Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des Esclaves.

16 Vie citoyenne

La première chose que fit Dashvara le matin suivant fut de faire un discours à tous ses frères en leur demandant qu’aucun d’eux n’ait dorénavant l’idée d’agir sans réfléchir.

— Nous avons donné notre parole et, tant que nous la tiendrons, tout ira bien —insista-t-il.

Certains commençaient déjà à souffler et à se lever de leurs paillasses.

— Mais oui, mon garçon, tout ira bien —grogna Orafe, exaspéré—. Et maintenant, allons déjeuner. —Il sortit, suivi d’une troupe bruyante de Xalyas.

Sédrios le Vieux donna une tape sur l’épaule de Dashvara avant de partir avec les autres. Le capitaine s’approcha, secouant la tête.

— Dash, je vais te donner un conseil. Tu ne peux pas te préoccuper de ce que fait ou cesse de faire chacun de tes hommes. Je te le dis par expérience : un maître d’armes entraîne un homme et, ensuite, il le laisse lutter pour sa vie, considérant qu’il est prêt pour le faire. Nos frères sont déjà grands. La plupart servaient déjà le seigneur Vifkan alors que tu n’étais pas encore né. Ils savent reconnaître les consignes et les respecter. Il n’est pas besoin de les leur répéter pendant… un quart d’heure —estima-t-il, en dissimulant un sourire.

Dashvara s’empourpra.

— Je… —Il souffla et fit un geste vague—. C’est l’inconvénient avec les philosophes, capitaine : ils se répètent un peu trop.

Makarva rit et le prit par les épaules, l’entraînant vers la cour tandis que le capitaine continuait à secouer la tête avec une moue souriante.

— Allez, Philosophe —lança son ami—. Laissons Tsu travailler avec le Forgeron et allons déjeuner. Tu es le premier à dire qu’un esprit affamé est plus enclin à délirer qu’un esprit bien alimenté.

Ils laissèrent le drow changer le bandage de Morzif et rejoignirent les autres aux cuisines. L’oncle Serl sembla soulagé de voir que les Xalyas avaient récupéré leur bonne humeur. Assis en face de Makarva, Dashvara tenait sa quatrième tartine dans sa main droite, observant le damier de katutas et réfléchissant à son prochain coup, quand Dafys, Yorlen et Wassag entrèrent. Le Loup, comme Zamoy avait surnommé ce dernier, se dirigea directement vers le capitaine et lui parla à voix basse. Des nouveautés, devina Dashvara. Il bougea une pièce sur le damier sans presque quitter Zorvun des yeux. Le capitaine secoua plusieurs fois la tête dans plusieurs directions avant de se lever brusquement. Aussitôt, les conversations se turent.

— Écoutez tous. Aujourd’hui le contremaître Loxarios a plusieurs tâches pour nous. Je veux dix volontaires pour suivre Yorlen jusqu’aux quais d’Alfodyn. Je crois que vous allez décharger des marchandises. —Il attendit à peine une seconde avant d’énumérer— : Maef, Shurta, Lumon, Pik, Kaldaka, Ged, Maltagwa, Kodarah, Orafe et Zamoy. Vous êtes volontaires. Debout.

Les dix se levèrent au milieu de grognements sourds mais se dirigèrent vers la porte sans plus de protestations. Dashvara arqua un sourcil sans pouvoir s’empêcher de remarquer que le capitaine avait désigné tous les Xalyas qui avaient une certaine tendance à s’exalter, mis à part Lumon et Kaldaka. Ceci lui donna un mauvais pressentiment quant à la « tâche » que le contremaître Lox avait réservée aux autres.

— Et vous ? —demanda Pik le Nerveux, en s’arrêtant sur le seuil de la porte.

Le capitaine émit un bruit guttural et Pikava se hâta de sortir avec les autres sans poser davantage de questions.

— Deux autres personnes pour aller voir le contremaître Loxarios. Makarva, laisse cette partie et suis Dafys. Toi aussi, Taw. Tu m’as entendu ?

Le Xalya à moitié sourd acquiesça. Avec une moue emplie d’espoir, Makarva jeta les dés. Deux deux. Il laissa échapper un soupir et se leva.

— Voilà ce qui arrive quand on joue précipitamment. Mais je t’aurais gagné la partie, de toute façon.

Dashvara sourit.

— La chance n’a rien à voir avec la patience ni la précipitation, Mak.

Alors que Makarva et Taw sortaient, le capitaine revint s’asseoir et prit une autre tartine. Dashvara jeta un coup d’œil au damier de katutas abandonné avant de se tourner vers Zorvun, l’expression interrogatrice. Et maintenant, capitaine ?

C’est Sashava qui demanda finalement :

— Et nous, Zorvun ?

Le capitaine promena ses yeux sur la table à moitié vide tout en mâchant à pleines dents. Ils n’étaient plus que neuf : Atok, Alta, Boron, Miflin, Arvara, Sédrios, Sashava, le capitaine et lui. Après avoir avalé la dernière bouchée de sa tartine, Zorvun lança à Wassag un regard inquisiteur. Le Loup haussa les épaules.

— C’est presque l’Heure de la Constance —dit-il—. Son Éminence veut probablement vous montrer à ses partisans. Sortons dans la cour.

— Qu’est-ce que c’est, l’Heure de la Constance ? —s’enquit le capitaine alors que tous se levaient.

Wassag expliqua :

— Tous les jours, le matin, ceux qui recherchent les faveurs d’un homme riche se rendent chez lui pour recevoir un denier ou un demi-denier et, en échange, ils lui doivent respect et appui et ils l’escortent jusqu’à la Place de l’Hommage quand celui-ci le souhaite. Vous n’avez vraiment jamais entendu parler de l’Heure de la Constance ?

Zorvun souffla.

— Jamais, Wassag. À la Frontière, on ne sait même pas l’heure qu’il est. Pour être franc avec toi, je ne sais absolument pas comment fonctionnent les choses dans cette ville de fous. Cela ne m’intéresse pas beaucoup, d’ailleurs —ajouta-t-il pour lui-même dans un murmure.

Les paroles du capitaine agirent comme un détonateur pour Wassag. Tandis qu’ils s’asseyaient près du couloir jouxtant le dortoir, le Loup se mit à parler de la vie quotidienne des citoyens riches de Titiaka, des longues conversations qu’Atasiag Peykat avait l’habitude d’entretenir avec ses connaissances sur la Place de l’Hommage et de l’habileté de Son Éminence en affaires.

— C’est un grand commerçant —affirma-t-il avec un évident respect—. Il possède un bateau marchand et il en loue deux autres aux Korfu. Il a de très bonnes relations avec les Îles du Cœur Doré et le Légitime Rayeshag Korfu le considère comme son représentant commercial en Agoskura.

Dashvara arqua un sourcil. D’après ce qu’avait raconté Yira, Fayrah et Lessi étaient restées deux semaines dans la maison de campagne d’un certain Lanamiag Korfu, n’est-ce pas ?

