Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des Esclaves.

17 Trêves et exils

La réponse des Ragaïls arriva avec une telle promptitude qu’on aurait dit qu’ils avaient prévu l’éclat xalya. Ils encerclèrent les deux groupes steppiens avant même que les Xalyas les plus rapides n’atteignent les Akinoas. Presque sans y penser, Dashvara se précipita là où se trouvait Maef et le tira en arrière pour éviter qu’il ne s’empale sur une des lances ragaïles. Comme il ne se calmait pas, il dut lui donner un coup sur la tête. Le grand Xalya ne s’évanouit pas, mais il demeura suffisamment assommé pour s’arrêter à penser.

— Tu veux tous nous faire tuer ? —lui siffla Dashvara.

Sa furie bouillonnait encore au-dedans comme un volcan en éruption, mais la présence des Ragaïls lui avait rappelé un point essentiel qu’il n’aurait jamais dû oublier : il était le seigneur des Xalyas et il ne pouvait envoyer à la mort ses frères d’une manière aussi stupide. Il croisa le regard dur du capitaine Zorvun et baissa la tête vers le sable, honteux. Il étouffa un juron.

Tes impulsions finiront par te perdre, Dash…

— Jetez vos armes ! —vociféra le sergent ragaïl.

Avec les cinq dizaines de Ragaïls qui les cernaient, même le plus fou n’aurait pas eu l’idée de combattre. Cependant, les Xalyas n’obéirent pas tout de suite : tous se tournèrent vers le dernier seigneur de la steppe, attendant un ordre. Oh, oui. Bien sûr : en présence de son seigneur, un Xalya ne se rendait jamais sans son consentement… Une coutume stupide.

Dashvara roula les yeux et laissa tomber ses sabres.

— Allez, jetez les armes, mes frères —dit-il en langue commune.

Quelques secondes après, plus aucun Xalya n’était armé. Les Akinoas, qui s’étaient comportés bien moins sauvagement, déposèrent leurs haches sur le sable et, après avoir séparé les deux groupes d’une vingtaine de pas de plus, le sergent aboya :

— Soldats ! Toute autre tentative de meurtre sera punie de peine capitale, et ceci avec le consentement formel tant de Rayeshag Korfu que d’Atasiag Peykat. Votre condition de travailleurs ne vous permet pas d’assouvir des vengeances personnelles. Oubliez vos disputes passées, soldats. Dans l’Arène, on ne tue que par consensus citoyen. Vous êtes ici pour vous entraîner.

Il les observa tous avec des yeux de dragon furieux. Dashvara aurait aimé ouvrir la bouche pour lui dire : d’accord, ne t’inquiète pas, cela ne se reproduira pas. Mais il n’en fut pas capable. Cela aurait été proférer un affreux mensonge.

— Tu crois que ce sera suffisant ? —demanda le contremaître Loxarios. Yira et lui se trouvaient près du Ragaïl, tendus et attentifs.

Le sergent haussa les épaules.

— Peut-être, mais je ne le crois pas.

Ils l’avaient prévu depuis le début, comprit Dashvara avec un frisson. Logiquement, Atasiag devait déjà être au courant que ce dénommé Rayeshag Korfu avait un groupe akinoa en sa possession. Les canailles avaient préparé une rencontre délibérément. Espéraient-ils donc qu’ils feraient la paix ? Dashvara foudroya un à un le sergent, le contremaître et Yira.

Vous pouvez toujours rêver.

Finalement, son regard alla se fixer sur les guerriers noirs, qui observaient la scène, les bras croisés. Que diables faisaient des Akinoas à Titiaka ? L’explication la plus plausible était qu’après la mort du clan xalya, les autres clans avaient continué à lutter entre eux et avaient été vendus comme esclaves aux Diumciliens. Une grimace de pur dédain déforma le visage de Dashvara. En deux-cents ans, ces sauvages avaient réussi à dépeupler la steppe de Rocdinfer mille fois plus efficacement que le dernier Ancien Roi si haï de tous.

Le sergent ragaïl ordonna aux Xalyas de se mettre en rang et les gardes se retirèrent.

— Vous allez rester comme ça pendant une heure —déclara-t-il—. Je ne veux entendre parler personne. Celui qui bouge ou ouvre la bouche recevra cinq coups de fouet. Ensuite, vous commencerez à vous entraîner avec les guerriers des Stéliar.

Il jeta un coup d’œil général comme pour s’assurer que tout le monde avait bien compris les consignes. Satisfait, il fit demi-tour et s’éloigna avec le contremaître Loxarios. Yira fut la seule à demeurer auprès des Xalyas. Elle ne dit rien, elle resta simplement là, aussi immobile qu’eux. Enfin, même plus immobile qu’eux : les mains de Dashvara tremblaient comme les griffes d’un nadre rouge enragé.

Voyons, Dash. Tu as déjà vécu dans un village de Shalussis, après tout. Maintenant, contrôle-toi et souviens-toi que ces guerriers sont des hommes d’un Légitime de Titiaka allié d’Atasiag Peykat. Tu ne peux pas les toucher. Tu ne peux pas les tuer. Et, en théorie, eux non plus ne peuvent pas te tuer. En théorie.

Les Akinoas commencèrent à s’entraîner contre les guerriers Stéliar et Dashvara préféra fermer les yeux pour ne pas les voir. Le soleil cognait fort et ses pensées, hébétées, finirent par ressasser les mêmes souvenirs encore et encore. Le siège du Donjon. La dernière défense des héritiers de la steppe. Et la mort. La mort de toutes parts. Les Xalyas étaient tombés un à un, la plupart sous les coups des Akinoas et de leur troll sanguinaire.

Une inspiration entrecoupée le sortit des macabres malédictions qui obnubilaient son esprit. Il ouvrit les yeux, surpris, et vit du coin de l’œil Zamoy sangloter en silence. Son cœur chavira. Son premier élan fut d’aller donner au Chauve une forte accolade fraternelle pour le consoler ; il se retint juste à temps et il déglutit.

Pleure, cousin : pleurer pour le passé ne souille pas l’honneur. Simplement, cela ne sert à rien.

Il croisa le regard de Yira et lui rendit une expression d’indifférence. Puis il s’appliqua à observer les Akinoas. Ils semblaient en pleine forme et mieux alimentés que dans la steppe. L’un d’eux venait de vaincre son adversaire des Stéliar et, brandissant sa hache, il adressa aux Xalyas un sourire féroce.

Vas-y, monstre, continue à sourire. Tu viens de me prouver à nouveau à quel point vous êtes sans pitié, vous autres les Akinoas. On voit vos remords à des lieues à la ronde.

De tous les combats auxquels assista Dashvara, pas un ne fut perdu par les Akinoas.

Une demi-heure devait s’être écoulée quand, soudain, quelqu’un s’effondra dans le rang. Dashvara tourna légèrement la tête pour constater qu’il s’agissait de Morzif. Défiant les consignes, Tsu s’agenouilla auprès du Forgeron.

— Il s’est évanoui ? —demanda un des gardes ragaïls, en s’approchant.

— Hier, il a reçu quarante coups de fouets —expliqua Tsu—. Et ses blessures se sont rouvertes. S’il vous plaît, je suis médecin, permettez-moi de m’occuper de lui.

Sans plus de questions, le Ragaïl fit un geste affirmatif, il appela deux compagnons et ceux-ci traînèrent Morzif hors de l’Arène, suivis de Tsu. Avant de s’éloigner, le Ragaïl, les yeux pénétrants, passa devant tous les Xalyas comme pour leur rappeler que la punition n’était pas encore terminée. Au moins, ces Ragaïls n’étaient pas aussi durs dans leurs châtiments que Son Éminentissime Éminence…

Dashvara s’arma de patience et, quand le sergent ragaïl réapparut enfin dans l’Arène et leur ordonna de ramasser leurs armes abandonnées, il crut qu’il était resté planté là comme un pieu.

— Rappelez-vous —fit le sergent— : je ne veux pas d’affrontements en dehors des entraînements.

Il regarda Maef puis tourna ses yeux vers Dashvara. Il avait compris que celui-ci était quelqu’un de spécial pour les Xalyas et il attendait de lui qu’il impose un certain ordre parmi ses gens. Dashvara acquiesça sèchement tout en se redressant avec ses sabres.

— Xalyas —dit-il en oy’vat—. Ne perdons pas notre calme. Nous ne pouvons pas attaquer les Akinoas devant les fédérés. Trois ans ont passé, nous pouvons attendre un peu plus.

— Attendre quoi ? —grogna Maef.

Dashvara grimaça.

— Le moment propice —répondit-il, troublé—. C’est-à-dire, pas aujourd’hui.

