Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des Esclaves.

23 Au milieu du néant

— Réveille-toi…

— Réveille-toi, Dash…

— Réveille-toi, par tous les démons !

Dashvara inspira et s’étouffa avec la fumée. De la fumée ? Il secoua la tête pour s’éclaircir l’esprit et entrouvrit les paupières. Il croisa les deux yeux sombres et intenses du capitaine.

— Je suis réveillé —marmonna-t-il enfin. Il avait mal quelque part, et sacrément. La tête, comprit-il. Il promena un regard étourdi sur la pièce éclairée par un candélabre. Au-dehors, dans la nuit, on entendait des cris—. Où… ?

— Chez Zaadma —répondit le capitaine—. Vous êtes sortis de l’Arène de justesse. Tout Titiaka est en feu. Et maintenant lève-toi, fils. Tu peux te lever ?

Dashvara tenta de se rappeler… et il n’y parvint qu’à moitié. Il savait que Raxifar et lui avaient combattu comme des serpents rouges. Il se rappelait à un moment avoir perdu un de ses sabres. Il en avait récupéré un autre sur un garde. Puis étaient venues les illusions des Ragaïls. Des centaines de citoyens avaient envahi les gradins supérieurs en criant « Pour l’Union ! » et « Pour Titiaka ! ». Les cris et la lutte avaient parcouru toute l’Arène. Alors, Raxifar, retrouvant un inespéré éclair de raison, l’avait poussé vers un tunnel en lui criant de courir. Dashvara avait couru avec lui et avec la dizaine d’Akinoas qui avaient attendu fidèlement Raxifar. Bousculés de toutes parts, ils avaient couru et, exténué, Dashvara avait fini par perdre l’équilibre dans les escaliers. Il avait roulé jusqu’en bas, emportant plusieurs gardes avec lui. Il ne se souvenait de rien d’autre.

— Oh… —gémit-il alors que le capitaine l’aidait à se lever—. Je vais vraiment finir par croire à ces histoires de résurrection. Comment ça se fait que je sois toujours vivant ?

Le capitaine sourit.

— Et c’est à moi que tu le demandes ? Bon, si tu veux vraiment le savoir, je crois que tu le dois en grande partie aux Akinoas.

Dashvara le vit jeter un coup d’œil en arrière et il suivit la direction de son regard. Il resta le souffle coupé. Raxifar était là, vivant, allongé sur un lit comme lui. Il était blessé et Zaadma s’appliquait à envelopper son bras dans un bandage. Dashvara se traîna jusqu’à lui et constata qu’il était réveillé.

— Raxifar —prononça-t-il, la voix épuisée. Ses membres tremblaient de fatigue.

— Il n’a pas de blessures mortelles —chuchota Zaadma d’une petite voix—. Il survivra… normalement.

La Dazbonienne avait les joues baignées de cendres et de larmes. Pour toute réponse, Dashvara se contenta de secouer légèrement la tête en signe de gratitude.

— Il faut qu’on y aille —fit une voix à la fois pressante et tremblante—. Sinon le bateau partira sans nous.

Dashvara vit Rokuish dans l’encadrement de la porte ; il portait un sac sur le dos et un sabre à la ceinture.

— Xalya… —murmura alors Raxifar. Agenouillé devant son lit, Dashvara se tourna vers l’Akinoa. Celui-ci souriait—. J’ai tué le Maître. C’est moi qui l’ai tué.

Dashvara secoua la tête et sourit avec tristesse.

— Où est ton peuple, Akinoa ? —chuchota-t-il. Il n’attendait pas de réponse, mais Raxifar la lui donna de toute façon avec une funèbre concision :

— Mort.

Mort. Le mot entra dans le cœur de Dashvara comme un souffle froid et absurde. Il sentit que le capitaine l’aidait de nouveau à se lever. Il tendit les bras vers l’Akinoa.

— Lève-toi, Raxifar.

L’homme essaya. Mais il n’y parvint pas. Il ne s’efforça pas beaucoup non plus. Il soupira :

— Dis-moi à quoi bon.

— Capitaine, aide-moi —demanda Dashvara, la voix emplie de désespoir.

À eux deux, Zorvun et lui dressèrent le géant sur ses jambes. Il était clair que celui-ci ne faisait rien pour leur faciliter la tâche.

— Nous ne pourrons jamais arriver au bateau à temps —laissa échapper Rokuish comme une plainte.

— Où sont les autres ? —s’enquit Dashvara. Il avait du mal à articuler chaque syllabe—. Et Atasiag ?

— Ils sont partis en bateau —répondit le capitaine. Face au regard curieux de Dashvara, il ajouta— : Je leur ai ordonné de partir. Nous ne sommes restés qu’Arvara et moi, pour te sortir de là.

— Eh bien, c’est une chance que vous m’ayez trouvé en vie, alors —souffla Dashvara—. Bon, allons-y. —Il laissa échapper un petit rire pas tout à fait lucide—. Ce sont les Unitaires qui font tout ce raffut ?

Personne ne lui répondit parce qu’à cet instant quelqu’un donna un coup de pied dans la porte de l’herboristerie en criant :

— Mort aux Légitimes ! Vive Titiaka !

Il poursuivit son chemin en répétant son refrain. Le capitaine se racla la gorge.

— Les Unitaires —confirma-t-il enfin—. Sortons. Shalussi, laisse ce sac. Il ne fera que nous retarder.

— Ce n’est pas ce qui nous retardera le plus —rétorqua Rokuish.

S’appuyant l’un sur l’autre, Dashvara et Raxifar boitillèrent jusqu’à la sortie les premiers. Dehors, ils virent dans la pénombre relative de la nuit incendiée, un Arvara en alerte avec ses sabres dégainés. Le Géant adressa à son seigneur une moue soulagée et Dashvara s’aperçut qu’il faisait tout son possible pour ne pas regarder l’Akinoa en face.

Dehors, c’était un véritable chaos. Au loin, on voyait de hautes flammes s’élever de certains grands édifices.

