Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des Esclaves.

19 Esclaves

Il souffrit une crise de fierté similaire à celle de Zorvun et décida d’en raconter le moins possible à ses frères sur ce qui s’était passé dans la demeure de Shéroda. Il essaya aussi de dissimuler les coups de Lanamiag Korfu, parce que l’image d’un seigneur bastonné était plutôt incompatible avec la dignité xalya ; cependant, quand ils revinrent au dortoir après dîner et qu’il s’allongea sur le ventre, Makarva souleva traîtreusement sa tunique et demanda :

— Atasiag ?

Dashvara le foudroya du regard et, après avoir grogné quelques imprécations sur le respect à l’intimité, il se vit obligé à raconter l’affaire et à accepter que Tsu applique un des onguents qu’il était parti acheter l’après-midi. Ensuite, pour qu’ils arrêtent de pester contre les citoyens, il pensa à les informer qu’il avait banni Fayrah du clan, mais il réfléchit et décida d’attendre. En son for intérieur, il nourrissait encore l’espoir que Fayrah rectifierait ou du moins qu’elle lui demanderait pardon pour avoir jeté tant de mépris sur les Xalyas.

Makarva le tira de ses pensées.

— Tu vas vraiment essayer de dormir avec tout le bruit que font les citoyens ? Tu ne veux pas faire une partie de katutas ? Je suis sûr que cela te mettra de meilleure humeur.

Dashvara roula les yeux.

— Mon humeur va parfaitement. —Il écouta la musique, les cris et les rires qui leur parvenaient de l’édifice principal de la maison. Tout indiquait que les citoyens s’amusaient comme des fous—. C’est bon —accepta-t-il, en s’approchant du damier—. Une partie. Mais on joue sérieusement —prévint-il.

— Sérieusement ? —se plaignit Makarva.

Dashvara s’esclaffa.

— Mais non, voyons, c’était pour plaisanter !

Avec des éclats de rire moqueurs, Zamoy, Boron et Lumon s’installèrent autour du damier. Avec cinq joueurs, cette partie promettait. Tous remontèrent leurs manches : c’était le rituel habituel pour prouver qu’ils allaient jouer franc jeu.

Le Chauve jetait les dés quand Miflin demanda :

— Dis-moi, Dash. Je peux emprunter ton dictionnaire ?

Dash acquiesça en arquant un sourcil.

— En quête d’inspiration ?

Miflin se contenta de sourire avant de s’asseoir près du candélabre, le volume sur les genoux.

— Ah —sourit Zamoy—. Il doit réfléchir à sa prochaine louange pour l’oncle Serl, je suppose. Bon, bon, j’ai fait un cinq et un six. Essayez de faire mieux ! C’est à toi, Mak.

Makarva obtint deux six. Le maudit n’était pas seulement bon joueur : il avait aussi une chance de mille démons. Zamoy grommela durant la moitié de la partie, mais ensuite son visage s’égaya quand il constata que ses pions résistaient comme des champions. À un moment, Makarva réalisa un de ces coups de maître qu’il réussissait si bien et qui consistait à tous les tromper en leur faisant croire qu’il n’avait que des pions dans sa « réserve de pièces ». Dashvara se frappa le front.

— Mais d’où sors-tu cette reine, Mak !

— Tu l’as volée dans ma réserve ? —demanda Zamoy, soupçonneux.

Makarva lui adressa un sourire de loup.

— Penses-tu. Elle a toujours été là. C’est juste que je vous ai trompés comme des poulains de deux mois.

— Poulain toi-même —rouspéta Dashvara ; il recalcula ses possibilités. Boron finit par perdre ses deux chevaux, Dashvara perdit la moitié de ses pions et Zamoy en perdit autant. Au bord de la défaite, Dashvara n’avait plus qu’un seul cheval et le seigneur quand Makarva envoya une flèche au cheval. Dashvara interposa le seigneur au milieu.

— Qu’est-ce que tu fais, tu te suicides ? —s’étonna Makarva.

Dashvara sourit.

— À moitié. Jette les dés pour voir s’il meurt.

Il mourut. Il ne lui resta qu’un seul cheval et, après en avoir fini avec Zamoy, Makarva le dévora sans pertes.

— Fais-moi une ode, Miflin, j’ai gagné ! —exulta Makarva.

Le Poète, plongé dans son dictionnaire, ne lui prêta pas attention.

— Quelle idée, laisser tuer le seigneur avant un cheval —se moqua Zamoy.

— C’est une question philosophique, Chauve —lui répliqua Dashvara—. Pourquoi le seigneur doit toujours être le dernier à mourir ? Il devrait mourir le premier.

Makarva grimaça, Lumon secoua la tête et Zamoy leva les yeux au plafond.

— Et nous revoilà avec les questions du Philosophe —soupira ce dernier—. Tu veux que je te réponde, Dash ? Eh bien voilà. Le seigneur ne doit pas mourir avant parce que, s’il meurt, les chevaux partent en débandade. Tout simplement.

— À moins que tous soient des seigneurs —observa Dashvara avec un petit sourire.

Makarva souffla, amusé.

— N’entre pas dans son jeu, Zamoy, il finira par nous embrouiller la tête. Miflin ! Comment avance ton inspiration ?

Cette fois, le Poète leva les yeux de son dictionnaire.

— Écoutez ça —dit-il et il entonna :

L’âme absente et toute absorbée,
Aux abords de l’abîme azuré
L’ânier son âne vint abreuver,
Puis il s’assit sur l’avoine ambrée.

Dashvara rit avec les autres.

— Je vois que tu en es encore à la première lettre du dictionnaire —observa-t-il.

Miflin sourit.

— Eh. Il faut bien commencer quelque part.

Makarva proposa une autre partie, mais la journée avait été longue et les Xalyas les plus vieux grognèrent et leur suggérèrent d’aller dormir. Dashvara jeta un coup d’œil sur son sac presque vide et, le dos encore un peu endolori, il se rallongea sur le ventre en pensant à Tahisran. Durant les derniers jours à Compassion, il s’était habitué à échanger des paroles avec lui avant de s’endormir, et il regretta alors de ne pas pouvoir le faire. L’ombre devait être très occupée à vagabonder dans Titiaka.

Cette nuit-là, malgré la fatigue, il dormit très mal. Il s’endormit tout de suite, mais il se réveilla brusquement peu après, croyant voir derrière ses paupières les yeux dorés et striés de Shéroda. “Cet homme ne mérite pas de vivre…”, murmurait sa voix. Deux fois, il se réveilla et, deux fois, il constata que la veillée dans la demeure d’Atasiag n’était pas encore terminée. La troisième fois, cependant, il trouva une nuit silencieuse.

Quand je pense qu’Atasiag m’a vu dans cet état déplorable, pleurant comme un enfant…

Il n’éprouvait pas de honte, seulement de la gêne de savoir qu’Atasiag, un étranger diumcilien, l’avait consolé comme un père après avoir écouté les horreurs qu’il avait dû proférer sans même qu’il s’en souvienne à présent.

Maintenant, tu ne le traites plus de serpent, hein ? Tout compte fait, tu vas finir par devenir un autre chien fidèle comme Wassag.

Allongé dans l’obscurité, Dashvara effaça lentement son sourire ironique. Abandonnant sa paillasse, il se glissa en tâtonnant jusqu’à la porte, l’ouvrit et sortit. Le ciel était couvert et des ténèbres denses enveloppaient la nuit. Seules brillaient les petites lumières de la fontaine et quelques guirlandes suspendues aux colonnes. Il ne faisait pas de vent et l’air était relativement chaud pour une nuit déjà aux portes de l’automne. D’une démarche tranquille, Dashvara traversa la cour et s’assit sur la margelle de la fontaine cherchant encore à mettre de l’ordre dans ses sentiments. La journée avait été particulièrement complète. D’abord les Akinoas, puis Zaadma, Lanamiag Korfu, Fayrah et finalement Shéroda. Il aurait pu penser qu’après avoir survécu à la Frontière, il était immunisé contre tout… mais c’était loin d’être vrai.

Tu es un peu perdu, avoue-le. Tu croyais avoir oublié les Akinoas, et voilà qu’ils sont là sous ton nez. Puis tu rencontres Zaadma et Fayrah, tu les vois si heureuses et tu ne peux pas t’empêcher de te sentir abandonné, même si c’est absurde. Et pour comble, Shéroda, ce monstre aux crocs bleus, te reproche tes pires actes sans accorder aucune validité à tes justifications. Et toi, tu te sens comme le pire des criminels. Tuer, c’est tuer, selon elle : peu importe qui. Mais elle, n’a-t-elle pas été sur le point de me tuer ? N’est-elle pas exactement comme moi ?

— Tu es cruel, Dashvara de Xalya —dit soudain la voix de Yira.

Dashvara tourna la tête sans tressaillir : il avait entendu ses pas.

— C’est drôle. Toi aussi, tu viens m’accuser, magicienne ?

L’ombre de la Sans Visage s’arrêta devant lui.

— Je retire ce que j’ai dit —fit-elle enfin—. Parce que je ne pense pas que tu sois cruel. Mais tu dois savoir que ta sœur pleure en ce moment même par ta faute.

Dashvara la vit s’asseoir près de lui, en silence. Il secoua la tête.

— Eh bien, dis-lui qu’elle arrête de pleurer. Pourquoi diables va-t-elle pleurer ? Dis-lui que je lui pardonne toutes ses offenses envers moi et envers les autres Xalyas. Je le lui dirais de vive voix si je pouvais.

