Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des Esclaves.

13 Le seigneur des esclaves

Dashvara se réveilla en entendant un bruit de sabots dans la cour. Il se rendormit et rêva que, redevenu enfant, il courait dans l’herbe, s’éloignant du Donjon avec sa sœur Fayrah et son frère Showag. C’était une journée d’hiver au ciel gris et sans vent. De fins flocons de neige glissaient jusqu’au sol et Dashvara, pour s’amuser, demandait à Fayrah de chanter une chanson traditionnelle pour que la neige continue à tomber. La voix de Maloven le réprimandait : “Tu dois être le digne fils de ton père, Dashvara de Xalya. Un Xalya ne marche pas : il chevauche.” Il émergea du rêve avec ces mots absurdes en tête.

— Il est arrivé plus tôt que prévu —chuchota une voix—. C’est lui ?

Une main secoua doucement son épaule. Dashvara ouvrit les yeux et croisa des yeux argentés. Une seconde, il s’effraya de ne pas les reconnaître. Puis il soupira de soulagement en se rappelant où il était.

— Wassag ?

— Debout, jeune homme —murmura-t-il—. Son Éminence veut te voir.

Un frisson le parcourut.

— Moi ?

Wassag haussa les épaules.

— Oui, toi. Tu es bien Dashvara de Xalya, n’est-ce pas ?

Dashvara croisa le regard amusé du capitaine, assis sur sa paillasse. Il devina que c’était lui qui l’avait « dénoncé ». Il réprima un grognement et s’habilla avec des gestes lents : il n’avait pas du tout envie de voir ce voleur. Mais vraiment pas du tout du tout… Il perçut un éclat impatient dans les yeux de Wassag mais ne se hâta pas. Que Son Éminence patiente. Disons que ça ne se fait pas de sortir un homme de ses rêves aussi brusquement, Wass. Il sourit, finit enfin de boucler son ceinturon et suivit le gardien au-dehors. Le ciel commençait déjà à bleuir.

— Il n’était pas censé arriver demain ? —demanda-t-il.

Wassag haussa de nouveau les épaules.

— Disons que c’est ce qu’on m’avait dit, mais les affaires de Son Éminence ne durent pas toujours autant.

Dashvara se demanda si Wassag en savait davantage sur ces « affaires ». Peut-être qu’Atasiag ne tenait pas ses gardiens au courant. Peut-être que ceux-ci ne savaient même pas qu’il appartenait à la Confrérie du Songe. Dashvara ne pouvait le savoir sans se trahir en posant des questions indiscrètes.

Wassag le conduisit jusqu’à la porte principale et le fit entrer dans un salon majestueux avec des sofas, une cheminée et des tapis. Il le guida jusqu’à de larges escaliers, mais il ne les monta pas : il s’arrêta devant une grosse porte voisine et frappa quelques coups. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant d’entendre un bruit sec suivi d’un raclement de gorge.

— Entrez.

Cette salle était incontestablement une bibliothèque : les étagères étaient pleines de livres, de cahiers, de rouleaux et de feuilles éparses. Installé devant un bureau près d’un candélabre allumé, un humain de taille moyenne et au visage tout ordinaire enroulait un parchemin avec précaution. Il leva les yeux quand Dashvara et Wassag s’arrêtèrent à quelques pas. Ses yeux bruns étincelèrent.

— Parfait. Wassag, peux-tu porter ça au Légitime Shaag Yordark ?

Le brun s’empressa de prendre le rouleau de parchemin.

— Il doit être en train de se préparer pour aller au Conseil —ajouta Cobra—. Aujourd’hui il y a une réunion extraordinaire. Dépêche-toi. Et fais venir Yorlen.

— Oui, Éminence —répondit Wassag. Et il sortit de la bibliothèque avec empressement.

Dashvara crut lire l’approbation dans les yeux du voleur et il dissimula à grand-peine sa répulsion. Si Cobra attendait réellement qu’il se comporte aussi servilement que Wassag, il pouvait toujours rêver. Atasiag Peykat se leva. Il était vêtu d’une ceinture pourpre et d’une longue tunique blanche avec des plis et des broderies en or. Il lui rappela un peu Nanda avec ses colliers, mais en plus raffiné.

— Ça faisait longtemps, n’est-ce pas, Philosophe ? —murmura le serpent.

Un frisson parcourut Dashvara : cela lui faisait une drôle d’impression d’entendre le surnom que lui donnaient ses frères dans la bouche de cet homme. Les lèvres de celui-ci ne souriaient pas, mais ses yeux oui. Il joignit les mains derrière son dos.

— Pourquoi portes-tu encore le ceinturon des Condamnés ?

Dashvara arqua un sourcil en baissant les yeux sur son ceinturon blanc.

— On ne nous en a pas donné d’autres.

— Mm. Vous aurez tous des uniformes avec l’insigne de ma maison —promit Cobra—. Approche-toi.

Dashvara fronça les sourcils et avança de deux pas. Il avait des dizaines de questions qu’il brûlait de poser, mais il ne put déterminer laquelle était la plus urgente que lorsqu’enfin, il demanda :

— Où est ma sœur ?

Atasiag haussa un sourcil.

— Je crois —soupira-t-il— que tu n’as pas encore tout à fait compris comment fonctionnent les choses, ici. Le Contrat, Philosophe : le Contrat. Récite-le-moi.

Dashvara le scruta quelques secondes avant d’expirer et de marmonner :

— Je prête volontairement mes services à l’homme qui m’engage et je jure de ne jamais agir contre les désirs de celui-ci. J’ai agi contre tes désirs en te demandant des nouvelles de ma sœur, serpent ?

Un éclat dangereux passa dans les yeux d’Atasiag Peykat.

