Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des Esclaves.

24 Les trois clans

Ses frères les conduisirent jusqu’à l’une des rares maisons en pierre de la ville. Bien évidemment, Son Éminence Atasiag Peykat ne pouvait pas vivre dans n’importe quel taudis. Cela aurait été impensable, n’est-ce pas ? Avec une moue railleuse, Dashvara avança en suivant Wassag dans le couloir de pierre. Le Loup était vêtu de son habituelle tunique grise et de sa ceinture d’esclave. Il le fit entrer dans une pièce où Atasiag, installé à une petite table, griffonnait un message. Contrairement à Wassag, le fédéré ne revêtait pas comme à l’accoutumée sa tunique blanche et son ceinturon de magistrat : il avait des vêtements sombres et, à la ceinture, il portait deux dagues. Cet homme qui se tenait en face de lui était redevenu Cobra, le chef de la Confrérie du Songe.

Avec désinvolture, Dashvara s’assit sur la chaise qui était devant lui et lança :

— Salut, Éminence. Alors ? Comment ça se passe ?

Cobra arqua un sourcil et leva enfin le nez de son parchemin.

— Je t’avais enterré une deuxième fois, Philosophe. Permets-moi de me réjouir de te voir de nouveau vivant.

Dashvara esquissa un sourire en coin.

— Je te le permets, Éminence. Et permets-moi à mon tour de te remercier d’avoir aidé mes frères à échapper.

— Oh. —Atasiag fit un geste vague—. C’était tout naturel. Nous sommes une famille, non ?

— Euh, oui, enfin… —Dashvara passa sa langue sur ses lèvres—. Tu as des nouvelles de Titiaka ?

— Et plus fraîches que toi —affirma Atasiag. Il tapota un message sur la table—. Les pigeons voyageurs sont un service fantastique. Rends-toi compte. Un message peut voyager de Titiaka à Matswad en moins de six heures. Cela ne te semble pas merveilleux ?

— Magnifique et admirable —approuva Dashvara, amusé—. Je suppose que cela signifie que tout Titiaka n’a pas été réduite en cendres.

— Loin de là —assura Atasiag—. Il leur a fallu trois jours, mais les Ragaïls ont fini par calmer la foule. Ça oui, le Conseil a été complètement ravagé et pillé. Les Légitimes ont fui comme des lapins. —Il sourit—. La moitié d’entre eux sont partis sur leurs bateaux à Dazbon, y compris les courageux Telv. —Il souffla, comme étouffant un rire—. L’autre moitié s’est retranchée au Palais Fédéral. Et certains d’entre eux ont commis la malheureuse erreur de tromper des Ragaïls. Ils leur ont dit que le Commandant leur ordonnait de les protéger, eux, au lieu de sortir aider leurs compagnons dans la ville. Imagine-toi —pouffa-t-il—. Quand il l’a appris, le Commandant de la Garde Ragaïle s’est irrité et a ordonné de les faire arrêter. —Il éclata cette fois d’un grand rire—. Qui peut bien avoir l’idée de tromper les Ragaïls ! Cela a dû être impressionnant à voir. Depuis, le Commandant a pris la liberté d’instaurer un Conseil Provisoire, dirigé par le capitaine Faag Yordark. Lui et son père font partie des rares Légitimes à s’être comportés comme de véritables dirigeants de leur peuple. —Il se leva de sa chaise en poursuivant— : Maintenant, ils viennent de me communiquer que les Légitimes emprisonnés ont été remis en liberté. Ils ont confisqué les biens de ceux qui ont fui et le Commandant a exilé les Nelkantas pour avoir appuyé la rébellion unitaire. Les Yim et les Stéliar doivent être en train de trembler et de prier pour que le Commandant ne les remarque pas trop. —Il secoua la tête, amusé—. Quand les Ragaïls veulent faire le ménage, ils ne font pas semblant. C’est eux qui ont instauré les Légitimes, il y a quatre-vingt-dix ans. Et maintenant, c’est eux qui les ont déposés. Ou du moins en partie.

Dashvara le contempla, déconcerté. Atasiag semblait plus jovial que mélancolique après le revirement qu’avait opéré sa vie durant les derniers jours. Bon, il était également vrai que, d’après le peu qu’il savait de sa vie passée, ces brusques changements devaient être plutôt familiers pour lui.