La lumière de la fontaine se refléta dans les yeux de Yira.

— Ce serait absurde qu’elle soit triste maintenant à cause de moi —ajouta Dashvara.

Yira soupira et leva les yeux vers le ciel noir.

— Fayrah est plus sensible que tu ne sembles le croire, Xalya. Elle… regrette d’avoir dit du mal de ton clan.

Dashvara grimaça.

— Bah —sourit-il—. Ce ne sont que des mots. Je t’ai déjà dit que je lui pardonnais. Elle a raison de suivre le chemin qui la rend plus heureuse. Dis-lui que je ne me sens plus insulté. Et dis-lui aussi… —il hésita— qu’elle peut toujours changer d’avis quand elle voudra.

Yira souffla et Dashvara comprit, surpris, qu’elle riait.

— Je le lui dirai —affirma-t-elle—. Mais je doute qu’elle change d’avis.

Dashvara arqua un sourcil en la voyant si sûre. Après un silence calme, il demanda :

— Comment une personne peut être heureuse en sachant que tout ce qu’elle a, elle le doit aux esclaves qui travaillent pour elle ?

Yira sembla méditer la réponse.

— Je crois que tu ne comprends pas la culture de Diumcili —murmura-t-elle finalement—. Pour les Titiakas, les esclaves sont comme des enfants ou des animaux de compagnie dont on prend soin et à qui on donne des ordres. Ceux-ci n’existent pas sans leurs maîtres et, en même temps, un citoyen sans esclaves n’est rien. Malgré tout, si cela te rassure, Fayrah et Lessi n’arrivent pas à accepter tout à fait ce système.

— Encore heureux —souffla Dashvara.

— Mm. —Sans savoir très bien comment, Dashvara sut qu’elle souriait. Après une hésitation, Yira ajouta— : Il est vrai aussi que, quand on voit des Titiakas heureux tous les jours, quand on voit des fêtes, des richesses et de la poésie partout… on cesse de penser aux travailleurs.

Et on cesse de penser à l’Oiseau Éternel, compléta Dashvara.

— Je suppose —fit-il en se raclant la gorge. Il la regarda avec curiosité—. Et toi, Yira ? Tu es presque comme une fille pour Atasiag, non ? Pourquoi n’as-tu pas choisi de vivre comme le fait ma sœur ?

Un instant, il crut que Yira allait se lever, mettre fin à la conversation et retourner à sa garde et à ses illusions. Elle n’en fit rien, mais, de toute façon, sa réponse ne fut pas très explicite.

— Parce que —dit-elle.

Dashvara se frotta le nez, à la fois intrigué et amusé.

— Hum… Je vois. Cela signifie que les questions personnelles, il vaut mieux que je les garde pour moi, n’est-ce pas ?

Yira joignit les mains devant elle, comme si elle se sentait mal à l’aise.

— Ce n’est pas ça —protesta-t-elle—. C’est que… je ne suis pas comme Fayrah ou Lessi. Si je vivais comme elle, je me sentirais fausse. Tu comprends, juste avant qu’elle me vende, ma mère m’a dit : sois toujours fidèle à ce que tu es. Moi, je n’ai jamais été une princesse. Je préfère être Yira tout court. Voilà tout.

— Une minute, attends —la coupa Dashvara, stupéfait—. Ta mère t’a vendue ?

— Eh bien… oui —affirma Yira avec calme—. Je viens d’une île entre Ryscodra et Skasna. Dans cette zone, on vit de la pêche et il y a beaucoup de pauvreté —expliqua-t-elle—. C’est un paradis pour les esclavagistes : ils n’ont même pas besoin de sortir leurs armes. Moi, ils m’ont vendue pour trois sacs d’avoine quand j’avais huit ans. —Elle marqua un temps d’arrêt et, comme Dashvara écoutait avec intérêt, elle ajouta— : Heureusement, cette fois, les affaires des esclavagistes ont mal tourné pour eux. Des pirates ont abordé le bateau, ils nous ont libérés et nous ont menés sur l’île de Matswad. C’est là que j’ai appris à utiliser le sabre. Et c’est là que j’ai connu Atasiag.

Dashvara secoua la tête. Makarva aurait adoré cette histoire d’îles, d’abordages et de pirates.

— Tu as connu Atasiag Peykat sur une île de pirates ?

Yira le regarda du coin de l’œil.

— Cela te semble si étrange ? Réfléchis —murmura-t-elle—. Atasiag freine bien les importations du Maître de quelque façon, non ?

Dashvara souffla, incrédule.

— Il engage des pirates pour attaquer les bateaux des Dikaksunora ?

— C’est cela —affirma Yira—. La plupart des pirates de Matswad sont des mercenaires et ils ont des accords avec la Confrérie du Songe. Enfin, il faut reconnaître que, depuis que sa compagnie commerciale a fait faillite, Atasiag fait moins appel aux pirates pour contrer le Maître. Je crois que les Korfu ont changé de tactique.

— Je vois —fit Dashvara, en se raclant la gorge. Tout ceci ne l’intéressait pas vraiment, aussi demanda-t-il ce qui lui semblait le plus important— : Et que font les pirates avec les esclaves libérés ?

— Eh bien, logiquement, ils les emmènent à Matswad —murmura Yira—. La plupart n’ont plus d’endroit où aller. Beaucoup se font pirates.

Dashvara secoua la tête et eut un sourire sarcastique.

— Diables, tant de migrations absurdes et, tout compte fait, pour devenir pirates. Une drôle de libération. J’espère seulement que les cinq Xalyas qu’ils ont menées sur cette île n’ont pas de problèmes. Je les connais suffisamment pour savoir ce qu’elles pensent des bandits et de ces gens-là. —Il s’assombrit—. Si seulement je pouvais les sortir de là… Malheureusement, nous avons déjà assez de problèmes ici.

Yira se tourna vers lui, les yeux interrogateurs.

— De quels problèmes veux-tu parler ?

Dashvara fronça les sourcils et, un instant, il ne sut que répondre. De fait, de quels problèmes parlait-il ? Il dormait dans une belle demeure, il mangeait bien, il était auprès de ses frères et, d’après Atasiag, Shéroda ne tenterait plus rien contre lui maintenant. N’était-ce pas merveilleux ? Alors, il s’avisa de la douleur sourde qu’il ressentait encore dans le dos.

— La liberté, Yira —dit-il alors—. Voilà ce qui me manque.

Yira pencha la tête de côté et demanda avec douceur :

— Et pourquoi veux-tu la liberté, Xalya ? Pour aller où ?

Dashvara ouvrit la bouche, la referma, puis répondit enfin :

— Pour aller dans un endroit tranquille où, mes frères et moi, nous pourrons être heureux sans avoir à obéir à personne excepté à notre Oiseau Éternel. C’est là que je veux aller. Maltagwa s’occuperait du jardin, Lumon et Boron chasseraient, Morzif et Ged feraient leur propre forge, Makarva ferait ses makarveries, Miflin ses miflineries… —Il sourit—. Tout le monde aurait une occupation.

— Et… quelle serait la tienne ? —demanda Yira avec une évidente curiosité.

Dashvara haussa les épaules.

— Celle qui me passerait par la tête. Travailler le bois. Je me débrouille assez bien. Je pourrais aussi m’occuper des chevaux avec Alta… —Pris d’un subit élan, il affirma— : Je veux revenir dans la steppe, Yira. Je veux rentrer chez moi. Même si c’est seulement pour que mon clan y meure.

Il se tut, stupéfait de la passion qui vibrait dans sa voix. Une main gantée se posa brièvement sur la sienne.

— J’espère que ton rêve se réalisera, alors —dit Yira avec douceur.

Dashvara haussa les sourcils et sourit.

— Merci. —Après un silence, il sourit de nouveau et changea totalement de sujet—. Eh. J’avoue que cet après-midi, à l’entraînement, tu m’as pas mal impressionné. Ces serpents semblaient sortis d’un cauchemar.

— Mm —rit Yira—. J’ai bien vu qu’après tu as fait un gros détour pour m’éviter, comme si j’avais la peste. Tu avais même l’air effrayé.

Dashvara sourit, franchement surpris.

— Bien sûr que j’étais effrayé. Je n’avais jamais rien vu de pareil. C’est vrai que les Ragaïls luttent comme toi ?

— Bon. En général, ils sont plus habiles avec leurs armes et un peu moins avec les harmonies —estima-t-elle. Elle marqua un temps d’arrêt et ses yeux reflétèrent l’enthousiasme quand elle dit— : Mais toutes les harmonies ne servent pas à combattre. Tu veux que je te montre ?

Dashvara la regarda, alarmé.

— Hein ?

Yira eut un petit rire et bondit sur les pavés de la cour. Elle leva la main et, soudain, des étincelles brillèrent et se changèrent en papillons de lumière. Ils entourèrent Yira ascendant en spirale et, sans avertir, fusèrent vers Dashvara. Celui-ci était resté émerveillé face aux petites illusions mais, quand il vit la spirale l’attaquer, ses mains cherchèrent à saisir des sabres qu’il n’avait pas, il fut pris de panique, se jeta en arrière et perdit l’équilibre. Il tomba en plein dans la fontaine, éclaboussant tout et heurtant le bloc de pierre central. Il émergea trempé, lançant des imprécations. Les papillons de lumière avaient disparu, remplacés par l’obscurité naturelle de la nuit.

— Oh, par la Sérénité, je suis désolée —balbutia Yira en se précipitant vers lui—. Je ne voulais pas t’effrayer.