— Continue.

Dashvara se raidit encore davantage, mais il continua, pensant qu’il s’agissait peut-être d’une épreuve :

— Je ne trahirai pas mon maître ni les alliés de mon maître et je traiterai toute personne que je côtoierai en respectant strictement les conditions sociales, que cette personne me soit connue ou non…

— Voilà, nous y sommes —l’interrompit Atasiag—. En respectant strictement les conditions sociales. Qui suis-je pour toi, Philosophe ? Le Contrat le dit.

Dashvara comprit enfin où cette vipère voulait en venir. Il hésita et Cobra le transperça du regard.

— Fierté mise à part, Philosophe. Qui suis-je pour toi ?

Dashvara émit un bruit de gorge avant de lâcher :

— Mon maître.

Il aurait aimé percevoir de la satisfaction dans l’expression d’Atasiag pour pouvoir le mépriser davantage, mais celui-ci se contenta d’acquiescer calmement.

— Bien. Puisque je suis ton maître, soit tu m’appelles « Maître » soit tu m’appelles « Éminence ». Et, surtout, tu me parles avec respect. Un esclave insoumis perd beaucoup de sa valeur sur le marché, Philosophe. Et ceci ne nous convient ni à toi ni à moi. Oublie comment vous viviez à la Frontière : à Titiaka, on n’admet aucun manquement à la discipline de la part des esclaves. Et avec une troupe de guerriers xalyas comme la vôtre, je dois les réprimer plus que quiconque —murmura-t-il avec éloquence—. Est-ce bien clair ?

Il comprenait les prudentes raisons d’Atasiag, mais elles ne lui parurent pas moins aberrantes.

— Oui, maître. —Qu’il soit son maître était un fait, mais de là à l’appeler Éminence, il y avait une grosse différence.

Atasiag esquissa un sourire et croisa les bras.

— Poursuis avec le Contrat.

Dashvara inspira et continua :

— En cas de trahison, faute ou manque de ma part ou de la part d’un de mes compagnons, je demande et exige que soit appliqué le châtiment dû et je jure de ne pas tenter…

Atasiag fit claquer sa langue.

— Que soit appliqué le châtiment dû, quelle qu’en soit la nature —le corrigea-t-il—. Tu ne l’as pas bien appris. Répète.

Dashvara sentait que sa tête commençait à chauffer comme de l’eau bouillante. Il répéta et acheva :

— Et je jure de ne pas tenter de me soustraire au susdit ni de m’interposer dans le cas où la faute ne m’incomberait pas. Ce qui, je suppose, signifie que, si tu prétends me tuer, je dois rester où je suis pour te faciliter la tâche, n’est-ce pas ?

Atasiag soupira patiemment.

— Exact. Au cas où tu ne le saurais pas, n’importe quel patron possède le droit de vie ou de mort sur ses travailleurs. Maintenant, tout dépend de toi. Si tu accomplis mes désirs, je ne serai pas ton assassin mais ton bienfaiteur. —Il sourit—. Allez, ne le prends pas si à cœur. À Titiaka, les travailleurs vivent mieux que beaucoup d’hommes libres. Je prendrai soin de vous comme de petits rois. Maintenant, vous faites partie de la famille de cette maison et je te ferai confiance à toi et à tes gens si, à ton tour, tu me montres respect et dévotion. Révise le Contrat régulièrement pour ne pas l’oublier, mm ?

Dashvara marmonna entre ses dents et éprouva la plus grande stupéfaction de sa vie quand Atasiag le prit par la barbe et tira sur elle pour lui faire baisser la tête.

— Dépars-toi de cet orgueil, Philosophe, ou je devrai te dompter comme le font les autres avec les rebelles.

Il le libéra. Dashvara avait été sur le point de se ruer sur lui pour l’étrangler. Il se retint de justesse.

— Tu ne me rends pas les choses faciles, Éminent serpent —grogna-t-il—. Si tu tires de nouveau sur ma barbe, je t’arrache les yeux.

— Continue comme ça et, dans quelques jours, vous serez tous de retour à la Frontière. C’est ce que tu cherches ? —Dashvara ne répondit pas—. Sois patient, Philosophe. Ne t’étouffe pas avec ta dignité. Ici, plus le travailleur est rebelle, plus il étouffe. Et plus il est loyal, mieux il vit. Je suis un commerçant et un magistrat, pas un illuminé comme tes amis Rowyn et Azune. Je suis un propriétaire et, les choses étant ce qu’elles sont, cela me paraît correct. Réfléchis, le système de Diumcili est moins hypocrite et plus sain que celui des Dazboniens, qui asservissent leurs gens sans leur dire qu’ils sont des esclaves et sans même prendre soin d’eux comme nous le faisons ici. Je te demande seulement de la loyauté et une bonne conduite et, en échange, je m’engage comme n’importe quel maître à prendre soin de toi et des tiens. —Il sourit et ajouta— : Si tu veux la liberté, Philosophe, tu vas devoir la gagner à la force du poignet.

Dashvara se reprit.

— D’accord, Éminence. Faisons la paix. Moi, je te traite comme le fait Wassag et, toi, tu m’expliques ce que nous devons faire, mes frères et moi. Quel est le plan ?

Atasiag haussa un sourcil.

— Le plan ? Votre plan est simple : suivre mes ordres. L’idée de vous prendre ne vient pas de moi, mais, puisque vous êtes là, vous me devez la même obéissance que n’importe quel autre esclave. Pour le moment, vous réaliserez des tâches variées, selon mes besoins. Peut-être quelques… tâches domestiques.

Dashvara ne sut s’il devait se sentir soulagé ou déçu.

— Nous allons nettoyer ta maison, Éminence ?