— À quoi bon… ? —murmura Raxifar de nouveau.

Dashvara crispa sa mâchoire.

— Pour vivre, Raxifar. Peut-être qu’il reste d’autres Akinoas dans la steppe. Peut-être que tu pourras les aider.

L’Akinoa secoua la tête. Il ne répondit pas, mais quand ils se mirent à marcher derrière Arvara, Dashvara sentit que Raxifar le soutenait plus que lui ne le faisait. Zaadma, malgré sa grossesse, les devança en marchant d’un pas rapide ; Rokuish la suivait jetant des regards inquiets alentour. Cependant, les gens qu’ils croisèrent étaient bien trop préoccupés de leurs propres problèmes pour s’en prendre à eux. Il y avait des esclaves artisans qui sortaient de leurs magasins avec de grands sacs, espérant profiter du chaos pour s’enfuir ou allez savoir. Certains citoyens avaient bloqué leurs portails et demeuraient enfermés dans leurs maisons, attendant que toute cette folie termine. Peut-être croyaient-ils que la paix naîtrait avec l’aube, mais, vu le nombre d’Unitaires qui s’étaient soulevés dans l’Arène, rien n’était moins sûr.

Soudain, Dashvara s’arrêta net. Son esprit fonctionnait à présent un peu mieux et il venait de se rappeler un détail important.

— Capitaine ! —haleta-t-il—. Je n’ai pas réussi à trouver Fayrah et Lessi.

Il ouvrit la bouche, la referma et le capitaine Zorvun secoua la tête.

— Lanamiag Korfu les a sorties de l’Arène. Yorlen les a guidées jusqu’au port et Rowyn les a fait monter dans un bateau. Elles sont en sécurité, Dash. Ne t’inquiète pas.

Dashvara inspira profondément.

— Et Yira ?

— Elle est restée au bateau qui doit nous attendre. Allons, continue à avancer.

Dashvara continua à avancer sans pouvoir croire que, finalement, la majorité allait réussir à sortir de là en vie. Il ne manquait plus qu’eux. Il regarda Zaadma et Rokuish et il serra les dents, se jurant qu’ils ne mourraient pas à Titiaka. C’est sûr que, si je m’en sors vivant, je vais en rire un bon bout de temps, pensa-t-il avec un éclat de rire intérieur.

Ils ne se dirigeaient pas vers le port d’Alfodyn mais vers celui de Xendag. Ils s’approchaient du quartier général, moitié courant moitié chancelant, quand ils entendirent un fort bruit de combat. Devant la muraille qui séparait le quartier de Sacrifice de celui de Sibacuirs, plusieurs dizaines de citoyens luttaient corps à corps contre des gardes ragaïls. Ces derniers étaient totalement submergés par le nombre, mais ils résistèrent un bon moment derrière leurs boucliers avant de commencer à se replier sérieusement. Quelques minutes après, ils furent attaqués de l’autre côté, par des citoyens venus de Sibacuirs, et ils n’eurent pas d’autre solution que de s’enfuir par la muraille. Ils disparurent en courant tandis que les Unitaires poussaient des cris de victoire. Dashvara et les autres passèrent près d’eux en essayant de se fondre dans la foule et, quelques minutes après, ils marchaient dans Sibacuirs. Raxifar laissa échapper un rire sarcastique.

— Merci de nous ouvrir le chemin —commenta-t-il.

Dashvara sourit, la mine sinistre.

— Vivement qu’on retourne dans la steppe et qu’on laisse ces sauvages derrière nous.

— Sauvages —cracha Raxifar.

Ils partirent d’un rire nerveux et le capitaine leur jeta un regard sombre.

— Avancez, par tous les diables, vous voulez que le bateau nous laisse en rade dans cet enfer ?

Ils évitèrent une troupe de citoyens furieux, s’éloignèrent de la Maison du Prêt et pénétrèrent dans les ruelles du quartier, plongées dans les ombres. Là, heureusement, il n’y avait eu aucun incendie. Dashvara mettait un pied devant l’autre sans très bien voir où il allait, non pas parce qu’il faisait nuit, mais parce que sa vision se brouillait par moments. Il avait la tête comme dans une bulle et les cris résonnaient à ses oreilles comme des plaintes lointaines sorties d’un cauchemar. Ils parvinrent aux quais sans incidents et Rokuish laissa échapper une exclamation de profond soulagement :

— Le bateau est toujours là !

Le port était bondé. Les gens couraient de tous côtés cherchant un bateau où embarquer. Le port de Xendag n’avait pas de grands navires, la plupart étaient des bateaux de pêche, et Dashvara se demanda comment devait être le port d’Alfodyn en ce même moment. Probablement bien pire que celui-ci.

Un citoyen de stature imposante heurta Dashvara et celui-ci, perdant le peu de force qui lui restait, s’écroula. Oh… diables. Regarde un peu où tu vas, fédéré. Raxifar le soutint d’un côté et Arvara de l’autre et ils continuèrent à avancer jusqu’à ce que Dashvara retrouve un certain maintien. Finalement, le capitaine Zorvun perdit patience et dégaina ses sabres en vociférant :

— Calmez-vous ! Laissez passer !

Les gens se mirent à crier et certains se jetèrent à l’eau. La capacité du capitaine pour calmer les gens était admirable. Le chemin se libéra et ils ne tardèrent pas à atteindre le quai où était amarré le bateau qui les attendait. Yira était là, sur la passerelle, son sabre dégainé et pointé sur des hommes libres qui essayaient de monter.

— Garce ! —criait l’un—. Tu m’as blessé au bras !

Garce toi-même, feula Dashvara, outragé. Il entendit soudain un des marins hurler :

— Larguez les amarres… !

Une silhouette le fit taire, le menaçant de la pointe de son épée. Dashvara ouvrit grand les yeux quand il le reconnut. C’était l’Honyr Sirk Is Rhad.