— Et Shéroda ? —demanda-t-il.

Atasiag arqua un sourcil.

— Elle est ici. Sous ce même toit. Avec Aligra et les autres Frères de la Perle. Tu souhaites la voir ?

Dashvara déglutit.

— Non. Je demandais simplement. Et ma sœur ?

Atasiag grimaça.

— Elle est… dans l’aile est de la maison. Elle est… —répéta-t-il— avec Lessi et avec d’autres personnes.

Le regard étrange qu’il lui jeta alarma Dashvara.

— Quelles autres personnes ?

Atasiag s’arrêta près d’une porte latérale donnant sur une cour. Il lui fit signe de le suivre et Dashvara se leva.

— Avec quelles autres personnes ? —insista-t-il tout en le suivant au-dehors.

— Avec Lanamiag Korfu. Et quelque autre citoyen qui a fui avec lui.

Sa voix était tranquille. Dashvara n’essaya pas de dissimuler sa contrariété.

— Lanamiag Korfu —répéta-t-il—. Pourquoi diables héberges-tu le fils de l’homme qui t’a trahi ?

Atasiag s’arrêta au milieu de la cour intérieure et sa bouche se tordit en un sourire, mais ses yeux demeurèrent sérieux.

— Ne le demande pas à moi. Demande-le à Fayrah. Voici la chambre —indiqua-t-il—. Il est gravement blessé, Dash —ajouta-t-il—. Reste ici. Je vais aller chercher ta sœur.

— Éminence —l’appela Dashvara, mal à l’aise—. Si elle est avec lui, je préfère ne pas la déranger. Je… je lui parlerai à un autre moment.

Atasiag haussa les sourcils avant d’acquiescer lentement.

— C’est bon.

Il y eut un silence embarrassé. Une brume matinale dansait sur les pavés de la cour. Elle semblait presque aussi vivante que la brume des Murmures.

— J’ai tué Rayeshag Korfu —murmura enfin Dashvara—. C’était ton ami, n’est-ce pas ?

Atasiag Peykat ne répondit pas immédiatement.

— Celui qui finit par te trahir peut-il réellement être un ami ? —demanda-t-il brusquement—. Non, Philosophe. Ce n’était pas un ami. Comme je te l’ai dit, il requérait simplement mes services. Je lui inspirais un certain respect, davantage à cause de la Confrérie du Songe qu’à cause de mon titre de magistrat, mais… c’était un homme qui n’aimait pas les risques. Dès que les Dikaksunora ont commencé à le menacer sérieusement, il a changé de camp. Et il a commis une erreur. —Il sourit avec amertume—. Il ne pouvait pas imaginer qu’un steppien irait directement mettre fin à ses jours. Ni que les Akinoas, les grands ennemis des Xalyas, t’appuieraient.

Dashvara baissa le regard sur ses mains et eut une moue de répugnance. Sa voix était rauque quand il dit :

— J’en ai assez, Éminence. Assez de devoir lutter continuellement pour rester en vie. Assez des vengeances. Et déjà assez d’être dans cette île entourée d’eau.

Atasiag esquissa un sourire compatissant.

— Moi aussi, j’en ai assez. Sauf du dernier point. En plus, par définition, une île est entourée d’eau, Philosophe. —Dashvara roula les yeux et le Diumcilien ajouta— : Tu peux cesser de m’appeler Éminence, Dash. Nous ne sommes pas à Titiaka.

Dashvara lui adressa un sourire moqueur.

— Pourtant, avant tu aimais qu’on t’appelle comme ça. Éminence.

Atasiag le détailla quelques secondes du regard avant de soupirer.

— Tu as raison —avoua-t-il—. À Titiaka, il y a trop de mauvaises influences, je suppose. Parfois, j’ai l’impression que je suis à moitié idiot.

Dashvara s’esclaffa discrètement.

— Eh bien, c’est déjà un bon début. Quand tu auras totalement confirmé ton impression, j’arrêterai de t’appeler Éminence. Et je t’appellerai frère.