Cela n’avait été rien de plus que des illusions. De maudites illusions. Brusquement, Dashvara s’esclaffa et sortit de la fontaine, ruisselant d’eau et étouffant son rire.

— Même face à un brizzia, je n’aurais pas réagi d’une façon aussi stupide —affirma-t-il—. Ce n’est rien, je vais bien —assura-t-il et, rougissant, il souffla, passant une main dans sa barbe trempée—. Je suis juste un peu mouillé, c’est tout. Oiseau Éternel. Tu peux le refaire ?

Yira haussa les sourcils mais acquiesça.

— Si tu ne te jettes pas de nouveau dans la fontaine…

Dashvara se racla la gorge, amusé, tout en tordant sa tunique.

— J’essaierai —promit-il.

Yira fit réapparaître ses papillons de lumière et, cette fois, Dashvara les laissa voltiger sereinement autour de lui. Il les détailla du regard, fasciné.

— Ils sont magnifiques. —Il leva une main et en traversa un sans rien sentir d’autre que de l’air. Un autre se posa alors sur sa main et il perçut un léger chatouillement. Il sursauta—. Celui-ci est réel !

Yira éclata de rire et fit non de la tête.

— J’envoie simplement des ondes de contact pour que tu croies que ce papillon est matériel. Mais il ne l’est pas.

Dashvara fit une moue sans très bien comprendre ce qu’elle voulait dire par « ondes de contact ». Jargon de magiciens, pensa-t-il.

Alors, les papillons s’éloignèrent, s’unirent et fusionnèrent en un cercle argenté qui s’inclina et s’effilocha avant de disparaître complètement.

— Alors, qu’est-ce que tu en dis ?

— Terrifiant —murmura Dashvara. C’est le premier adjectif qui lui vint à l’esprit. Puis il ajouta— : Et beau. Beaucoup plus beau que ces horribles serpents que tu m’as lancés, ça, c’est sûr. Qui t’a appris à faire ces choses si étranges ?

Il crut deviner un autre sourire, bien qu’il ne puisse le voir.

— Il s’appelait Taymed. Je l’ai justement connu sur l’île de Matswad. C’était un… celmiste. Il était très vieux. Mon père l’a fait venir ici même il y a deux ans parce que, lui aussi, il l’appréciait beaucoup. Il est mort l’année dernière. Il était… très vieux —répéta-t-elle en s’asseyant de nouveau près du muret de la fontaine.

Dashvara pensa alors à un proverbe steppien et murmura :

— L’Oiseau Éternel vole dignement mais finit toujours par se poser.

Il pensa au shaard Maloven, installé à l’Université de Titiaka, et subitement il souhaita pouvoir lui parler. Lui aussi était vieux. Après une vie si longue, comment devait-il se sentir, croyant mourir si loin des siens ?

— Merci, Yira —laissa-t-il soudain échapper.

— Et… peut-on savoir pourquoi exactement ? —interrogea-t-elle, amusée.

Dashvara sourit et effleura l’eau de la fontaine avec la main.

— Pour ta compagnie.

— Tu m’as déjà remercié pour ça hier —observa-t-elle.

— Mm. C’est vrai. —Il lui adressa une moue moqueuse en ajoutant— : Mais un Xalya remercie autant de fois qu’il en a envie.

Il entendit soudain un grincement de porte qui s’ouvre et il se tourna vers le dortoir, mais le bruit ne venait pas de là. Yira soupira et s’avança vers la porte principale.

— Fayrah, Lessi… —chuchota-t-elle—. Que faites-vous ici ?

— Je veux lui parler, Yira —fit la voix étouffée de Fayrah—. Je vous ai vus depuis le balcon. —On entendit des pas précipités et Dashvara se leva pour voir apparaître le visage de Fayrah au milieu des ténèbres. Elle ne portait pas de maquillage et sa longue chevelure tombait comme une cascade sombre.

— Tu es beaucoup plus belle sans fards, sœur —lui dit-il en souriant. Il vit les larmes rouler sur ses joues, mais il n’effaça pas son sourire apaisant—. Allons, ne pleure pas, sîzin…

Fayrah s’agrippa à lui, l’inondant plus qu’il ne l’était déjà, et elle lui parla en oy’vat quand elle murmura :

— J’ai été injuste avec toi, Dash. Je ne pensais pas la moitié des choses que j’ai dites. Enfin, d’une certaine façon je les pensais, mais je ne voulais pas les dire de cette manière.

Dashvara leva les yeux au ciel, étouffant un souffle amusé.

— Tu n’arranges pas les choses, sœur. Mais ce n’est pas grave. Comme un bon Xalya, j’essaie d’être sage et tolérant et je comprends que tu puisses avoir une piètre opinion de nous tous. Je ne me sens pas insulté. Pardonne-moi si je t’ai donné cette impression.

— Je n’ai pas une piètre opinion de toi, Dash. Je n’ai jamais dit ça.

Souhaitant qu’elle cesse de vouloir s’expliquer, Dashvara l’embrassa sur le front mettant fin aux excuses, il s’écarta et salua Lessi. Celle-ci avait l’air aussi émue que Fayrah.

— Je vais aller réveiller ton père, Lessi —lui dit-il.

Les yeux de la jeune fille s’illuminèrent et Dashvara s’éloigna, avec l’impression que, finalement, Fayrah et Lessi n’avaient pas changé tant que ça. Une fois dans le dortoir, il avança entre les paillasses et secoua Zorvun en le tirant par le bras.

— Capitaine —chuchota-t-il.

Il le sentit s’agiter.

— Que se passe-t-il, Dash ? —marmonna-t-il tout bas—. Oh… Oiseau Éternel. Le jour n’est même pas encore levé. J’espère que tu as une très bonne raison pour me réveiller.

Dashvara sourit.

— Lessi est dehors, dans la cour.

Aussitôt, le capitaine se dégourdit et il sortit avec une telle hâte qu’il faillit bien réveiller tous les Xalyas. Il traversa la cour à grandes enjambées et ralentit quand il ne fut qu’à quelques pas de Lessi.

— Petite —murmura-t-il de sa voix rauque.

Père et fille hésitèrent un peu avant de s’embrasser. Souriant, Dashvara les observa, les mains dans les poches avant de se tourner vers Fayrah.

— Bon, sœur. Tu dois être épuisée après tant de fête. Tu devrais aller dormir. Tu ne vas plus pleurer, n’est-ce pas ?

Fayrah souffla.

— Je ne pleure pas. —Elle avait les yeux brillants—. Je t’aime, frère.

— Et moi aussi, je t’aime, sîzin.

Après une légère hésitation, Fayrah fit un pas vers la porte principale. Elle s’arrêta un instant pour dire :

— Je n’ai jamais trahi mon Oiseau Éternel. J’ai simplement suivi le chemin qui m’a semblé le meilleur. Et je ne le regrette pas.

Moi si, mais qu’y faire, pensa Dashvara. Il l’observa jusqu’à ce qu’elle disparaisse par la porte. Tout de suite après, il salua Yira et retourna au dortoir pour laisser Lessi et le capitaine seuls. Il ne dormait pas encore quand Zorvun revint. En passant devant sa paillasse, le capitaine lui chuchota :

— Il est clair, Dash, que nos femmes ont su se débrouiller mieux que nous. Moi qui avais toujours pensé que ma fille n’était pas très dégourdie, voilà que je la retrouve plus futée qu’un ilawatelk. Et aussi belle que sa mère —ajouta-t-il dans un murmure avant de s’éloigner jusqu’à sa propre paillasse.

Bon, capitaine, sourit Dashvara tout en refermant les yeux. Nous nous réjouissons tous deux du bonheur de nos chères Xalyas. Maintenant, préoccupons-nous du nôtre.

* * *

Dashvara eut tout le temps de vérifier que, tout compte fait, la vie d’un esclave à Titiaka s’avérait indubitablement agréable. En comparaison avec celle de la frontière, bien entendu.

Le matin, ils se levaient tôt, déjeunaient dans la cuisine de l’oncle Serl, assistaient à l’Heure de la Constance et, durant le reste de la matinée, ils accomplissaient les tâches les plus variées. En deux semaines, Dashvara passa trois commandes dans divers magasins, apporta un message à un contrôleur du port, une lettre à un lieutenant de la Milice Urbaine ; il aida à nettoyer à fond un des bateaux d’Atasiag, accompagna deux fois Son Éminence et ses partisans sur la Place de l’Hommage et y vit une dizaine de Légitimes avec toute leur escorte pompeuse d’esclaves et de citoyens. Un matin, Atasiag le chargea d’un petit travail qui consista à effrayer un citoyen qui harcelait Dafosag, un de ses partisans, et voulait l’empêcher de se rendre chez lui à l’Heure de la Constance.

— Cet imbécile espère le remplacer et emporter le denier à sa place —grommela Atasiag—. S’il faut lui donner un bon coup, vas-y. Je payerai l’indemnisation avec plaisir.

Dashvara emmena Arvara et Maef pour l’appuyer et ils n’eurent qu’à regarder l’individu et exhiber le blason du Dragon Rouge pour lui faire comprendre que dorénavant il valait mieux pour lui ne pas déranger les amis d’Atasiag.