Zamoy marmonna :

— Si je pouvais tous les massacrer avant que ces étrangers me tuent, je jure par mon Oiseau Éternel que je le ferais.

Dashvara regarda le Chauve, surpris par la véhémence de ses paroles. Un feu de haine brillait intensément dans ses yeux, réveillé d’un coup après trois ans d’exil. Orafe brandit haut son sabre et rugit :

— Un guerrier xalya obéit à son Oiseau Éternel en faisant justice ! —Avec son arme, il pointa de loin les Akinoas, crachant dans leur direction—. Si je meurs, je mourrai au moins en ayant versé le sang de ces traîtres chiens !

Une tension mêlée d’aversion et de fatalisme s’empara des Xalyas. La soif de vengeance les parcourut en une nouvelle vague. Maef, Ged, Shurta et Pik foudroyèrent sombrement les Akinoas ; Lumon secoua tristement la tête… Les mains de Makarva empoignant ses sabres tremblaient comme celles d’un enfant atterré mais décidé à suivre ses frères jusqu’à la mort. Le châtiment imposé par les Ragaïls n’avait absolument servi à rien pour les calmer. Dashvara croisa alors le regard tranquille et patient du capitaine et comprit qu’il attendait quelque chose de lui.

Très bien, capitaine. Que veux-tu que je leur dise maintenant ? Qu’il vaut mieux vivre sans honneur que mourir pour une vengeance aussi misérable ? Je n’en suis même pas convaincu, Zorvun. Qui sait si, tout compte fait, nous n’allons pas passer le reste de notre vie à servir les étrangers. Est-ce là une vie pour un Xalya ? Atasiag Peykat agite devant nos yeux sa promesse de liberté comme un paysan utilise une poignée d’herbe appétissante pour faire avancer son âne. Mais qui nous dit quand l’âne obtiendra sa récompense, capitaine ? Il peut s’écouler des mois, des années, des lustres… Le temps nous le dira, sans doute, si nous ne mourons pas avant.

Son visage se durcit.

Et nous ne mourons pas avant, se promit-il. Mon Oiseau Éternel peut vaciller comme celui de mes frères, mais l’Oiseau Éternel de notre clan ne vacille jamais.

Un soudain feulement jaillit de sa gorge.

— Xalyas, écoutez ! —tonna-t-il.

Sous le regard curieux du sergent ragaïl, il recula de quelques pas pour avoir tous les Xalyas en face avant de déclamer comme le bon philosophe qu’il était :

— Frères, n’agissons pas précipitamment. Les Xalyas, nous ne sommes pas des animaux alimentés par la haine comme les Akinoas. Nous avons l’esprit de justice, nous avons de la dignité, mais avant tout nous sommes frères et nous sommes loyaux au Dahars. Mourir maintenant ne résout rien. Cela n’a rien résolu au Donjon de Xalya et cela ne résoudra rien ici. Si vous mettez en danger votre vie, vous mettez en danger la vie de votre clan. Ne l’oubliez pas.

Le capitaine Zorvun lui adressa un mouvement de sourcils éloquent, comme lui rappelant que le premier à devoir appliquer une leçon était celui qui la prononçait.

Tu as tout à fait raison, capitaine.

Tendu comme la corde d’un arc, Dashvara souffla bruyamment, il tourna le dos à ses frères et se dirigea vers l’endroit où se trouvaient les guerriers de Stéliar. Avec un certain soulagement, il constata que tous s’étaient mis à le suivre, Yira incluse. Il adressa à cette dernière une moue indéfinissable et siffla entre ses dents :

— Si Atasiag et toi, vous nous réservez une autre surprise de ce genre sans nous avertir, tu peux être sûre que ton Éminence finira par le regretter.

Les yeux de Yira étincelèrent.

— Tu n’es qu’un sauvage, Dashvara de Xalya —murmura-t-elle—. Fayrah m’avait avertie que vous réagiriez de la sorte, mais je ne l’ai pas crue jusqu’à ce que… —Elle secoua la tête, gardant le silence, et, un instant, Dashvara se sentit honteux. Comment devait se sentir une personne en voyant toute une troupe de barbus se ruer sur d’autres guerriers en criant comme des énergumènes ? Soudain, un amusement malsain lui arracha un rire sardonique.

— Ces monstres ont tué des dizaines d’hommes de mon clan à coups de hache, fédérée. Ils ont tué mon père. J’ai vu de mes propres yeux les haches réduire le seigneur des Xalyas à un corps sans âme. —Il marqua un temps d’arrêt—. Comment voulais-tu que je réagisse ?

La tristesse avait voilé les yeux de Yira.

— Je ne sais pas —avoua-t-elle dans un filet de voix et elle répéta— : Je ne sais pas.

Dashvara arqua un sourcil, surpris de la voir aussi troublée. Il se racla la gorge et baissa les yeux sur les sabres qu’il empoignait toujours.

— Bon. Son Éminence veut donc que je m’entraîne avec toi ?

— Entraîne-toi d’abord avec les guerriers de Stéliar. Moi… pour le moment, je vais vous regarder.

Sans attendre sa réponse, Yira adressa un geste aux hommes de Stéliar et s’éloigna vers un des murs du terrain. Les minutes suivantes, plus d’un guerrier de Stéliar regarda les Xalyas avec appréhension. Ils semblaient craindre que leurs nouveaux adversaires ne souffrent un autre accès de furie. Aucun des Xalyas n’était d’humeur à les tranquilliser.

Les hommes de Stéliar s’avérèrent être des combattants médiocres. Ils portaient de longues épées et les maniaient plus ou moins avec la même habileté que Miflin trois ans auparavant. Dashvara vainquit son premier adversaire rapidement. Les pauvres hommes de Stéliar durent subir la rage xalya à la place des Akinoas. Au bout de deux heures, pas un seul Xalya n’avait perdu un combat. Quand Dashvara obtint la reddition de son dernier adversaire, il se tourna vers les steppiens noirs ; ceux-ci s’entraînaient comme des bêtes à une bonne trentaine de pas. Il continua à les observer avec prudence en se dirigeant où se reposaient déjà le capitaine, Maef, Orafe, Kaldaka, Lumon et Alta. Aucun d’eux ne parlait, mais les yeux de Maef brûlaient comme des feux. Il s’assit auprès d’eux, à l’ombre du mur, et passa une main sur son front couvert de sueur.

— Regardez comment ils se tapent dessus —commenta-t-il avec un petit sourire diabolique—. Le seigneur Vifkan disait qu’ils sont comme des trolls en plus petit. Pas étonnant qu’ils se débrouillent si bien pour dompter les pires créatures de Rocdinfer…

Il se tut brusquement en voyant, stupéfait, que l’un des Akinoas se séparait des siens pour se diriger vers eux. Il se raidit, méfiant.

— Cette tête me dit quelque chose —murmura Alta.

Dashvara le regarda, inquisiteur, et le Xalya observa d’une voix neutre :

— Souviens-toi qu’au donjon, je travaillais comme messager en plus de palefrenier. Cet Akinoa… —il marqua un temps d’arrêt et acheva— : il ressemble beaucoup à Shiltapi, mais ce n’est pas lui.

— Son fils ? —suggéra Lumon.

Dashvara déglutit. Ce géant pouvait-il vraiment être le fils du chef des Akinoas ? Orafe grogna.

— Eh bien, pour moi, ils se ressemblent tous. Très grands et avec des têtes de fous.

— Et maintenant il s’arrête —observa Kaldaka.

— On dirait qu’il attend que l’un des nôtres s’approche —médita Lumon.

— Il n’a tout de même pas l’intention de négocier, non ? —grommela Orafe.

— Ah, négocier ! —rit Dashvara entre ses dents—. Elle est bonne, celle-là… —Il croisa le regard de Zorvun et s’agita, mal à l’aise—. Pourquoi tu me regardes comme ça, capitaine ?

Celui-ci haussa les épaules.

— Peut-être que cet individu a quelque chose d’intéressant à dire, tu ne crois pas ?

Dashvara tourna les yeux vers l’Akinoa qui attendait au milieu de l’Arène comme une roche impassible. Il plissa le nez.

— Tu me demandes de parler avec lui ?

— Exactement.

Son attitude l’irrita, mais… bon, son capitaine venait de lui donner un ordre, n’est-ce pas ? Il se leva en marmonnant :

— Tout cela est stupide. Il ne va rien me dire d’intéressant et tu le sais.

— Probablement pas —admit le capitaine—. Mais nous, nous sommes des Xalyas, Dashvara. Nous permettons toujours de parler à qui le souhaite. Au fait —ajouta-t-il—, si ce n’est pas trop te demander, dis à ce sauvage que le capitaine Zorvun de Xalya est toujours en vie et qu’il a acquis beaucoup de pratique ces trois dernières années pour tuer des monstres.