— Ils arrivent ! —exclama à la proue Atsan Is Fadul.

À eux trois, Yira, Rokuish et le capitaine dégagèrent la zone et Dashvara traversa la passerelle comme dans un rêve. Les jambes flageolantes, il se laissa tomber dans un coin près de Raxifar. Il s’en fallut de peu qu’il ne perde connaissance. Il inspira l’air de la nuit et jeta un coup d’œil au bateau de pêche où il se trouvait. Il était plein de gens inconnus, pour la plupart des esclaves qui s’agitaient impatients, anxieux de quitter Titiaka le plus tôt possible. Merci de m’avoir attendu, étrangers… Son sourire ironique parvint à peine à se dessiner sur son visage.

— Cette fois oui, matelot —grogna Sirk Is Rhad—. Larguez les amarres. —Aussitôt il se tourna vers Dashvara et se pencha vers lui, le regard vif—. Tu es blessé, sîzan ?

Dashvara tenta de se redresser un peu.

— Non.

— Et celui-là ? —ajouta l’Honyr, la mâchoire crispée. Son regard s’était posé sur Raxifar. Dashvara sourit avec lassitude.

— Il a bien lutté à mes côtés —répondit-il—. Et il m’a sauvé la vie. J’ai l’impression que tous me sauvent la vie et, moi, je ne sauve celle de personne.

Sirk Is Rhad fit un hochement de tête et s’écarta quand Yira s’approcha. Dashvara prit une main de la sursha. Les yeux de cette dernière étaient restés comme paralysés par tant de cataclysme. Peut-être les incendies lui avaient-ils évoqué de mauvais souvenirs.

— Le pire est passé —assura Dashvara—. Ou du moins, je l’espère. Nous pouvons encore mourir noyés. Moi, je n’ai jamais beaucoup aimé les bateaux. Je n’ai… —il haleta, le souffle lui manquant. Sa vision se brouillait—. Je n’ai pris un bateau qu’une fois pour venir jusqu’ici. —Il cligna des paupières—. Je ne te vois pas bien.

Il sentit la main gantée de Yira sur sa joue.

— Ce n’est pas parce que tu ne me vois pas que je ne suis pas près de toi —chuchota-t-elle.

Dashvara souffla, amusé. Yira avait prononcé cette même phrase le deuxième jour où ils s’étaient connus, dans un contexte totalement différent. Tremblant, il puisa la force suffisante pour se pencher et déposer un baiser sur son front voilé.

— Naâsga —murmura-t-il avec douceur. Il allait se laisser entraîner par l’épuisement quand une soudaine pensée l’agita—. Tahisran ! —souffla-t-il—. J’ai complètement oublié…

— Il va bien, Dash —soupira le capitaine en s’asseyant auprès d’eux—. Je t’ai déjà dit que tous vont bien. Bon, sauf Kodarah. Il s’est à nouveau tordu la cheville en courant. Et maintenant cesse de te préoccuper et dors. Tu as une tête de mort-vivant.

Dashvara fit une moue et, sans réfléchir, il regarda Yira. Il laissa échapper un petit rire. Il ne put s’en empêcher.

* * *

Ils sortirent du port sans allumer aucune lanterne et ils pénétrèrent dans l’obscurité la plus totale. Dashvara s’endormit peu après qu’ils s’éloignèrent de la côte. Il se réveilla aux premières lueurs du jour. Il avait la gorge sèche, et des crampes au ventre lui arrachèrent une grimace de douleur. Il avait mal partout. Tant de chutes dans les escaliers et tant de coups… ce n’était pas sain.

Tu en as mis du temps à t’en rendre compte…, se moqua-t-il. Il se racla la gorge et le capitaine Zorvun lui jeta un coup d’œil. Celui-ci mangeait un morceau de pain. Il lui en donna la moitié et Dashvara la mangea avec avidité. Tout en mâchant, il promena un regard curieux sur l’embarcation. Il y avait au total une trentaine de personnes, blotties sur les bancs et à même le pont. Yira dormait près de lui, la main sur son voile. C’était la première fois qu’il la voyait dormir et Dashvara la contempla un moment avant de lever les yeux vers le ciel. Celui-ci était relativement dégagé et les nuages y chevauchaient comme des chevaux au galop. Les voiles, gonflées par le vent, entraînaient tant bien que mal le bateau sur l’océan. Le tangage lui produisit rapidement un mal de mer gênant.

— Où va-t-on ? —demanda-t-il.

Les trois Honyrs, Arvara et le capitaine étaient assis à sa droite. Rokuish et Zaadma à sa gauche. La Dazbonienne semblait prendre l’émigration improvisée avec calme, mais cela n’empêchait pas le Shalussi de lui jeter de constants regards préoccupés, comme s’il craignait qu’à tout moment, elle soit prise d’un malaise ou qui sait.

— À Matswad —répondit le capitaine—. Apparemment, c’est là que se rendent la plupart des esclaves libérés. C’est plein de pirates, à ce qu’on dit.

— Génial —sourit Dashvara—. Je suppose que, si Atasiag se trouve là-bas, il sera généreux et nous donnera un bateau pour aller à Dazbon. Ce serait la moindre des choses après tout ce que j’ai fait pour le venger de la trahison des Korfu, vous ne croyez pas ?

Son sourire sardonique s’était élargi au fur et à mesure qu’il parlait.

— Tu l’as vraiment tué ? —murmura le capitaine.

— Rayeshag Korfu —affirma Dashvara—. Et Raxifar fils de Shiltapi a tué Menfag Dikaksunora. Je ne crois pas qu’ils se relèvent —plaisanta-t-il—. Mais maintenant, ne pensons plus à ces gens et pensons à la steppe. À notre terre. Notre foyer… Euh… —Il passa une main sur son visage. La tête lui tournait—. Désolé, j’ai les idées encore un peu troubles.

Le capitaine sourit, moqueur.