Malgré tout, le matin, il disposait généralement de temps libre et il en profita d’abord pour rendre visite à Zaadma dans son herboristerie. Il espérait trouver aussi Rokuish, mais, à ce qu’expliqua la républicaine, le Shalussi travaillait normalement comme palefrenier dans les étables du quartier général et il se levait très tôt pour aller s’occuper des chevaux. Durant deux heures, Zaadma parla en un flux presque continu qu’elle n’interrompait que pour servir ses clients. Elle lui parla de la vente réussie de son narcisse de lune, du jardin qu’elle cultivait sur sa terrasse, de certains acheteurs qui étaient parfois on ne peut plus insupportables et de je ne sais quelles kalreas spéciales qui étaient on ne peut plus exaspérantes car elles ne se décidaient jamais à fleurir. Elle ne le laissa presque pas placer un mot et Dash sortit du magasin, les oreilles bourdonnantes.

Définitivement, Rok, garde-la cent ans, je t’en conjure…

Il sourit tout seul. Quand, sur le chemin du retour, il passa devant la Tornade de Fer, mu par un soudain élan de conscience, il entra dans la taverne pour laisser à Sotag quatre sildettas en échange d’une bonne bière qui calma son mal de tête. Il s’informa de la santé de sa femme et, un peu pâle, le tavernier lui assura qu’elle allait beaucoup mieux. Dashvara n’en douta pas. Il fut tenté de lui demander des nouvelles de son neveu aveugle, mais il se retint. Quand il quitta l’établissement, il se dit que quatre sildettas étaient une contribution plus que suffisante pour un menteur.

Pendant deux jours, à l’heure du repas, le contremaître Loxarios s’employa à les instruire sur les règles de bonne conduite. Puis, il se lassa et, quand il demanda s’ils avaient bien compris ses consignes, tous s’empressèrent d’acquiescer, heureux d’être enfin délivrés de ses leçons. Lox n’était pas un mauvais type : il les laissait fainéanter après le repas pendant une bonne heure avant de leur rappeler qu’ils devaient s’entraîner et présenter de beaux combats pour les citoyens curieux amateurs de l’Arène.

Le premier jour, Dashvara refusa de prendre les sabres. Ce fut un subit coup de tête : il avait décidé de ne plus verser une goutte de sang. Il voulait être un homme bon et vivre aussi pacifiquement que certains sages steppiens dont les noms commençaient à s’embrouiller dans sa tête. Imbu des doctrines pacifistes d’un certain Moarvara, vieux de plusieurs siècles, il se leva de table et commença à pérorer sur le bon exemple et le pouvoir de la diplomatie. Makarva et Zamoy s’esclaffèrent, Orafe le traita d’illuminé, le capitaine soupira, le regard rivé sur sa cuillère, et Atok l’écouta, les yeux fascinés. Seul Miflin intervint pour l’appuyer et déclamer :

— C’est ce que j’ai toujours dit. Oublions l’acier, libérons la paix !

Finalement, comme Dashvara tentait de justifier son point de vue au contremaître Lox, celui-ci le menaça du fouet, et ceci, ajouté aux raisonnables commentaires de ses frères, finit par le faire renoncer. Il ceignit ses sabres en grognant sourdement.

Bien vite, Dashvara découvrit à quel point les Titiakas appréciaient les combats corps à corps. Ils ne s’entraînaient pas toujours dans l’Arène : en deux semaines, ils se rendirent plusieurs fois au quartier général et furent invités en deux occasions au terrain d’entraînement particulier des Yordark, dans leur imposant château noir du Mont Courtois. Leur garde personnelle était réduite, ils n’étaient que douze, mais c’étaient de bons lutteurs et Dashvara, qui était habitué à ne pas se déplacer plus que nécessaire par égard pour ses poumons, dut s’efforcer pour ne pas se laisser écraser.

Un jour, Atasiag réunit les guerriers xalyas, leur demanda de revêtir leurs uniformes officiels et il les mena tous à travers la ville jusqu’au Mont Serein pour aller célébrer une naissance dans la famille des Légitimes Kondister. Ceux-ci avaient organisé une fête fastueuse dans une ample cour centrale, animée par des combats, du tir à l’arc et autres « spectacles ». Dashvara l’emporta contre tous ses adversaires et, malgré toute la ridicule mise en scène, il se sentit fier quand il perçut les regards impressionnés des citoyens posés sur son clan. Avec une moue amusée, il écarta son sabre de son dernier adversaire tombé à terre.

Avant tu voulais déposer les armes et, maintenant, tu t’enorgueillis de les manier comme un champion, hein ? Bah, avale cet orgueil, Xalya. Tu ferais mieux d’ignorer ces citoyens.

Quand il sortit du terrain pour rejoindre ses frères, il aperçut Atasiag Peykat, assis sur des gradins de pierre avec d’autres citoyens. Il croisa son regard et il crut voir dans ses yeux une lueur d’appréhension. Il esquissa un sourire ironique. Venait-il juste de se rendre compte qu’effectivement, les Xalyas qui le servaient n’étaient pas une garde personnelle d’ornement ?

Il savait que Fayrah et Lessi étaient venues assister à la célébration en carrosse et il les chercha du regard durant un bon moment, en vain. Cela t’étonne ? Les duels ne les ont jamais intéressées plus qu’un grain de sable. Si seulement ce pouvait être le cas de tous ces citoyens et que nous n’ayons pas à faire le pitre avec les sabres ! Je parierais même que Fayrah est en train de parler avec ses amis artistes. Peut-être même avec ce Lanamiag Korfu que tu apprécies tant. Il souffla et décida de laisser son sarcasme de côté pour le reste de l’après-midi.

Tous les combattants eurent le privilège de féliciter le nouveau-né en s’inclinant devant lui et les gagnants reçurent trois deniers chacun. Atasiag remporta un total de trente-six deniers et, théoriquement, il aurait pu les garder pour lui, mais il ne le fit pas : il conseilla simplement aux Xalyas de ne pas tout dépenser dans les tavernes. Avec une telle fortune, disait-il, il craignait qu’ils puissent se noyer dans un tonneau. Dashvara s’acheta un couteau, un ciseau et une pierre à aiguiser et il commença cette après-midi même à sculpter le morceau de bois qu’il avait rapporté des marécages d’Ariltuan. Les autres aussi firent bon usage de leurs gains : Miflin se procura un cahier avec un crayon, Zamoy acheta un paquet de bonbons, Makarva offrit des fleurs à une jeune esclave qu’il avait connue sur le grand marché, et le capitaine, Taw et Sédrios se payèrent un bain spécial aux thermes avec de l’eau aromatisée qui, à ce qu’ils affirmèrent moqueusement au retour, était bénite par Cili.

Finalement, pour contrarier Son Éminence, Makarva, les Triplés, Atok, le Grognon, Shurta et Dashvara décidèrent de faire un tour au Nadre Joyeux. La taverne était bondée de miliciens. Là, ils trouvèrent Brohol, le fils de pirates qui avait aidé Dashvara à se relever après la raclée de Lanamiag Korfu. Il était accompagné par toute une troupe de compagnons originaires du sud et, après les présentations, ils ne tardèrent pas à sympathiser quand ils commencèrent à se moquer des coutumes diumciliennes. Ils parlèrent de la façon de s’habiller, des perruques, de leurs stupides fêtes et finalement Shurta conclut :

— Ce sont des bons à rien qui ne savent même pas se gratter les oreilles sans l’aide d’un esclave. Pas plus loin qu’hier, quand je suis passé par la Place de l’Hommage, j’ai vu un citoyen qui a laissé échapper une clé par terre, et son serviteur, qui était chargé comme une mule, l’a ramassée sans que l’autre ne s’arrête ni une seconde ! J’étais sidéré.

— Eh bien, il y a des choses bien plus graves qui vont te sidérer, l’ami —assura Brohol—. Écoute ça, il y a quelques mois seulement, j’ai entendu parler d’une famille citoyenne qui fouettait ses esclaves tous les jours par pur sadisme. Résultat, l’un d’eux a fini par mourir et il se trouve qu’un voisin l’a appris, il a déposé une plainte pour châtiments injustifiés et le patron a dû payer une bonne amende.

— Les Shifderest —confirma un autre milicien après avoir reposé son broc vide sur la table—. C’est une famille qui vient de la campagne. Ils ont de mauvaises habitudes. Ces gens ne savent jamais où sont les limites. Après l’amende, ils ont vendu plusieurs travailleurs pour payer des dettes. Maintenant, l’un d’eux est Veilleur pour les rondes de nuit, hein, Brohol ? Il marche comme un vieux, mais il sourit tout le temps. Trajdra ! —exclama-t-il soudain dans sa langue natale—. Une autre bière, garçon !

Toujours généreux, Makarva offrit une tournée et les miliciens s’enthousiasmèrent et s’égayèrent encore plus. Les trois deniers qu’ils avaient emportés fondirent d’un coup ; au moins, la bière était bon marché, quoique particulièrement mauvaise. Agitant son broc en l’air, l’un des étrangers se mit à chanter une ballade de marins et, à leur tour, les Xalyas entonnèrent plusieurs romances d’amour et chants de guerre de la steppe. Orafe avait une voix de baryton qui vibrait et résonnait dans toute la taverne, et il jouait si bien avec les changements de tons que certaines chansons théoriquement romantiques finirent par provoquer des fous rires. Il hurlait :

Donne-moi la fleur de ta main,
Oh ma reine, ma douce aimée !
Je la tiendrai dans mon cœur.
Ho, ho, ho !
Je la tiendrai dans mon cœur.

Des terres barbares je reviens
Pour t’apporter mon ardeur
Ho, ho, ho ! ma chère aimée,
Et des nouvelles de bonheur !