Dashvara leva les yeux au ciel.

— Pourquoi ne pas le lui dire de vive voix ? Bah, tu n’es qu’un lâche, capitaine.

Il commença à s’éloigner et réprima difficilement un sourire en entendant un grognement et des pas derrière lui.

— Un lâche, hein ? —lança le capitaine en marchant à ses côtés—. Voyons ce que nous raconte ce petit monstre.

Ils s’arrêtèrent à une distance respectable de l’Akinoa. Le capitaine parla le premier, en passant à la langue commune :

— Nous avons été très surpris de rencontrer des Akinoas à Titiaka. Je ne sais pas pourquoi, je pensais que vous seriez en train de vivre confortablement dans notre donjon usurpé.

L’Akinoa inspira par le nez sans décroiser ses bras musclés. Sur son avant-bras droit, brillait le Cercle Bleu des Korfu. Et juste au-dessous, à l’endroit où Dashvara portait le scarabée des Condamnés, apparaissait la flèche blanche des esclaves mineurs, avec le contre-sceau. On disait que la vie des mineurs était encore plus infernale que celle des Condamnés… Dashvara plissa les yeux et tenta, en vain, de lire les chiffres de là où il se trouvait : certains lui auraient indiqué la date à laquelle chaque sceau avait été appliqué.

Le sauvage tarda à répondre mais, finalement, il ouvrit ses grosses lèvres charnues et dit d’une voix profonde :

— Votre donjon, Xalya, a été détruit. Les Essiméens l’ont attaqué il y a deux printemps. Ils n’ont laissé que des ruines.

Ses yeux les scrutèrent. Espérait-il voir de l’affliction sur leurs visages ? Ni Zorvun ni Dashvara ne s’altérèrent. Ce n’est pas une poignée de pierres qui nous importe, Akinoa, mais les gens qu’il y avait à l’intérieur. Peut-être n’es-tu pas capable de le comprendre.

— Alors, comme ça, les Essiméens sont devenus les rois de la steppe, hein ? —croassa Zorvun.

L’Akinoa cracha sur le sable.

— Les Essiméens sont encore plus traîtres que vous, Xalyas.

Dashvara esquissa un sourire sarcastique.

— Que nous ? —rétorqua-t-il—. Qui s’est allié avec eux pour nous anéantir, Akinoa ? Souviens-toi que les seigneurs de la steppe ont été beaucoup plus cléments avec vous que les Essiméens. Ils ont permis que vous vous installiez aux limites de leurs terres. Ils ne vous ont pas asservis et ils vous ont laissés vivre en paix.

L’Akinoa cracha de nouveau.

— Mensonge. Vous nous avez repoussés et acculés au désert. Vous nous avez laissés mourir de faim.

— Et vous, vous nous avez tués à coups de hache —répliqua vivement Dashvara—. Vous n’êtes pas meilleurs que nous.

L’Akinoa plissa les yeux, scrutant le visage de Dashvara. Zorvun intervint.

— Tu parles au seigneur des Xalyas, Akinoa. Le dernier seigneur de la steppe. Selon l’ancien code de Rocdinfer, tu lui dois loyauté.

Son ton était clairement moqueur. L’Akinoa siffla et, un instant, Dashvara craignit que Zorvun ait exacerbé les nerfs de la bête.

— Le dernier seigneur des Xalyas est mort —feula-t-il—. Mon propre père lui a tranché la tête et l’a plantée sur une pique, comme vous l’aviez fait avec mon arrière-grand-père.

Il n’y avait pas de doute, c’était bien le fils de Shiltapi d’Akinoa. Dashvara soutint son regard, laissant filtrer une furie froide. Ses paroles martelaient son cœur comme une cascade de flèches explosives. Enfin, sa gorge se dénoua et, quand il répondit, ce fut d’une voix si glaciale qu’il en fut lui-même effrayé.

— Je suis le fils premier-né du seigneur Vifkan. Et je te jure, Raxifar, fils de Shiltapi, que je trancherai à mon tour la tête de ton père le jour où je le rencontrerai.

Et après, on tranchera la mienne, pour changer…, pensa-t-il avec ironie. Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour conserver les traditions !

L’Akinoa lui montra les dents avec férocité.

— Tu ne le rencontreras plus, rat xalya. Shiltapi est mort. Les Shalussis l’ont tué. Maintenant, si tu veux que nous fixions un jour pour nous tuer, vas-y. Mon cœur sera au paradis le jour où j’en finirai avec toi et ton sang infâme.

Dashvara arqua un sourcil. Il n’aurait jamais imaginé parler aussi longuement avec un Akinoa.

— Alors vous, les Akinoas, vous allez à un paradis quand vous mourez ? —s’enquit-il.

Le sauvage sourit avec froideur.

— Ta question prouve ton ignorance, Xalya. Nous, nous servons Akinoa. Nous sommes les serviteurs du plus grand des guerriers qui ait jamais existé. —Il jeta un coup d’œil vers le bras tatoué de Dashvara—. Nous ne servons que lui et nous mourons pour lui. Tous ceux qui ne le servent pas vont aux enfers. Toi et tous les tiens, vous irez aux enfers quoi qu’il arrive.

Dashvara acquiesça gravement.

— Je vois. Je regrette pourtant de t’informer que maintenant tu ne sers pas précisément ton dieu mais un Diumcilien du nom de Rayeshag Korfu. Cela ne doit pas beaucoup plaire à Akinoa, n’est-ce pas ? Écoute, je ne vois qu’une issue qui puisse nous satisfaire tous les deux. Tu cesses de servir ton maître, tu meurs et tu vas au paradis et, moi, je continue à vivre ici autant que je pourrai. —Il lui adressa un sourire détaché—. Tu as une meilleure idée ?

Raxifar décroisa finalement les bras et Dashvara s’efforça de ne pas reculer. Il était à une distance tout à fait respectable : il ne pouvait l’atteindre en le prenant par surprise. L’Akinoa riva son regard dans le sien. Il tarda à répondre et, quand il le fit, sa réponse fut concise :

— Nous ne sommes pas dans la steppe. Travaillons ensemble pour nous libérer, volons un bateau, retournons en Rocdinfer et, là, nous règlerons nos comptes.

Brusquement, Dashvara laissa échapper un éclat de rire. La proposition de Raxifar était ridicule.

— Tu te moques de nous ? —Il regarda le capitaine du coin de l’œil. Le visage de celui-ci reflétait l’incrédulité—. Allons donc, Raxifar, fils de Shiltapi, qui peut bien croire que tu ne serais pas capable de nous trahir à la moindre occasion ? En plus, d’où sors-tu que nous voulons nous aussi revenir dans la steppe ? D’après ce que tu dis, nous n’avons même pas un donjon qui nous y attende. Et nous ne sommes que vingt-deux. Avec ça, on ne peut plus fonder un véritable clan, Raxifar. —Il soutint son regard avec fierté—. Oui, vous y êtes parvenus, sauvages. Vous avez obtenu ce que vous vouliez. Vous avez anéanti tous les clans descendants des Anciens Rois. Maintenant, laissez-nous en paix. Comme tu l’entends —affirma-t-il en voyant une lueur de surprise dans les yeux de Raxifar—. Je ne tenterai rien contre toi, si tu fais de même. Un sage shalussi m’a dit un jour : je juge les hommes pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils représentent. Je ne te connais pas. J’aurais volontiers tué Shiltapi, mais je ne vois pas pourquoi je tuerais un fils pour les crimes de son père. Peut-être que, si je te connaissais mieux, je changerais d’avis. C’est pourquoi je te conseille de ne plus m’adresser la parole. Si j’entends une insulte à un de mes frères, une menace grave ou une plaisanterie de mauvais goût sur nos morts, tu peux être sûr que je changerai d’avis. En attendant, je te donne ma parole que mes frères ne tenteront rien contre vous.

L’Akinoa le scruta un long moment avant d’acquiescer lentement et de croiser de nouveau les bras.

— Cela me semble correct et plus sage que ce à quoi je me serais attendu de la part d’un homme xalya. —Comme Dashvara faisait un geste sec d’adieu, il ajouta— : Et au fait, nous autres, nous ne nous moquons jamais des morts. —Il esquissa un sourire—. Nous n’aimons pas dire du mal des absents.

Il leur tourna le dos et s’éloigna vers ses gens. Le capitaine Zorvun passa une main sur son cou brillant de sueur.

— Oiseau Éternel, Dash. Je dois dire que je ne m’attendais pas à ça. Je me préparais à t’attraper par le cou avant que tu ne perdes les nerfs et que tu te précipites pour l’étrangler et, toi, voilà que tu lui offres un accord de paix. Et, pour comble, le sauvage l’accepte.