Atasiag secoua la tête, amusé, et il allait répondre quand un tumulte se fit soudain entendre dans un des couloirs. Le cœur saisi, Dashvara se mit à courir traversant la cour en direction des cris… Il arrivait devant la porte du couloir quand celle-ci s’ouvrit à la volée et il vit un homme se ruer vers lui, un sabre à la main. Les yeux exorbités, il esquiva de justesse un coup létal qui lui frôla la poitrine. La seconde suivante, cinq Xalyas se jetaient sur l’assassin par-derrière, le désarmaient et le plaquaient contre le sol.

— Ne le tuez pas ! —cria Dashvara.

Le souffle altéré, il s’approcha de l’homme. Tsu lui barra le passage et le prit par le bras.

— Il t’a blessé ?

Dashvara fit non de la tête.

— Non —souffla-t-il. Il baissa le regard sur sa poitrine et sourit—. Ton amulette a dû fonctionner, Tsu.

— Qui diables es-tu ? —grogna Orafe à l’assassin—. Réponds !

Lui et Maef secouèrent l’homme. Le capitaine intervint patiemment :

— Les gars, arrêtez de le secouer, voyons. Comment voulez-vous qu’il réponde comme ça ?

Tous les Xalyas avaient rejoint la cour, suivis de Yira, Wassag, Yorlen, Dafys, Loxarios et son chien.

— Qu’est-il arrivé ? —demanda Yira en courant vers Dashvara.

Dashvara la prit par la taille et la tranquillisa :

— Rien, naâsga. Cet homme a essayé de me tuer, c’est tout. S’il est capable d’expliquer pourqu… —Il se tut d’un coup quand, le redressant, Maef leur permit à tous de voir le visage de l’homme. Il le reconnut immédiatement. C’était Zéfrek de Shalussi. Zéfrek fils de Nanda. Un instant, il crut que son esprit ne fonctionnait pas correctement. Finalement, l’évidence le frappa violemment et il ne sut que faire : rire d’étonnement ou lui demander que diables il faisait là. Il ne fit ni l’un ni l’autre. Il demeura simplement immobile et muet.

Le Shalussi lui jeta un regard assassin et cracha dans sa direction. Il se débattit, mais Maef, Orafe et Shurta le retenaient fermement.

— Réponds —insista Zamoy, attrapant l’homme par les cheveux—. Qui t’a ordonné d’assassiner Dashvara de Xalya ?

— Si c’est vraiment lui qu’il voulait tuer —réfléchit le capitaine—. Peut-être que son objectif était Atasiag.

Celui-ci s’était maintenu à une distance prudente et semblait attendre que le seigneur des Xalyas réagisse.

— Non —soupira enfin Dashvara, sortant de son mutisme—. Cet homme est Zéfrek, fils de Nanda. Je suppose qu’il venait venger l’assassinat de son père. —Tout dédain fut balayé par une vague de tristesse et, éprouvant plus de peine que de peur, il se pencha près du Shalussi. Celui-ci tenta de le mordre et Maef le tira en arrière.

— Maudit sauvage ! —s’exclama Miflin.

Dashvara détailla Zéfrek. Il était habillé comme un marin de Matswad, comme un pirate pauvre, échevelé et maigre. Il leva la tête vers le visage du sauvage et soutint son regard glacial. Il n’était pas fou, comprit-il. Il était toujours le Shalussi fier qui avait failli le tuer dans la steppe. Il s’était simplement accroché à la seule chose qui le maintenait encore en vie : la vengeance.

— C’est ironique —dit-il enfin—. Triste —ajouta-t-il—. Et absurde. —Il marqua un temps d’arrêt sans détourner le regard des yeux fulminants de Zéfrek de Shalussi—. Ton père allait mourir, Shalussi. Il était malade. Et ce n’était pas un homme bon. Je te dirai la même chose que je t’ai dite la dernière fois que nous nous sommes vus : j’ai écourté ses souffrances. Je l’ai fait par vengeance et non par compassion, c’est vrai.

Il se tut sans savoir quoi ajouter. Il n’arriverait jamais à convaincre Zéfrek. Il ne pouvait pas le raisonner. Il lui aurait fallu des années pour y parvenir.

Et alors, Dash ? Tu vas le tuer ? Ou vas-tu le laisser en liberté pour qu’il tente, peut-être, de t’assassiner une autre fois ?