Atasiag sourit et ses yeux se tournèrent vers un point derrière Dashvara. Celui-ci constata alors que Yorlen, l’elfe aux cheveux violets, était près de la porte. Il était probablement là depuis un bon moment.

— Vous n’allez pas nettoyer ma maison —répondit Atasiag Peykat—, mais celle de quelques-uns de mes amis. Au sens figuré, bien sûr.

Dashvara ne sut pas très bien comment interpréter cela.

— Tu veux dire que nous devons les liquider ?

Atasiag éclata de rire.

— Non ! Sacré sauvage, va. Quand je dis que ce sont des amis, c’est que ce sont des amis, des alliés ou des gens dont l’appui peut être utile. Mais ne t’inquiète pas de ça pour l’instant. Aujourd’hui, tu as la journée libre. Yorlen —appela-t-il—. Fais venir le tailleur. Je veux que chaque Xalya ait deux uniformes. Un officiel et un autre plus discret, pour la vie de tous les jours —expliqua-t-il à l’intention de Dashvara. Tandis que l’elfe acquiesçait en silence, Atasiag sourit—. Je veux que vous portiez le Dragon Rouge avec fierté. Et je veux que ceci soit votre unique fierté. —Il ignora le soupir de Dashvara—. Yorlen, envoie-les aux thermes dès que le tailleur aura terminé. Et que le barbier passe aussi. Après manger, choisis quatre d’entre eux, cet homme inclus, et fais-leur un peu visiter la ville, mm ? Ensuite tu feras la même chose avec quatre autres, et ainsi de suite.

Yorlen acquiesça et Dashvara comprit qu’Atasiag les renvoyait. Il protesta :

— Éminence, puisque nous sommes là, je voudrais…

— Le ton s’améliore —l’interrompit Atasiag, d’un air approbateur—. Et maintenant retire-toi, Philosophe. Je te reconvoquerai un de ces jours. Avec moi, les gens apprennent à être patients. Entretemps, apprends à connaître Titiaka, comporte-toi correctement et ne me cause pas de problèmes, compris ? —Son sourire arracha à Dashvara une moue de mépris. Maudit serpent sur pattes…

Il sortit de la bibliothèque devant Yorlen et ne se retourna vers lui qu’une fois arrivé à la cuisine, où les Xalyas étaient déjà tous en train de déjeuner.

— Eh, Yorlen —dit-il—. Toi, tu ne le traites pas d’Éminence et on dirait qu’il n’y trouve rien à redire. Comment ça se fait ?

L’elfe aux cheveux violets eut un demi-sourire et, soudain, ouvrit la bouche, en montrant sa langue coupée. Dashvara déglutit.

— Oh. Je comprends maintenant. C’est Atasiag qui t’a fait ça ?

Yorlen fit énergiquement non de la tête et s’éloigna ; il salua en silence l’oncle Serl et, après avoir adressé à Dashvara un petit sourire amical, il ressortit de la cuisine, un petit pain chaud entre les dents. Il partit très probablement chercher le tailleur.

Pour que celui-ci nous pare encore davantage…

Dashvara s’assit à la table avec un soupir. Le raffut était presque aussi grand que celui de la veille. Ses frères ne s’étaient jamais distingués par leur discrétion, en particulier Makarva et les Triplés : Zamoy commentait le nouveau poème récité par Miflin et celui-ci s’indignait face à l’autopsie inhumaine que le Chauve faisait subir à sa création. Dashvara sourit quand Makarva intervint comme faux médiateur : ils lui avaient quelquefois proposé de le surnommer le Bouffon Diplomatique, mais il refusait d’endosser le rôle ; il argumentait que c’était trop de responsabilité pour un homme aussi sensible que lui.

Il croisa le regard de Lumon, puis celui de Sashava et celui de Zorvun. Et il leur adressa à tous une expression qui signifiait à peu près : « Ça s’est mieux passé que je l’espérais ». À vrai dire, ça ne s’était passé ni bien ni mal. Atasiag s’était limité à clarifier définitivement la condition des Xalyas. Ceux-ci acceptaient de le servir comme esclaves en échange d’une promesse de liberté. Comme n’importe quel esclave, tout compte fait.

Tentant de s’apaiser, Dashvara se servit le petit déjeuner avec une sombre certitude : en quittant Compassion, la situation générale des Xalyas n’avait absolument pas changé. Ils étaient toujours enfermés dans une cage avec des clous mortels, sauf que cette fois les fédérés les encerclaient de beaucoup plus près.

— Je ne peux pas le croire ! —s’écria soudain Makarva—. Dashvara a une mouche posée sur sa tartine et il ne s’en est même pas encore rendu compte.

Dashvara chassa la mouche.

— Tu vois ? —grogna-t-il—. Je t’avais bien dit qu’elles nous suivraient.

— Elles t’aiment, Dash. Elles te suivraient jusqu’aux confins de l’Océan Pèlerin. Tu es leur guide spirituel.

— Oui, je crois qu’elles m’ont déjà proclamé seigneur des mouches. Le problème, c’est qu’elles ne m’obéissent même pas quand je leur ordonne de s’en aller.

Makarva secoua la tête en souriant et il observa en oy’vat avec plus de sérieux :

— Tu n’es pas seulement le seigneur des mouches, Dash. Tu te souviens ?

Dashvara souffla.

— Exact. Je suis aussi le seigneur de vingt-deux esclaves. C’est ce que tu veux me dire, Mak ? Quel merveilleux seigneur qui prend si bien soin de ses gens. —Son ami fronça les sourcils face à son ton amer. Dashvara eut un petit rire—. Bah, n’importe quoi ! À part les Triplés, je suis le plus jeune de vous tous. Comment peux-tu encore penser que j’ai davantage le droit que toi de m’appeler seigneur de la steppe ?