— Une trêve —rectifia Dashvara, se détendant à vue d’œil—. Je crains que ce ne soit qu’une trêve. —Il croisa le regard de Zorvun et ferma brièvement les yeux avant d’ajouter à voix basse— : Je suis fatigué, capitaine. Fatigué de tant de guerre. Et je crois que Raxifar est fatigué lui aussi. Les Akinoas sont des humains, pas des monstres. Pendant les batailles ils deviennent des animaux, c’est vrai, mais… nous autres, agissons-nous différemment ? Eux, ils cherchaient des terres où vivre sans souffrir de la faim tous les ans et, nous, nous les expulsions toujours des nôtres. Nous aurions été plus sages si nous les avions acceptés dans notre clan. Mon père aurait été plus sage s’il avait accepté la reddition durant le siège. Il savait que nous ne résisterions pas et, malgré tout, il a persisté et mené tout son peuple à la mort. Son orgueil a été plus fort que sa loyauté au clan. —Il passa sa langue sur ses lèvres sèches—. Je ne commettrai pas la même erreur, capitaine.

Zorvun acquiesça calmement et lui donna une tape dans le dos.

— Je crois que tu es un bon seigneur, Dashvara.

Celui-ci le regarda, goguenard.

— Dis-moi, capitaine, pourquoi insistes-tu autant à faire de moi le seigneur des Xalyas ?

Zorvun sourit tandis qu’ils se dirigeaient vers leurs frères.

— Je n’insiste à faire de toi rien que tu ne sois déjà, fils. —Il s’arrêta et son regard passa des Triplés à Maef, à Lumon et aux autres—. Regarde-les, Dashvara. Ceci est ton peuple. Sens-toi fier de lui parce qu’il le mérite. Dans le fond, nous ne sommes pas des esclaves. Nous ne sommes même pas des hommes vaincus. Nous sommes toujours des Xalyas, comme nous l’avons toujours été. Nous nous souvenons des longues ballades des Anciens. Nous partageons les mêmes leçons de la vie. Et dans les périodes faciles comme dans les périodes difficiles nous demeurons loyaux à l’Oiseau Éternel de notre clan. —Il secoua la tête—. Mais cet Oiseau Éternel, Dash, requiert parfois une petite aide. Moi, je ne suis qu’un maître d’armes et un capitaine. Je sais seulement soutenir le moral des soldats avant la bataille et les diriger de façon à ne pas en perdre trop. C’est ce que j’ai fait toute ma vie. Les Xalyas me font confiance quand il s’agit de combattre. Mais je ne suis pas un seigneur pour eux. Par contre, toi, tu représentes tout ce à quoi ils veulent s’accrocher. Tu es le dernier descendant des seigneurs de la steppe. Tu représentes le Dahars. Tes ordres montrent le bon chemin.

Dashvara le regarda, abasourdi. Le plus incroyable, c’était que Zorvun semblait parler sérieusement. Il se sentit soudain comme noyé dans un tonneau d’huile.

— Que l’Oiseau Éternel me guide —souffla-t-il—, mes ordres ne sont le chemin de rien du tout. Je connais la tradition et je sais à quel point les Xalyas peuvent être obstinés à la respecter. Mais nous sommes hors de la steppe. Les choses ont changé. On ne peut pas toujours vivre en conservant des coutumes de temps immémoriaux qui n’ont plus de fondement.

Les yeux du capitaine Zorvun étincelèrent.

— Je croyais que la question était close, fils. Précisément parce que nous n’avons plus de foyer, ton devoir est d’aider ton peuple à conserver son Oiseau Éternel intact. Tu dois maintenir le clan uni et protéger le Dahars et sa tradition, comme tous les seigneurs de la steppe auraient dû le faire. Et je t’assure que je ne te demanderais pas d’être le seigneur de quoi que ce soit si je ne savais pas que tu es capable d’assumer ta responsabilité. Tu as prouvé que tu l’étais en parlant avec cet Akinoa.

Dashvara n’osa pas prendre une mine dubitative. Il se contenta d’acquiescer doucement et de murmurer d’une voix rauque :

— Ta confiance m’honore, capitaine.

Zorvun sourit et lui donna de petites tapes sur l’épaule.

— Je te rappelle seulement une leçon que le shaard t’a sûrement enseignée il y a des années, mon seigneur.

Dashvara frémit en entendant l’appellation. Quelques minutes plus tôt, cela lui aurait semblé une plaisanterie que d’entendre le capitaine, un homme de plus de soixante-dix ans qui lui avait donné des ordres durant toute sa vie de patrouilleur, l’appeler « mon seigneur ». À présent, cela lui semblait simplement… étrange. Mais justifié.

Justifié par la sempiternelle et immuable tradition, soupira-t-il mentalement.

— Je crois que la fédérée t’attend —commenta soudain Zorvun.

Dashvara haussa un sourcil et se retourna pour voir Yira debout à une vingtaine de pas, un sabre noir à la main. Il s’éloigna, laissant Zorvun répéter leur conversation avec Raxifar d’Akinoa, dégaina un de ses sabres et s’arrêta à quelques pas de la fédérée. Les yeux de celle-ci étaient d’une sérénité envoûtante.

— Je peux te poser une question ? —fit soudain Dashvara—. Pour toi, qu’est-ce qui fait d’un homme un sauvage ?

Yira l’observa quelques instants avant de répondre avec fermeté :

— Le manque de contrôle de soi. La cruauté inconsciente. L’imprévisibilité. Un sauvage agit sans que lui importent les conséquences de ses actes.

Dashvara acquiesça, pensif.

— Alors, c’est ça ce que je suis pour toi. Un sauvage.

— C’est ainsi que tu t’es comporté tout à l’heure —répliqua Yira avec calme—. Les actes sont ce qui définit une personne.

Dashvara sourit tristement.

— Exact. Parfois, un homme cesse de penser avec la tête et pense avec le cœur. Et, logiquement, de cette façon, cela ne peut rien donner de très raisonnable. Il n’y a rien de plus sauvage qu’un cœur.

Yira secoua la tête et Dashvara s’empourpra légèrement. Il était trop habitué à méditer devant ses frères et il avait oublié que tout le monde n’était peut-être pas disposé à écouter ses délires.

— Euh, bon —fit-il, empoignant mieux son sabre—. Prête ?

— Tu peux dégainer tes deux sabres —dit finalement Yira.

— Toi, tu n’en as qu’un —objecta Dashvara.

Les yeux de Yira sourirent.

— L’autre main est armée aussi, même si tu ne le vois pas. Prêt ?

Dashvara fronça les sourcils mais sortit tout de même l’autre sabre. Il n’avait jamais lutté sérieusement contre une femme et il eut du mal à ravaler ses scrupules. Il les ravala d’un coup quand Yira attaqua et il esquiva l’attaque… il vit son sabre traverser le sien comme s’il n’avait jamais existé. Il haleta et évita une autre attaque de justesse. Yira utilisait des illusions.

Sa perception s’altéra. Il vit l’air se déchirer et onduler autour de lui. Yira s’immobilisa de nouveau. Elle portait deux sabres noirs dans ses mains. D’où avait-elle sorti le deuxième ? Elle se précipita et, à la stupéfaction de Dashvara, elle lui lança un des sabres… qui se changea en un serpent épouvantable aux énormes crocs. Dashvara se baissa instinctivement et recula, les yeux exorbités. Il croyait être subitement tombé dans un abîme de cauchemars. Une horde de serpents d’ombre se jeta sur lui, filant comme des flèches meurtrières. Dashvara leva ses sabres et fendit l’air avec, aussi vite qu’il le put. Il ignorait si l’acier pouvait quelque chose contre cette magie. Il s’avéra que non : les reptiles volants traversèrent ses armes comme si celles-ci n’avaient jamais existé. Oh, diables. Ces monstres n’étaient-ils vraiment que des illusions ? Dès qu’ils l’atteignirent, ils se volatilisèrent et Dashvara eut l’horrible et absurde certitude qu’ils avaient pénétré dans son corps pour le tuer de l’intérieur. Son cœur s’affola et ses poumons le trahirent. Il avala du sang mais ne toussa pas. La seconde suivante, il vit la véritable lame noire du sabre pointée sur sa poitrine. Il se trouva de nouveau dans une Arène stable, sans serpents et sans illusions. Le combat n’avait même pas duré deux minutes.

— Ça, c’est de la triche —croassa-t-il, en baissant ses armes.

Un éclat amusé brillait dans les yeux de Yira.

— Ce n’est pas de la triche. Ce sont des harmonies. Alors ? Tu te rends ?

Dashvara roula les yeux.

— À ton avis ? —lui répliqua-t-il.

Yira baissa son sabre, visiblement satisfaite.

— Tu devrais partir. Il reste moins d’une demi-heure avant quatre heures. Et Son Éminence n’aime pas les retards.