— Les Korfu sont donc une famille de Légitimes ? —demanda-t-il.

— Tout à fait. Et une famille très amie de notre maître. Les Korfu ont toujours été une lignée très honorable. Le Prêtre Suprême de Titiaka est un Korfu. Et la sœur de Rayeshag Korfu est une poétesse éminente de l’Université.

Wassag continua à pérorer sur les excellentissimes Korfu pendant plusieurs minutes. Il ne se tut que lorsqu’il vit Dafys sortir par une porte latérale, suivi de Makarva, Taw et une elfocane radieuse à la chevelure dorée. Dashvara devina qu’il s’agissait de la fille de l’oncle Serl. S’il se souvenait bien, elle s’appelait Norgana. Avançant devant l’elfocane, les deux Xalyas portaient deux longs bâtons sur lesquels était fixée une large planche avec plusieurs corbeilles vides attachées à celle-ci. Makarva se tourna vers Dashvara, tirant énergiquement sa charge, Tawrrus derrière lui. Il souriait jusqu’aux oreilles.

— Nous allons faire des courses —annonça-t-il. L’idée, visiblement, semblait énormément l’amuser—. Dafys a toute une liste d’articles. Je ne sais pas ce que signifient la moitié de tous ces mots, mais j’ai comme l’impression qu’Atasiag va préparer un banquet.

Wassag sourit.

— Disons que ce n’est pas seulement une impression. Aujourd’hui, c’est Sursyn. C’est le dernier jour de la semaine. On célèbre toujours des fêtes la dernière nuit de chaque semaine. Et cette fois, c’est au tour de Son Éminence de recevoir.

Dashvara arqua un sourcil et échangea un regard perplexe avec Makarva.

— Ce sont leurs coutumes —sourit le capitaine, avec une tolérance moqueuse—. Nous, en Xalya, nous faisions des fêtes quand les fleurs s’épanouissaient dans les jardins du donjon.

— Et quand nous clouions les têtes de nos ennemis sur des piques —observa Dashvara avec désinvolture—. Après, ma mère récupérait les crânes.

Il sourit face aux expressions horrifiées de Wassag et de Norgana. Dafys fronça le nez et mit fin à la conversation en aiguillonnant sa troupe.

— Allez, bougez-vous. Nous n’avons pas toute la journée.

Dashvara souhaita à Taw et à Makarva une bonne promenade sur le grand marché et, voyant que Wassag continuait à le scruter, il lui adressa une moue interrogatrice. Le Loup déglutit.

— C’est vrai ce que tu as dit ?

— Pour les têtes ? Absolument —confirma Dashvara.

Sashava et le capitaine réprimaient à moitié des sourires moqueurs. Dashvara sourit largement. Oiseau Éternel, nous ne sommes que de maudits sauvages. Nous rions d’un homme que la violence effraie, comme si cela ne nous horrifiait pas nous aussi. En y réfléchissant bien, Dash, le maudit sauvage, c’est toi. Qui a parlé des crânes pour faire peur au fédéré, hein ?

Miflin roula les yeux.

— Nous ne sommes pas aussi barbares que tu le crois, Wassag —assura le Poète avec la voix d’un sage—. Durant vingt ans, nous avons été le seul clan héritier des Anciens Rois à subsister. Nos voisins n’attendaient que le jour propice pour nous anéantir jusqu’au dernier. Dans ces circonstances, notre meilleure arme était l’horreur que nous pouvions causer à nos ennemis.

— Ça a été efficace durant un temps —affirma Sédrios, les yeux perdus au loin.

Arvara secoua la tête sombrement.

— Mais, à la fin, cela n’a servi à rien.

— Non, cela n’a servi à rien —murmura Atok.

Sashava et le capitaine ne souriaient plus. Troublé, Wassag ouvrit la bouche et Dashvara lui adressa une moue discrète pour lui faire comprendre qu’il valait mieux ne pas poser de questions. En trois ans, les Xalyas avaient eu le temps de surmonter le traumatisme de la chute du Donjon, mais une chose est de le surmonter et une autre, de l’oublier. Comme avait dit Lumon, à Compassion, un jour où il était plongé dans un de ses rares états mélancoliques : “Nous en sommes sortis vivants, mais nous ne vivons déjà plus. Pas tout à fait.”

Brusquement, la porte du dortoir Xalya s’ouvrit et Tsu sortit dans la cour. Aussitôt, le passé s’envola loin de la conscience de Dashvara.

— Comment va Zif ? —s’enquit le capitaine.

Le drow haussa les épaules.

— Je lui ai donné de la belsadia et maintenant il dort comme un bodun paresseux.

Dashvara sourit. C’était plutôt étrange d’entendre un drow employer des expressions de la steppe ; pour ne pas dire unique.

— Laissez-moi deviner —ajouta Tsu, en s’asseyant—. Vous attendez l’Heure de la Constance, pas vrai ? Où sont les autres ?

— Sur les quais, avec Yorlen —répondit Dashvara—. Visiblement, aujourd’hui, c’est un jour de grand déploiement. —Il l’observa avec curiosité : le drow avait l’air agité—. Tu ne vas rien déjeuner ?

Tsu haussa les épaules sans répondre mais, au bout de quelques secondes, il se leva et partit chercher une tartine à la cuisine. Il revenait quand le bruit léger d’une petite cloche tinta à l’entrée. C’était probablement Léoshu qui l’avait fait sonner : le vieux bélarque gardait toujours le portail.

Dashvara ne tarda pas à voir apparaître dans la cour un humain avec une perruque et une tunique d’un blanc immaculé. Il mit quelques secondes à se rendre compte qu’il le connaissait : ce n’était ni plus ni moins que le Licencié Nitakrios. Du côté opposé, la porte principale s’ouvrit et Atasiag Peykat sortit, seul, coiffé d’une perruque lui aussi, et portant un bâton de commandement noir sous le bras.

Dashvara assista alors au rituel le plus étrange qu’il ait jamais vu. D’abord, l’invité traversa la cour, inclina la tête respectueusement et salua Atasiag en langue diumcilienne, l’appelant Éminence et employant des formules alambiquées auxquelles celui-ci répondit avec la même verbosité. Finalement, le Licencié promena un regard inquiet dans la cour avant de murmurer quelque chose tout bas. Atasiag sourit.

— Cela a été un plaisir de pouvoir t’aider, Nitakrios. J’espère seulement qu’à partir de maintenant, tu seras plus prudent avec tes comptes. Oh, voilà Dafosag qui arrive —ajouta-t-il.

Les minutes suivantes, d’autres citoyens arrivèrent, une demi-douzaine au total. Tous suivirent la même conduite, puis ils se mirent à causer, prêtant une attention prévenante aux paroles d’Atasiag Peykat chaque fois que celui-ci parlait. Ils allaient se diriger vers le salon quand l’un d’eux s’écria :

— Éminence, en venant ici, j’ai croisé les Condamnés que l’on vous a amenés. Je vous assure que, rien qu’en les voyant, j’ai pensé : Son Éminence ne pourrait avoir mieux choisi. Ils ont l’air robustes.