— Ça fait déjà un bon nombre d’années que cela t’arrive, ne t’inquiète pas. —Et il observa— : Comme Makarva n’est pas là, il fallait bien que quelqu’un le dise.

Tous sourirent. Yira avait ouvert les yeux et elle se redressait maintenant en silence ; elle regarda autour d’elle comme si elle se demandait où diables elle était. Dashvara lui prit la main, sans bien savoir si c’était pour la tranquilliser elle ou pour s’apaiser lui-même. Parce que, bien qu’il soit entouré de frères, il était aussi entouré d’eau sur un bateau plein à craquer qui semblait pouvoir sombrer à tout moment ; et ceci pouvait être assez angoissant… surtout quand on ne savait pas nager. Après un silence, Rokuish murmura :

— Dash, tu veux vraiment retourner dans la steppe ? J’ai entendu dire que là-bas, c’est un complet désastre. Les Essiméens ont asservi les Shalussis. Ces démons ne vous laisseront pas vous installer de nouveau dans votre donjon.

Les Shalussis, asservis par les Essiméens ? Avec une grimace, Dashvara soupira :

— Il n’y a plus de donjon, Rok. Les Essiméens l’ont détruit. Finalement, ces adorateurs du Dieu de la Mort vont s’avérer être les pires chiens de la steppe —raisonna-t-il. Et il hésita, soudain, en entendant une voix, la voix de Shéroda, chuchoter à son oreille une litanie familière. Il articula— : À moins que les chiens, ce ne soit nous. Mais je ne crois pas.

Il y eut un autre silence. Alors, Zaadma murmura avec douceur :

— Tu as parlé en dormant, Dash. Tu as prononcé un nom.

Dashvara arqua les sourcils, inquiet.

— Ah, oui ? Et quel nom ?

Zorvun se racla la gorge, l’air embarrassé.

— En réalité, il y avait plusieurs noms —dit celui-ci—. Lifdor de Shalussi et Todakwa d’Essimée étaient deux d’entre eux. D’après ce que je sais, les autres sont morts.

Dashvara avait blêmi.

— Oh —dit-il—. La fameuse liste. —Il ne se rappelait pas en avoir rêvé. En fait, il n’en rêvait pas depuis trois ans. Il jeta un coup d’œil à ses compagnons avant d’admettre— : Le seigneur Vifkan m’avait demandé de les tuer. Au moyen d’une vengeance vile et indigne. Tu avais raison, Sirk Is Rhad —ajouta-t-il calmement—. Mon père avait ses défauts. —Il haussa les épaules, pensa à l’attaque traîtresse qu’il avait provoquée lui-même dans l’Arène et esquissa un sourire caustique—. Comme tout le monde, après tout, n’est-ce pas ?

Zaadma passa sa langue sur ses lèvres, mal à l’aise.

— Mais, malgré tout, tu penses rayer les noms de cette liste —murmura-t-elle.

Dashvara secoua la tête.

— Au diable la liste. J’ai donné ma promesse aux Honyrs d’aller voir leur clan et je le ferai. Ensuite… on verra bien. Mais je ne suis pas fou, Zaé. Quelques dizaines de Xalyas ne peuvent lutter contre des centaines d’Essiméens. S’ils ne nous laissent pas nous installer dans la steppe, nous essaierons de les éviter. Moi, je n’enverrai pas mon peuple à la mort —affirma-t-il.

Il se rendit compte qu’il avait haussé la voix et il baissa le ton en voyant que plusieurs étrangers lui jetaient des regards mi-curieux mi-appréhensifs. Les steppiens étaient des rares personnes à porter des armes sur ce bateau : peut-être que ces Titiakas craignaient qu’ils soient capables de s’en servir si le besoin s’en faisait sentir.

Il souffla intérieurement. Par le Liadirlá, soyez tranquilles. On ne le dirait peut-être pas, bonnes gens, mais nous sommes des pacifistes.

De sa place, Shokr Is Set, le Grand Sage des Honyrs, prit la parole sur un ton posé.

— Je crois que je n’ai pas encore eu l’occasion d’exprimer de vive voix ma gratitude pour l’honneur que vous nous faites, Xalyas, en nous acceptant comme frères. —Ses yeux reflétaient un étrange mélange de reconnaissance et d’attente.

Pensif, Dashvara inclina la tête devant le sage et le capitaine Zorvun répondit :

— Et c’est un honneur pour nous de vous avoir dans notre clan.

— Tout l’honneur est pour nous —affirma Arvara le Géant avec un franc sourire.

Dashvara cherchait quelque réponse plus originale quand il sentit que Raxifar se réveillait. L’Akinoa l’écrasait à moitié de sa grande masse, mais il s’écarta un peu quand il ouvrit les yeux. Il émit un grognement de douleur. Il avait une blessure au bras et une autre à l’abdomen… Et ses bandages étaient totalement imbibés de sang. Il n’avait pas bonne mine.

— Raxifar ? —fit Dashvara, interrogateur.

L’Akinoa lui répondit par un autre grognement.

— Je vais changer son bandage —murmura Zaadma.

Inquiète, la républicaine se leva et elle allait toucher le bandage de son bras quand Raxifar lança un grondement :

— Non !

Il montra son poing à la Dazbonienne et celle-ci recula, les sourcils froncés.

— Mais voyons ! —protesta-t-elle—, je voulais juste jeter un coup d’œil aux blessures…

— Arrière, étrangère —cracha le steppien.

Dashvara posa une main apaisante sur la poitrine de Raxifar.

— Calme-toi, Akinoa. On dirait que ces blessures se sont infectées. Ce serait stupide de se laisser mourir maintenant, tu ne crois pas ?

L’Akinoa serra les mâchoires. Il ne le regardait pas : il avait les yeux perdus dans le lointain.

— Si je guéris, je vivrai. Si je meurs, je meurs.

Dashvara grimaça et faillit lui dire de cesser de se comporter comme un sauvage têtu, mais il y réfléchit mieux. Comment avait-il réagi, lui, quand son peuple avait été massacré ? Il avait voulu mourir. Il avait voulu se laisser tomber par terre et attendre que le soleil et la soif l’envoient servir de pitance aux bêtes de la steppe.

