Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des Esclaves.

12 Les gardiens d’Atasiag

Quand il ouvrit les yeux, il le fit, secoué par toute une troupe de bras et houspillé par des exclamations exaspérées.

— Debout, Dash ! —criait Zamoy.

— Hein ? —répliqua stupidement Dashvara.

— Il est complètement dans les vapes —dit une autre voix.

Ils durent le sortir du lit pour le tirer de son profond sommeil. Dashvara s’en aperçut quand il se retrouva allongé là, sur le sol, enroulé dans sa couverture.

— Oiseau Éternel —murmura-t-il, en se massant la tête ; celle-ci était engourdie comme s’il avait bu une bouteille entière de vin.

Finalement, il se redressa et, en voyant Zamoy arriver avec un bol d’eau, il se leva d’un bond et s’écria en tendant une main :

— Je suis réveillé !

Le Chauve lui jeta l’eau malgré tout. Dashvara cracha, considéra une seconde la possibilité de se ruer sur son cousin puis soupira en constatant que celui-ci s’était déjà éloigné en courant.

— Pauvre de moi. Miflin, comment fais-tu pour le supporter ?

Le Poète répondit savamment :

— Ô sottise souveraine ! Plaie malsaine, parole vaine : l’écouter n’en vaut la peine.

Dashvara souffla plusieurs fois tout en prenant ses habits. Zorvun était en train d’expliquer aux autres toute l’histoire du contrat.

— Mais pour qui se prend cet homme ? —s’indigna Sashava. Il était rouge comme si une saravièse l’avait piqué. Sédrios le Vieux passait une main dans sa barbe blanche, la mine sombre, Maef et Orafe avaient l’air de mauvaise humeur… Le matin promettait.

Quand Dashvara attacha son ceinturon, il fronça les sourcils.

— Où est ma belsadia ?

Personne ne l’écouta, sauf Tsu. Le drow s’approcha, lui expliquant :

— Je te l’ai prise. Une chose est que tu mâches une feuille par jour et une autre que tu te goinfres de belsadia.

Dashvara s’empourpra.

— Le médecin d’Akrès a dit…

— Le médecin d’Akrès est un Diumcilien. Et de toute manière, je doute qu’il t’ait dit de mâcher plusieurs feuilles à la fois. L’effet s’amplifie. Cinq ou six de ces feuilles réunies peuvent plonger un homme dans une éternelle léthargie.

Dashvara inspira d’un coup. Il ne s’était même pas préoccupé de compter combien il en avait pris. Il supposait que pas plus de deux, mais…

— On ne plaisante pas avec les remèdes —conclut Tsu avec dureté.

Quand il le regardait avec ces yeux inflexibles, il avait l’air de gronder un petit enfant. Dashvara se racla la gorge.

— C’est bon. Débarrasse-t’en. De toute façon, je n’ai pas besoin de plantes pour guérir, j’ai seulement besoin de temps.

L’éclat de fer dans les yeux de Tsu s’évanouit.

— Bien sûr. Alors… cet Atasiag prétend réellement nous libérer ?

Dashvara jeta un coup d’œil aux autres Xalyas. On leur avait apporté un sac entier de pains pour le petit déjeuner, probablement dans le but de gagner du temps. Ceci signifiait que, dans quelques minutes à peine, ils reprendraient le voyage et que, s’il ne se dépêchait pas, il allait se retrouver sans quignon de pain.

— Il nous libèrera —affirma-t-il finalement, tentant de paraître convaincu.

La réponse arracha à Tsu un sourire et Dashvara le lui rendit avant de s’empresser de prendre un des derniers petits pains qui restaient. En mâchant, il revint près de son lit où il trouva son sac rebondi.

— Comment ça s’est passé, en ville, Tah ?

L’ombre rit mentalement.

“Superbement ! Tu ne sais pas à quel point une ronde nocturne dans Séraldia peut être intéressante. Dommage que j’aie raté ta conversation avec Azune. On dirait qu’elle était intéressante, elle aussi.”

Dashvara roula les yeux.

— Aussi intéressante que peut l’être la signature d’un contrat.