Le visage d’Atasiag s’éclaira d’un sourire.

— Oui, j’ai envoyé un homme de confiance à Rayorah pour m’assurer personnellement qu’ils étaient tous bien-portants. —Il fit un geste vers les Xalyas, leur demandant de s’approcher. Perplexe, Dashvara se leva avec les autres, s’avança et, dès qu’Atasiag leva une main pour les retenir, il s’arrêta docilement. L’éclat d’approbation dans ses yeux broya son cœur comme un coup de marteau.

— Il y en a un qui est boiteux ! —s’exclama un des citoyens, celui qui s’appelait Dafosag ; il se couvrit la bouche, comme se repentant d’avoir parlé impulsivement. Alors que le visage de Sashava se durcissait, Atasiag acquiesça avec calme.

— Oui, à ce qu’on m’a dit, c’est un brizzia qui lui a écrasé la jambe.

Dashvara fronça les sourcils une demi-seconde. Il n’y avait qu’une façon pour qu’Atasiag ait appris ce détail : qu’il ait interrogé les gardiens ou alors son ancien espion, l’oncle Serl.

— L’avantage —reprit Atasiag—, c’est qu’il sait lire et écrire. Je n’allais pas l’abandonner. Tous viennent d’un même village et il aurait été cruel de les séparer —raisonna-t-il sur le ton de celui qui se sait immensément généreux.

— Ceci est une attitude digne d’un Béni, Éminence —fit en s’inclinant le citoyen qui avait fait la remarque.

Un autre signala Arvara le Géant avec enthousiasme.

— Certains entraîneurs de l’Arène se battraient pour avoir celui-ci !

Atasiag sourit en regardant le grand Xalya. Un de ses partisans osa même tendre le bras pour palper les muscles d’Arvara et, pris par surprise, le Géant ne réagit pas. D’une voix approbatrice, le Titiaka commenta :

— Il ne leur manque qu’un peu de poids. Dès qu’ils auront un peu forci, tout le Conseil vous enviera, Éminence —exagéra-t-il.

— Ils sont adorables ! —babilla un hobbit avec un immense sourire.

— Quand je serai riche, j’achèterai un Condamné de la Frontière —ajouta en souriant un humain criblé de taches de rousseur.

Il s’arrêta devant Dashvara et lui tapota l’épaule comme s’il caressait le flanc d’un cheval. Dashvara n’en revenait pas. Du coin de l’œil, il regarda Atasiag ; Son Éminence accueillait la pluie de louanges avec un fin sourire satisfait. Mmpf. Tu t’es entouré d’une sacrée bande d’abrutis, serpent…

Il s’arma de patience. Au moins, personne ne s’approcha ni du capitaine ni de Sashava ; sinon, allez savoir comment auraient réagi ces deux-là.

— Venez, entrons —fit alors Atasiag—. Nous sortirons dans un moment. Aujourd’hui, j’ai des affaires à l’Hommage. J’emmènerai deux Xalyas pour faire bonne impression. Le Légitime Korfu a exprimé son désir de les voir.

— Emmenez le grand, Éminence —suggéra celui qu’Arvara avait tant enthousiasmé.

Atasiag hésita avec un sourire moqueur.

— Je ne voudrais pas effrayer les gens, Dafosag.

Plusieurs s’esclaffèrent puis le supplièrent d’emmener Arvara. Finalement, Atasiag céda comme cède un petit roi aux caprices de petits enfants.

Pathétique.

Quand ils furent entrés dans le salon, pour récupérer probablement ce fameux demi-denier qui était le prix de tant d’adulations, Dashvara se rassit avec les autres en bordure de la cour. Un mouvement au balcon du premier étage attira soudain son attention et, après avoir scruté les jalousies, il eut la certitude que Fayrah et Lessi avaient épié la scène. Il secoua la tête plusieurs fois et, finalement, laissa échapper un petit rire sarcastique.

— Je n’arrive pas à le croire. Qui peut bien aimer jouer une telle comédie tous les jours ?

— Entoure-toi de sots et tu en deviendras un —marmonna Sashava.

— Bah, ce sont leurs coutumes —relativisa de nouveau le capitaine.

— Oui, et ils s’asservissent eux-mêmes avec elles —médita Sédrios le Vieux.

Miflin déclama :

— Ô suprême éminence aux beaux atours, comédien sans vergogne tous les jours.

Dashvara et Arvara sourirent et levèrent les yeux, étonnés, quand Wassag se leva d’un bond. Le Loup avait l’air en colère.

— Ça suffit ! —protesta-t-il—. Je ne permettrai pas que vous vous moquiez de Son Éminence. Vous, les Xalyas, vous ne respectez donc rien ? —Il souffla, indigné face à leurs regards perplexes—. Vous feriez bien d’apprendre à ne pas vous opposer à celui qui vous nourrit et vous loge. Atasiag est un homme bienveillant.

Il était sérieux. Après un silence surpris, Dashvara secoua la tête.

— Wassag. Ton Éminence m’a obligé à donner quarante coups de fouet à un de mes frères qui ne les méritait pas. Il ne peut pas être un homme si bienveillant que ça.

Le Loup plissa les yeux.

— Ce frère à toi a essayé d’enlever le fils d’un citoyen —répliqua-t-il—. Les Shyurd auraient eu de bonnes raisons de le tuer sur-le-champ. Heureusement, les Shyurd sont des amis d’Atasiag Peykat.

Dashvara leva les yeux au ciel.

— Morzif n’a pas essayé d’enlever qui que ce soit, fédéré. Il a simplement voulu récupérer son fils.

Wassag secoua la tête comme s’il venait de penser qu’il parlait à un demeuré.

— C’est le fils d’un citoyen —répéta-t-il, obstiné—. Et même si ton frère n’était pas fou et avait réellement vu son fils, cela ne changerait rien au fait. Les travailleurs, nous n’avons pas de droits ni sur nos vies ni sur celles de nos enfants. —Il soupira et reprit avec plus de douceur— : Je comprends que vous n’êtes pas encore habitués à cela. Je comprends que, pour vous, accepter de perdre quelque chose que vous avez toujours eu est dur. Mais croyez-moi, de tous les maîtres que j’ai connus, Atasiag Peykat est le plus permissif et généreux de tous. Je le sers depuis huit ans et je n’ai reçu des coups de fouet qu’une fois, et je le méritais : j’ai essayé de m’enfuir il y a six ans. Il aurait pu me tuer, mais il ne l’a pas fait. Il y a quatre ans, sa compagnie marchande a fait faillite. Les commerçants associés ont vendu presque tous leurs esclaves. Atasiag n’en a vendu aucun. Au lieu de ça, il a réduit sa propre consommation, vendu sa maison et ses terres et nous a loués aux Yordark avec la promesse de nous reprendre. Puis il est parti sur son bateau récupérer ce qu’il avait perdu et, quand il est revenu, il a tenu sa promesse. Croyez-moi —persista-t-il, en regardant les neuf Xalyas—, Son Éminence ne mérite pas votre mépris, mais votre respect le plus profond.