Il inclina la tête avec respect.

— Qu’il en soit ainsi. Rassieds-toi, Zaadma.

La jeune femme s’assit en grommelant contre la stupidité des steppiens.

— N’inclus pas les Shalussis, ma chérie —lui demanda Rokuish sur un ton goguenard.

— Toi, peut-être pas, mais j’inclus les Shalussis plus que tout autre clan —répliqua Zaadma avec vivacité—. J’ai vécu plusieurs années avec eux, je crois que cela me donne le droit de donner mon avis. Enfin —soupira-t-elle—. Les Titiakas non plus ne m’ont pas laissé une très bonne impression. Ces Unitaires vont détruire leur propre ville avant de pouvoir la contrôler. C’est une chance qu’ils aient décidé de se révolter juste maintenant. On dirait que nous les avons engagés pour créer la confusion et pouvoir nous enfuir.

Mmpf. On n’avait pas besoin de les engager, pensa Dashvara. Juste de les encourager un peu : ils étaient déjà sur le pied de guerre. Alors, il fronça les sourcils, perplexe.

— Mais, toi et Rok, vous n’étiez pas obligés de vous enfuir, non ?

Zaadma échangea un coup d’œil avec Rokuish avant de se racler la gorge.

— Eh bien, pour tout te dire, moi aussi, je travaille pour Cobra —murmura-t-elle—. Ma boutique de fleurs ne s’est pas montée toute seule. De toutes façons, on aurait peut-être pu rester sans qu’aucun mal ne nous arrive —concéda-t-elle—. Mais comme dit Cobra : dès que tu sens le vent tourner, ramasse tes affaires et prends la mer. Je sais que ce vieux pirate a réchappé à plus d’une trahison en appliquant cette méthode. Et j’ai trouvé que c’était le bon moment pour suivre son conseil. Mais je ne suis pas partie sans une bonne provision de graines —ajouta-t-elle, en ronronnant et en regardant le gros sac qu’avait porté Rokuish de chez eux jusqu’au port.

Dashvara ne put réprimer une grimace de déception. Il avait espéré que ce sac contenait quelque chose de plus… comestible. Mais, de toutes façons, son estomac n’aurait probablement rien accepté pour le moment. Il ferma les yeux, le cœur nauséeux, et s’employa à somnoler tandis que ses compagnons échangeaient tout bas quelques mots sporadiques.

Au bout de quelques heures, le soleil commença à cogner sur leurs têtes comme un feu impitoyable. L’astre était au zénith quand Raxifar d’Akinoa, brûlant de fièvre, se mit à délirer. Ses paroles n’étaient pas toutes très compréhensibles, mais Dashvara surprit à un moment une fervente prière à son dieu Akinoa. Tout à coup, il se mit à crier et se leva à moitié. Dashvara dut le saisir par les épaules et lui murmurer des mots apaisants pendant de longues minutes avant qu’il ne cesse de s’agiter. Enfin, le guerrier se laissa retomber sur le pont et se plongea dans un silence moribond. Son accès devait avoir impressionné les passagers car ceux-ci n’osèrent pas dire un mot pendant un long moment. Finalement, un enfant réclama de l’eau. Après une hésitation, un des marins sortit un tonneau de la soute et observa :

— Nous n’avons qu’un tonneau. Ne gaspillez pas l’eau. Un verre chacun, pas plus.

Dashvara éprouva un élan de sympathie pour les passagers quand il les vit acquiescer sereinement et partager l’eau dans le calme.

Bon, Dash. La plupart d’entre eux étaient des esclaves. Ils sont habitués aux privations. Et ils sont habitués à obéir aux ordres. Ils savent même partager.

La nuit arriva, la Lune, la Gemme et la Bougie s’élevèrent dans le ciel étoilé et disparurent à nouveau, remplacées par les rayons de l’aube. Le jour trouva Dashvara nauséeux, affamé et engourdi. Les quatre marins du bateau étaient les seuls qui pouvaient bouger un peu. L’un d’eux en particulier grimpait au mât, entre les voiles, avec l’agilité d’un orc des marais.

Le vent leur fut favorable jusqu’à l’après-midi ; ensuite, il mourut brusquement et le bateau resta comme figé au milieu du néant, dans un désert d’eau.

Dashvara entendit l’un des marins lancer des jurons en ryscodranais. Il le vit sortir une longue rame et la placer à la poupe pour faire avancer le bateau. Le capitaine Zorvun rit entre ses dents, nerveux :

— À ce rythme, l’océan se dessèchera avant que nous arrivions.

Le pêcheur lui jeta un regard noir.

— Tu as une meilleure idée, ô grand guerrier ? —lui répliqua-t-il.

Zorvun ne répondit pas et, les heures suivantes, ils continuèrent à avancer à pas de mule boiteuse.

Le ciel s’obscurcissait et se couvrait déjà de nuages quand Raxifar sortit de son mutisme pour murmurer :

— Xalya.

Dashvara le regarda et frissonna. L’Akinoa avait à peine l’air conscient ; ses yeux étaient exorbités et sa gorge émit un son tout juste audible. Dashvara fut certain d’être le seul à l’entendre :

— Fais que je ne meure pas.

Dashvara laissa échapper un soupir de soulagement ; néanmoins, il ne put se sentir tout à fait tranquille, car il n’était pas du tout certain que l’Akinoa survive. Il appela Zaadma et celle-ci, s’abstenant de tout commentaire sarcastique, se mit à l’ouvrage. Il s’avéra qu’un des passagers avait aussi certaines notions de médecine et il leur offrit aimablement son aide. Le matin suivant, l’Akinoa se portait beaucoup mieux que Dashvara. Celui-ci avait essayé de manger des garfias qu’avait apportées Atsan Is Fadul, mais il les avait toutes rendues. Pâle comme un linceul, il finit par conclure avec une voix d’ivrogne :

— Oh, océan, maudit sois-tu. Maudit sois-tu mille fois.