Il s’aperçut qu’un des esclaves au fond de la pièce l’observait avec étonnement. Tu penses que je parle tout seul, brave homme ? Dashvara sourit et arracha une autre bouchée à son pain.

Il dut finir d’avaler le reste en marchant vers les carrioles. Le soleil n’était pas levé depuis plus de deux heures, mais des charrettes entraient et sortaient déjà par la porte nord de la ville. La route de Titiaka longeait le fleuve Satil en direction du nord-ouest durant des heures puis s’éloignait à travers la Forêt de Cristal vers la Grande Muraille. Ils venaient de quitter Séraldia quand le capitaine demanda à l’un des convoyeurs de Titiaka qui les conduisaient combien d’heures il fallait pour parvenir à la capitale en carriole.

— Entre huit et neuf théoriquement, en maintenant un bon rythme —lui répondit le Titiaka—. Mais avec la pause à la Grande Muraille et la circulation, il faut bien calculer environ douze heures. Nous arriverons au coucher du soleil.

Ces soldats étaient très différents de ceux de la veille : ils revêtaient l’uniforme avec l’élégance des hérauts, portaient à la ceinture des fourreaux d’épée couverts de fioritures et plusieurs d’entre eux, en plus de l’insigne des convoyeurs, exhibaient sur leurs tabards d’autres blasons très artistiques. Intrigué, Dashvara le montra à Tsu.

— Ceux-ci appartiennent à plusieurs gardes à la fois ?

Le drow haussa les épaules.

— Ce sont des blasons des maisons puissantes de Titiaka qui possèdent leur garde personnelle. Ils aiment envoyer de temps en temps quelques-uns de leurs hommes dans les patrouilles pour montrer leur richesse. —Il esquissa un sourire—. N’essaie pas de les comprendre : c’est inutile.

— Des étrangers —marmonna Zamoy avec un soupir.

Les carrioles avançaient moins vite qu’entre Akrès et Séraldia parce qu’ils n’arrêtaient pas de croiser d’autres charrettes, cavaliers et gens à pied. Makarva et Dashvara avaient repris leur fameuse partie de cartes. Enfin, le premier laissa échapper un petit rire malicieux et montra son jeu :

— Cela faisait plus de douze heures que je souhaitais faire ça.

Dashvara examina les cartes, l’expression horrifiée. Il avait une suite de Sénateurs !

— Fais voir les tiennes —fit Makarva, triomphal.

— Attends, attends, attends —s’agita-t-il. Il scruta ses cartes, puis regarda son ami avec la mine d’un adversaire méfiant et, finalement, il montra son jeu en proclamant— : La main est à moi !

Makarva poussa une lamentation tandis que Dashvara s’esclaffait. Il ne remportait pas le jeu, mais Makarva non plus. En principe, on ne pouvait pas faire partie nulle en jouant aux républicaines, mais c’est qu’ils ne jouaient pas exactement aux républicaines mais à une variante qui s’était perfectionnée au cours des ans et avait obtenu le nom de « xalyennes » à l’unanimité.

Dashvara se targua un moment de son jeu et Makarva grommela.

— On croirait qu’il a gagné la partie.

— Et ce n’est pas le cas ? —répliqua joyeusement Dashvara.

— Ça ne l’est pas.

— Bah. C’est ce qu’il y a de bien avec les xalyennes : les deux adversaires peuvent gagner. N’est-ce pas merveilleux ? —Il fit un geste enthousiaste—. Si seulement il n’y avait pas de perdants dans ce monde. Si seulement nous pouvions…

— Aaaarh ! —intervint Zamoy, avec un air de martyr—. Ne divague pas, cousin, je te connais.

— Tu exagères.

— Ah non, pas du tout. —Il eut un sourire espiègle et donna un coup de coude à Makarva—. Eh, Mak, comment fais-tu pour le supporter ?

Celui-ci eut l’air d’essayer de se rappeler quelque chose et déclara finalement :

— Ô bêtise souveraine : l’écouter n’en vaut la peine.

Dashvara rit doucement et donna un coup de coude à Miflin, assis à côté de lui.

— Quelle paire de perroquets, hein ?

L’esprit du Poète descendit des étoiles ; celui-ci marmonna entre ses dents.