Dashvara demeura impressionné face à la véhémente apologie de Wassag, mais il ne put s’empêcher d’éprouver un certain dégoût pour son rôle de chien fidèle. Comment pouvait-il ressentir de la loyauté envers un maître simplement parce que celui-ci ne l’avait pas tué ? Simplement parce qu’au lieu de le vendre il n’avait fait que le « louer » ? Les arguments du gardien dépassaient sa compréhension.

Le capitaine toussota délicatement.

— C’est bon, Wassag. Nous ne plaisanterons plus sur Son Éminence en ta présence. Satisfait ?

Wassag hésita mais finit par acquiescer. Avant de se rasseoir, il se limita à ajouter :

— Son Éminence vous a arrachés à la mort et vous a adoptés. Maintenant, nous sommes une famille. Et lui, c’est notre père à tous. C’est comme ça que fonctionnent les choses.

Personne ne répondit. Dashvara regarda Tsu du coin de l’œil : le drow avait l’expression plus fermée que jamais. Sur son visage sombre et rude, seul un éclat amer dans ses yeux trahissait ses pensées. La dévotion de Wassag te surprend, n’est-ce pas, Tsu ? Après tout, toi, tu as haï tous tes maîtres. Il est vrai que tu n’as pas eu beaucoup de chance avec eux. Dashvara croisa son regard et, mal à l’aise, il détourna le sien vers la porte principale. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’Atasiag et ses adulateurs ne réapparaissent. À la demande du hobbit, en plus d’Arvara, ils voulurent emmener Miflin. Quand ils l’appelèrent, le Poète se leva à contrecœur.

— Que le Liadirlá me donne des forces pour tous les supporter —murmura-t-il en oy’vat.

Le hobbit fronça les sourcils et, avec un intérêt poli, l’humain aux taches de rousseur demanda à Atasiag :

— Qu’a-t-il dit ?

Atasiag secoua la tête.

— C’est leur langue natale. Réponds à la question, soldat.

Miflin blêmit, se maudissant sans doute intérieurement d’avoir ouvert la bouche. Il jeta un coup d’œil rapide au capitaine avant de répondre dans un diumcilien hésitant :

— Il ne s’agissait que d’une prière de mon peuple. —Un peu tard, il ajouta un— : Éminence.

— Une prière de ton peuple ? —répéta le hobbit, intéressé—. Cela signifie qu’ils sont encore païens, Éminence ?

Dashvara perçut un éclat impatient dans les yeux d’Atasiag.

— Malheureusement, il est possible qu’ils le soient encore —admit le serpent—. Il reste encore à les éduquer et à les intégrer. On ne fait pas de miracles avec les travailleurs, mes amis. Chaque chose en son temps. Et maintenant avançons, sinon nous n’arriverons jamais.

— Oh ! —exclama le hobbit—. Bien sûr, bien sûr. Vous devrez m’excuser, Éminence, mais je suis un amateur des croyances barbares.

— Wassag —fit Atasiag en reprenant la marche. Il fit un léger mouvement avec son bâton vers les huit Xalyas restants—. Donne-leur quelque chose à faire. Je ne veux pas les voir fainéanter. C’est une habitude qui se prend facilement et que l’on peine à chasser.

Dès qu’Atasiag et son escorte disparurent, Dashvara se tourna vers le balcon du premier étage. Tout était immobile, mais il aurait juré que, derrière ces jalousies, sa sœur les épiait. Pourquoi ne descendait-elle pas maintenant qu’Atasiag était parti ? Pourquoi ne montes-tu pas, toi ?, se répliqua-t-il.

— Dash ? —fit Atok, étonné.

Alors seulement, Dashvara se rendit compte qu’il s’était levé et avait fait quelques pas vers la porte principale. Il croisa le regard froncé de Wassag et s’arrêta avec un soupir.

— Bon, Wassag —grogna le capitaine, en se levant—. Dis-nous ce que nous devons faire.

* * *

Ils passèrent trois heures à balayer la cour et à faire reluire le marbre de la galerie. “Vous n’allez pas nettoyer ma maison”, avait dit Atasiag. Ah ! Premier mensonge.

Dashvara tordait un torchon au-dessus d’un seau quand le contremaître Loxarios arriva par le portail, suivi de son fidèle molosse. Le fédéré avança de quelques pas, les mains dans le dos, fit le tour complet de la cour et, finalement, il le fixa de ses yeux verts. Dashvara soutint son regard quelques secondes, jusqu’au moment où il crut voir un pli dangereux se former sur son visage. Il baissa de nouveau les yeux sur son seau. Il ne servait à rien de se montrer impertinent sans raison.

Tout compte fait, toutes les personnes de cette maison sont ta famille, ajouta une petite voix blagueuse dans son esprit. L’oncle Serl, l’oncle Lox, et notre gentil père, Atasiag.

Maudits soient-ils.

Il continua à frotter pendant plusieurs minutes avant que le contremaître Loxarios aboie soudain :

— Toi, celui des béquilles, lève-toi. —Tous arrêtèrent leurs mouvements pour voir Sashava laisser son torchon et se mettre debout avec la fierté d’un Xalya—. Comment t’appelles-tu ?

— Sashava de Xalya.

Son ton était clairement hostile et Dashvara soupira intérieurement : la diplomatie ne s’était jamais très bien accordée avec l’esprit de Sashava. Le contremaître Loxarios lui fit signe d’approcher et le vieux Xalya avança avec ses béquilles ; quand il s’arrêta devant lui, il dut lever les yeux : le fédéré le dépassait d’une tête.

— Son Éminence t’a trouvé un poste comme secrétaire —déclara celui-ci—. Je vais t’accompagner chez le préposé aux registres pour qu’il certifie tes compétences. On m’a dit que, tous ici, vous savez lire et écrire. Bien. Wassag —aboya-t-il—, va sur les quais et veille à ce que les autres Xalyas reviennent tôt. C’est-à-dire, qu’ils reviennent tout de suite. Ils devraient déjà être rentrés. —Le gardien acquiesça et sortit en courant. Le contremaître ajouta— : Vous, continuez à travailler jusqu’à leur retour. Je veux que dans une heure vous soyez prêts à sortir. Sashava, par ici.

Sashava ouvrit la bouche et, au grand étonnement de Dashvara, il la referma sans avoir proféré aucune plainte. Il suivit Loxarios et son chien hors de la maison avec une tête d’enterrement et des yeux étincelants. Dashvara devinait sans difficulté ses pensées : lui qui avait été guerrier toute sa vie, allait-il s’employer maintenant à lutter avec des plumes et des papiers ?