J’ai combattu le sauvage,
Je reviens avec la paix,
Et je viens t’offrir mon âme
Et amour et liberté.

Mon cheval galope, galope,
Jusqu’où ma reine m’attend !
Ho, ho, ho !
Galope jusqu’où les rayons
Du soleil montrent le levant !
Ho, ho, ho ! Ho, ho, ho !

Orafe prolongea la dernière note beaucoup plus que Dashvara, une main levée, et l’autre sur la poitrine. Tous les miliciens applaudirent et en réclamèrent une autre. Battant des mains, Makarva se leva et commença à danser la dianka devant une jeune fille qui, peut-être ayant honte pour lui, se couvrit le visage avant de s’éloigner en riant sous cape. Makarva ne se découragea pas et tira Dashvara pour l’entraîner à danser.

— Makarva ! —protesta celui-ci.

— Allons, frère, lève-toi ! Le seigneur des Xalyas ordonne que tous les Xalyas dansent la dianka en chantant ! —s’exclama Makarva.

— Que diables… ? —rit Dashvara—. Tu es mon porte-parole maintenant ?

— Seulement quand j’en ai envie ! —observa Makarva avec un grand sourire.

Après avoir chanté avec les autres Le cavalier sans cheval et La tisseuse de rêves, Dashvara s’éclipsa et s’assit près de Brohol tandis que ses frères donnaient tout un spectacle en chantant, en dansant et en frappant des mains. Ils animent toute la taverne comme si on les avait payés pour ça…, sourit-il. Il les observa avec l’impression d’être de retour au donjon fêtant quelque chasse particulièrement réussie.

— De joyeux gaillards —apprécia Brohol en se penchant vers Dashvara pour que celui l’entende par-dessus le tapage. Il regardait l’agitation avec un sourire plus sobre que gris—. Je dois reconnaître que, d’après ce que j’ai entendu dire sur vous, je vous imaginais plus… brutes. Maintenant je vois que nous ne sommes pas si différents.

Dashvara lui adressa un sourire en coin. Il avait la tête assez engourdie et une petite voix lui recommanda de ne pas terminer le broc qu’il avait devant lui, mais il le termina malgré tout.

— Nous sommes des saïjits —répondit-il enfin—. Et nous sommes des esclaves. Tu as un chez toi où tu veux revenir et moi aussi. Tu as raison, étranger : nous nous ressemblons beaucoup.

Brohol secoua la tête.

— On voit que tu n’es pas encore à Titiaka depuis longtemps. C’est vrai, moi aussi, j’ai rêvé de revenir un jour à mon foyer. Pendant des années. Puis je me suis rendu compte qu’en réalité, je n’avais plus de foyer. Et je m’en suis créé un autre ici —dit-il, en faisant un geste vague vers ses compagnons miliciens—. Considère-toi heureux d’avoir des gens de ton peuple avec toi, Dash. Tu finiras par t’habituer à cette vie. De toute façon, si tu ne le fais pas, ton maître t’enverra dans les mines ou à la campagne et tu regretteras de ne pas avoir écouté la raison. —Il sourit—. Autrefois, moi aussi, j’étais fier. J’ai reçu plus de coups de fouet et de coups de bâton la première année de ma capture que toutes les autres années jusqu’à aujourd’hui. Et tant de fierté ne m’a servi à rien… —Une explosion de rires empêcha Dashvara d’entendre la phrase suivante, mais il l’entendit dire ensuite— : … partir d’ici, bien sûr. Je ne serais pas pirate comme mes parents, ça non. Je serais explorateur. Tu sais ? Certains disent qu’au-delà des Îles du Cœur Doré, l’Océan Pèlerin s’étend jusqu’à l’infini. Mais d’autres pensent que là-bas il y a d’autres terres. Des terres vierges qui regorgent de richesses et où on n’a pas besoin de travailler pour se nourrir. J’aimerais vérifier par moi-même si ces légendes sont vraies.

Dashvara sourit.

— En cela, nous ne nous ressemblons pas, alors. Moi, je préfère explorer l’âme, comme le faisaient mes ancêtres.

Brohol haussa les sourcils et, après une longue pause pendant laquelle Dashvara commença à somnoler, le milicien se leva.

— Bon. Moi, je rentre à la caserne. Je suis heureux d’avoir parlé avec toi, Xalya.

— Moi aussi —affirma Dashvara.

Brohol esquissa un sourire.

— Un conseil : dis à ce Xalya qui aime tant danser qu’il ne s’habitue pas trop à offrir des tournées de bière. Certains de mes compagnons sont de sacrés profiteurs. Et je ne le dis pas avec méchanceté parce que… —son sourire s’élargit— je suis comme eux.

Dashvara le remercia pour le conseil, répondit à son salut et, s’apercevant qu’il s’assoupissait à nouveau, il se pinça la joue et se leva en déclarant :

— Xalyas, on rentre.

Avec tout le chahut, personne ne l’entendit. Il soupira et tituba jusqu’à Zamoy, qui se trouvait le plus près. Il le prit par le bras et le traîna vers la porte. Aussitôt après, il saisit Shurta par le bras et lança :

— Aide-moi à sortir tous ces ivrognes d’ici. Ce n’est pas comme si nous n’avions pas à nous lever tôt demain.

Shurta l’aida et, finalement, ils saluèrent les miliciens, prirent congé du tavernier et Kodarah faillit s’écrouler en descendant la marche du perron. Ils sortirent du Nadre Joyeux sans un seul sildetta en poche et sans très bien savoir vers où se trouvait la maison d’Atasiag.

La première chose que fit Dashvara quand ils arrivèrent sur la Place de l’Hommage fut de mettre la tête dans une fontaine pour se dégourdir. La lumière bleutée de la Gemme éclairait les pavés et les bâtiments qui entouraient l’énorme esplanade. Minuit était passé et la place était relativement déserte mis à part quelque patrouille de Veilleurs et des étrangers qui dormaient là dans leurs roulottes, au milieu des marchandises, des chevaux et des ânes. Un vent automnal tournoyait doucement entre les kiosques et leurs colonnes, s’élevait vers les gradins de pierre et ridait l’eau des fontaines. Il était chargé d’un fort arôme de jasmin et de sel.

Fredonnant, le Chauve tituba sur la margelle et Dashvara l’aida à récupérer l’équilibre.

— De joyeux gaillards, ah ça oui —se moqua-t-il.

Il écarta Zamoy de la fontaine pour éviter qu’il ne se noie, chancela et Orafe le soutint, même si lui non plus n’avait pas l’esprit très clair. Appuyé sur Kodarah, Miflin divaguait en déclamant des vers :

Oh, ma belle, douce mie,
Après qui tant d’oiseaux soupirent…
Jument de la steppe amie,
Emporte-moi loin, ma vie.
Encore plus loin, je t’en prie.

Le poète s’assit finalement sur un banc de pierre et Dashvara le regarda, impressionné.

— Dis donc, cousin, tu viens de l’improviser, ça ?

Le poète cligna des paupières.

— Hein ? Oh… Peut-être. Je ne sais pas. Diables, j’ai la tête qui tourne —se plaignit-il, la prenant entre ses mains.

Dashvara leva les yeux vers le ciel noir mais les rabaissa quand il entendit des voix approcher. Grâce à la Gemme, il distingua aussitôt les visages noirs et la haute taille des cinq hommes qui traversaient la place. Une vague de panique l’envahit. Il n’aurait pas pu imaginer un meilleur moyen pour finir de sortir de son hébétude.

— Xalyas —siffla-t-il.

Le ton de sa voix dut être suffisamment explicite car ses sept frères semblèrent comprendre qu’il se passait quelque chose. Tout de suite après, Dashvara sut qu’il n’aurait jamais dû les alerter.

Avec un rugissement, Zamoy se rua sur les Akinoas, suivi d’Orafe et de Kodarah. Alors qu’il chargeait, le Chauve entonna des vers du chant de guerre habituel, mais il le fit en criant à pleins poumons :

Âmes féroces de la steppe,
Nous, descendants des Anciens,
Nous arracherons la vie
Aux barbares et assassins.

Abasourdi, Dashvara partit en courant derrière eux.

— Par l’Oiseau Éternel, arrêtez-vous ! —cria-t-il—. Rappelez-vous l’accord !

Quand il les rejoignit, la bagarre avait déjà commencé et, incroyablement, trois des Akinoas s’étaient enfuis. Les deux autres se recroquevillaient sur le sol, protégeant leur ventre. Quand il les vit de plus près, Dashvara ne put s’en empêcher : il éclata d’un rire tonitruant.

— Arrêtez-vous —haleta-t-il, en riant—. Vous êtes idiots… Ah, ah, ah ! —il se tordit de rire de plus belle—. Liadirlá, ce ne sont pas les Akinoas ! Ce sont des drows.

Zamoy, Orafe et Kodarah étaient restés perplexes. Finalement, Orafe réagit.

— Diables —souffla-t-il—. Ça, c’est stupide. Excuse-moi, l’ami —dit-il à l’un des deux saïjits. Il l’aida à se relever avec amabilité—. Nous vous avons confondus avec les Akinoas des Korfu.

— Avec… les Akinoas ? —souffla le drow, en reprenant son haleine—. Ces colosses humains qui vont à l’Arène ? J’ai l’air d’un humain, moi ?

Sa voix aiguë laissait transpercer sa peur.

— Dash, arrête donc de rire, tu veux bien ? —grogna Zamoy.