— Malédiction ! Comment trouver l’inspiration en telle compagnie. J’étais dans un de ces états qui ne surviennent que de loin en loin.

— Encore ? —s’intéressa Dashvara—. Il y a quelques jours, tu as dit la même chose.

— Mmpf. Le temps n’est pas le même pour un poète, Dash. Je crois que je te l’ai déjà expliqué.

Dashvara leva les yeux au ciel et proposa une autre xalyenne. Zamoy s’unit à eux et ils jouèrent plusieurs parties rapides tandis que le soleil commençait à cogner avec de plus en plus de force sur leurs têtes. À un moment, Tahisran intervint, pensif :

“Parfois je me dis que c’est dommage d’être perceptiste. Moi, je ne pourrais jamais jouer comme vous.”

Dashvara arqua un sourcil, incrédule.

— Tu veux dire que tu saurais reconnaître les cartes sans les regarder ? —Il perçut son assentiment et il échangea avec Makarva un ample sourire impressionné—. Diables. Tu devrais te faire joueur professionnel. Tu pourrais devenir riche. On dit qu’à Titiaka beaucoup d’argent circule dans les maisons de jeu.

“Mmpf. Non, merci, Dash. La vérité, je préfère les katutas. Avec les cartes, il n’y a aucun mystère.”

— Je te propose un autre jeu —intervint Miflin sur le typique ton grave qu’il adoptait quand il allait lancer une de ses phrases géniales— : Le jeu de la poésie, ça s’appelle. Pour y jouer, on a besoin de syllabes, de rimes et d’une forte émotion.

— Ouille ! Attention, Tah —s’empressa de dire Zamoy—. Miflin peut être plus persuasif qu’un prêtre essiméen. Ne tombe pas dans les filets de son inspiration sinon les rimes les plus folles te poursuivront jusqu’à la fin de tes jours. C’est moi qui te le dis, crois-moi, je connais l’individu depuis même avant sa naissance. On raconte que, lorsque notre mère nous a mis au monde, le Poète a lancé ses premiers cris en vers en comptant les syllabes jusqu’à huit. Et cela rimait : Ouiiiiiiiin ! Ouiiiiiiiin ! —Le Chauve cria avec une telle maestria que, pris par surprise, Makarva et Dashvara éclatèrent de rire.

— Bah ! —protesta Miflin—. Avoir des frères pour qu’ils te calomnient —grommela-t-il.

Dashvara entendit des sabots rapides contre le pavé du chemin et son sourire s’effaça en voyant une figure avec un masque de bronze passer devant eux au galop, dépasser les charrettes et s’éloigner rapidement en direction de Titiaka. Le silence tomba dans la carriole.

— C’était elle, Dash ? —demanda Lumon.

Dashvara se racla la gorge et soupira.

— C’était elle —confirma-t-il.

Ils mirent plus de cinq heures pour atteindre la Forêt de Cristal. C’était la plus grande forêt que Dashvara ait jamais vue de sa vie et il se rappelait avoir été impressionné, trois ans auparavant, quand il l’avait traversée à pied. En tout cas, elle était beaucoup moins intimidante que l’inextricable enchevêtrement des marécages d’Ariltuan. Le sous-bois, espacé, était couvert de mousse et des lianes de sève cristallisée tombaient des arbres, scintillant doucement sous la lumière du soleil. Dès que le chemin tourna droit sur le nord, Dashvara aperçut la Grande Muraille, mais les carrioles eurent encore besoin d’une heure de plus pour y arriver. Épaisse d’une dizaine de pas, la muraille mesurait environ cinquante pieds de haut. C’était un des Cinq Grands Sacrifices de Titiaka, construit il y avait plus d’un siècle quand Diumcili était encore un royaume et que les trois cantons ne s’étaient pas unis en fédération. Pendant qu’ils approchaient de l’imposante construction, Dashvara remarqua le visage rembruni de Tsu et l’interrogea du regard.

— Je pensais à tous les esclaves qui sont morts en construisant ça —expliqua le drow—. On parle de milliers de morts.

Dashvara frémit et regarda de nouveau la Grande Muraille, se sentant soudain beaucoup moins fasciné.