Si seulement nous luttions tous avec des plumes, vieil homme.

La cour se trouva soudain très vide. Quand Dashvara s’en aperçut, il sentit son cœur battre plus vite. Tous les étrangers étaient partis. Wassag ne les surveillait plus et Lox ne reviendrait pas avant une heure. Plus rien ne l’empêchait de pénétrer dans la demeure d’Atasiag pour parler avec sa sœur. Mu par une impatience nerveuse, il se redressa… et croisa le regard du vieux Léoshu, assis à l’entrée. Il laissa échapper un grognement. Ce maudit bélarque… Contrarié, il se ragenouilla avec son torchon et reprit sa tâche de nettoyage. Discrètement, il se dirigea petit à petit vers le fond du couloir.

Quand il passa près de Boron, celui-ci leva les yeux au ciel.

— Dash, le bélarque te regarde.

Dashvara tordit le torchon avec son poing.

— Démons, et puis je m’en fiche —fit-il soudain.

Il se leva et se dirigea directement vers la porte principale. Une exclamation de surprise résonna derrière lui. Il l’ignora. Il atteignit le perron, arriva devant la porte et tendit la main vers la poignée s’imaginant déjà Fayrah courant vers lui pour le serrer dans ses bras… Alors, comme sortie du néant, la lame d’un sabre noir l’obligea à s’arrêter. Il observa la lame durant deux secondes, le temps d’étouffer à demi sa frustration, et avant même de se tourner, il soupira :

— Yira…

Il tourna enfin la tête et tomba sur deux yeux bridés et noirs comme la nuit. Ils étaient entourés d’une peau presque aussi pâle que la Lune. C’était la seule chose qu’il voyait de son visage, le reste était totalement masqué par un foulard noir.

— Bien. —Dashvara écarta la main de la poignée mais ne recula pas—. Tu caches encore ton visage, hein ?

— Et toi, tu veux encore entrer dans un lieu interdit —répliqua-t-elle.

— Au moins, maintenant, je vois tes yeux —se réjouit Dashvara.

— Au moins, maintenant, tu es de meilleure humeur —lança-t-elle.

Dashvara sourit.

— C’est ce que tu crois ?

— Sinon, tu ne sourirais pas.

Dashvara haussa les épaules.

— Je suis capable de sourire dans les circonstances les plus improbables, fédérée. Mes frères en sont témoins. —Il croisa de nouveau son regard et hésita—. C’est drôle, je me serais attendu à ce que tu me chasses à coups de pied de devant cette porte.

— Je devrais ? —Les yeux de Yira souriaient.

Dashvara baissa les siens sur le torchon qu’il tenait encore à la main.

— À vrai dire, non —avoua-t-il—. Je ne faisais que nettoyer le sol. Tu n’as pas besoin de me menacer avec ton étrange sabre.

Un éclat passa dans les yeux de Yira. De la tristesse ? De la déception ? Dashvara n’aurait su le dire. En tout cas, elle rengaina son arme et réalisa un geste vers le sol.

— Il est tout à toi.

Dashvara arqua un sourcil et, se surprenant lui-même, il alla chercher le seau et commença à nettoyer le sol, devant la porte. Yira avait disparu. Il scruta les colonnes, perplexe. Était-elle vraiment partie ? Au bout de plusieurs minutes d’hésitation et d’observation, il tordit son torchon et il allait se lever pour se glisser furtivement vers la porte quand il entendit un subit :

— Ce n’est pas parce que tu ne me vois pas que je ne suis pas près de toi.

Dashvara sursauta et promena un regard déconcerté autour de lui. Où… ? Enfin, il vit sa silhouette qui se fondait avec l’une des colonnes de la galerie. Il cligna des yeux, croyant que sa vision s’était altérée comme dans un rêve. C’était comme si… comme si… L’instant d’après, ses vêtements grisâtres changèrent de couleur et récupérèrent leur tonalité noire. Dashvara demeura bouche bée. Oiseau Éternel… Je deviens fou, ou quoi ? Il bredouilla et prononça des mots inintelligibles que même lui ne comprit pas. Yira rit discrètement en s’approchant.

— Ce ne sont que des harmonies, Xalya. Des sortilèges d’illusion. Tu n’avais jamais vu un de ces trucs avant ? —De dos à la cour, elle leva la main et, dans sa paume, apparut une colonne de fumée rouge qui voltigea avant de s’éteindre.

Dashvara fronça les sourcils et, prenant Yira par surprise, il saisit sa main gantée et l’examina tandis qu’il se levait. Il ne put lui jeter qu’un rapide coup d’œil : Yira recula brusquement, comme un oiseau apeuré.

— C’est de la magie ? —demanda-t-il.

Yira acquiesça et lui signala le sol en silence. Dashvara comprit le message : s’il voulait continuer à parler avec elle, il ne fallait ni lui poser de question sur son visage voilé ni la toucher. Avec un soupir, il se ragenouilla sur le marbre et continua à travailler.

— Les harmonies sont des arts celmistes —dit enfin Yira—. Un des arts les moins coûteux, mais pas des plus simples. Ce sont seulement des illusions, mais certaines illusions peuvent s’avérer plus efficaces que n’importe quel autre sortilège. Les gardes ragaïls les utilisent pour combattre.

Dashvara se contenta d’acquiescer de la tête. S’il se rappelait bien, les Ragaïls étaient la garde d’élite de Titiaka et jouissaient d’un énorme prestige. Ce n’était pas étonnant qu’en plus d’être de bons lutteurs, ils soient mages ou illusionnistes ou quelque chose du style. Il y eut un long silence avant que Yira ne le rompe à nouveau, la voix incertaine :

— Tes frères vont arriver sous peu. Et Atasiag ne va pas tarder non plus. Tu devrais vider ce seau dehors et aller manger.

Dashvara prit un air surpris.

— Manger ? Mais il n’est même pas encore midi.

Un éclat moqueur passa dans les yeux de Yira.

— Peut-être. Mais nous allons sortir peu après midi.

Ces paroles l’interloquèrent.

— Comment ça, nous ? —répéta-t-il.

Yira croisa les bras, acquiesça et indiqua la cour d’un geste de la tête.

— Vas-y, s’il te plaît. Je ne veux pas qu’Atasiag te voie si près de la porte principale.

Dashvara souffla et se leva avec le seau.

— J’adore quand on m’explique les choses clairement.

Yira ne répondit pas. Mais une voix pressante le fit, derrière la porte.

— Dash ! Dash, tu es encore là ?

Dashvara faillit renverser le seau avec l’eau sale. Il perçut clairement le soupir las de Yira, mais il l’ignora. Un instant, il fut sur le point de se précipiter vers la porte. Il dut lutter contre les démons de son instinct pour se contrôler.

— Fayrah —haleta-t-il—. Oui, je suis là.