Dashvara comprit enfin que la situation ne se prêtait pas tant à rire et il se calma avant de s’approcher du drow. Effectivement, celui-ci était loin de ressembler à un Akinoa : il était de taille moyenne, mince et plutôt malingre. Il ne comprenait pas comment il avait pu se tromper. Très facile : parce que tu es ivre, Dash…

Zamoy aida l’autre compagnon drow à se lever et celui-ci cracha tout bas :

— Fichus humains.

Dashvara tapota l’épaule de celui qui était à l’évidence atterré.

— Tout va bien ? —s’enquit-il, avec sollicitude.

Le drow bégaya :

— Ou-oui. On peut partir maintenant ?

Dashvara acquiesça.

— Bien sûr. Mais je ne voudrais pas que vous partiez sans recevoir mes plus sincères excuses au nom de ces trois rustres qui vous ont sauté à la gorge. Leurs réflexes ne sont pas très lucides.

Les deux drows parurent surpris mais, comprenant que les Xalyas n’avaient pas l’intention de les frapper davantage, ils reculèrent précipitamment.

— Nous sommes vraiment désolés ! —lança Zamoy alors que les drows s’éloignaient déjà, moitié courant moitié boitant.

Le silence tomba, interrompu seulement par des musiques distantes des tavernes encore pleines. Dashvara se tourna vers les trois exaltés avec une moue éloquente et, embarrassé, Zamoy se racla la gorge.

— Ce regard signifie que tu nous félicites pour notre incroyable prestation, n’est-ce pas ?

Dashvara secoua la tête. L’incident ne lui paraissait plus du tout amusant.

— Vous êtes censés avoir un certain contrôle de vous, Xalyas —commenta-t-il—. Même si ça avait été les Akinoas, vous n’auriez pas dû réagir de cette façon vu que j’ai donné ma parole à Raxifar que…

— Oui, oui, nous le savons —le coupa Orafe, la mine grognonne—. Nous sommes saouls, Dash. Je crois que le mieux sera de rentrer à la maison.

Dashvara inspira, puis expira.

— Oui, je crois que ce sera le mieux. Heureusement qu’aucun Veilleur ne nous a vus.

Ils avancèrent au milieu des roulottes du marché en silence et, quelques minutes après, ils arrivèrent devant le portail de la maison. Logiquement, celui-ci était fermé. Zamoy ouvrit la bouche comme s’il allait entonner une sérénade et Shurta lui donna un coup sur la tête.

— Un peu de respect —l’avertit-il d’un ton sage—. Ils doivent être en train de dormir.

Atok s’agita.

— Bon, et qu’est-ce qu’on fait ? —chuchota-t-il.

Dashvara haussa les épaules, longea la maison et, finalement, s’assit contre le mur, juste sous la fenêtre du dortoir xalya. Celle-ci était fermée par une belle jalousie de pierre toute pleine de petites perforations et de dessins ; elle ne servait qu’à laisser passer l’air et la lumière.

— Nous dormirons ici —déclara-t-il—. Et que la punition nous serve de leçon.

— C’est la dernière fois que je sors avec vous —souffla Kodarah, en s’installant.

— Et moi que je sors avec toi, Chevelu —répliqua Makarva—. Tu ne sais même pas danser la dianka.

— Comment ça, je ne sais pas… ?

— Taisez-vous donc —grogna Orafe.

Dashvara essayait de trouver la position la moins inconfortable possible quand il entendit une voix derrière la fenêtre. Il sursauta.

— Voici nos jeunes victorieux de retour —fit la voix chuchotante et sarcastique de Sashava.

Dashvara arqua un sourcil et se leva pour essayer de voir à travers les trous dans la pierre. La lumière de la Gemme et le bruit étouffé de voix lui permirent de constater que bon nombre de Xalyas étaient encore éveillés.

— Il n’a pas l’air d’être avec eux —murmura Alta, le nez collé contre la fenêtre.

Dashvara fronça les sourcils et Alta répondit à sa question avant qu’il ne la prononce :

— Tsu a disparu.

Dashvara demeura interloqué.

— Quoi ? —fit-il stupidement.

— Il n’est pas allé à la célébration des Kondister —compléta la voix calme de Lumon—. Et Wassag ne l’a pas vu depuis.

Dashvara avala sa salive et s’appuya contre le mur, confus.

— Je ne comprends pas —admit-il—. S’il avait voulu s’enfuir, il aurait pu le faire en Ariltuan. Il serait resté avec ces drows et cet Hakassu. Il ne serait pas venu à Titiaka.

Comme aucun des Xalyas n’était au courant de ce qui s’était réellement passé durant cette nuit, dans les marécages, Dashvara le leur expliqua à travers la fenêtre, en avouant finalement :

— Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit, cet Hakassu et lui, mais ce que je sais, c’est que Tsu a décidé de rester avec nous.

— Ce qui est étrange, admets-le —réfléchit Alta sur un ton posé—. Tsu m’est sympathique, c’est un bon Xalya à sa façon, mais penses-y, Dash : s’il a renoncé à sa liberté, peut-être qu’il ne l’a pas fait pour nous, mais parce que cet Hakassu lui a demandé d’accomplir une tâche à Titiaka. —Il secoua la tête avec une conviction absolue—. Souvenez-vous que Shjak et Diumcili sont en guerre. Tsu agit peut-être comme un agent infiltré.

Dashvara se massa les tempes. Après tant de duels et une telle soirée, il ne parvenait pas à penser avec clarté.

— Ça se pourrait —concéda la voix du capitaine Zorvun—. Mais peut-être que nous nous précipitons en tirant des conclusions. Enfin, nous n’allons rien arranger à cette heure. Dormons, puisque nos jeunes sont enfin de retour.

Dashvara perçut un accent moqueur et il roula les yeux.

— La bière aussi était bénite par Cili, capitaine —lui lança-t-il.

Des souffles amusés se firent entendre. Kodarah marmonna, indigné :

— Vous allez nous laisser ici dehors ?

— Nous n’avons pas les clés —répliqua Sashava avec une évidente satisfaction—. Et nous n’allons pas réveiller le Loup à cause de retardataires qui ne savent pas marcher droit, n’est-ce pas, les gars ?

Dashvara grimaça mais accepta son verdict.

— Bonne nuit, secrétaire —ronchonna-t-il. Il n’ajouta l’appellation que pour le faire enrager un peu : tous savaient combien Sashava détestait son nouveau travail. Depuis deux semaines, il servait un renommé professeur de l’Université, qui était à son tour esclave des Dikaksunora, quoique assez riche grâce à ses inventions. D’après Sashava, c’était un fanatique des machines et le vieux Xalya passait ses journées à transcrire sur un cahier toutes les génialités ou stupidités qui passaient par la tête de l’inventeur. Franchement, Dashvara ne savait pas ce qui était le plus fastidieux : devoir donner des spectacles de combats pour quelques citoyens ou devoir griffonner des calculs et des appréciations incompréhensibles des heures durant.

Les huit Xalyas s’installèrent de nouveau au bord de la large rue et, épuisé, Dashvara ne tarda pas à s’endormir. Il eut, malgré tout, le temps de penser que ce serait la première nuit qu’il ne parlerait pas avec Yira. Il s’était habitué à se réveiller au milieu de la nuit, tourmenté par des cauchemars ridicules dont il n’arrivait pas à se défaire, et il s’installait alors sur le muret de la fontaine jusqu’à ce que Yira apparaisse. Tant qu’il ne lui parlait pas de son voile, la jeune femme se prêtait volontiers aux conversations philosophiques, ou pas si philosophiques que ça, qui les occupaient durant des heures. Ils parlaient de l’Oiseau Éternel, de la steppe, des pirates et de la mer ; ils partageaient des histoires de cultures différentes et Dashvara avait même appris quelques mots de ryscodranais, la deuxième langue d’enfance de Yira. Ces bavardages tranquilles s’avéraient rafraîchissants. C’était un peu comme s’il se trouvait dans une bulle atemporelle dans laquelle rien ne le poussait à agir, il n’avait à lutter contre personne, il n’avait à obéir à personne : il savourait simplement le moment. Yira était une âme aussi rêveuse que Miflin, attentive comme Makarva et joyeuse comme Zamoy. Et, en même temps, elle avait, en fait, des principes au moins aussi fermes que les siens. Dès les premiers jours, Dashvara avait senti pour elle un respect croissant qui s’était transformé en une véritable affection. Cela n’avait rien à voir avec les sentiments idéalistes qu’il avait pu nourrir à la Frontière pour tuer le temps. Il ne savait pas avec certitude si cela pouvait être de l’amour. Il ne réfléchissait pas non plus beaucoup à cette énigme durant le reste de la journée. Parfois, tous deux se taisaient et contemplaient les étoiles, songeurs, comme deux enfants steppiens innocents et insouciants. Dashvara lui avait demandé, une nuit, si elle dormait quelquefois. Les yeux de Yira avaient souri et elle lui avait répondu : “je dors autant que j’en ai besoin”. Sa réponse l’avait laissé pensif. Yira était censée être une saïjit, ou du moins c’est ce qu’il semblait d’après le peu qu’il voyait d’elle. Cependant, une nouvelle prudence lui conseillait de ne pas l’affirmer, au moins tant qu’il n’avait pas vu son visage découvert : il se souvenait trop bien du visage transformé de Shéroda. À moitié allongé sur les pavés de la rue, il sombra dans le sommeil avec la perturbante image de Yira exhibant des dents bleues et affilées.