Dashvara n’avait pas oublié le rendez-vous, mais il ne pensait pas que le temps ait pu passer aussi vite. Encore étourdi, il fit un geste silencieux de la tête et, inconsciemment, il contourna Yira à une distance prudente. Ces trucs de magie lui avaient donné une image plus qu’inquiétante de cette femme.

Quand il passa près de ses frères, il grommela avant que l’un d’eux ne commente quoi que ce soit :

— Cette magicienne est plus makarveuse que toi, Mak.

— Je ne t’avais jamais vu lutter aussi mal —se moqua son ami—. Quel sortilège t’a-t-elle donc lancé ?

Dashvara le regarda avec étonnement.

— Tu n’as pas vu les horribles serpents qu’elle m’a jetés ?

Les Xalyas firent non de la tête. Zamoy avoua :

— Nous avons juste vu qu’elle te jetait des sortes de rayons d’ombres. Après tu es resté paralysé comme une pierre et la Sans Visage s’est approchée de toi sans que tu te défendes.

Dashvara grimaça.

— Bouah —grogna-t-il—. Ce n’est pas pour rien que les Anciens Rois détestaient la magie. Enfin, je pars. Son Éminence veut que je lui rende visite maintenant.

Plus d’un prit un air surpris.

— On dirait qu’Atasiag t’apprécie particulièrement —observa Alta.

Dashvara se limita à hausser les épaules et à répliquer :

— Des mystères de la vie. Écoutez, à propos des Akinoas…

Orafe lui coupa la parole, la voix âpre :

— Nous le savons, Dash. Si tu as donné ta parole que nous ne les attaquerons pas, je ne les attaquerai pas. Mais je n’en pense pas moins que cet accord est inhumain. Les Akinoas méritent la mort.

Dashvara acquiesça, acceptant son avis. Il ne s’attendait pas à ce qu’aucun Xalya pardonne aux Akinoas leurs crimes : lui-même ne pouvait les pardonner. Même Maloven, si clément, ne l’aurait probablement pas fait. Il promena un regard inquisiteur sur les visages des Xalyas et, sans répondre, il les salua, leur tourna le dos et se dirigea vers la sortie de l’Arène. Là, il croisa le visage moqueur de plusieurs Ragaïls qui avaient assisté à la victoire fulgurante de Yira. Dashvara haussa les épaules.

— Je n’allais pas laisser perdre une dame —leur lança-t-il avec désinvolture. Plus d’un garde sourit.

À l’entrée, Dashvara trouva le sergent assis sur un banc, lisant un livre.

— Tu vas quelque part, soldat ? —s’enquit le Ragaïl en levant les yeux.

— Voir mon maître —répliqua Dashvara. Il jeta un coup d’œil curieux à la couverture du volume. Celui-ci s’intitulait Le Pêcheur de Lumière. Il esquissa une moue méditative. Techniquement parlant, comment quelqu’un pouvait pêcher quelque chose que l’on ne pouvait saisir avec les mains ? Il sourit intérieurement. Je devrai demander ça au Poète.

Le sergent arqua les sourcils et observa :

— Je ne t’empêche pas de partir.

Dashvara s’empressa d’acquiescer et de sortir de l’édifice. Il traversa la place qui entourait l’Arène, esquivant des gens élégants portant des tuniques blanches et des perruques, des vêtements colorés et des ceintures bordées d’or. Il passa par les mêmes rues qu’à l’aller. Il tournait à gauche pour se diriger vers le Tribunal quand une soudaine vision l’arrêta net. Là, devant une boutique d’apothicaire, une femme en saluait une autre, lui lançant quelque réplique, le visage amusé. Il l’aurait reconnue entre mille. C’était Zaadma. Elle allait rentrer dans son magasin, une main appuyée sur son ventre de femme enceinte quand un sixième sens l’amena à promener son regard dans la rue. Dashvara croisa les yeux noirs de sa déesse et, un instant, il fut tenté de poursuivre son chemin et de feindre de ne pas la reconnaître.

Et tu traites le capitaine de lâche, Dash ?, se moqua une petite voix tendue dans sa tête. C’est normal que Zaadma ait trouvé un autre homme. Toi, tu ne lui as jamais dit que tu l’aimais. Et, même si tu le lui avais dit, trois ans ont passé depuis la dernière fois que tu l’as vue ; regarde-la : elle ne te reconnaît même pas.

Il s’approcha presque à contrecœur et lui adressa un sourire hésitant.

— Ça faisait longtemps, cousine.

Zaadma ouvrit grand les yeux et laissa échapper une exclamation étouffée.

— Dash ? Par la Divinité, par la Divinité ! —répéta-t-elle, stupéfaite, en le regardant de haut en bas—. Je savais que tu viendrais, mais je ne pensais pas te voir si tôt.

— Et je ne pensais pas te voir si radieuse, Zaé. —Le sourire de Dashvara s’élargit et, cette fois, il était sincère—. Alors maintenant tu t’es installée à Titiaka —observa-t-il, en jetant un coup d’œil à la petite herboristerie.

Zaadma sourit, rougissante.

— À Dazbon, je ne pouvais pas me sentir tranquille avec mon père dans les parages. Je dois admettre que Titiaka est une ville bien plus belle que Dazbon, tu ne trouves pas ? Les gens sont plus bavards et plus ouverts. Et ils adorent consommer toutes sortes d’herbes. Les affaires vont à merveille. —Elle sourit avec malice puis lui jeta un regard inquisiteur—. Et toi, Dash ? Je suppose que tu dois être content du changement de décor, non ?

Nous parlons comme des inconnus, pensa Dashvara avec un frisson. Il acquiesça de la tête et signala sa belle armure d’écailles de sowna.

— Tu vois bien, on m’habille même comme un prince —répondit-il. Il fut sur le point de faire quelque commentaire sarcastique sur la Frontière, mais il se retint. Nerveux, il fit un geste vague vers la rue—. Je suis désolé, Zaadma. Je dois y aller. J’espère pouvoir te parler bientôt. —Il s’éclaircit la voix—. Je peux te demander qui est l’heureux père ?

Les yeux noirs de Zaadma étincelèrent de bonheur.

— C’est ton frère, cousin.

Dashvara arqua un sourcil puis se souvint qu’à Rocavita, Rokuish s’était fait passer pour son frère.

— Rok ? —Il rit de bon cœur tandis que Zaadma acquiesçait—. Alors, le troisième Shalussi était le bon. Je me réjouis pour vous deux. Tu ne le tyrannises pas trop, j’espère.

Zaadma roula les yeux.

— Ha ! L’unique tyran, c’est celui-ci —assura-t-elle, en se tapotant le ventre—. C’est dommage que tu doives déjà t’en aller. Je serais ravie que tu repasses par ici. Tu dois avoir des tas de choses à raconter, et moi aussi —elle sourit— : comme toujours. Rok dit que je parle plus que sa mère.

Dashvara sentit un vent chaud se frayer passage dans son cœur. Non, rectifia-t-il. Ils ne parlaient pas comme des inconnus. Zaadma était la première personne à Titiaka qui avait vraiment l’air de se réjouir de le voir.

— Je reviendrai demain —promit-il avec fermeté. Puis il hésita en pensant à Atasiag—. Enfin, du moins, je reviendrai si je peux.

Il se moqua de lui-même : à l’évidence, il n’allait pas revenir s’il ne pouvait pas. Quand il était nerveux, il disait de ces sottises… Il inspira et prononça l’habituelle formule xalya :

— Que l’Oiseau Éternel veille sur toi, sur Rokuish et sur ce petit tyran qui n’est pas encore né.

Zaadma ouvrit la bouche, feignant l’indignation.

— Petit tyran ? —répéta-t-elle—. Moi, j’ai le droit de l’appeler tyran, parce que je suis sa mère, mais personne d’autre. Maintenant, va faire ce que tu as à faire —lança-t-elle et elle sourit— : Et, puisque nous en sommes aux bénédictions, que le Dragon Blanc te protège.

Dashvara lui adressa un salut et s’éloigna plus joyeux que mortifié. En chemin, il écarta tous ses fantasmes et les relégua au passé. Il est grand temps de cesser de rêver des amours imaginaires, Dash. Maintenant, centre-toi sur tes pas et retourne au monde réel.

Il était si concentré à penser qu’il devait retourner au monde réel qu’il ne vit pas la vieille femme avec sa perruque extravagante et son imposante robe verte et il la heurta de plein fouet. Il la retint de justesse avant qu’elle ne tombe.

— Diables ! —bredouilla-t-il—. Mes plus sincères excuses, vieille dame, tout va b… ?