Les yeux moqueurs, Yira lui tapota l’épaule.

— C’est une question d’habitude —assura-t-elle, enjouée.

Dashvara souffla. Puis souffla de nouveau.

— Non, naâsga. C’est la dernière fois que je m’enferme dans une caisse de bois au milieu de l’eau salée —jura-t-il.

— Ah ! —se moqua Rokuish—. Alors, tu resteras à Matswad pour toujours, mon ami. On ne peut quitter une île autrement qu’en bateau.

Dashvara secoua la tête.

— Mais non, penses-tu. D’après Tah, les Souterrains existent. Je passerai par en bas.

Le capitaine sourit, distrait. Le maudit ne semblait pas souffrir du mal de mer. Dashvara s’appuya contre le bord de l’embarcation et ajouta :

— Je volerai comme l’Oiseau Éternel et je survolerai les eaux. Mais je jure sur ma vie que je ne remettrai pas les pieds sur un bateau. Je ne sais pas comment Makarva peut autant les aimer…

L’après-midi, le tonneau d’eau se termina et, comme si la nature avait voulu les aider, un orage se déchaîna au-dessus d’eux les transperçant jusqu’aux os. Ils récupérèrent l’eau, mais ils se retrouvèrent aussi détrempés qu’au baraquement de Compassion. Ils passèrent une nuit épouvantable et, quand le soleil revint enfin, ils étaient tous plus silencieux et misérables que jamais. Pas un brin de vent ne gonflait les voiles.

Dashvara soupira, bâilla et jeta un regard alentour.

Les trois Honyrs, Arvara et le capitaine dormaient ; Zaadma et Rokuish s’étaient un peu éloignés et murmuraient entre eux ; Raxifar, les bras croisés, observait ses bottes, apathique. Et Yira, assise sur un bord, gardait les yeux rivés sur le lointain, plongée dans ses pensées. S’il se rappelait bien, la sursha n’avait rien mangé depuis qu’ils avaient embarqué. Dashvara se demandait si c’était parce qu’elle n’osait pas enlever son voile ou simplement parce qu’elle n’avait pas besoin de manger autant. Il devrait le lui demander dès qu’ils arriveraient sur l’île de Matswad. Si jamais ils arrivaient un jour. Avec un autre soupir, il posa la tête contre le bois et laissa échapper dans un murmure :

— Combien de temps devrons-nous vivre ainsi ?

À sa surprise, un des marins qui était installé non loin de là répondit :

— Environ deux jours si nous avons de la chance avec le vent. Quatre si nous n’avons pas de chance.

Dashvara arqua un sourcil, jeta un coup d’œil aux voiles flasques et observa :

— Quatre, alors.

Ils ne mirent pas aussi longtemps. Le vent finit par se lever et, en fin d’après-midi, ils trouvèrent une caravelle qui se dirigeait droit sur eux. D’abord, Dashvara craignit qu’il ne s’agisse de trafiquants d’esclaves. Il fut soulagé quand il comprit que c’étaient des pirates. Tout de suite après, il se moqua intérieurement d’un tel soulagement mais, qu’y faire, il était bel et bien soulagé. Les pirates expliquèrent leur intentions amicales, les transbordèrent tous sur leur navire et remorquèrent le bateau de pêche. Ils mirent aussitôt le cap sur Matswad.

— Installez-vous là —fit un sibilien au visage dur. Il portait une cape noire sur les épaules et un sabre à la ceinture. Son visage de pierre était aussi peu expressif que celui de Dafys.

Dashvara suivit les rescapés jusqu’à l’endroit indiqué et fut amèrement surpris lorsque les pirates commencèrent à leur ôter leurs biens.

— C’est ma pipe ! —protesta l’un des marins—. Vous n’êtes que des voleurs.

Un pirate aux cheveux roux se mit à rire.

— Tu en doutais ? Garde ta pipe, mon brave. —Il lui rendit l’objet et continua à les fouiller. Il retira un poignard à un vieil homme et ajouta à voix haute— : Nous ne vous volons rien. Vous pourrez probablement réacquérir vos biens plus tard. Nous ne faisons que les réquisitionner provisoirement. Par contre, toutes les armes tranchantes, nous les gardons.

Dashvara lui adressa une moue offensée mais, quand le pirate passa devant lui, il lui tendit volontairement le sabre qu’il lui restait.

— L’armure aussi, l’ami —lui lança le pirate.

Dashvara le regarda, haussa les épaules et l’enleva. Le capitaine eut plus de mal à se défaire de ses affaires mais, en voyant que les Honyrs et Raxifar avaient encore plus de réticences, il se redressa et leur dit :

— Ceci n’est pas une reddition, steppiens. Déposons les armes.

Le roux les ramassa et demanda :

— Vous étiez gladiateurs ?

— Mmpf. —Dashvara roula les yeux—. Non. Nous étions des gardes du corps.

Quand le pirate tendit la main vers Yira, celle-ci resta immobile.

— Tu as un sabre —fit remarquer le roux.

La sursha se contenta de le regarder dans les yeux sans bouger. Dashvara se raidit. Qu’est-ce que ce sabre noir a de spécial, Yira ? Il croyait connaître son cœur comme le sien, mais il y avait tant de choses qu’il ignorait encore sur elle ! Qui sait, peut-être était-ce un objet interdit. Un objet de nécromancien ou… Bah. Cela pouvait être n’importe quoi.

Le roux était sur le point de perdre patience quand Yira, récupérant sa mobilité, sortit quelque chose de sa manche gauche. Une pièce de monnaie ? En tout cas, le pirate pâlit en le voyant, fit un pas en arrière et continua à dépouiller les Titiakas, laissant Yira en paix.

— Qu’est-ce que c’est ? —interrogea Dashvara à voix basse en s’approchant.

