni de planifier. Après avoir observé quelques instants le campement, il lança seulement d’une voix basse mais profonde :

— Rappelez-vous : plus nous faisons de prisonniers, mieux ce sera. Donnons-leur une leçon, steppiens !

Et ils lancèrent l’attaque. Ils étaient déjà à mi-chemin quand une sentinelle donna l’alarme. Ils n’en arrivèrent pas moins au campement, surprenant leurs victimes au milieu de cris, de hurlements et d’un tonnerre de sabots. Les Essiméens réagirent en réalisant une formation de défense désespérée, mais certains demeurèrent séparés et l’attaque dura le temps d’un soupir : les Xalyas les cernèrent autour du feu de camp et, un sabre immaculé à la main, Dashvara rugit :

— Rendez-vous, déposez vos armes et nous vous laisserons la vie sauve !

Les visages des Essiméens, éclairés par le feu, reflétèrent un éclat d’espoir. Ils ne tardèrent pas à tous se rendre. Deux d’entre eux avaient reçu de légères blessures. Le reste était indemne. Ils les dépouillèrent de tous leurs biens, armes, couvertures, chevaux et vivres.

— Et la sentinelle ? —fit Andrek.

Dashvara jeta un regard vers la steppe ténébreuse et répondit avec une pointe d’amusement :

— Qu’il coure et explique donc ce qui s’est passé à Todakwa.

Le retour à Lamasta se fit en bordant le fleuve sur la rive sud. Bien que le chemin soit plus direct, il faisait nuit et ils menaient des prisonniers, de sorte qu’ils mirent autant de temps ou même plus qu’à l’aller. Quand ils aperçurent les lumières lointaines de Lamasta et du campement essiméen, un audacieux tenta de s’échapper. S’étant libéré allez savoir comment de la corde qui le ligotait, il se précipita vers le fleuve… et il ne parvint pas à l’atteindre en vie. Quand Dashvara entendit le sifflement du sabre et le claquement d’eau, il grimaça, mais ne fit aucun commentaire. Surtout que le Shalussi qui avait agi était le père d’un des huit assassinés ce jour-là… Il pouvait difficilement lui parler de clémence et de tact, et il fallait seulement espérer que cela apaiserait au moins un peu sa douleur.

En tout cas, le traitement reçu par l’évadé convainquit les autres prisonniers qu’ils avaient tout intérêt à bien se conduire et ils arrivèrent à Lamasta sans autres incidents. Le succès de l’excursion fut accueilli avec joie, et armes et chevaux furent rapidement redistribués. Les vies des prisonniers furent respectées, cependant les Shalussis les maltraitèrent autant qu’ils purent en leur crachant des insultes et en blasphémant contre Skâra. Néanmoins, ils ne les touchèrent pas. Par loi tacite, ils reconnaissaient que Dashvara, en tant que meneur de l’expédition, avait droit de vie sur eux. Le problème, c’était qu’ainsi, Dashvara avait aussi l’obligation de se charger de les nourrir s’il décidait de les laisser en vie… et, là, les Shalussis n’avaient pas à l’aider.

Eh bien, ils mourront de faim s’il y a lieu, mais je ne les tuerai pas de mes sabres, décida Dashvara.

Et, ainsi, il ordonna qu’on conduise les dix-huit prisonniers dans une maison de pierre, et ils y furent enfermés. Alors qu’ils revenaient au refuge, le capitaine Zorvun s’approcha. Il n’avait pas participé à la sortie, car il avait passé toute la journée à donner des leçons de combat au peuple xalya et tant d’activité l’avait épuisé.

— Félicitations —lui dit-il, en le saluant.

Dashvara sourit.

— Merci, capitaine. Ça a été assez facile. Nous les avons attaqués par surprise.

— Hum… Dommage que je ne l’aie pas vu —admit Zorvun—. Que vas-tu faire des prisonniers ?

Dashvara souffla et, comme ils entraient dans le refuge, il dit :

— Pour le moment, interroger leur chef et guère plus. —Et, répondant à une question implicite du capitaine, il affirma— : Je ne vais pas les tuer. Ce serait jouer le jeu de Todakwa et de Skâra. Nous, nous ne sommes pas comme ça.

Zorvun acquiesça, pensif.

— Cela me paraît juste.

Dashvara accepta avec un sourire le bol de lait que lui tendait le jeune Youk et il but tandis que le capitaine ajoutait :

— Au fait, Dashvara. Tahisran est revenu. Et il dit que les Essiméens ont localisé un groupe nombreux de gens qui se dirigent vers ici depuis le nord-est.

Dashvara faillit s’étrangler avec le lait. Il regarda le capitaine, les yeux écarquillés et le cœur battant la chamade.

— À quelle distance ?

Ce fut Tahisran qui répondit par voix mentale :

“À deux jours. C’est-à-dire, à un jour maintenant. Kuriag te prie de sortir immédiatement de Lamasta vers l’est, de te séparer des rebelles et de t’unir aux Honyrs. Il dit que, si vous parvenez à vous éloigner suffisamment, Todakwa ne vous poursuivra pas.”

L’ombre ne mit pas beaucoup de conviction dans sa voix, et Dashvara sut pourquoi lorsqu’il ajouta :

“Je pense que Todakwa sait que Kuriag parvient à communiquer avec toi de quelque façon, Dash. Je ne crois pas qu’il soit au courant de mon existence, mais… j’ai l’impression que les informations qu’il donne à Kuriag sont biaisées. Je ne crois pas que les Essiméens aient l’intention de vous laisser quitter Lamasta.”

Dashvara secoua la tête et rendit le bol vide à Youk en disant :

— Même s’ils nous laissaient fuir, abandonner les Shalussis maintenant serait une canaillerie. Mais nous n’en devrons pas moins libérer d’une façon ou d’une autre la voie vers le nord-est.

Malgré la fatigue, l’excitation l’enflammait tout entier. Penser que sa naâsga était si proche et constater que Shokr Is Set avait réellement réussi à entraîner les Voleurs de la Steppe en faveur de son peuple… c’était le meilleur cadeau qu’il aurait pu demander en ces instants. Il tourna les yeux vers la forme sombre qui se dessinait entre les ombres et la lumière vacillante d’une torche et sourit, heureux.

— Merci Tah. Tu es un champion. Sais-tu que, tout ce temps, le Poète a été plus inquiet que Pik parce ce qu’il pensait que tu étais parti tuer Todakwa et qu’on t’avait capturé ?

— Bouah, je ne pensais pas qu’il le ferait réellement —protesta Miflin, en s’approchant avec une moue embarrassée—. J’avais peur qu’il se soit fâché avec moi, c’est tout.

Dashvara perçut le sourire de Tah et il les laissa tous deux bavarder tout en s’éloignant vers sa paillasse. Il était épuisé et son bras recommençait à le brûler. Aussi, quand Tsu s’approcha, il le laissa examiner sa blessure sans protester. Celle-ci était déjà refermée, quoique pas tout à fait cicatrisée. Dashvara éprouva cette sensation de paix qui l’envahissait peu à peu chaque fois que Tsu lançait ses sortilèges curatifs. Durant quelques instants, il lutta contre le sommeil, pensant aux Essiméens qui cernaient le village, pensant à ses nouveaux prisonniers, à la relation plus amicale qui avait commencé à surgir entre Xalyas et Shalussis et, bien sûr, à sa naâsga. Sa voix douce résonnait dans sa tête comme si elle lui parlait réellement. Avant que la fatigue submerge tout le reste, il l’entendit murmurer dans son esprit :

“Ce n’est pas parce que tu ne me vois pas que je ne suis pas près de toi.”