Cette nuit-là, il ne parla pas avec Yira, mais le cauchemar, lui, vint aussi ponctuel que d’habitude. Et le pire, c’est que, cette fois, il ne se réveilla pas, de sorte qu’il put voir durant des heures les yeux striés de la shixane et entendre encore et encore sa propre voix crier : Je suis indigne ! Je suis coupable ! Soudain, les yeux dorés rougirent et le visage blanc de Shéroda s’assombrit, remplacé par celui de Tsu.

— Que faites-vous là ? —fit la voix étonnée du drow.

Dashvara cligna des paupières mais mit encore quelques secondes à se rendre compte que le drow ne faisait pas partie du cauchemar. Le ciel s’éclaircissait et Tsu était là, penché près de lui, aussi inexpressif que d’ordinaire.

— Tsu ! —s’exclama-t-il et il grimaça de douleur quand il se releva. Il avait la tête aussi lourde qu’un sac de plomb. Ce n’est pas pour rien que les sages steppiens n’ont jamais été de grands buveurs, pensa-t-il. Il jeta un coup d’œil autour de lui. Les Triplés, Shurta, Makarva, Orafe et Atok dormaient encore. Enfin, il répondit— : Nous avons célébré notre vie d’esclaves et nous sommes restés dehors volontairement pour profiter d’une agréable nuit. Et toi, Tsu ? Où étais-tu ?

Le drow haussa les épaules et regarda d’un côté de la rue en demandant :

— J’espère que vous n’étiez pas partis à ma recherche, n’est-ce pas ?

Dashvara prit une mine coupable.

— Eh bien… à vrai dire, non. Je n’y ai même pas pensé. Désolé. Tu as eu un souci ?

Tsu fit non de la tête et esquissa un sourire.

— Non, penses-tu. En fait, mon seul souci serait que le contremaître Lox ou Wassag posent des questions indiscrètes.

Dashvara arqua un sourcil et lui rendit son sourire.

— Ne t’inquiète pas. Tu as fait la fête avec nous, pas vrai ?

Un éclat gêné passa dans les yeux de Tsu.

— Merci. —Il marqua un temps d’arrêt—. Tu ne vas rien me demander ?

Dashvara prit un air amusé tout en se massant la tête.

— Tu veux que je te pose des questions indiscrètes ? Bon, je ne vois pas pourquoi je le ferais, sachant que tu ne vas pas y répondre.

Cette fois, Tsu montra clairement son embarras.

— C’est vrai, quoique…

— Mm ? —l’encouragea Dashvara.

Le drow commença à chercher ses mots et, pendant ce temps, Dashvara essaya d’étirer son corps ankylosé. Finalement, Tsu déclara :

— Tu as raison. Il ne te convient pas d’en savoir davantage sur le sujet et il ne me convient pas non plus d’en parler. Alors comme ça, Atasiag vous a donné de l’argent ?

— Ah ! Nous l’avons gagné les sabres au poing —assura Dashvara.

Et alors il se mit à lui raconter la célébration des Kondister et les différentes sortes de duels.

— J’ai eu de la chance de ne tomber sur aucun soldat particulièrement fort —reconnut finalement Dashvara.

Tsu sourit.

— En fait, il faudrait qu’il soit particulièrement fort pour te battre, mon ami. —Le drow lui donna une tape sur l’épaule avant de se lever. Les autres commençaient à s’éveiller et Dashvara finit de les arracher à leur sommeil en frappant dans ses mains.

— Allez, debout, frères ! —les pressa-t-il joyeusement.

— Daaash —grommela Zamoy—. Ce n’est plus l’heure de danser la dianka, tu sais ?

Dashvara sourit et se dirigea vers le portail. Ils n’eurent pas longtemps à attendre avant que Wassag n’apparaisse. Celui-ci les reçut avec une moue mi-moqueuse mi-exaspérée.

— Vous pourriez m’avoir réveillé —leur fit-il remarquer.

— Il faut avoir une bonne raison pour réveiller un homme endormi —répliqua Dashvara, sur un ton solennel—. Pour nous, le sommeil est sacré.

Face à cette raison presque religieuse, Wassag n’eut rien à répliquer et il se limita à informer :

— Hier, il y a eu pas mal de restes au dîner. Nous allons déjeuner comme des rois.

Son affirmation se confirma quand ils entrèrent dans la cuisine et trouvèrent l’oncle Serl, toujours soucieux de contenter ses hôtes flatteurs, en train de disposer de nombreux restes de viande de poulet sur la table. Dashvara ouvrit grand les yeux et regarda le plat comme s’il n’avait jamais rien vu de tel. Les Xalyas prirent place sans oser toucher à la viande.

— Euh… c’est vraiment pour nous ? —demanda Ged l’Armurier, l’air indécis.

L’oncle Serl montra toutes ses dents.

— Hier, le fils aîné des Korfu était invité et la demoiselle Fayrah a commandé trop de viande. Elle a aussi commandé beaucoup de gâteaux, mais il n’en est pas resté un seul —s’excusa-t-il avec un petit sourire.

— Bah, les gloutons ! —se moqua Zamoy, et il se leva le premier pour se servir un blanc de poulet.

En quelques minutes, les Xalyas dévorèrent tout. Dashvara souriait tout seul en voyant les Triplés aussi pleins d’entrain. Il en avait presque oublié son mal de tête.

— Au fait —intervint le capitaine—, vous autres, vous n’êtes pas au courant. Hier, Sashava a parlé avec notre shaard.

Dashvara eut un sursaut et regarda le Grincheux avec impatience.

— Tu l’as vu à l’Université ? Comment va-t-il ?

Sashava acquiesça.

— Il va bien. Il est à moitié aveugle, alors il a eu du mal à me reconnaître. Mais tu ne sais pas comme il était content quand il m’a enfin reconnu. Je lui ai raconté nos péripéties. Lui, il n’a pas raconté grand-chose. Apparemment, les Akinoas ont failli le tuer, mais ensuite ils ont décidé de le vendre aux Essiméens quand ils ont appris que c’était un shaard. Et les Essiméens l’ont vendu au Maître. Ce qui est curieux parce que, d’habitude, justement, les Essiméens ont toujours tout fait pour anéantir les shaards des autres clans. Ils doivent considérer qu’un seul shaard ne peut plus ressusciter l’Oiseau Éternel dans la steppe, qui sait. En tout cas, à l’Université, on traite notre vieil homme comme un sage. Il m’a demandé de répéter des paroles à notre dernier seigneur de la steppe —ajouta-t-il avec un petit sourire—. Il a dit : que Dashvara se souvienne de ce que je lui ai dit ce jour où il est venu m’offrir les pétales dorés d’une fleur et qu’il ne m’a pas apporté la tige.

Dashvara le contempla, perplexe, et, face aux regards curieux de ses frères, il finit par avouer :

— Cela peut paraître stupide, mais je ne m’en souviens pas.

Plusieurs Xalyas s’esclaffèrent.

— Il faut croire que notre shaard a meilleure mémoire que toi, mon seigneur ! —fit Zamoy en riant.

— Tu offrais des fleurs à notre maître ? —se moqua Makarva.

Dashvara haussa les épaules.

— Eh bien, apparemment. Je ne sais pas, l’épisode me dit quelque chose, mais en tout cas je ne devais pas avoir plus de six ou sept ans. Difficile de se rappeler une leçon philosophique de Maloven à cet âge. Alors il est à moitié aveugle ? —reprit-il—. Bon, tant qu’il est content et qu’on le traite bien… —Il fit une moue et demanda— : Y a-t-il une possibilité de lui parler ?

— D’après ce que j’ai compris, l’après-midi, il sort souvent se promener —répondit Sashava—. Mais cela coïncide juste avec vos horaires d’entraînement.

Dashvara prit un air déçu, puis il sourit.

— Eh bien, si tu le revois, dis-lui que le seigneur de la steppe a un trou de mémoire. Non —il agita la main—, maintenant sérieusement. Dis-lui que je n’ai pas oublié ses sages leçons et que je les suis à la lettre. Plus ou moins.

— J’ajoute ce « plus ou moins » ? —demanda Sashava, l’air goguenard.

Les rires parcoururent la table. Dashvara acquiesça sans hésiter :

— Une des leçons de Maloven était : ne considère jamais une leçon comme parfaite, sinon un jour tu finiras par l’appliquer sans raison. Les leçons d’un shaard guident l’Oiseau Éternel, les leçons de la vie le forment, mais, au bout du compte, l’Oiseau Éternel, nous le créons nous-mêmes.

Sashava sourit et ses yeux reflétèrent l’approbation, ce qui était rare chez lui.

— Si je le revois, je le lui dirai —promit-il.

Quelques minutes plus tard, ils sortirent dans la cour, où attendaient déjà les six adulateurs d’Atasiag pour l’Heure de la Constance. Dès que Son Éminence sortit, les citoyens rivalisèrent de louanges obséquieuses et de servilité à qui mieux mieux. Ce matin-là, Atasiag demanda à Dashvara de l’accompagner, avec Boron. Il se montra très heureux quand ses six loyaux clients le complimentèrent pour la bonne image qu’il avait laissée la veille au Mont Serein, durant les jeux de duels. Sur tout le trajet jusqu’à la Place de l’Hommage, le hobbit babilla, célébrant les excellentes relations qu’Atasiag était en train de nouer avec les Légitimes Alfodrog et il parla d’un fils cadet qui avait terminé son service militaire comme assistant des Ragaïls.