La sursha haussa les épaules et le lui montra.

— L’insigne de la Confrérie.

Dashvara pâlit comme le pirate. C’était un disque métallique avec une figure grossière gravée au centre en forme de sablier. C’était une lanterne de voleurs, comme celle que Zaadma lui avait prêtée trois ans auparavant pour entrer dans les catacombes de Rocavita. Mais celle-ci avait un cercle bleu et, tout autour, des mots étaient inscrits dans une écriture qu’il ne reconnut pas.

Yira fit disparaître le disque dans sa manche et ses yeux sourirent.

— Cette lanterne me désigne comme une protégée spéciale de Cobra —expliqua-t-elle—. Il n’en existe que trois comme ça dans la Confrérie…

— Vous brûlerez en enfer !

Le soudain éclat de Zaadma les fit tous deux sursauter. Un coup d’œil suffit à Dashvara pour comprendre ce qui se passait : la Dazbonienne refusait catégoriquement qu’ils s’emparent de son sac de graines.

— Si vous me les volez maintenant, vous allez gâcher le résultat d’années de travail. Il y a des semences très spéciales qui requièrent une attention particulière… Le Dragon Blanc vous brûlera vifs. Vous n’emporterez pas mes plantes ! —s’écria-t-elle, sur un ton tranchant.

Sous le regard inquiet de Rokuish et à l’exaspération du roux, Zaadma s’assit sur le sac. Probablement, sa grossesse fut un argument de poids pour convaincre le pirate de ne pas l’obliger à se lever. L’obstination de la républicaine sembla l’amuser et il prononça :

— Si seulement tous défendaient le fruit de leur travail avec autant de ténacité ! Garde tes graines, républicaine. Mais, quand tu arriveras à Matswad, promets de les utiliser pour le bien de tous les îliens.

Dashvara sourit. Il commençait à trouver ce pirate sympathique.

Finalement, prétextant qu’ils ne voulaient pas avoir tant de bazar sur le pont, ils leur demandèrent de s’installer dans la cale et deux moussaillons leur portèrent à manger et à boire. Ils ne mangèrent pas à satiété, mais ils récupérèrent quelques forces et Arvara déclara, jovial :

— Chaque fois que la vie semble toucher à sa fin, quelque chose vient nous tirer de l’abîme. N’est-ce pas merveilleux ? Cela doit être le destin.

Zorvun et Dashvara le regardèrent avec un petit sourire goguenard.

— Sûrement —affirma ce dernier—. Le destin, et une damnée sacrée chance. —Après une hésitation, il ajouta à voix basse— : Yira, toi… tu ne manges pas ?

Les yeux de Yira pétillèrent.

— Je mangerai une fois arrivée à Matswad.

Dashvara se racla la gorge et sourit.

— Maintenant je comprends pourquoi tu es si squelettique, naâsga.

Un éclat de surprise passa dans les yeux de Yira. Loin de s’offenser, elle s’esclaffa, amusée.

— C’est de l’humour xalya ?

Dashvara rit discrètement et porta la main gantée de la sursha à ses lèvres.

— L’humour n’a jamais tué personne —dit-il et, avec amour, il ajouta sans lâcher sa main— : naâsga.

Quelques heures après, quand il se réveilla, il trouva Yira blottie contre lui et profondément endormie. Une mèche blanche s’était échappée de sa capuche ajustée. Dashvara la récupéra entre ses doigts calleux et elle lui parut plus douce que la soie. Un instant, il voulut demeurer ainsi, immobile, enlacé pour toujours. Pourquoi le temps devait-il toujours passer, pourquoi devait-il toujours y avoir un début et une fin ? Il sourit.

Tu as complètement perdu la tête, Dash. Rappelle-toi ce qu’a dit Tahisran : quand le temps n’a pas de limites, il cesse d’avoir un sens. Et il n’y a rien de plus déconcertant que quelque chose qui n’a pas de sens. Voilà, ô grand seigneur. Tu peux aimer autant que tu veux, mais à quoi sert un amour paralysé ? Comme disait Maloven, l’amour est comme une rafale : il souffle comme un ouragan puis s’éteint avec la vie. Mais, comme tu le dis souvent toi-même, pense au cheval qui galope, non au jour où il cessera de galoper.

Avec douceur, il dissimula la mèche blanche sous la capuche de Yira. À peine s’était-il redressé qu’un cri retentit sur le pont :

— Matswad en vue !

Ce fut comme entendre le cri du salut. Tandis que tous se réveillaient, Dashvara s’empressa de sortir de la cale. Les Xalyas et Yira le rejoignirent bientôt. Dehors, le soleil pointait déjà ses rayons à l’est et ceux-ci faisaient scintiller doucement les eaux du ponant et illuminaient la…

— Terre —murmura Dashvara, la voix tremblante. Il lui semblait qu’il ne la voyait plus depuis des mois.

Les yeux émerveillés, il détailla l’île, ses falaises et ses forêts feuillues. Il aurait voulu pouvoir survoler les eaux comme un oiseau pour l’atteindre. Finalement, il aperçut le port de Matswad. C’était une véritable ville. Elle était pleine de monde. Mais il n’y avait pas de grands édifices ni de rues bien droites : seulement un amas de maisons entassées sur le versant, entre deux falaises. Dès que le bateau fut amarré au quai, Dashvara dut se retenir pour ne pas partir en courant comme un endiablé. Les étrangers de Titiaka, par contre, avaient l’air appréhensifs, comme s’ils craignaient soudain de découvrir dans quelle sorte d’île ils débarquaient.

Dans une ville de pirates pauvres, les amis. De pirates pauvres mais libres.

— En avant, compagnons ! —fit le pirate roux—. Tout le monde descend. Ceux qui ne connaissent personne ici, vous pouvez attendre sur le quai. Les gens viennent toujours pour aider. Allez, courage.