Dashvara leva les yeux vers le sabre que tenait maintenant Zamoy. Et dire que Zéfrek avait été sur le point de l’embrocher avec, pensa-t-il, incrédule. Après avoir survécu à la Frontière, à Titiaka et à l’océan, voilà que ce fou arrivait et manquait le tuer juste quand la possibilité de revenir dans la steppe devenait enfin envisageable. Et il allait lui laisser la vie sauve ? Il hésita. Il hésita durant un bon moment. Et, soudain, quelque chose d’inattendu se produisit : Zéfrek eut un sanglot et se mit à pleurer.

— Mon peuple m’a vendu —croassa-t-il—. Mon propre peuple m’a vendu. Moi, je n’ai rien fait pour mériter ça. Cette tradition stupide… Je n’étais pas malade, moi. C’est mon père qui était malade. Mais mon peuple m’a vendu quand même. Comme si j’étais un traître.

Le désespoir de Zéfrek fit tressaillir le cœur de Dashvara. Il fut sur le point de lui donner une réponse typiquement xalya et de lui dire que cela ne l’étonnait pas, que ceux qui l’avaient trahi étaient des Shalussis, qu’il n’y avait pas d’honneur parmi les Shalussis… Mais il se tut sagement.

— Je suis navré, Zéfrek —murmura-t-il—. Je peux… faire quelque chose pour toi ?

Le Shalussi acquiesça, hébété.

— Tue-moi, Xalya. Tu as tué mon père. Tue-moi aussi. Ma vie n’a plus de sens. Je suis un pirate. Un voleur. Mais même l’or ne signifie plus rien pour moi. Tue-moi —répéta-t-il.

Dashvara avait blêmi. La gorge sèche, il leva un regard vers Zorvun. Euh… Et maintenant, qu’est-ce que je fais, capitaine ? Je lui dis qu’il se tue tout seul s’il a tellement envie de mourir ? Il vit Zéfrek ouvrir grand les yeux et les détourner sur sa gauche. Il venait de voir Raxifar et il devait sans doute se demander ce que faisait un Akinoa au milieu des Xalyas. Dashvara s’éclaircit la voix.

— Zéfrek de Shalussi. Tu n’es pas un pirate. Tu es un Shalussi. Tu es un steppien. Tu n’es pas mortellement blessé et je n’ai rien contre toi. Par conséquent, ton honneur devrait t’empêcher de réclamer la mort. —Il se leva et ajouta— : Je te présente Raxifar d’Akinoa. Peut-être vous connaissez-vous déjà. —Raxifar fit non de la tête—. Eh bien, vous vous connaissez maintenant. Le père de Raxifar a tué mon père et il est mort aux mains des Shalussis. Moi, j’ai tué ton père, mais je l’ai fait au nom de Vifkan de Xalya. Et maintenant… —il secoua la tête sans espoir— si tu me donnes ta parole que tu n’essaieras pas de me tuer, je promets de t’aider à retourner dans la steppe et à récupérer ton peuple.

Agenouillé devant lui, Zéfrek haleta, stupéfait. Il y eut un long silence. Alors, Dashvara ordonna :

— Lâchez-le.

Orafe et Maef hésitèrent.

— Dash —fit le Grognon en se raclant la gorge—. Tu es sûr ? Cet homme a l’air à moitié fou.

— Il n’est pas fou —répliqua Dashvara—. Il est seulement perdu.

Cette fois, ils ne discutèrent pas et relâchèrent le Shalussi. Celui-ci se leva, les jambes tremblantes.

— Tu ne vas pas me tuer ?

Dashvara fit non de la tête.

— Non, à moins que tu ne me laisses pas le choix.

Zéfrek esquissa une moue de dédain.

— Maudits Xalyas. Je ne vous ai jamais compris. —Sa voix se brisa—. Je n’ai plus rien à faire en Rocdinfer.

— Ici non plus —rétorqua Dashvara—. Ton peuple a été asservi par les Essiméens, Zéfrek de Shalussi : peut-être peux-tu essayer de l’aider. —Il fronça les sourcils devant l’éclat de surprise qui se refléta dans les yeux du jeune sauvage—. Tu ne le savais pas ?

Zéfrek fit non de la tête et murmura :

— Non. —Il soupira bruyamment—. Maudits Essiméens.