Plusieurs Xalyas s’étaient tus et Zorvun écoutait la conversation, la mine sombre. Makarva haussa les épaules et Dashvara perçut une profonde sincérité quand, malgré un petit sourire moqueur sur ses lèvres, celui-ci répondit :

— Eh bien, je le pense, Dash. Je le pense vraiment.

Dashvara ne sut s’il devait se sentir flatté ou exaspéré. Cela n’avait aucun sens que son ami, qui le connaissait si bien, puisse penser que…

— Moi aussi, je le pense, Dash —intervint Atok.

— Et moi ! —appuya Zamoy.

Stupéfait, Dashvara vit la plupart confirmer à voix haute ou par de simples hochements de tête ; même Tsu donna son approbation. Quand il remarqua les mystérieux sourires de Lumon et du capitaine, il réprima le feulement qui lui vint à la gorge. Il se sentait comme si, soudain, ses meilleurs amis avaient déposé tous leurs sacs sur ses épaules. Il promena un regard sur la table, déglutit et ne sut quoi répondre à cette étrange preuve de loyauté qui n’avait pas lieu d’être.

Hourra, juste ce dont tu avais besoin. Maintenant, tu vas te sentir encore plus responsable si Atasiag ne nous libère pas avant que nous ayons tous des cheveux blancs. Mais, de toutes façons, tu te sentais déjà responsable, admets-le.

Makarva le tira de ses pensées.

— Qu’est-ce que tu dis, Dash ? Tu vas accepter une fois pour toutes d’être le seigneur des Xalyas sans ronchonner ? Nous serons plus loyaux que tes mouches —promit-il.

Dashvara le scruta, se tourna vers le capitaine et haussa les épaules.

— C’est vous qui l’avez voulu. Moi, personnellement, cela me paraît ridicule.

— Notre seigneur a dit que nous étions ridicules ! —traduisit Makarva pour toute la table—. Et si lui le dit, c’est que nous le sommes.

— Nous vivrons avec —assura Zamoy—. De toute façon, moi, je n’ai plus de honte. Et Miflin encore moins. Kodarah ?

— Je viens de lui dire adieu —jura le Chevelu.

Ils s’esclaffèrent et Dashvara secoua la tête en souriant. Maudits Xalyas. Ils obtenaient toujours ce qu’ils voulaient. Il repoussa d’un geste une mouche et continua à manger.

Il terminait sa deuxième tartine quand Zorvun contourna la table et posa une main sur son épaule.

— Je pense toujours la même chose, fils : je suis fier de toi.

Dashvara roula les yeux.

— C’est toi, le véritable seigneur ici, capitaine —murmura-t-il—. Ou alors dis-moi que ce n’est pas toi qui as demandé à Makarva de lancer le sujet, hein ?

Un éclat amusé dansa dans les yeux sombres du capitaine Zorvun.

— Je t’assure que je ne lui ai rien dit. Mais, visiblement, je n’étais pas le seul à penser qu’il était temps que tu le comprennes. Tu as été éduqué pour être seigneur, Dashvara, et tu le seras —murmura-t-il—. Même si ton peuple n’est qu’une poignée d’esclaves, comme tu dis.

Le capitaine s’éloigna vers la sortie et Dashvara le suivit du regard, à la fois ému et frustré. En son for intérieur, il ne voyait toujours pas la logique : d’accord, il avait été éduqué pour être seigneur. Et une certaine arrogance, au-dedans de lui, lui disait que ceci l’engageait à accomplir son devoir sans protester. Les paroles que Maloven avait prononcées dans son rêve lui revinrent à l’esprit : “Tu dois être le digne fils de ton père, Dashvara de Xalya. Un Xalya ne marche pas : il chevauche.” Tout cela était magnifique, mais… le capitaine se rendait-il compte combien il était affligeant d’être proclamé seigneur des Xalyas dans une situation aussi précaire que la leur ? Que diables, bien sûr qu’il s’en rendait compte. Il s’agissait simplement d’un coup stratégique pour remonter le moral des Xalyas. Dashvara sourit intérieurement. Dans certaines occasions, le capitaine Zorvun pouvait être plus makarveur que Makarva.

* * *

La matinée passa en un clin d’œil. Le tailleur, un petit homme au visage allongé et lugubre, arriva avec toute une troupe d’assistants et fit revêtir aux Xalyas un uniforme noir avec un impressionnant dragon rouge brodé sur la poitrine et sur le dos. Il réalisa quelques retouches et ajustements pour qu’ils soient tous impeccables puis passa à l’uniforme quotidien, qui consistait en une simple tunique sombre sans ornements et un pantalon tout à fait ordinaire. Finalement, le tailleur leur donna à tous des ceintures mauves avec la broche d’un dragon rouge. Makarva commentait quelque chose sur le goût douteux d’Atasiag quand Tsu intervint en expliquant :

— Le mauve est la couleur de la Grâce de la courtoisie et du respect. Normalement, on porte cette ceinture quand le maître souhaite mettre en évidence qu’il est disposé à louer ses travailleurs pour aider les citoyens. C’est plus symbolique qu’autre chose. Il l’emploie surtout pour augmenter son prestige et exhiber sa richesse. —Il fit une moue qui s’apparentait à un sourire quand il ajouta— : Après tout, tout le monde n’a pas autant de travailleurs qu’Atasiag Peykat.