Devant les portes, des gardes les arrêtèrent et les firent tous descendre de la carriole en grognant comme des contremaîtres habitués à traiter avec toutes sortes de gens. Ils les conduisirent dans une cour de l’autre côté des murailles et, pendant qu’un scribe vérifiait leurs marques sur le bras, un des patrouilleurs titiakas distribua le repas. Dans la zone, il régnait un constant va-et-vient. Des dizaines de carrioles s’arrêtaient dans les cours, près des tavernes qui bordaient la route. Des voyageurs entraient et sortaient des établissements, des groupes de gardes paressaient entre les chariots et certains commerçants économes, ayant apporté leurs propre repas, s’étaient installés sur l’herbe et les murets qui entouraient la grande cour. Dashvara venait de s’asseoir avec son bol de garfias quand il vit descendre d’une diligence une famille avec cinq filles parées comme si elles allaient assister à un bal. Quand deux d’entre elles rirent discrètement, il se rendit compte qu’il les regardait effrontément et il reporta son attention sur ses garfias. Il toussota :

— Makarva.

— Mm ? —dit celui-ci. Assis, le bol oublié entre les mains, son ami souriait aux jeunes filles, leur adressant son sourire le plus séduisant. Dashvara étouffa un rire moqueur.

— Tes garfias vont refroidir.

Makarva baissa le regard sur son bol et roula les yeux.

— Elles étaient déjà froides quand on nous les a servies. —Il reprit sa contemplation sans se départir de son sourire—. Ah, Dash ! Quelle magnifique journée, tu ne trouves pas ?

Dashvara ne répondit pas immédiatement. Il observa les cinq jeunes filles alors que celles-ci entraient dans une taverne en riant et en jacassant comme des perruches. Dashvara sourit. Diables, il lui semblait que des millénaires s’étaient écoulés depuis qu’il avait contemplé des expressions aussi innocentes que celles-là. Les milfides étaient spirituellement à vingt milles de ces joyeuses jeunes filles. Une journée magnifique, avait dit Makarva…

— Diablement magnifique —approuva-t-il avec vivacité.

Il fut distrait par un rire contenu et s’aperçut que Lumon, Alta, Boron et Tsu les regardaient avec des mines railleuses. Il souffla.

— Qu’est-ce qui leur arrive ? —grommela Makarva.

Dashvara haussa les épaules.

— Bah, laisse-les. Comme dit Miflin : la stupidité souveraine, l’écouter n’en vaut pas la peine.

Ils eurent davantage de temps que la veille pour se dégourdir les jambes et, quand ils remontèrent dans les carrioles, ils se sentaient prêts pour les cinq heures de voyage qui restaient. Le soleil cognait fort et les conducteurs installèrent la toile avant de reprendre la marche. À partir de là, tout ne fut que granges, bosquets, ruisseaux et collines. De temps en temps, ils apercevaient de grandes demeures et des châteaux. Assis cette fois à l’arrière de la carriole, Dashvara observa le paysage. La plupart des champs étaient couverts de vignes et de légumes et il devina que ceux qui les cultivaient devaient être très probablement des « travailleurs » : il était en Diumcili depuis assez longtemps pour savoir que l’économie de toute la Fédération se basait sur les esclaves.

Avec la toile, une chaleur asphyxiante s’accumula bientôt dans la carriole et Dashvara commença à cuire comme une garfia dans l’eau bouillante. Sa peau, là où on lui avait appliqué la marque du dragon rouge commença à le brûler au point qu’il aurait juré qu’un nid entier de saravièses l’attaquait traîtreusement. Il constata vite que ses compagnons affrontaient le même problème et que, comme lui, ils étaient sur le point de fondre, en particulier Tsu. Quand il vit la sueur perler sur le front du drow, Dashvara s’inquiéta ; normalement il ne transpirait que lorsqu’il se trouvait à bout. Par deux fois, une patrouille leur distribua des outres d’eau et, par deux fois, ils en donnèrent deux entières à Tsu, l’arrosant avec l’une et s’assurant qu’il buvait. À un moment, le drow marmonna quelque chose sur l’hyperthermie et je ne sais quoi et Dashvara craignit qu’il ne commence à délirer.