Les Titiakas débarquèrent et Dashvara les suivit, les mains moites. Quand il foula la pierre ferme du quai, il fit quelques pas pour s’assurer que l’île ne tanguait pas comme le bateau. Satisfait, il sourit tout seul tout en levant un regard curieux vers la ville.

— Le berger Bramanil n’aimait pas les bateaux non plus —commenta-t-il quand le capitaine le rejoignit—. Et pourtant, d’après l’histoire, il est né sur un bateau. À dix lieues de la côte —ajouta-t-il avec un large sourire—. Au beau milieu des terres, dans une montagne avec des moutons.

— Mm —sourit Zorvun—. C’est un peu comme naître sur un cheval en pleine mer.

— Un peu —admit Dashvara, enjoué. Il promena son regard sur les quais bondés de monde et, quand il croisa soudain des visages familiers, son cœur fit un bond—. Frères ! —exclama-t-il. Il se mit à courir et, quand il ne se trouva plus qu’à quelques pas de ses vingt frères, il tomba à genoux devant eux et s’écria— : Que le Dahars garde vos Oiseaux Éternels durant mille ans !

Les vingt Xalyas s’arrêtèrent et échangèrent des regards amusés, brillants de joie.

— Et pourquoi devrait-il les garder, Dash ? —demanda Makarva, moqueur.

— Parce que vous êtes vivants —répondit Dashvara.

Makarva rit.

— Alors, que le Dahars garde aussi ton Oiseau Éternel, Dash. Et maintenant, arrête de t’agenouiller devant tes frères. À moins que tu veuilles que nous nous mettions tous à genoux pour te tenir compagnie.

Les Xalyas s’esclaffèrent. Les yeux emplis de larmes, Dashvara sourit et se leva.

— Bah, maudits soyez-vous —marmonna-t-il—. Quelle manie de toujours vous moquer de votre seigneur !

— Il faut dire que tu t’y prêtes, Dash —se moqua le capitaine Zorvun derrière lui.

Le capitaine s’avança et les salua tous avec des tapes et des accolades. À un moment, Arvara le Géant s’écarta pour le laisser passer et il dévoila quelque chose qui stupéfia Dashvara : un enfant d’environ six ans promenait un regard curieux sur les quais, assis sur les épaules du Forgeron. Dashvara laissa échapper un rire franc et il s’empressa de s’approcher.

— Je n’arrive pas à le croire… C’est ton fils ?

Morzif sourit joyeusement.

— Oui. Eh, Shivara —lança-t-il à son fils—. Regarde bien celui-là. Tu ne te souviens pas de lui, n’est-ce pas ? Eh bien, moi, je me rappelle que, quand tu avais deux ans, il t’a fait monter sur un cheval avec son petit frère. C’est ton seigneur, Shivara. Le seigneur des Xalyas.

Dashvara observa l’enfant avec un grand sourire. Celui-ci lui rendit un regard sérieux. Aucun doute, il avait une certaine ressemblance et des traits steppiens… Il n’aurait pas juré par son Oiseau Éternel que ce soit vraiment son fils, mais, si Morzif disait qu’il l’était, il devait sûrement l’être. Dashvara leva une main et ébouriffa ses cheveux noirs en prononçant :

— Sois le bienvenu parmi ton peuple, petit Shivara.

Alta intervint, la voix tremblante d’émotion :

— Dash, capitaine. Azune disait vrai. Les cinq filles xalyas sont vraiment ici, à Matswad. Je vais leur dire que vous êtes arrivés. Mes cousines vont bondir de joie. Elles ont toujours eu beaucoup d’admiration pour toi, Dash —plaisanta-t-il.

Le cœur léger, Dashvara vit le Xalya partir en courant au milieu de la foule. Trente-deux Xalyas, compta-t-il. Nous sommes trente-deux Xalyas sur l’île. Il sourit largement. Et après on dit que la résurrection n’existe pas. Alors il se tourna vers les Honyrs, qui étaient restés légèrement à l’écart et rectifia : Trente-cinq. Il posa une main sur l’épaule d’Atsan et attira l’attention des Xalyas avant de déclarer :

— Voici Sirk Is Rhad, Atsan Is Fadul et le Grand Sage Shokr Is Set : traitez-les comme des frères, parce qu’ils le sont.

Pendant que les Xalyas saluaient fraternellement les nouveaux membres, Dashvara se retourna, étonné de ne pas voir Raxifar. Il le vit enfin, encore près du bateau, regardant l’agitation de Matswad, l’air un peu perdu. Il s’approcha de lui d’un pas rapide.

— Raxifar d’Akinoa —prononça-t-il sur un ton amical—. Tu m’as sauvé la vie. Permets-moi maintenant de sauver la tienne. S’il te plaît, accompagne-moi auprès de mes frères. Je jure de t’aider à retourner dans la steppe.

L’Akinoa le regarda avec des yeux perçants, depuis sa hauteur de géant.

— Je ne serai jamais un Xalya —dit-il d’une voix fatiguée.

Dashvara esquissa un sourire.

— Je ne te demande pas d’en être un.

Raxifar inspira profondément et, finalement, acquiesça.

— Alors, j’accepte ton aide.

Dashvara inclina la tête.

— Merci. Ce sera un honneur de t’aider, Raxifar. Euh… Juste une chose : ne t’offense pas si, au début, mes frères te regardent d’un mauvais œil.

Raxifar découvrit ses dents blanches.

— Vous, non plus, ne vous offensez pas si je ne vous regarde pas d’un bon œil, Xalya.

L’éclat amusé dans ses yeux mourut aussi vite qu’il vint. Dashvara sentait son cœur brisé comme si c’était le sien et cela lui faisait mal. Très mal. Il aurait essayé de le consoler… s’il ne s’était pas souvenu de tout le sang xalya versé par son peuple de sauvages.

Ils s’éloignèrent du bateau en silence. La rencontre de Raxifar avec les Xalyas fut froide. On ne pouvait pas trouver un meilleur mot pour la qualifier. Froide comme une bourrasque hivernale de Compassion.