— Dash ! Oh, Dash. Tu m’as tellement manqué ! —La porte étouffait la voix tremblante de sa sœur—. Je… je pensais que je ne te reverrais jamais. Quand Atasiag m’a dit que tu étais encore en vie et que tu étais au Canton d’Atria, je ne l’ai pas laissé une minute en paix jusqu’à ce qu’il m’ait promis de vous sortir de là. Ça a été si…

Dashvara l’interrompit avec impatience.

— Comment vas-tu, sœur ?

La réponse tarda à venir.

— Bien. Très bien. Mais c’est à toi que je devrais le demander. Ces trois années…

Les mots moururent derrière la porte. Dashvara secoua la tête.

— Je vais bien, sœur. Ne t’inquiète pas pour moi.

Alors, il entendit des bruits de voix derrière lui.

— Par la Sérénité ! —s’agita Yira, nerveuse—. C’est Atasiag. Va-t’en tout de suite, Dashvara, sinon il soupçonnera quelque chose. Je suis censée surveiller la maison.

Dashvara se retourna pour constater qu’effectivement, Atasiag prenait congé de ses partisans près du portail. Ignorant le regard exaspéré de Yira, il s’approcha et posa le seau près de la porte.

— Sœur. Puisqu’Atasiag semble t’écouter plus que moi, pourrais-tu lui demander pourquoi donc il m’empêche de parler avec toi ? Au moins, qu’il me donne une réponse claire.

Fayrah ne répondit pas et Dashvara se demanda si elle avait même entendu sa question.

— Sœur ?

— Elle est partie —l’informa Yira patiemment—. Elle est plus prudente que toi. Et maintenant, prie pour qu’Atasiag ne s’en prenne pas à toi. Il t’a vu.

Dashvara lui jeta un regard las.

— Tu crois que cela m’inquiète ?

— Si tu étais avisé, cela devrait t’inquiéter —affirma-t-elle.

Elle n’ajouta rien d’autre, elle se fondit de nouveau entre les colonnes et Dashvara la perdit de vue. Escorté par Arvara et Miflin, Atasiag était déjà arrivé près du perron.

— Bien —disait-il—. Vous vous êtes très bien comportés. Une fois arrivés ici, vous devez toujours attendre que je vous renvoie. Ce geste —il leva une main au-dessus de son épaule— signifie que vous pouvez vous retirer.

Le Géant et le Poète hésitèrent un instant, jetèrent un coup d’œil curieux à Dashvara, soufflèrent silencieusement puis, finalement, ils s’en furent d’un pas rapide rejoindre le capitaine.

Laissez-moi deviner : vous vous êtes amusés comme des fous sur la Place de l’Hommage, n’est-ce pas ?

Dashvara effaça son sourire ironique quand il croisa le regard pensif d’Atasiag. Sans un mot, le fédéré monta le perron, passa près de lui et ouvrit la porte ; celle-ci n’était même pas fermée à clé. Alors seulement, il se tourna vers Dashvara.

— Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression que tu veux me dire quelque chose, Philosophe. Une leçon de morale, peut-être ?

Dashvara lui adressa un sourire torve et répliqua :

— Un homme avec un Oiseau Éternel digne sait trouver les leçons de morale par lui-même. Mieux : il sait se les appliquer.

Atasiag sourit sans la fausseté dont il usait avec ses adulateurs.

— Tes paroles sont rafraîchissantes —avoua-t-il—. J’en déduis que tu n’as pas encore donné l’« Oiseau Éternel » de ton maître pour perdu. —Il fit tourner dans sa main le bâton de commandement jusqu’au moment où il sembla prendre une décision—. Reviens ici à quatre heures. Je te permettrai de voir la personne que tu souhaites voir. —Il sourit devant la satisfaction évidente de Dashvara et ajouta— : Ensuite, je t’emmènerai voir une personne que tu ne souhaites peut-être pas voir.

Dashvara plissa un œil, alarmé.

— De qui s’agit-il ?

Atasiag fit claquer sa langue et il allait refermer la porte derrière lui quand Dashvara bloqua le battant avec sa botte et insista :

— De qui s’agit-il ?

Aussitôt, le visage d’Atasiag se durcit. Il pointa le bâton de commandement sur sa poitrine.

— Modère-toi, Philosophe. Tu oublies à qui tu parles. On dirait qu’on ne peut pas discuter avec toi sans que tu oublies ta place. Tu veux que je reconsidère ma proposition ?

Dashvara recula, se traitant d’idiot.

— Non, Éminence.

Atasiag arqua un sourcil.

— Yira ? —appela-t-il.

Sa pupille se matérialisa si rapidement auprès de Dashvara que celui-ci réprima un souffle de surprise.

— Oui, père ? —demanda Yira.

Atasiag sourit avec une moue amusée.

— Maltraite-le autant que tu pourras à l’entraînement.

Il ferma la porte sans attendre la réponse de Yira. Dashvara regarda la fille au visage masqué avec curiosité.

— L’entraînement ? —répéta-t-il—. Quel entraînement ?

Yira lui indiqua la cour. Les dix Xalyas partis aux quais venaient d’arriver. Plusieurs portaient de grands sacs allongés. Ils les déposèrent sur le sol et, avant même qu’ils montrent ce qu’il y avait à l’intérieur à leurs compagnons curieux, Dashvara prononça :

— Des armes ?

Yira acquiesça.

— Tout Conseiller a une garde personnelle et, en tant que candidat au Conseil, Son Éminence ne doit pas faire exception. Certaines gardes personnelles ne sont que pur apparat —admit-elle—. Tout le monde ne peut pas se permettre de les entraîner et de les équiper convenablement. Ce qui est dommage parce que, par les temps qui courent, il n’est jamais superflu de prendre certaines précautions. —Ses yeux bridés sourirent—. Va manger avec les autres : dès que Lox reviendra, nous vous conduirons à l’Arène pour votre premier entraînement. Les jours suivants, vous irez seuls. Certaines gardes de familles réputées s’y rendent aussi. Je te préviens, certains sont d’anciens auxiliaires des Ragaïls. Ce sont de très bons lutteurs.

Dashvara secoua la tête sans se sentir spécialement enthousiasmé. Cela ne le dérangeait pas de s’entraîner avec ses compagnons, mais contre des étrangers ?

Réprimant un soupir, il descendit le perron et traversa la cour. Makarva et Taw venaient d’arriver eux aussi et s’approchaient en transportant leur planche avec tous les paniers remplis. Tous deux avançaient en soufflant et Dashvara et Arvara s’empressèrent de les aider à porter leur chargement jusqu’au garde-manger. On aurait dit qu’ils transportaient des sacs de pierres.

— Comment c’était, le grand marché ? —s’enquit Dashvara.

Les yeux de Makarva brillèrent.

— Incroyable. Des gens partout, des articles délirants, des filles plus belles que les princesses des contes et un ouragan de bruits. Même Taw a trouvé que c’était bruyant, n’est-ce pas, Taw ?