Quelque chose siffla à ses oreilles et il reçut un coup de bâton dans le dos qui lui fit voir trente-six chandelles. Il rendit grâce à la chance de porter une armure ; sinon, à coup sûr, il se serait cassé quelque chose. Il lâcha la vieille femme, chancela et se retourna pour se trouver face à face avec un jeune homme hautain à l’expression contractée par l’indignation.

— Regarde où tu vas, esclave ! —s’écria-t-il.

Il faillit utiliser de nouveau son bâton mais, quand il baissa les yeux sur sa ceinture et qu’il vit le Dragon Rouge, il sembla changer d’avis. Dashvara remarqua alors qu’il portait le Cercle Bleu des Korfu sur son bâton.

— Lan —intervint calmement la vieille dame—. Je vais bien, mon chéri. Laisse-le tranquille.

Dashvara gémit intérieurement. Ce jeune homme était Lanamiag Korfu. Le fils de Rayeshag Korfu. Un autre allié d’Atasiag Peykat. La bouche sèche, il décida de renouveler ses excuses :

— Sagdi hatnetu.

Il eut la mauvaise idée de parler en diumcilien comme le Légitime et quelque chose, dans l’expression de Lanamiag, lui dit qu’il avait gaffé. Des paroles du shaard Maloven lui revinrent à l’esprit : “Ne négocie jamais dans une langue que tu ne connais pas”.

— Mes excuses ? —s’indigna Lanamiag—. Que diables, tu exiges que je te présente mes excuses ? —feula-t-il et il leva son bâton—. Je vais aider ton maître à dresser ses nouveaux travailleurs, oh que oui.

Dashvara pensa une seconde à sortir ses sabres. Puis, il pensa à s’enfuir en courant et cela lui sembla plus sage. Il esquiva un coup et plusieurs passants poussèrent des exclamations de stupéfaction. Il recula précipitamment et partit en courant dans la rue tandis que Lanamiag s’empourprait.

— Gardes, arrêtez-le !

Tu as commis une erreur, Dash : fuir ne peut qu’aggraver les choses.

Il le vérifia quand deux hommes avec des uniformes de miliciens lui barrèrent le passage et le poussèrent en arrière. Sachant que sortir ses sabres aurait peut-être signé son arrêt de mort, il se retourna vers Lanamiag Korfu, la mâchoire crispée.

— Tu es nouveau par ici, hein ? —murmura un des miliciens—. On ne fuit pas devant un citoyen, et encore moins devant un Légitime. Il vaudra mieux que tu acceptes ta punition sans plus de simagrées. C’est un conseil d’égal à égal.

Dashvara grogna pour toute réponse mais, quand il arriva devant Lanamiag, il obéit aux ordres sans faire de « simagrées ». Il dut ôter son armure “pour ne pas abîmer le matériel de Son Éminence Atasiag Peykat” et Lanamiag commença à le frapper avec son bâton de commandement. Le maudit Korfu s’avéra même assez didactique car, entre coup et coup, il prononça des leçons de conduite :

— Un travailleur ne regarde pas un citoyen dans les yeux. —Pan, pan !—. Il s’écarte toujours de son chemin. —Pan, pan !—. Il ne part pas s’il n’a pas été renvoyé. —Pan, pan !—. Il accepte d’être châtié pour sa mauvaise conduite. —Pan, pan !—. Et il ne parle pas si on ne lui demande pas de parler.

Il avait reçu seulement dix coups. Enfin, le « seulement » était relatif. Dashvara haletait sur le sol écoutant les paroles du Légitime comme une litanie insidieuse et dénuée de sens. Quand il parvint à se redresser, Lanamiag Korfu venait de donner plusieurs dettas à chaque milicien et s’éloignait déjà avec la grand-mère.

Oiseau Éternel, pensa-t-il, le cœur lourd. Maintenant je comprends ce que nous sommes pour vous, citoyens. Des instruments. De simples biens qui ressemblent à des saïjits mais ne sont pas traités comme tels.

Une colère froide s’empara de lui et, quand un des miliciens l’aida aimablement à se relever complètement, il cracha sur le sol avec rage.

— La prochaine fois, tu le sauras —soupira le milicien, en lui donnant une tape sur le bras—. Réfléchis avant de faire le dur.

— Eh —intervint son compagnon—. Il a craché du sang.

Dashvara ne prit même pas la peine de baisser les yeux sur le sol pour vérifier.

— Merci pour le conseil, fédéré —se limita-t-il à dire. Et il se disposa à revêtir l’armure malgré la douleur.

— Attends, tu es blessé —s’alarma le milicien—. Il faut t’emmener chez un médecin. Il se peut qu’un coup t’ait…

— Penses-tu —le coupa Dashvara—. C’est tout à fait normal. Si tu veux vraiment m’aider, aide-moi à remettre ça.

Alors que Dashvara souffrait à chaque mouvement, les deux miliciens le regardèrent, perplexes. Il ne s’était jamais senti aussi maladroit en revêtant une armure.

— En mettant ça, tu vas souffrir davantage —observa patiemment le premier milicien.

— Je m’en fiche —grommela Dashvara.

Après une brève hésitation, le milicien s’approcha et l’aida à se vêtir. Enfin, Dashvara remit sa ceinture mauve avec les sabres et dit :

— Merci. Bonne fin de journée, fédérés.

— Nous ne sommes pas des fédérés —lui répliqua celui qui l’avait aidé—. Moi, je suis fils de pirates. Et lui, il vient d’une famille nomade. —Il lança un coup d’œil à son compagnon avant d’ajouter à voix basse— : Tu as été un Condamné, n’est-ce pas ? J’ai vu le sceau —expliqua-t-il quand il vit Dashvara arquer un sourcil—. D’où viens-tu ? De la Contrée ?

Dashvara fronça les sourcils.

— D’où ça ? Oh —comprit-il—. Tu veux parler de la Contrée Bleue, au sud ? Non, je viens du nord.

Un éclair de compréhension passa dans les yeux du milicien.

— Tu viens du Désert de Bladhy ?

— Non plus —sourit Dashvara—. Je viens de la steppe de Rocdinfer.

Le milicien écarquilla les yeux.

— Tu es un Honyr —souffla-t-il.

Dashvara lui rendit un regard déconcerté.

— Un quoi ?

Il avait déjà entendu ce mot, longtemps auparavant. Mais il ne s’attendait pas à ce que quelqu’un en Diumcili puisse le connaître. Le milicien baissa les yeux sur les sabres et acquiesça, convaincu.

— Un Honyr, un de ces guerriers de la steppe qui savent lutter en volant avec le vent et…

— Non —l’interrompit Dashvara—. Je ne suis pas un Honyr. Les Honyrs sont un autre clan. Nous les appelons les Voleurs de la Steppe. Moi, je suis un Xalya. Et je ne lutte pas en volant avec le vent —il réprima un sourire et déclara— : Maintenant il vaudra mieux que je m’en aille parce que je n’ai pas envie d’arriver en retard et de recevoir d’autres coups de bâtons. —Il laissa échapper un petit rire—. J’en ai eu assez pour aujourd’hui. Maudits Diumciliens.

Les miliciens sourirent et celui qui avait été le plus causeur dit :

— Bonne chance, Xalya. Si un soir tu passes devant la taverne du Nadre Joyeux, n’hésite pas à entrer. C’est vers là où se trouve le quartier général. On s’y amuse beaucoup en parlant de nos si chers Diumciliens.

Il lui adressa un sourire éloquent, réalisa un bref salut et s’éloigna avec son compagnon. Dashvara les observa, songeur. Ceux-là mêmes qui venaient d’obéir à Lanamiag Korfu pour que celui-ci le roue de coups l’aidaient ensuite et l’invitaient dans un établissement où l’on critiquait les citoyens. Il avait beau le savoir déjà depuis longtemps, il ne pouvait s’empêcher d’être surpris en voyant combien les actes d’un même homme pouvaient être contradictoires par simple instinct de survie.

Il parcourut les rues qui lui restaient, plus raide qu’un balai, et fit attention cette fois de passer loin de tout être vivant avec perruque ou bâton de commandement. Il arrivait tout juste à la demeure d’Atasiag quand les quatre cloches sonnèrent, mais il ne hâta pas le pas. Dafys et Wassag étaient à l’entrée en train de suspendre des guirlandes blanches sur le portail. Il les salua.

— Déjà en train de préparer la nuit de Sursyn ? —interrogea-t-il.

Wassag acquiesça et le regarda avec curiosité.

— Son Éminence a dit que tu entres dans le Salon du Piano, au fond à droite. On dirait que l’entraînement a été dur.

Dashvara grogna et tenta d’adopter une pose plus décontractée.

— Et Morzif ? —s’enquit-il.

— Il est arrivé il y a environ deux heures. Il dort. Le drow est parti acheter des remèdes.