Plusieurs Xalyas sourirent, y compris Dashvara.

— C’est bon —prononça Zéfrek—. Si tu ne me tues pas, moi non plus je ne te tuerai pas. Je suppose… que tu avais des raisons valables pour tuer Nanda de Shalussi.

Dashvara eut l’impression d’avoir obtenu quelque chose d’impossible. Mais Zéfrek lui avait bel et bien donné sa parole. Et son instinct lui disait qu’il la tiendrait. Finalement, Dashvara hocha la tête et répondit :

— Puissions-nous ne jamais avoir de raisons valables pour tuer un homme, Zéfrek de Shalussi.

Un éclat presque railleur passa dans les yeux du Shalussi. L’éclat s’intensifia quand il tourna légèrement la tête et vit quelque chose qui sembla le surprendre. Dashvara se retourna pour voir un jeune avancer dans la cour, une dague à la main. Il avait le regard rivé sur Raxifar et tremblait comme un oiseau avant son premier vol. C’était Kuriag Dikaksunora. Le jeune étudiant était sorti de la chambre de Lanamiag Korfu et, derrière lui, Fayrah et Lessi arrivaient en courant, suivies de l’esclave de Kuriag. Exaspéré, Dashvara poussa un juron.

— Lâche cette dague, Kur ! —cria Fayrah d’une voix suraiguë—. Ne lui faites pas de mal ! —supplia-t-elle.

Dashvara souffla. Quelle idée, sîzin. Bien sûr que je ne vais pas lui faire de mal.

Il échangea un regard avec Raxifar et celui-ci haussa les épaules. Dashvara roula les yeux quand il vit le jeune Légitime jeter sa dague sur le sol, vers le guerrier akinoa, d’un geste méprisant. Il l’entendit cracher :

— Je ne serai pas un assassin comme toi.

— Heureux de te revoir, Kuriag Dikaksunora —le salua Dashvara avec calme.

Le jeune citoyen recula. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait frénétiquement.

— Heureux ? —répéta Kur, tremblant.

Dashvara croisa le regard de Fayrah. Sa sœur avait troqué ses somptueux habits pour une simple tunique mauve. Son expression reflétait la tension et… la peur. Mais de quoi avait-elle peur ? Avec une douceur qui le stupéfia, Lessi s’approcha de Kuriag et lui prit la main.

— Ils luttaient pour leur liberté, Kur —murmura-t-elle—. Ils luttaient pour leur vie. Ce ne sont pas des monstres.

Kuriag recula de deux pas de plus jusqu’au moment où il heurta un des murs de la cour.

— Mon père ne menaçait pas leur vie —croassa-t-il. Sa voix s’étouffa, mais l’elfe demeura stoïquement debout.

Atasiag intervint d’un ton posé :

— Tu te trompes, Excellence. Menfag Dikaksunora avait donné l’ordre de me tuer, moi, et d’exterminer ma garde. Les Xalyas ont lutté pour leur vie. Les Akinoas ont lutté pour la liberté. Et maintenant, mon garçon —ajouta-t-il patiemment—, écoute-moi. Tu as eu la malchance de tomber sur des pirates. Et tu as eu la chance de tomber sur moi. Rends-moi la pareille et cesse de causer davantage de problèmes. Dès que Lanamiag Korfu sera remis, toi, lui et tes compagnons, vous rentrerez à Titiaka.

Les yeux verts de l’elfe s’emplirent de larmes de rage.

— En échange d’une rançon —siffla-t-il—. Tu n’es qu’un bandit, Atasiag. Rayeshag Korfu n’aurait jamais dû te faire confiance. Ton Oiseau Éternel est pourri. —Ses yeux fixèrent ceux de Dashvara et il ajouta— : Et le tien aussi.

Dashvara secoua la tête. Jamais il n’aurait cru entendre un jour un étranger lui donner des leçons sur son Oiseau Éternel.

— Il l’est —affirma-t-il et il avança de quelques pas vers lui—. Je vais te dire une chose, Kuriag Dikaksunora. Si ton père n’avait pas provoqué des guerres sur toute la côte, s’il n’avait pas indirectement causé la mort de mon clan et de celui de Raxifar, s’il ne nous avait pas réduits en esclavage, moi et mes frères… alors je t’assure qu’il ne serait pas mort sous une hache akinoa, parce que tout simplement les Akinoas n’auraient jamais quitté la steppe. —Il s’arrêta à quelques pas à peine de l’étudiant et de Lessi et ajouta sur un ton inflexible— : Si je pouvais revenir en arrière et retourner dans l’Arène, j’agirais de même.