Dashvara lui répondit par une autre moue et soupira pendant qu’un des apprentis du tailleur lui demandait de lever un de ses bras. À vrai dire, plus il s’arrêtait à y penser, plus il se rendait compte qu’Atasiag Peykat était loin d’être un simple petit chef membre d’une Confrérie de voleurs. Mais, alors, qui était-il ? Un commerçant et à la fois un voleur ? Certainement, l’un n’empêchait pas l’autre, mais pour quelle raison un citoyen fédéral souhaiterait-il anéantir un esclavagiste qui apportait un flux continu de richesses sur ses terres ? Azune et Rowyn agissaient peut-être véritablement pour des principes, mais Cobra ? Bon, en toute rigueur, il ne connaissait pas cet homme. Peut-être était-ce une personne bienveillante. En réalité, il n’avait pas l’air foncièrement mauvais. Cependant, son instinct l’empêchait de se fier à lui.

Ça, c’est aussi parce que tu as toujours eu du mal à te fier aux étrangers, Dash. Mais, de toute manière, qu’importe ? Qui que soit Atasiag Peykat, tant qu’il ne se comporte pas mal avec nous, nous serons en paix et nous le criblerons d’« Éminences » si cela lui chante.

Le tailleur était à peine parti que le barbier arriva. Quand celui-ci leur proposa de les raser totalement, Orafe fit un scandale et faillit le faire fuir. Le capitaine intervint, calma le Grognon et, après une brève discussion avec le fédéré, celui-ci se mit au travail sans répit, taillant toutes les barbes sans les raser complètement. Seuls Miflin, Zamoy et Tsu échappèrent au supplice : c’étaient les seuls à ne pas avoir un poil au menton. Finalement, le barbier les libéra et Yorlen les conduisit au-dehors jusqu’aux thermes publics qui se trouvaient près du Tribunal et d’une énorme esplanade que l’on appelait la Place de l’Hommage. D’après Tsu, à Titiaka, les gens se rendaient aux bains régulièrement, y compris les esclaves : c’était considéré comme une activité essentielle dans la vie quotidienne pour se maintenir en bonne santé. Lorsqu’ils arrivèrent, le lieu était déjà bondé et même les Triplés ne se firent pas remarquer dans cet antre de voix tonitruantes. Plongés dans des bassins d’eau chaude, ils se retrouvèrent bientôt somnolents sous un nuage de vapeurs et de conversations animées qui fusaient dans tous les sens. Certains parlaient en langue commune, d’autres en diumcilien et d’autres encore employaient même un langage très étrange que Dashvara n’avait jamais entendu. Quand il interrogea Tsu, celui-ci se contenta de répondre :

— C’est la langue de Ryscodra.

Dashvara secoua la tête en prenant une expression interrogative.

— Ryscodra, hein ?

Le drow esquissa un sourire, se souvenant peut-être qu’aucun des Xalyas n’était très familiarisé avec la géographie au-delà de la steppe de Rocdinfer. Dashvara roula les yeux. Et que veux-tu, Tsu, aucun Ancien Roi n’aurait imaginé qu’un jour, les Xalyas se retrouveraient exilés si loin de chez eux.

— C’est une grande île à l’ouest, dans l’Océan Pèlerin —expliqua le drow—. Elle fait partie des Îles du Cœur Doré. C’est là que se trouve aussi la grande Principauté d’Agoskura. Je crois que je t’en ai parlé. Il y a quelques années, ils étaient en guerre avec Ryscodra et la Fédération.

Dashvara acquiesça : il ne se rappelait pas que Tsu lui ait beaucoup parlé d’Agoskura, mais il se souvenait d’avoir entendu une fois un Sympathique dire qu’à la Tour de Sérénité, il y avait plusieurs prisonniers de guerre provenant de ces terres. Les minutes suivantes, il s’appliqua à écouter la langue de Ryscodra. Il ne réussit à comprendre aucun mot. Visiblement, le ryscodranais était aussi différent de la langue commune que l’était l’oy’vat.

De plus en plus las, il chercha Yorlen du regard. Combien de temps voulait-il donc qu’ils restent là ? Jusqu’à ce que leur peau se ride autant que celle du vieux Maloven ? Quand il vit le Muet assis sur un banc de marbre, près des bassins, il s’empressa de le rejoindre ; cependant il ralentit en voyant la marque du Dragon Rouge sur son bras.

— Cela fait longtemps que tu le sers ? —fit-il en s’asseyant près de lui.

L’elfe arqua un sourcil. Il indiqua la date inscrite sur son bras et leva quatre doigts.

— Quatre ans ? —Dashvara fronça les sourcils tandis que le gardien muet acquiesçait. Cela signifiait que Cobra avait déjà des esclaves même avant qu’il ne l’ait connu. Bon… ce n’était pas surprenant non plus—. Et les autres ? Wassag, Dafys et Léoshu, ce sont aussi des esclaves ?

Yorlen fit une moue avant d’acquiescer silencieusement.

— Mm —médita-t-il—. Je suppose que c’était prévisible. Et l’oncle Serl ?

Yorlen fit non de la tête. Dashvara sourit. L’elfe aux cheveux mauves parlait autant qu’une pierre, mais il lui inspirait de la sympathie. Il lui faisait penser à un sage nomade, tantôt souriant et attentif à ce qui l’entourait, tantôt absorbé dans des pensées mystiques.

Au bout de quelques minutes, il demanda :

— Dis-moi, Yorlen, jusqu’à quand devons-nous rester ici ?

Le Muet haussa les épaules et fit un geste vers la sortie, indiquant ainsi qu’ils pouvaient s’en aller quand ils voulaient. Sashava, qui venait de s’asseoir auprès d’eux avec ses béquilles, se releva comme si un serpent l’avait mordu.

— Liadirlá, il fallait le dire avant ! —marmonna-t-il et il appela— : Xalyas ! Sortez donc de ces puits. Vous allez finir par être plus cuits que les garfias. Oh, oh, capitaine, réveille-toi !