Le demi-sourd acquiesça.

— Mes oreilles bourdonnent encore de tant de cris.

— Et nous avons assisté à une dispute —ajouta Makarva, les yeux moqueurs—. Mais ils en sont à peine arrivés aux mains.

— À peine ? —répéta Dashvara, intrigué.

— Eh bien —expliqua son ami sur un ton désinvolte—, disons qu’il y avait deux bandes de citoyens. Ils se sont empoignés par les perruques, mais ils n’ont pas dégainé leurs épées. Si tu les avais entendus crier ! —Il secoua la main en soufflant—. L’un disait : maudit fumier d’Unitaire, je vais t’arracher les yeux, espèce de sale gueux, parasite, et toute une flopée de mots raffinés de ce genre. Ces Titiakas sont sacrément grossiers.

— Et qu’est-ce que lui a répondu l’autre ? —sourit Dashvara, amusé.

— Qu’il s’en aille au… qu’est-ce que c’était, Taw ?

— À l’abîme infernal des Quatre Tritons —l’aida Tawrrus—. Ou quelque chose comme ça.

— Et il a envoyé la Fédération se promener aux vents du nord —compléta Makarva, enjoué—. Et il a ajouté autre chose, mais je ne saurais le répéter sans manquer à la bienséance. Puis il s’est tu quand une patrouille de miliciens est passée par là. Un de ses amis lui a conseillé de partir en courant avec eux et la bande Unitaire s’est mise à galoper plus vite qu’un cheval de la steppe, pas vrai, Taw ? Sur leur passage, un type avec une tunique jaune, un prêtre, je crois, leur a lancé quelque chose comme : que Cili toute-puissante vous envoie dans les flammes de l’enfer, bande d’endiablés ! Enfin, quelle ville de fous —soupira-t-il—. Que la fortune nous garde de ces citoyens excités.

— Tu l’as dit —approuva Dashvara sans cesser de sourire. Tandis qu’ils ressortaient dans la cour, il demanda— : Et toi, Arvara ? Comment ça s’est passé avec Son Éminence et ses adulateurs si futés ?

Le souffle que poussa le Géant lui aurait suffi comme réponse.

— L’aller et le retour, ennuyeux au possible —admit-il—. Le reste du temps, nous avons parlé avec des serviteurs qui attendaient comme nous que leurs maîtres terminent leurs affaires. Tu vois, autour du marché, il y a des dizaines de loges avec des gradins de pierre où les citoyens s’asseyent pour causer entre eux. Nous, nous nous sommes assis près de l’entrée. Nous avons parlé avec un travailleur des Yordark. Il y avait aussi les deux hommes de Shyurd qui ont ramené Morzif hier. —En voyant l’expression sombre de Dashvara, il assura— : En réalité, ils sont assez sympathiques. Ils ont même demandé des nouvelles du Forgeron. Ils croyaient que la Frontière l’avait rendu fou. On les voyait sincèrement préoccupés. —Dashvara prit une mine sceptique : Arvara voyait de la sincérité partout. Le géant soupira patiemment—. Je t’assure, Dash. Eux, ils faisaient juste leur travail. Il y avait aussi deux travailleurs des Korfu —ajouta-t-il—. Mais le Légitime les a presque tout de suite envoyés remettre je ne sais quels messages et nous avons à peine pu parler avec eux.

Il se tut et haussa les épaules sans savoir quoi ajouter. Miflin, qui s’était approché pour les écouter, précisa avec grandiloquence :

— Par ailleurs, Son Excellence Rayeshag Korfu a déclaré à Son Éminence Atasiag Peykat qu’il se réjouissait que son cadeau réponde à première vue à ses attentes. —Son ton était à mi-chemin entre la moquerie et le soulagement—. Si on nous demande juste d’être une escorte d’ornement, je nous augure une vie paisible. Peut-être un peu monotone mais, après la Frontière, des vacances ne peuvent pas nous faire de mal.

Dashvara fit un geste vers les armes que les autres Xalyas examinaient à présent et répliqua :

— Pas aussi monotone que tu le penses. Une longue après-midi d’entraînement nous attend. —Face aux regards interrogateurs de ses compagnons, il expliqua— : Après manger, nous allons à l’Arène.

Lumon arqua un sourcil.

— C’est l’encapuchonnée qui t’a dit ça ?

Dashvara acquiesça, sourit et leur révéla :

— Cette fois, j’ai vu ses yeux.

— Oh… —Makarva lui adressa un sourire éloquent—. Ils étaient noirs comme la nuit et profonds comme un puits céleste ?

Dashvara secoua la tête, exaspéré : son ami lui répétait mot pour mot ce qu’il avait dit un jour à propos des yeux de Zaadma. Un jour où il n’était pas particulièrement inspiré. Il se dirigea directement vers la porte de la cuisine et Makarva protesta.

— Diables, Dash, ne nous tiens pas en haleine comme ça. Ils étaient de quelle couleur ?

Dashvara s’arrêta devant la porte et, voyant que plusieurs Xalyas attendaient sa réponse, il réprima un sourire, amusé.

— Ils sont noirs —répondit-il—. Mak —prévint-il en voyant que son ami ouvrait la bouche, exultant—. Garde pour toi cette miflinerie, tu veux ?

Makarva la garda pour lui. Dans la cuisine, l’oncle Serl leur avait déjà préparé des garfias. S’asseyant à table, Dashvara arriva à la conclusion qu’après un dîner de rois, Atasiag avait opté pour les alimenter d’une manière moins onéreuse. Cependant, aucun de ses compagnons n’émit la moindre plainte : l’oncle Serl avait été capable de faire d’un plat de garfias un authentique délice. Après avoir saucé leurs bols, ils renouvelèrent leurs remerciements et Miflin entonna :

Maître des grands maîtres
Qui du monde fait des prodiges !
Jusqu’au sommet du prestige
Nos bras te font paraître.

Dashvara se mit à rire et, tandis que Zamoy et Makarva acclamaient bruyamment, il se pencha vers le Poète en lui murmurant :

— Dis, ce n’est pas une strophe de l’Illuminé Shilvara de Xalya vieille de trois siècles, ça ?

Le Poète prit une mine coupable, mais cela ne dura qu’une demi-seconde. Sa honte s’envola aussitôt et il reprit les arguments qu’il avait avancés dans la tour de guet de Compassion quand il raisonna :

— Ce n’est pas de l’imitation quand on parle sous l’inspiration du moment. Dès que j’ai pris la première bouchée de garfias, j’ai pensé à cette strophe.

Moqueur, Dashvara lui donna une bourrade fraternelle et proclama :

— Bienheureux celui qui, en se remplissant la panse, nourrit des pensées élevées.

Miflin s’esclaffa.