Cependant ses craintes s’évanouirent quand, au bout de trois heures de voyage, une brise fraîche se leva, venant balayer l’air de l’étuve dans laquelle ils se trouvaient. Ce fut comme une libération. Ils passèrent d’un état d’hébétude due à la chaleur à un état de somnolence. En quelques minutes, Miflin et Kodarah se retrouvèrent appuyés l’un contre l’autre à partager leurs rêves. Arvara le Géant était sur le point d’écraser Lumon sous son poids et Boron dormait placidement assis, le menton appuyé contre sa poitrine. Plus endormi qu’éveillé, Dashvara s’absorba dans la contemplation du chemin qu’ils laissaient derrière eux. À un moment, il croisa les yeux sombres d’une passante et il faillit sursauter, pensant que c’était Zaadma. Puis, il se traita de fou quand il vit que le visage de la femme n’avait aucune ressemblance. Que l’Oiseau Éternel me rende la raison, soupira-t-il, en retrouvant son calme.

L’Est s’assombrissait déjà quand Atok le sortit de sa torpeur.

— Dis-moi, Dash, ce contrat. Qu’est-ce que tu en penses, toi ?

Dashvara arqua un sourcil vers le visage émacié et calme du Xalya. Il ignorait pourquoi, Atok avait toujours accordé une valeur spéciale à ses opinions ; peut-être parce qu’étant devenu orphelin à l’âge de dix ans, il avait été recueilli par le seigneur Vifkan et éprouvait envers le fils de celui-ci une sorte de respect héréditaire. Dashvara ne le savait pas avec exactitude.

— Ce que je pense du contrat ? —Il haussa les épaules et bâilla—. Que c’est une bonne blague. Ce nouveau maître doit avoir le sens de l’humour.

— Le sens de l’humour ? —répéta Atok, sans comprendre.

Dashvara sourit.

— Eh bien oui. Réfléchis. Quelle personne dénuée d’humour pourrait demander à son esclave de reconnaître qu’il signe un contrat volontairement ? Tu as tout à fait raison, Atok —ajouta-t-il, bien que celui n’ait rien dit—. C’est de l’humour malsain, mais c’est de l’humour.

Atok demeura silencieux un instant et, finalement, il secoua doucement la tête.

— Si tu le dis. Tu sais si ce nouveau maître appartient à la Confrérie de la Perle ?

Dashvara grimaça. À la demande d’Azune, il n’avait pas révélé à ses frères l’identité de Cobra.

— Non, je ne sais pas —mentit-il—. Mais je ne crois pas. Atasiag est un nom diumcilien. Il dispose probablement de sa propre organisation. J’ai l’impression que c’est un homme beaucoup plus puissant que la Confrérie de la Perle.

Il croisa les jambes sur le bord de la carriole, tentant de trouver une position plus confortable. C’est alors seulement qu’il se rendit compte que tous ceux qui étaient encore éveillés prêtaient attention à ses propos. Croyaient-ils donc qu’il en savait davantage qu’eux sur le sujet ? Non, peut-être qu’ils ne le croient pas, mais malgré tout ils souhaitent t’entendre dire quelque chose de réconfortant, comme par exemple qu’Atasiag est réellement un allié. Leur révéler que c’est un voleur, ce serait leur saper complètement le moral. Il soupira intérieurement et ajouta avec douceur :

— Nous faisons ce qu’il faut faire, frères. Atasiag nous libérera. N’en doutez pas.

Ou du moins doutez en silence, ajouta-t-il pour lui-même.

Ils arrivèrent à Titiaka alors que le ciel se teintait déjà d’un bleu sombre. Ils passèrent devant ce que Tsu appela la Forteresse Noire et se dirigèrent vers les portes d’Ashagod. Les fortifications de Titiaka auraient impressionné une armée de dragons : elles consistaient en des murailles doubles entourées d’un fossé d’une trentaine de pas. Même dans la steppe on avait entendu parler des défenses de la capitale fédérale. Dashvara entrevit les nombreuses tours par-dessus les têtes de ses compagnons et l’unique pensée qu’il eut fut : Si le cas se présente, nous allons avoir du mal à nous enfuir plus facilement d’ici que de la Frontière…

Quand ils entrèrent, il ne put apercevoir le Pont qui unissait les deux monts, le Serein et le Courtois : il ne put voir qu’un flux infini de personnes affairées ou oisives qui zigzaguaient agilement sur une large avenue bondée. Ils tournèrent sur la gauche, s’éloignant de l’avenue, et entrèrent dans une cour entourée d’un élégant édifice aux murs blancs. Un instant, Dashvara pensa qu’il s’agissait de la maison d’Atasiag, mais un des patrouilleurs les détrompa quand, les carrioles s’arrêtant, il leur interdit de mettre pied à terre.