Dashvara sourit largement en voyant l’expression satisfaite de Zorvun lorsque celui-ci apparut au milieu des volutes de vapeur ; il avait l’air d’avoir profité de ces bains plus que tout autre. On s’habitue à la vie luxueuse des esclaves d’Atasiag, capitaine ?

Tous sortirent ridés des thermes mais avec une faim vorace. De retour chez Atasiag, ils allèrent directement s’asseoir à la table de l’oncle Serl et mangèrent comme des nadres rouges. Ils ne laissèrent pas trace de sauce dans leurs bols. Le cuisinier rit, tout rougissant, quand ils le remercièrent et demandèrent à Miflin de composer une ode en son honneur. Pour une fois, le Poète trouva ses rimes du premier coup :

Oh, toi, roi des repas,
Serl, ami des Xalyas !
Puisque nous avons reçu
De cette table abondance,
Reçois de nous tous pour dû
Notre humble reconnaissance.
Nous ferons ta volonté :
Tu n’as qu’à nous demander.

Zamoy hurla de rire :

— Oiseau Éternel, frère, là tu m’as impressionné !

Tandis que les Xalyas acclamaient la sérénade au milieu des rires, Serl accueillit les vers, ému et aussi rouge qu’une garfia. Souriant, Miflin murmura à Dashvara :

— Flatte le cuisinier et jamais tu ne seras affamé.

Dashvara roula les yeux et remarqua alors le visage déconcerté de Wassag. Il supposa qu’avant que les Xalyas n’arrivent, les repas ne devaient pas être aussi… désordonnés. Mais bien sûr, comment allaient-ils l’être avec un muet, un sibilien au visage plus impénétrable que Tsu et un humain pâle plus tranquille qu’un cheval docile ? Le bélarque, le vieux Léoshu, semblait être le seul disposé à parler de sa vie : à ce qu’il raconta, il avait été travailleur paysan durant plus de soixante ans, jusqu’au jour où son propriétaire, ruiné, avait dû tout vendre aux enchères il y avait cinq ans de cela.

— Et après un bon nombre de péripéties à droite et à gauche, me voici —conclut Léoshu.

Ensuite, le bélarque se mit à parler de plantes et de légumes avec Maltagwa et les conversations s’éparpillèrent au long de la table. Somnolant à moitié, Dashvara suivait une partie de cartes entre Miflin, Atok, Orafe et Boron quand il sentit que Yorlen le tirait par la manche. Il fronça les sourcils et c’est alors seulement qu’il se rappela qu’Atasiag avait demandé au Muet de les emmener par groupes de quatre visiter la zone. Avant que Yorlen choisisse quiconque, il se leva en lançant :

— Makarva, Tsu, Zamoy : venez avec moi. Yorlen veut que nous visitions la ville.

Tous trois se levèrent sans protester et Dashvara se rendit compte soudain qu’il avait adopté le même ton autoritaire qu’il employait autrefois au donjon. Il aurait médité davantage sur ce phénomène si Yorlen n’avait pas déjà été en train de sortir de la pièce. Il s’empressa de le suivre.

— Où nous emmène-t-il ? —demanda Makarva.

— Aucune idée —avoua Dashvara.

— Et pourquoi tu ne le lui demandes pas ? —suggéra Zamoy—. Peut-être qu’il sort de son mutisme maintenant qu’il nous connaît mieux.

— Ou peut-être pas —sourit Makarva.

Dashvara regarda le Chauve du coin de l’œil.

— Il ne pourrait pas me répondre. On lui a coupé la langue.

— Oh —bredouilla Zamoy, saisi—. Je ne le savais pas.

La promenade dans Titiaka ne fut pas très passionnante. Zamoy et Makarva furent assez impressionnés de voir tant de monde, mais Dashvara avait déjà parcouru Dazbon et, bien qu’il ne se sente pas à l’aise dans ces rues bondées, il ne se sentait plus aussi dérouté.

Il ne parvenait pas à très bien comprendre pourquoi Atasiag leur avait assigné un muet comme guide. Il ne pouvait rien leur expliquer, seulement attirer par gestes leur attention sur certains monuments, arcs insolites, édifices importants… Dashvara avait l’impression qu’il leur montrait ces lieux pour une raison précise, mais à l’évidence Yorlen ne pouvait leur expliquer laquelle. Étant donné les circonstances, ce fut Tsu qui leur servit de guide. Après tout, le drow avait vécu de nombreuses années à Titiaka et connaissait parfaitement la ville. Dashvara en profita et le pressa de questions : s’ils allaient devoir survivre dans ce labyrinthe de maisons, mieux valait le connaître à fond.

La partie fortifiée de Titiaka se divisait en trois zones, séparées à leur tour par des murailles : Sacrifice, la centrale, par-dessus laquelle passait le grand Pont aérien ; Sibacuirs, l’occidentale, qui donnait sur le port de Xendag ; et Passereaux, l’orientale, dont les maisons se serraient autour du Mont Courtois. Sacrifice était le quartier principal, par où passait le fleuve Sage ; là se trouvaient la plupart des édifices officiels, le Conseil, l’Arène, l’Hippodrome, la Chambre de Commerce et le grand port d’Alfodyn, ainsi que la gigantesque Place de l’Hommage. Il comprenait également le Mont Serein, où se dressait le Palais Fédéral, un complexe de somptueuses demeures et de fortins habité par des Légitimes et autres aristocrates et par la prestigieuse Garde Ragaïle et son Commandant.