Kuriag soutint son regard.

— Mon père était peut-être un criminel. Je sais qu’il l’était. Mais, toi aussi, tu en es un. Avec tes actes, tu as provoqué la mort de beaucoup de gens. —Ses lèvres tremblèrent—. Ton Oiseau Éternel est pourri —répéta-t-il.

Dashvara tituba. Plusieurs Xalyas feulèrent, indignés ; Zamoy gronda.

— Tu veux que je le fasse taire, Dash ?

Dashvara poussa un grognement.

— Écoute-moi, Kuriag. Que le shaard Maloven t’ait estimé digne de ses leçons… m’inspire du respect. Mais tu ne peux pas me parler de mon Oiseau Éternel sans avoir été dans ma situation. À l’évidence, ton Oiseau Éternel est plus innocent que le mien et, par conséquent, il est plus pur et moins… pourri. Puisse la vie ne te procurer que de la joie. Puisses-tu ne pas perdre toute ta famille, ni devoir mener à bout des vengeances qui ne servent à rien, ni être asservi par personne. Revois tes préjugés. Essaie de comprendre ta culture. Essaie de comprendre la mienne et la raison de mes actes. Je n’ai jamais été un Roi de l’Oiseau Éternel, je ne sais pas non plus si je peux réellement me considérer comme un seigneur, mais ce que je sais, c’est ce que je suis : un homme du Dahars, qui protège ses frères comme eux le protègent. Je suis un Xalya, Kuriag. Et tu es un Titiaka. Nous sommes différents, mais ceci n’a rien de mauvais. Tout simplement, les Titiakas doivent laisser vivre les steppiens dans leur steppe et ne pas les envoyer tuer des milfides et des orcs ou que sais-je. Nous avons déjà assez à faire dans la steppe avec les nadres rouges, les écailles-néfandes et les loups sanfurients. —Il ferma la bouche, l’ouvrit et la referma en silence. Il en avait dit suffisamment.

Kuriag Dikaksunora semblait… curieusement méditatif. Quand Dashvara finit de parler, il secoua doucement la tête. Toute trace de rage avait disparu de son expression et, dans ses yeux, apparut un écho de cette sereine affabilité qu’il avait montrée à Dashvara à Titiaka.

— Je comprends —murmura-t-il—. Je suppose que d’une certaine façon, même s’il m’en coûte de le reconnaître, vos actions étaient… —sa voix se réduisit à un murmure quand il prononça— : justifiées. —Il leva un regard décidé vers Dashvara—. Je ne partage pas ta façon de penser, Xalya, mais je la comprends. Excuse-moi d’avoir insulté ton Oiseau Éternel. Le shaard Maloven m’a appris à être une personne bienveillante. Il m’a appris à respecter la vie de tous les êtres vivants. Il m’a enseigné à fuir les intrigues, l’hypocrisie et la violence. Je suis peut-être un lâche de vouloir fuir au lieu de combattre. Mais je suis ainsi.

Dashvara sourit, ému.

— Le shaard Maloven ne t’a pas enseigné à être une personne bienveillante —répondit-il—. Ça, c’est quelque chose que l’on doit apprendre soi-même constamment.

Kuriag esquissa un sourire quoiqu’un peu douloureux.

— Peut-être, maître. Peut-être.

Qu’il l’appelle maître maintenant, après tant de catastrophes, lui sembla avoir beaucoup plus de… valeur, mais cela ne lui parut pas moins ridicule. Brusquement, Dashvara lui tendit une main et Kuriag, surpris, la lui serra.

— Tu es le meilleur élève que j’aie eu —déclara Dashvara et il ajouta sur un ton railleur— : Il faut aussi dire que tu es le premier.

Il entendit plusieurs souffles derrière lui.

— Tu te surpasses, Dash —fit Makarva tandis que Kuriag laissait échapper un sourire hésitant.

— C’était pour l’animer un peu —se justifia Dashvara.