— Oh. —Dashvara sourit avec goguenardise—. Assurément, si nous continuons à ce rythme, il va nous en falloir beaucoup.

Il franchit l’entrée sans rien ajouter et, au lieu de traverser la cour, il la contourna par la galerie pour se soustraire aux regards de Wassag et de Dafys. Il lui semblait que sa douleur au dos se faisait plus intense.

Lanamiag, tu me le paieras, jura-t-il, en soufflant. Et il sourit avec ironie. Le seigneur mon père m’a enseigné à réciter une liste de coupables. Trois d’entre eux sont déjà barrés et, toi, tu viens d’y entrer, étranger.

Cela ne l’enthousiasmait pas spécialement de devoir parler avec Fayrah dans cet état, mais pour rien au monde il n’aurait retardé davantage la rencontre avec sa sœur.

Il remarqua alors une mélodie avec des sons étranges. Il s’approcha de la porte indiquée par Wassag et il la trouva ouverte de part en part. Le Salon du Piano, comme l’avait appelé le Loup, était une salle spacieuse avec d’amples verrières, des fauteuils somptueux et une grande table étrange devant laquelle se trouvait Fayrah agitant les mains sur des lames blanches qui émettaient de la musique.

Dashvara resta un long moment à l’observer, fasciné. Définitivement, sa sœur avait changé. Si avant son innocence lui avait inspiré une profonde tendresse, maintenant sa beauté et la gracilité de ses gestes lui faisaient penser à une fée mystérieuse capable de captiver l’âme de tout homme qui la regardait. Un instant, il oublia totalement la douleur et entra dans la salle en silence. C’est alors seulement qu’il vit Atasiag assis dans un des fauteuils, une feuille de parchemin à la main et le regard absorbé et rivé sur le visage de Fayrah. Dashvara se raidit, en alerte, tandis que la douce mélodie de cet étrange instrument continuait de le ravir. Finalement, Atasiag remarqua sa présence et lui fit un léger signe pour lui demander d’attendre.

Dashvara attendit, derrière Fayrah, jusqu’à ce que la dernière note meure dans le salon. Atasiag posa le parchemin sur ses genoux et applaudit avec un large sourire.

— Tu es un prodige, Fayrah !

La jeune fille rit doucement.

— Tu exagères, père. Lodi joue beaucoup mieux que moi. Le premier jour de la Fête des Masques, elle a joué La Tempête devant deux-cents personnes et elle a même chanté les paroles. Elle nous a tous ravis. Même si Lan dit que je chante mieux qu’elle. Mais lui, il est encore plus flatteur que toi, alors je ne me fie pas à ce qu’il dit.

— Tu fais mal —affirma Atasiag, amusé—. Je dis toujours ce que je pense. Et Lanamiag a un goût exquis pour la musique. Il sait de quoi il parle.

— Je le sais. Il m’a parlé de l’école des bardes qu’il veut fonder. —Elle souffla, amusée—. Il m’a confié qu’il souhaiterait parfois partir à l’aventure avec son luth et chanter des ballades dans les Îles du Cœur Doré.

— Ce jeune homme est un peu lunatique —observa Atasiag avec une moue tandis qu’une sueur froide imprégnait peu à peu le front de Dashvara. Parlaient-ils de Lanamiag Korfu, celui qui venait de lui donner une rossée en pleine rue ?

Que le Liadirlá me donne des forces…

— Il n’est pas lunatique —protesta Fayrah—. Il est sensible et rêveur, c’est tout. J’avoue que je le trouve assez sympathique.

Atasiag sourit et Dashvara faillit laisser échapper un rire caustique. Sensible et rêveur ? Il fit exprès de se racler la gorge et Fayrah tourna la tête, en sursaut. Elle demeura paralysée comme si elle avait soudain vu un spectre. Elle appelle mon maître, père, elle éprouve de la sympathie pour un homme qui m’a roué de coups et elle s’habille comme une fédérée… Mais elle n’en est pas moins ma sœur. Dashvara écarta tout sentiment autre que la joie et s’approcha, le cœur heureux. Il prit Fayrah par le menton et l’embrassa sur le front avec tendresse ignorant sa douleur au dos.

— Liadirlá unasháat, sîzin —murmura-t-il en oy’vat. “Que l’Oiseau Éternel te bénisse, sœur.”

Les yeux de Fayrah s’emplirent de larmes, mais elle ne répondit pas avec la formule qu’attendait Dashvara. Elle lui prit simplement les mains, les serra avec douceur, puis, dans un subit élan, elle l’embrassa. Dashvara réprima une grimace de douleur, mais il répondit à son accolade et déposa de nombreux baisers sur ses cheveux. Un parfum de fleurs exotiques l’étourdit. Finalement, il l’entendit murmurer en langue commune :

— Bénie soit Cili.

Sur le moment, il ne réagit pas. Qu’une Xalya nomme le dieu des Diumciliens était… absurde. Tout simplement absurde. Cependant, il laissa courir, s’écarta et constata qu’Atasiag était allé fermer la porte qui donnait sur la cour avant de se réinstaller dans son fauteuil. Dashvara réprima un soupir irrité. Ne pouvait-il donc pas les laisser seuls un instant ?

— Eh bien, sœur —dit-il en oy’vat—. Comment c’est, la vie de princesse ?

Fayrah se mordit la lèvre, troublée.

— Je… Frère —murmura-t-elle en langue commune—. Je ne parle plus la langue savante.

Dashvara la regarda fixement.

— Aucun Xalya ne renonce à parler la langue des anciens sages, Fayrah. As-tu oublié en trois ans comment l’on parle en oy’vat ?

Fayrah secoua doucement la tête et une profonde tristesse se dessina sur son visage.

— Je ne me sens plus Xalya, Dashvara.

Dashvara reçut cette affirmation comme un coup de poing dans le cœur. Trois ans plus tôt, à Rocavita, Fayrah lui avait dit quelque chose de semblable. Il avait cru alors être parvenu à la réconcilier avec le clan. Il ne pouvait imaginer que Fayrah parle sérieusement. Mais, maintenant, en la regardant dans les yeux, il vit la vérité. Fayrah était la fille d’Atasiag Peykat et elle considérait qu’elle n’appartenait plus au clan. Il resta si assommé qu’il ne put parler pendant un bon moment.

— Oh, allons, Dash —se lamenta sa sœur—. Je ne voulais pas te faire de la peine. Ne pouvons-nous pas parler d’un autre sujet ? Raconte-moi quelque chose. Norgana m’a dit que tu jouais aux katutas avec les autres dans la cuisine. Ici, on joue une variante encore plus amusante. Allez, assieds-toi et raconte-moi. Tu m’as tellement manqué !

Dashvara la contempla et crut soudain voir une autre personne. C’était sa sœur et, en même temps, elle ne l’était plus. Un instant, il fut tenté de s’asseoir avec elle, de bavarder et de faire comme si rien de ce qu’elle avait dit avant ne l’avait blessé, mais son Oiseau Éternel était trop franc pour feindre d’être serein alors qu’il ne l’était absolument pas.

— Il n’y a pas grand-chose à raconter —répliqua-t-il en langue commune, refusant de s’asseoir—. Mais si tu veux, je te fais un résumé. Mes frères et moi, nous avons débarqué à Titiaka, nous avons essayé de nous rebeller, on nous a condamnés et envoyés à la Frontière. Kadayra est mort, nous avons tué beaucoup de monstres, nous avons essayé de nous évader six fois, et après… —il adressa à Atasiag une moue dédaigneuse en déclarant— : Son Éminence nous a sortis de là grâce à l’insistance d’une fille à lui qui, pour une raison inconnue, continue à avoir de l’affection pour un frère sauvage, un seigneur de la steppe qui obéit à l’Oiseau Éternel de son clan et ne comprend pas comment sa propre sœur est capable de renoncer à Lui en faveur d’un dieu étranger.

Inconsciemment, il avait haussé le ton au fur et à mesure que son discours se transformait en sermon. Il craignit de l’avoir trop impressionnée. Cependant, à sa stupéfaction, Fayrah ne pleura pas ni ne lui demanda pardon ni ne tenta de se justifier. Elle dit seulement d’une voix neutre et posée :

— Tu es peut-être mon frère, mais tu n’es pas mon seigneur. Je suis libre de choisir ma vie. Et je suis libre de renoncer à ce qui, pour moi, n’est que poussière et cendre morte. Cili est un dieu bienveillant. Le Dahars… —elle haussa les épaules— n’est que de l’histoire ancienne.

Dashvara tituba en arrière. Entendre insulter le Dahars de cette façon était bien pire que de recevoir une dizaine de coups de bâtons.

— Trahison —bredouilla-t-il.