— Je vous ai déjà dit que la société de Titiaka comprend fondamentalement quatre sphères —disait Tsu tandis qu’ils revenaient vers la demeure d’Atasiag—. Les Légitimes sont les aristocrates les plus puissants. Certains les appellent aussi les Onze Sages… quoique, de la sagesse, ils en aient bien peu —marmonna-t-il tout bas—. Dans l’échelle sociale, juste après les Légitimes viennent les citoyens. Quand j’ai étudié à l’Université de Passereaux, c’est-à-dire il y a presque vingt ans déjà, sur les soixante mille habitants qu’il y avait alors dans la ville, environ vingt mille étaient des citoyens, dix mille étaient des hommes libres et affranchis et trente mille, des esclaves. En vingt ans, la proportion d’esclaves a beaucoup augmenté. Imaginez un peu, il y a trois ans, il y avait plus de cent mille esclaves dans tout le canton de Titiaka. L’augmentation se doit aux guerres, surtout. Quand j’étais jeune, je les voyais arriver dans un flux continu. Beaucoup de prisonniers venaient de la Contrée Bleue, du désert de Bladhy et de… —le drow secoua la tête, le visage froid— d’autres régions.

Comme les esclaves drows de Shjak, compléta Dashvara, devinant les pensées de Tsu. Il humecta ses lèvres mais ne fit pas de commentaire.

Ce n’était pas la première fois que Tsu lui expliquait comment fonctionnait la Fédération. Cependant, observer cette société de ses propres yeux n’était pas la même chose qu’en entendre parler et, tandis qu’ils marchaient sur la longue Promenade qui bordait le Fleuve Sage, il fut surpris de voir tant de gens bavarder en petits groupes et se promener sans hâte. À côté de lui, passaient des hommes et des femmes affairés exhibant des ceintures de couleurs, fermées par la broche de la famille à laquelle ils appartenaient. En comparaison avec certains esclaves agricoles que Dashvara avait vus près de Rayorah, ceux-ci semblaient avoir une vie relativement paisible et heureuse. Il se tourna vers deux travailleurs qui coupaient l’herbe de la promenade et, en les voyant rire et plaisanter, il fit une moue pensive. Changeraient-ils de vie si leurs maîtres leur accordaient la liberté ? Cette pensée lui aurait semblé absurde quelques années auparavant, dans la steppe de Rocdinfer ; cependant, durant ces dernières années il avait appris que tous les saïjits n’avaient pas un Oiseau Éternel comme celui des Xalyas et que, d’ailleurs, ils n’étaient pas obligés d’en avoir un semblable. Comme disait Maloven : “Chacun chemine vers le destin qu’il a choisi et le devoir de chacun est de ne pas l’entraver.” Dashvara sourit, sardonique. Exact, Shaard. Si seulement tous suivaient tes conseils : cela nous aurait épargné les guerres, l’esclavage et qui sait combien d’autres idioties.

Ils passèrent devant un petit temple dédié à la Sérénité et, en voyant sortir une cohue d’enfants excités, ils pressèrent le pas pour l’éviter.

— Bon sang ! —jura Zamoy.

Dashvara se retourna pour constater que le Chauve était resté prisonnier au milieu des petits Titiakas. Il sourit.

— On joue avec les enfants, Chauve ? —se moqua Makarva quand Zamoy les rejoignit. Celui-ci jura contre les gamins sans aucune finesse et, pour une plus grande expressivité, il le fit en langue commune, de sorte qu’il s’attira des regards froncés de la part de plusieurs passants. Yorlen agita l’index, désapprouvant l’attitude du Triplé, mais celui-ci se contenta de feuler de nouveau et de commenter :

— Allez savoir ce qu’on apprend à ces mal élevés dans les Temples de la Sérénité.

Dashvara leva les yeux au ciel et reprit la marche.

— Tu vas finir par être plus grognon qu’Orafe et Sashava réunis. Pour en revenir à ce que tu disais, Tsu ; au Conseil, ce sont tous des Légitimes ?

— Et qu’importe s’ils le sont ? —grommela Zamoy—. Nous n’allons pas parler avec eux de toute façon. C’est bon, c’est bon : je me tais —ajouta-t-il quand Dashvara et Makarva le regardèrent avec des moues éloquentes.

Tsu fit non de la tête.

— Non, tous ne le sont pas, mais les onze familles Légitimes sont représentées. Parmi les cent cinquante membres, plus de quatre-vingts appartiennent aux lignées des Légitimes. Les autres sont des citoyens riches. Du moins, c’était comme ça il y a trois ans. Peut-être que cela a changé. Titiaka est comme une voile libre sous une tempête : elle change tout le temps de direction.

Le drow était inhabituellement bavard. Ceci lui arrivait soit quand il était de très bonne humeur soit quand il était spécialement agité. Assurément, revoir un foyer où il avait habité durant une bonne partie de sa vie devait raviver en lui beaucoup de souvenirs… et il les chassait en parlant. Comme un bon Compassif, Dashvara l’y aida.

— Et le château du Mont Courtois ? —s’enquit-il, en jetant un coup d’œil à la lointaine et sombre structure qui s’élevait au nord-ouest—. C’est aussi un endroit officiel ?

— Pas exactement. Le Château appartient à la Famille Légitime des Yordark. C’est la famille la plus puissante de Titiaka. Quoique pas la plus riche —observa-t-il.

— Eh, Dash —intervint Zamoy—. Ne me dis pas que tu penses coudoyer cette sorte de gens ?

— L’Oiseau Éternel m’en garde —assura Dashvara—. Mais, comme dirait mon père, un bon guerrier doit connaître le terrain avant de se lancer dans une bataille.

— Je me demande comment serait une bataille au beau milieu de toutes ces maisons —murmura Zamoy. Il frémit—. Une boucherie, sûrement.

— Je parlais au sens figuré, Chauve.

Le triplé roula les yeux.

— Je le sais, Philosophe. Je ne faisais qu’imaginer.