— Bon —intervint le capitaine Zorvun sur un ton léger—. Tout ceci a été très émouvant. Ma fille, si tu penses te marier avec ce jeune fédéré, préviens-moi pour que je lui donne des leçons sur comment devenir un bon époux xalya.

Lessi s’empourpra tandis que les Xalyas s’esclaffaient, mais elle ne lâcha pas la main de Kuriag. Celui-ci avait rougi comme une garfia. Dashvara sourit tout en se lissant la barbe. Tous deux avaient un cœur si naïf qu’ils s’entendraient sûrement à merveille.

— Bien, bien, bien —lança soudain une voix tonitruante depuis un couloir—. Quelle manie de toujours remplir ta maison de barbares, Atasiag Peykat !

Tous se tournèrent pour voir Kroon sortir dans la cour sur sa chaise roulante. Le suivaient Azune, Rowyn, Axef, Aligra et… Shéroda. La cour commençait à être plus que bondée. Souriant, Atasiag s’approcha du moine-dragon, lui tapota l’épaule et lui répliqua railleusement :

— C’est peut-être des barbares, mais n’empêche qu’ils t’ont sacrément bien aidé pour te hisser sur le bateau durant la fuite, hein ?

On ne voyait pas les yeux de Kroon, bien sûr : il portait toujours ses grosses lunettes noires.

— Bah —fit-il—. Une aide inutile. Je suis sûr qu’avec l’urgence, j’aurais pu me lever et courir comme un lièvre.

Dashvara éclata de rire avec les autres. L’humour de Kroon n’était pas très différent de l’humour xalya, estima-t-il. Il s’aperçut alors que Zéfrek de Shalussi s’agitait inquiet et il s’approcha de lui, pendant que les autres bavardaient joyeusement.

— Tu sais que tu as bien failli me tuer avec cette maudite dague, Shalussi ? —fit-il sur un ton amical.

Zéfrek fit une moue.

— Dans la roulotte ? Mm. Je dois dire que, si ce jeune Rokuish n’avait pas envoyé un message à sa famille quelques semaines plus tard, j’aurais juré que tu étais mort. Je t’ai perforé les poumons.

— Presque —nuança Dashvara.

Pour quelque raison, Zéfrek de Shalussi sourit, quoique avec un sourire tordu.

— Ces années ont été un enfer —grogna-t-il. Il ne s’apitoyait pas sur lui : c’était une simple constatation.

Dashvara lui rendit un sourire lugubre.

— Eh bien, je ne peux pas te promettre que les suivantes ne le seront pas, mais j’ai bon espoir qu’elles seront meilleures. —Il lui donna une tape sur l’épaule—. On ne perd rien à être optimiste, Shalussi.

Il s’éloigna vers l’endroit où il avait vu disparaître Fayrah, dans la chambre de Lanamiag Korfu. Il trouva sa sœur agenouillée près d’un lit. Le Légitime gisait là, pâle comme la mort et profondément endormi… à moins qu’il ne soit mort. Dashvara hésita. Il ne voulait pas se mêler de ce qui ne le regardait pas, mais il ne voulait pas non plus laisser Fayrah seule, à se consumer auprès de ce jeune fédéré. Finalement, il fit un pas à l’intérieur de la pièce, sortit la petite statue de l’aigle que lui avait rendue l’inspecteur de Compassion et la posa sur une malle, au pied du lit. Il croisa le regard brillant de sa sœur et déglutit avant d’incliner la tête et de murmurer :

— Il se rétablira, sîzin. Fais-lui confiance.

Il sourit, rassurant. Il n’y a pas que les Xalyas qui ressuscitent, sîzin. Il la laissa là et revint auprès de ses frères et de sa naâsga.

— Une partie de katutas, Dash ? —proposa Makarva.

— Tu as encore le damier ? —s’étonna celui-ci.

— Ha ! Beh oui, voyons. Je ne serais pas parti sans lui —plaisanta-t-il—. Au fait, j’ai aussi ton dictionnaire. Et ton ombre —sourit-il.

— Moi, je suis partant ! —s’exclama Zamoy en s’approchant d’eux—. Vous parlez des katutas, non ?

Dashvara acquiesça et regarda ses ongles.

— Dis, Mak, tu ne nous as pas préparé une de tes makarveries, j’espère ?