— Je crois qu’à présent ses parents cherchent un bon parti pour le marier —disait-il—. Et j’ai entendu dire que le jeune homme a de bons rapports avec vos deux filles, Éminence.

Atasiag ne se départit pas de son sourire quand il répondit :

— Eh bien, ils le marieront sûrement avec la fille des Terowald. Les deux maisons s’entendent à merveille et sont des maisons Légitimes. Il ne convient pas d’être trop orgueilleux et ambitieux, n’est-ce pas, mon ami ?

Le hobbit s’empourpra.

— Bien évidemment, Éminence. L’orgueil est un péché. Que Cili nous en garde —pria-t-il.

Dashvara réprima un sourire. Comme toujours, Atasiag s’amusait comme un chiot à taquiner ses partisans.

La journée était estivale et, quand ils arrivèrent aux loges de la place, celle-ci était déjà bondée de monde. Plusieurs commerçants associés d’Atasiag apparurent et le saluèrent en s’inclinant, pour lui manifester clairement qu’ils reconnaissaient sa supériorité en tant que magistrat. Puis le Légitime Shaag Yordark arriva. C’était un humain noir, un peu âgé ; il revêtait la tunique bleue et blanche des Conseillers et, bien qu’il ne porte ni joyaux ni autre apparat, sa présence en imposait. Cette fois, ce fut le tour d’Atasiag de témoigner son respect avant que tous ne prennent place sur les gradins de pierre. Imitant les autres esclaves, Dashvara et Boron s’assirent près de la loge.

— J’ai bien peur qu’aujourd’hui la causerie dure un bout de temps —commenta Durf, l’un des esclaves des Yordark—. Hier, toute une cargaison est arrivée et maintenant l’heure est venue de répartir les bénéfices. Les esprits s’échauffent vite quand il y a de l’argent en jeu —fit-il en souriant.

Dashvara lui rendit son sourire et, sortant les cartes marinières, il déclara :

— Comme on m’a enseigné à être prévoyant, j’ai apporté quelque chose pour nous occuper.

C’était la deuxième fois que les esclaves des Yordark jouaient aux xalyennes et ils n’eurent besoin d’expliquer les règles qu’à deux elfes qui servaient un commerçant d’Agoskura. Ceux-ci venaient d’une forêt perdue et baragouinaient à peine la langue commune mais, comme Durf savait parler l’agoskurien, ils réussirent malgré tout à communiquer.

Comme Durf l’avait prédit, la conversation dans la loge se prolongea et s’éternisa tandis que le soleil commençait à chauffer sérieusement leurs têtes. À un moment, le commerçant agoskurien aboya quelque chose à l’un des elfes et celui-ci s’empressa de se lever et de s’acheminer vers un porteur d’eau. Tout de suite après les autres l’imitèrent et, répondant à un ordre muet d’Atasiag, Dashvara soupira, rangea les cartes dans sa poche, se dirigea vers un autre porteur d’eau et, pour un demi-detta, lui emprunta un verre pour Son Éminence. Quand il le lui tendit, le fédéré sourit :

— Merci, Dash. Comment va la partie ?

Dashvara prit un air comique.

— Beaucoup plus intéressante que vos affaires, je suppose —chuchota-t-il.

Atasiag roula les yeux.

— Tout de suite, nous parlons des candidatures au Conseil. Moi, je trouve cela plutôt intéressant. Dis-moi. Tu sais monter à cheval, n’est-ce pas ?

Dashvara le regarda avec étonnement. Et quel était le rapport ?

— Tous les Xalyas savent monter à cheval —répondit-il—. Même parmi les anciens clans, nous étions considérés comme les meilleurs cavaliers de la steppe.

Atasiag prit un air satisfait, il termina son verre d’eau et se tourna vers Shaag Yordark.

— Excellence, je crois que j’ai trouvé les hommes qu’il vous fallait.

Shaag examina brièvement Dashvara avant de réaliser un signe de tête.

— Bien. Nous parlerons de cela plus tard. Maintenant que je m’en souviens, mon fils Faag a capturé les Honyrs qui ont fui la frontière de Shjak. Il leur a épargné la vie, alors ils feront sûrement partie du lot aussi.

Dashvara jeta à Atasiag un regard d’incompréhension, mais celui-ci ne daigna pas être plus explicite et le renvoya de la main avec un sourire mystérieux. Bah, tu sais sûrement ce que tu fais, fédéré, soupira-t-il, en s’éloignant avec le verre vide.

Ce n’est que lorsqu’il reprit sa partie de cartes qu’il repensa aux paroles de Yordark. Il avait dit « Faag » ? Pouvait-il faire allusion au capitaine Faag avec lequel il avait parlé à Compassion ? C’était probable. En tout cas, à part le fait que tous deux étaient noirs et avaient les yeux bleus, ils ne se ressemblaient pas beaucoup.

Il a parlé des Honyrs, se souvint-il alors avec un frisson. S’il était vrai qu’ils avaient emmené des Voleurs de la Steppe en Diumcili… Il soupira. Quand nous reviendrons dans la steppe, il n’y restera plus que des ruines, des ilawatelks et des chevaux sauvages.

Boron le Placide gagna la partie et Dashvara laissa un autre prendre sa place pour se dégourdir les jambes. Il marchait sur les pavés, les mains dans les poches, flânant au milieu des étals du marché les plus proches, quand il entendit, au-dessus du brouhaha habituel, une exclamation suivie d’autres cris. Un instant, il crut qu’une dispute ou une bagarre avait éclaté entre Unitaires et Fédérés ou allez savoir mais, quand il distingua enfin les paroles, il comprit que ce n’était pas le cas :

— Dehors, étrangers ! Dehors, travailleurs barbares ! —criait la voix—. Nous n’avons pas besoin de vous !

Il vit enfin apparaître un caïte d’un certain âge, avec une pancarte suspendue à son cou qui disait : « pour une Titiaka digne : dehors les travailleurs étrangers ! ». La plupart des passants le regardaient, l’air déconcerté. D’autres souriaient, moqueurs. Et d’autres encore l’observaient avec une curiosité polie. Dashvara fut l’un de ces derniers.

— Dehors, barbares ! —vociféra l’illuminé—. Vous volez le travail de nos travailleurs ! Nous n’avons pas besoin d’étrangers ! Païens ! Profiteurs ! Mécréants !

Il s’arrêtait chaque fois qu’il voyait un esclave ayant l’air d’avoir été importé et il le signalait du doigt comme pour lui jeter une malédiction divine. Quand il s’arrêta devant Dashvara et poussa de nouveau son refrain, celui-ci ouvrit la bouche ; ce fut plus fort que lui.

— Tu veux que je parte d’ici, citoyen ? Rien ne me ferait plus plaisir —assura-t-il avec ironie— : crois-moi, je laisserais volontiers mon travail à un esclave élevé à Titiaka pour qu’il puisse en profiter aussi bien que moi. Mais, sais-tu, le vieux, c’est plutôt mon maître que tu dois convaincre, pas moi.

L’illuminé le regardait avec des yeux désorbités, mais les expressions surprises des passants les plus proches reflétaient plutôt de l’amusement. Dashvara inclina railleusement la tête et il lui tournait déjà le dos quand le rouspéteur brama, le teint empourpré :

— Insolent !

Pourquoi, au nom de l’Oiseau Éternel, ne pouvais-tu pas tenir ta langue, Dash ? Dashvara soupira et retourna près de la loge où ses compagnons esclaves secouaient la tête, moitié incrédules moitié amusés.

— Un jour ton ingéniosité te perdra —l’avertit aimablement Durf des Yordark.

— Il vient toujours un jour où nous nous perdons —répliqua Dashvara.

En tout cas, les cris de l’exalté ne se firent plus entendre de toute la matinée sur le marché.

L’après-midi, après l’entraînement, Dashvara apprit que le maudit caïte avait eu la géniale idée de dénoncer Atasiag pour attaque verbale. Son Éminence dut payer deux deniers d’indemnisation et, quand il convoqua Dashvara dans son bureau, il se limita à dire :

— Tu ne devrais pas t’en prendre aux citoyens, Philosophe. Et encore moins à ceux qui ont vu leurs rentes s’effondrer. Certains ne pensent qu’à chercher querelle et à ratisser où ils peuvent. La prochaine fois, je te fais confiance pour être un peu plus… réservé.

Peut-être s’attendait-il à ce que Dashvara prenne un air contrit. Si tel était le cas, il dut être surpris quand il le vit s’esclaffer.

— Une attaque verbale —fit Dashvara en riant—. C’est la première fois que j’entends une telle chose ! Quelqu’un t’insulte et s’exalte, tu lui réponds aimablement et ensuite il te dénonce. Bon, non, il ne me dénonce pas : il te dénonce, toi, pour ne pas savoir bien dresser tes chiots ! —Il continua à rire de bon cœur—. Vous êtes totalement fous, fédérés. J’adore votre société. Sensée à satiété. Ah… —Il secoua la tête—. Voilà que je fais des rimes comme Miflin. Enfin, ne t’inquiète pas, Éminence, je n’adresserai plus la parole à un citoyen si celui-ci ne me le demande pas expressément. Comme ça, je n’aurai pas la terrible sensation de provoquer la ruine de mon maître… par des attaques verbales ! —il éclata de rire.

Atasiag sembla vouloir réprimer un sourire, mais il n’y parvint qu’à moitié. Il fit un geste vague de la main pour le congédier.

— Barbares —l’entendit-il soupirer, alors qu’il sortait.