Comme il fallait s’y attendre, les conversations se prolongèrent à table et le contremaître Loxarios dut entrer dans la cuisine en personne pour attirer leur attention et leur demander de sortir dans la cour choisir leurs armes. Dashvara ne tarda pas à trouver deux sabres acceptables, il les sortit de leurs fourreaux, les soupesa et les rengaina, satisfait, avant de s’intéresser aux armures. Celles-ci étaient en écailles de sowna, résistantes et plus légères qu’il ne l’aurait cru. Combien avaient-elles bien pu coûter à Atasiag Peykat ? Yira fit alors son apparition pour leur expliquer la meilleure façon de les revêtir. Elle se présenta comme “une agent de Son Éminence” et les informa que, de même qu’avec le contremaître Loxarios, ils devaient obéir tout ordre émanant d’elle. Plus d’un Xalya la regarda avec curiosité et Dashvara perçut un certain malaise dans la voix de la jeune fille quand elle dit :

— Contremaître Loxarios ? Je crois qu’ils sont prêts à partir.

Le contremaître acquiesça avec impatience, balaya la cour des yeux et, soudain, laissa échapper une plainte ; son chien le regarda avec curiosité tandis qu’il marmonnait :

— Et le drow ? Que fait-il là, les bras ballants ?

Tsu était resté à quelques pas de distance pour observer le remue-ménage, sans toucher ni armes ni armures. Avant qu’il n’ait pu répondre, le capitaine expliqua :

— Tsu est un médecin, pas un guerrier.

Le contremaître arqua un sourcil, sceptique.

— Il vient de la Frontière et il ne sait pas lutter ?

— Tu peux compter sur les doigts d’une main les fois où je l’ai vu avec une arme —assura Zorvun.

Le contremaître Lox haussa les épaules.

— Je devrai en informer Son Éminence… —Il s’interrompit d’un coup quand il entendit Tsu lancer un grognement. À la stupéfaction de tous, le drow partit en courant—. Et que diables lui arrive-t-il maintenant ? —expira-t-il, exaspéré.

C’était Morzif. Il était sorti du dortoir et il marchait maintenant droit et rigide comme une lance. Le drow tenta de le retenir et ses yeux rouges étincelèrent, contrariés, quand le Forgeron déclara avec décision :

— Je vous accompagne.

— C’est ridicule ! —lança Tsu—. Tes blessures vont se rouvrir.

— Peu importe —répliqua le Forgeron.

Quelque chose dans le ton de sa voix et son expression fit désister le drow. Le contremaître haussa les épaules.

— Suis-nous si tu peux, mais aujourd’hui tu ne t’entraîneras pas avec les autres. Tu n’es pas en condition.

Morzif n’émit pas d’objection et, quand le contremaître fit signe de le suivre, il avança vers la sortie avec ses frères sans se plaindre. Brave Forgeron, pensa Dashvara avec un petit sourire. Il jeta un coup d’œil aux autres tandis qu’ils avançaient dans la rue, vers le nord. Comme disait Maloven, l’obstination de nous autres, les Xalyas, se confond parfois avec notre stupidité. Mais elle se confond aussi avec notre force. La clé est de trouver le juste milieu.

Quand ils passèrent près du Tribunal, Morzif s’était déjà laissé distancer d’une bonne longueur, mais aucun Xalya ne s’arrêta pour l’attendre : cela aurait été insulter son Oiseau Éternel et ceci était encore pire que le laisser s’évanouir. Seul Tsu demeurait à sa hauteur, inexpressif. En trois ans, le drow avait eu le temps de s’adapter aux conséquences pas toujours raisonnables de la fierté xalya, mais Dashvara savait qu’il n’en pensait pas moins que les Xalyas se comportaient parfois comme des gamins têtus.

Et peut-être le sommes-nous, sourit Dashvara.

L’Arène s’apercevait de loin. Au-dehors, c’était un énorme édifice circulaire de pierre et de marbre empli de tunnels et d’arcs. Dès qu’ils débouchèrent sur la place qui entourait le monument, le contremaître sortit un parchemin de sa poche et se dirigea vers une entrée où étaient postés plusieurs soldats vêtus de capes rouges. Dashvara les observa avec curiosité pendant qu’ils s’approchaient. Il ne sut pas très bien pour quelle raison, mais quelque chose en eux lui inspira une certaine… crainte.

— Ce sont des Ragaïls —chuchota la voix de Yira à ses côtés.

Dashvara arqua un sourcil et étudia de nouveau les Gardes Ragaïls tandis que Loxarios tendait le parchemin à un homme qui portait un insigne doré sur la poitrine.

— Bonjour, sergent —dit-il—. Ceux-ci sont les Xalyas de Son Éminence Atasiag Peykat.

Le sergent ragaïl jeta un coup d’œil au parchemin et leur fit signe de passer.

— Bienvenus à l’Arène, novices —leur dit-il en souriant. Dashvara ne perçut aucune condescendance dans sa voix, mais son sourire ne lui sembla pas non plus vraiment amical.

Ils traversèrent un tunnel et trois grilles de fer avant d’arriver sur une esplanade ovale de pas moins de soixante-dix pas de diamètre. Un mur d’une quinzaine de pieds séparait le terrain des premiers gradins, où quelques citoyens curieux s’étaient installés avec des ombrelles. Dashvara ne consacra que quelques secondes à admirer le prodigieux édifice et ses nombreux gradins avant de baisser les yeux, aveuglé par le soleil. Dans l’Arène, deux grands groupes de guerriers s’entraînaient. Les uns portaient l’Étoile blanche à huit pointes des Légitimes Stéliar. Les autres arboraient le Cercle Bleu des Korfu ; c’étaient des humains noirs, grands et forts et, s’il n’avait pas été si loin de la steppe, il aurait juré que ces traits… que ces traits étaient… Le temps s’arrêta dans sa tête. Le cœur froid comme une pierre, il contempla les gardes de Korfu et serra les poings sur le pommeau de ses sabres, saisi d’un brusque spasme.

— Akinoas —murmura une voix rauque. Il mit bien deux secondes à se rendre compte que c’était la sienne.

Des halètements et des exclamations d’incrédulité résonnèrent, mais il les entendit à peine. Son esprit était resté en suspens, trop horrifié pour fonctionner correctement. À des centaines de milles de la steppe, il venait de retrouver ceux qui avaient anéanti son peuple, ceux qui l’avaient dépouillé de tout, trois ans auparavant. Ceux qui avaient exécuté son père à coups de hache. La colère le domina comme une vague galopante et éclata brusquement avec le rugissement tonitruant de Maef :

— MORT AUX ASSASSINS !

L’Arène se transforma soudain en un chaos.

— Xalyas, arrêtez-vous ! —tonna le capitaine Zorvun.

Dashvara ne l’écouta pas. Il s’était déjà rué vers les Akinoas, les sabres au clair, et il eut besoin de quelques secondes encore pour qu’une lueur de bon sens s’infiltre dans son esprit aveuglé par la furie. Il lui aurait fallu plus de temps pour parvenir à s’arrêter seul.