Makarva laissa échapper une fausse plainte d’indignation.

— Pour qui me prends-tu, Dashvara de Xalya ? J’en ai préparé plus d’une !

Riant, celui-ci lui donna une bourrade fraternelle et, tandis qu’il suivait ses frères hors de la cour, il s’efforça de ne pas regarder dans la direction de Shéroda. Cependant, avant d’entrer dans le couloir, il eut la mauvaise idée de se tourner vers elle. La shixane l’observait. Et ses yeux dorés semblaient vouloir transpercer les siens pour écarteler son esprit.

Tu es peut-être une shixane et une âme pure et sans taches, pensa-t-il. Mais, moi, je suis humain. Entièrement humain. Tu ne peux pas me demander de cesser de l’être. Tu ne peux pas me demander de toujours agir correctement. L’Oiseau Éternel perd des plumes. Il en perd toujours. L’essentiel, c’est de ne pas toutes les perdre avant de mourir.

Dashvara continua son chemin en se demandant ce que la vie leur réserverait maintenant. Ils vivaient encore sous le toit d’Atasiag, leur « maître », et ils portaient encore son sceau, son magnifique dragon rouge, sur le bras. Et ils le porteraient jusqu’à leur mort. Restait à savoir quand celle-ci surviendrait. Mais cela ne valait pas non plus la peine d’y penser. La vérité, c’est qu’il valait mieux ne pas y penser.

Il sourit en se répétant des pensées qu’il avait tournées dans sa tête durant les derniers jours à Compassion.

Le destin n’est pas écrit, et c’est une consolation de le savoir. Quel intérêt aurait le temps si l’on connaissait ses mystères ? Un sage steppien disait que le monde tourne comme une toupie folle, que nous ne savons jamais où il nous mènera, mais que, tant que nous le voyons tourner, tant que nous vivons, il trouvera toujours une manière de nous surprendre. Ou de nous blesser. Ou de nous faire rire. À la fin, il trouve toujours la manière de nous tuer. C’est un fait : l’éternité n’a jamais eu d’intérêt excepté pour ceux qui ne peuvent en jouir. Tout être a une vie limitée et fait ce qu’il peut avec elle. Moi, je fais ce que je peux avec la mienne.

Installé autour d’une grande table, dans la cuisine, il ramassa des dés, les soupesa et, avec un sourire affable, les tendit à Raxifar.

— Ce serait pour moi un honneur si tu jouais avec nous, Raxifar d’Akinoa.

Le guerrier noir haussa ses épais sourcils, jeta un coup d’œil indéfinissable sur les visages des Xalyas et, finalement, après une longue hésitation, il accepta les dés. Et il les tendit à Zéfrek.

— Ce serait pour moi un honneur si tu jouais avec moi, Zéfrek de Shalussi.

Le Shalussi refusa les dés.

— Je ne jouerai pas à un jeu des Anciens Rois.

Tu sais, Zéfrek ? Je m’attendais à ce que tu dises ça. Dashvara croisa les bras et intervint :

— Ce n’est pas un jeu des Anciens Rois. Les katutas ont été inventées par les Dazboniens.

Makarva feula tout bas : Dashvara leur avait déjà expliqué la théorie d’Hadriks, mais celle-ci ne l’avait jamais tout à fait convaincu. À dire vrai, Dashvara non plus n’en était pas convaincu, mais là, c’était vraiment le moment opportun pour la sortir. Les yeux de Zéfrek sourirent pour la première fois.

— Je dois avouer que, quand j’étais petit, je jouais aux katutas en cachette avec mes amis. —Il hésita. Il jeta un coup d’œil sur la main tendue de l’Akinoa, regarda celui-ci dans les yeux et, soudain, avec désinvolture, il prit les dés. Dashvara lui présenta une chaise pour qu’il s’unisse à eux. Comme s’ils allaient commencer quelque importante négociation entre clans, Zéfrek et Raxifar s’assirent avec la prestance de deux petits rois.

Dashvara sourit.

Maudite fierté.

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Note de l’Auteur : Fin du deuxième tome ! J’espère que la lecture vous a plu. Pour vous tenir au courant des nouvelles publications, vous pouvez jeter un coup d’œil sur le site du projet ou mon blog.