— Philosophe —intervint Atasiag d’une voix sèche. Il s’était levé et approché de Fayrah d’un air protecteur. Il portait à la main son bâton de commandement et il l’empoignait avec force quand il dit— : Ton comportement laisse à désirer. Fayrah est ta sœur, sans ajouter que c’est ma fille. Tu lui dois le même respect que tu me dois. Rappelle-toi que, sans elle, tu serais encore probablement à la Frontière. Si tu hausses de nouveau le ton sous mon toit, si je t’entends traiter de nouveau ma fille de traître, je te vends pour un detta et je t’envoie aux galères. Compris ?

Dashvara se reprit plus rapidement qu’il ne l’aurait cru possible.

— Compris, Éminence. Votre fille ne souffrira plus mes impertinences. Qu’elle garde son nouveau dieu. —Il croisa le regard chagriné de Fayrah et inclina légèrement la tête, se sentant plus affligé que furieux quand il dit— : Comme seigneur des Xalyas, j’accepte ton exil volontaire et je te libère de tes obligations comme membre du clan. —Il était inutile de dire que, bien que, dans le fond, elle reste toujours sa sœur, il ne pourrait plus la traiter comme telle. Il s’abstint de prononcer les derniers mots qui normalement accompagnaient un exil du clan. Ils étaient trop durs et Atasiag ne les aurait pas permis. Et d’ailleurs, il ne croyait pas avoir suffisamment de courage pour les dire à Fayrah.

— Je veux que tu me comprennes, Dash —murmura sa sœur, la voix tremblante. Elle s’approcha et prit sa main dans la sienne, plus douce que le plumage d’un oiseau—. J’ai passé dix-huit ans dans la steppe et, à aucun moment, je n’ai réussi à l’aimer comme j’aime Titiaka. Notre père était un guerrier sanguinaire. Notre mère collectionnait des crânes sur ses étagères. Et vous, les patrouilleurs, vous étiez toujours partis, à combattre et à verser le sang. Lessi et moi, nous avions peur de vous. Il n’y avait pas de douceur. Il n’y avait pas la beauté qui règne dans cette ville. La vie xalya était un non-sens. Quand je me suis enfuie du donjon, je ne me suis pas sentie coupable. Et aujourd’hui non plus je ne me sens pas coupable d’avoir abandonné ton clan, frère. J’ai trouvé un père que j’aime et respecte. J’ai des amis qui n’ont jamais manié une arme, des amis passionnés de poésie, de peinture et de musique… Ce sont des gens innocents et bons qui m’aiment sans me lancer des sermons de conduite et de stupides lois d’honneur. C’est ma vie. Une vie tranquille et heureuse. C’est la vie que j’ai toujours souhaité avoir. Pas celle d’une Xalya perdue dans la steppe attendant que son époux et ses fils reviennent triomphants après avoir perpétré des crimes horribles. Si un jour j’ai des enfants, je ne souhaite pas qu’ils soient Xalyas.

Si elle prétendait cicatriser sa blessure, elle échoua complètement. Sans brusquerie, Dashvara lui lâcha la main et déclara d’une voix rauque :

— Tu n’as jamais compris ce que signifie l’Oiseau Éternel, alors. J’admets que la vie dans la steppe n’était pas facile. J’admets que, moi non plus, je n’approuvais pas toutes les actions du seigneur Vifkan, même si je le respectais. Je te rappelle que la plupart du temps mes sabres et ceux de mes frères tuaient des nadres rouges et des écailles-néfandes, pas des humains. Ne viens pas nous accuser d’être des sadiques et des assassins alors que la seule chose que nous faisions, c’était de défendre le donjon et d’empêcher les monstres de dévorer notre clan. —Il marqua un temps d’arrêt et acquiesça avec fermeté—. Je suis d’accord avec toi, Fayrah : deux siècles de guerre contre les sauvages ont aussi fait de nous des sauvages. Et cela aurait été merveilleux si tout le monde s’était bien entendu depuis le début et que la paix ait régné entre tous les clans. Mais il n’en a pas été ainsi. —Il sourit soudain avec sarcasme—. L’harmonie ne règne pas non plus dans ta si chère Titiaka, Fayrah. Tu n’as qu’à ouvrir les yeux pour le voir.

— Cela suffit —soupira Atasiag sur un ton las—. Je croyais vous rendre heureux tous les deux et voilà que vous vous querellez stupidement.

Dashvara inspira avec dédain et continua comme si Atasiag n’avait rien dit :

— Mon Oiseau Éternel ne me permet tout simplement pas de concevoir que le système diumcilien puisse être juste. Tu vénères un dieu pour qui l’esclavage est une nécessité et une condition naturelle. Quelle sorte de… ?

— Cela suffit ! —tonna Atasiag—. Un mot de plus et j’envoie Wassag chercher le fouet.

Dashvara scella ses lèvres. Cette fois, il ne faisait pas de doute que la menace d’Atasiag était sérieuse.

— Père ! —protesta Fayrah—. Nous ne faisions que parler.

Atasiag Peykat fronça les sourcils et elle se mordit la lèvre mais soutint son regard.

— Ma fille —soupira-t-il—. Tu m’a promis que tu n’interfèrerais pas. C’est ainsi que tu tiens tes promesses ? Je ne peux pas me permettre d’avoir des rebelles chez moi, ma chérie. —Il se tourna vers Dashvara en méditant— : Ton frère peut être sympathique parfois, mais d’autres fois il est plus sauvage qu’un orc.

Dashvara le foudroya du regard. Orc toi-même.

— Libère-moi et je ne te causerai plus de problèmes.

Atasiag secoua la tête.

— Si j’ai pu vous obtenir, je le dois à une faveur du Conseil. Renoncer à vous maintenant, ce serait insulter les dirigeants de Titiaka. Sans mentionner que libérer un esclave de façon officielle coûte de l’argent.

— Donne-nous un bateau et nous partirons —jura Dashvara.

Atasiag sourit.

— Sans escorte, les trafiquants d’esclaves vous attaqueront et vous reprendront. Non, Philosophe. Tu peux tenter de fuir par tous les moyens, les Diumciliens te rattraperont de toute façon. Et si tu t’enfuis, moi-même, je te vendrai aux galères. Moi aussi, j’ai un honneur à préserver, Xalya.

Dashvara arqua un sourcil. C’est bon à savoir, serpent. Finalement, il assura :

— Je n’ai aucune intention d’aller ramer sur les galères.

Atasiag roula les yeux.

— Je m’en réjouis. Et maintenant, sortons. Je n’ai pas envie de supporter plus longtemps vos discours sentencieux. Allons rendre visite à ma future épouse.

Dashvara plissa un œil, surpris.

— Et qu’est-ce que je vais faire, moi, chez ta future épouse, Éminence ?

Atasiag rit sourdement et quelque chose dans son rire le fit frémir.

— Disons que ma future épouse a exprimé le désir de te voir. —Il s’arrêta près de la porte ouverte et se tourna, une lueur de compassion dans ses yeux—. Certaines personnes n’ont pas encore pardonné ta trahison d’il y a trois ans.

Dashvara déglutit, comprenant enfin. Atasiag Peykat allait l’emmener chez Shéroda, la Suprême de la Confrérie de la Perle. Il essaya de ne pas montrer son inquiétude, en vain.

— Allons —ajouta Atasiag—. Ne reste pas planté là et va laisser cette armure et ces armes. J’espère être de retour avant que les premiers invités n’arrivent —ajouta-t-il en parlant à Fayrah.

Celle-ci acquiesça en lui souriant, mais ensuite son sourire s’effaça quand elle croisa le regard de Dashvara. Celui-ci faillit s’attendrir, l’embrasser de nouveau et lui promettre que, malgré ce qu’il avait dit avant, il était toujours son frère. Mais les paroles de Fayrah résonnaient encore dans sa tête.

“J’ai des amis qui n’ont jamais manié une arme, des amis passionnés de poésie, de peinture et de musique… Ce sont des gens innocents et bons qui m’aiment sans me lancer des sermons de conduite et de stupides lois d’honneur. C’est ma vie. Une vie tranquille et heureuse.”

Fayrah, visiblement, ne considérait pas son frère comme une personne innocente et bonne.

Innocent, sûrement pas, reconnut-il. Mais je suis aussi bon que je le peux, sœur. Et il n’est pas toujours facile de l’être. Enfin, que diables, chaque Xalya fait ce qu’il croit être juste. Puisses-tu être heureuse avec ta nouvelle famille…

Dashvara inspira. Il n’aurait pas pu imaginer une rencontre plus catastrophique. Après un rapide coup d’œil sur sa robe splendide et sur son collier d’argent, il lui adressa un bref signe de la tête avant de sortir du salon derrière Atasiag Peykat, aussi dignement qu’il le pouvait. Il ne put être moins froid.