Ils longeaient la rive du fleuve Sage sur une longue digue bordée d’arbres quand ils virent apparaître Dafys, le gardien sibilien. Il les salua de loin et s’approcha, passant en courant entre deux imposants carrosses.

— Je vous cherchais —haleta-t-il—. Venez. Son Éminence a un travail pour vous.

Dashvara arqua un sourcil. Si vite ? Visiblement, la « journée libre » que leur avait donnée Atasiag durait ce que bon lui semblait.

— Son Éminence est pressée —observa-t-il—. De quoi s’agit-il ?

Dafys secoua la tête et son étrange visage pierreux prit une expression fermée alors qu’il se remettait en marche.

— Wassag vous l’expliquera. Son Éminence l’a nommé responsable de vos agissements.

Visiblement, ceci ne lui avait pas plu. Peut-être aurait-il préféré être le responsable ? À moins qu’il soit contrarié que son ami ait une responsabilité aussi lourde. Dashvara haussa les épaules et ne chercha pas à comprendre. Il ne savait pas encore avec exactitude jusqu’à quel point certaines races saïjits raisonnaient comme les humains. Je dirai plus, tu n’es même pas capable de comprendre comment raisonnent les humains, Dash. Comment vas-tu comprendre les sibiliens…

Dès qu’ils franchirent le portail de la maison d’Atasiag, Wassag l’aborda.

— Enfin —soupira-t-il—. Voilà, Son Éminence a un travail urgent et il veut que ce soit toi qui t’en charges. Choisis deux compagnons. Tu vas connaître le Licencié Nitakrios.

— Le Licencié quoi ? —répéta Dashvara, un peu bousculé—. Attends un moment, Wassag. De quoi s’agit-il ?

Le visage pâle du gardien reflétait l’impatience.

— Disons qu’en principe, tu ne devrais pas parler, Dashvara de Xalya, mais choisir deux de tes hommes. Moi, je ne sais pas ce que te veut le Licencié Nitakrios. Mais je vais te conduire jusqu’à lui. Compris ?

Dashvara l’observa deux secondes avant de hocher la tête.

— Je crois que oui.

À la surprise de Makarva et de Zamoy, ce n’est pas eux qu’il choisit : il entra dans la cuisine et appela Zorvun et Lumon. Tous deux étaient déjà au courant de la mystérieuse tâche et sortirent aussitôt dans la cour.

— Prêts —déclara-t-il et il murmura— : Désolé, Mak.

Son ami esquissa un sourire.

— Tu es notre seigneur et, là, justement, je vois que tu agis comme tel. Félicitations, Dash.

Dashvara souffla, exaspéré, et suivit Wassag, le capitaine et l’Archer hors de la maison. Quel travail urgent pouvait leur avoir soudain trouvé le serpent ? Un nettoyage chez un ami, peut-être.

Ils traversèrent le fleuve Sage par un pont sans sortir de Sacrifice mais s’approchant néanmoins beaucoup des portes qui menaient à Passereaux. Ils ne s’écartèrent pas de l’avenue : Wassag s’arrêta devant une demeure de plusieurs étages et fit signe aux Xalyas de s’avancer.

— Alors, voilà —murmura le gardien—. La seule chose que m’a dite Son Éminence, c’est que vous deviez entrer ici voir le Licencié Nitakrios, faire ce qu’il vous demandera et l’appeler Licencié. C’est un ami de Son Éminence et c’est un grand érudit. Maintenant, montez. À ce que je sais, il vit au dernier étage. Son Éminence m’a dit que le reste était votre affaire, alors je vous laisse ici.

Wassag, inquiet, attendit que le concierge les laisse entrer avant de s’éloigner. Pendant que Zorvun assurait à ce dernier qu’il n’était pas nécessaire qu’il les guide jusqu’en haut, Dashvara promena son regard sur le vestibule, sans le voir. La curiosité le rongeait au-dedans et, en même temps, il se sentait mal à l’aise parce que… bon : il était sur le point de commencer son véritable service comme sbire aux ordres d’Atasiag. Non, rectifia-t-il. Comme sbire aux ordres d’un ami d’Atasiag. Il haussa les épaules. Quelle importance, de toute façon ?

Monte jusqu’en haut, écoute et obéis, Dash. Pour le moment, c’est ce que tu as de mieux à faire.

Zorvun, Lumon et lui montèrent les escaliers en silence. Dashvara avait l’impression qu’il était le seul à être nerveux et ceci l’irrita un peu. Il s’efforça de se calmer. Après tout, il était censé être le seigneur de la steppe, n’est-ce pas ? Une fois arrivés en haut, ni Lumon ni le capitaine ne s’avancèrent pour frapper à la porte et Dashvara réprima un soupir : évidemment, ils attendaient qu’il s’en charge.

Comme c’est pratique d’avoir un seigneur, hein, capitaine ?

Il frappa deux coups contre la porte. Celle-ci ne tarda pas à s’ouvrir pour laisser apparaître une haute figure émaciée d’humain. L’individu était vêtu d’une longue tunique entièrement noire qui lui arrivait jusqu’aux talons. Il les détailla avec des yeux d’ilawatelk aux abois.

— Vous êtes les Xalyas d’Atasiag ? —demanda-t-il à brûle-pourpoint.

Dashvara acquiesça.

— Oui. Et tu es le Licencié Nitakrios, je suppose.

Le visage de Nitakrios oscillait entre le soulagement et la nervosité. Il acquiesça à son tour.

— Passez. Je dois tout vous expliquer. Je vous donnerai les noms.

Dashvara arqua un sourcil et demanda silencieusement à Zorvun : « Les noms ? ». Le capitaine, évidemment, ne put que hausser les épaules.