— Restez là —leur dit le Titiaka—. La garde municipale va bientôt venir s’occuper de vous.

Dès que le patrouilleur s’éloigna, Zamoy soupira et commenta entre ses dents :

— Nous finirons par connaître les cours des casernes fédérales sur le bout des doigts.

Dashvara pouvait presque palper la tension qui flottait dans l’air. Logiquement, tous étaient anxieux de savoir que diables on allait faire maintenant de leurs vies au milieu de cette ville monstrueuse.

“Eh, Dash”, dit soudain la voix de Tahisran. “J’ai failli partir sans te souhaiter bonne nuit. Je vais faire un tour dans la ville”, l’informa-t-il.

Dashvara baissa inutilement les yeux sur son sac pour constater que l’ombre n’y était déjà plus. Il scruta les alentours et secoua la tête. Il était inutile de chercher une ombre dans l’obscurité. Il avait l’impression que Tahisran était déjà loin quand il murmura :

— Bonne nuit, Tah.

Quelques minutes plus tard, les carrioles sortirent de la caserne. Ils passèrent par des rues silencieuses et, enfin, après plus de trente heures de voyage en carriole, ils parvinrent à la demeure d’Atasiag Peykat.

— Descendez —leur lança une voix quand les carrioles s’arrêtèrent.

Le sac sur le dos, Dashvara mit pied à terre le premier et, pendant que les autres descendaient à leur tour, il examina les alentours. La maison était grande et il paria que, s’il l’avait vue à la lumière du jour, elle lui aurait paru somptueuse. Le bâtiment du fond avait un étage supérieur, la cour était entourée d’un couloir avec des colonnes et une petite fontaine se dressait au centre, illuminée par une lumière douce qui semblait surgir du néant.

Et pourquoi donc un voleur continue à voler s’il possède déjà tout cela ?, se demanda Dashvara, déconcerté.

Il entendit les conducteurs stimuler les chevaux et il se tourna pour voir les gardes municipaux s’en aller avec les carrioles. Ils laissèrent derrière eux une cour avec vingt-deux Xalyas de la steppe, un drow et un petit groupe d’hommes d’Atasiag. Dashvara scruta ces derniers avec curiosité. Ils étaient quatre et ils ne portaient qu’un bâton à la ceinture. Ils avaient l’air d’être tout à fait détendus, comme s’ils n’avaient même pas imaginé que les Xalyas puissent essayer de se rebeller. Il n’en connaissait aucun et il se demanda si ce n’étaient pas des membres de la Confrérie du Songe. Des voleurs, peut-être. Des espions. Ou allez savoir.

— Entrez par ici —fit l’un d’eux d’une voix plus douce que celle à laquelle Dashvara s’attendait. C’était un humain et il avait les cheveux encore plus noirs que ceux des Xalyas. Son allure discrète et sa démarche légère rappelèrent à Dashvara celles d’un vieux loup solitaire.

Dans l’expectative, les Xalyas n’émirent pas même un murmure. Ils se contentèrent de suivre leurs nouveaux guides jusqu’à une ample pièce avec des paillasses alignées. Au fond, il y avait une fenêtre à jalousie avec une plaque de pierre ajourée digne des meilleurs artisans de Diumcili. Dashvara la contempla avec l’impression de pénétrer dans un petit palais.

— Ceci sera votre dortoir —informa l’humain en réalisant un geste vague. Son accent de Titiaka était si prononcé que Dashvara dut faire des efforts pour le comprendre—. Les cuisines sont de l’autre côté de la cour et vous pourrez y manger à n’importe quelle heure de la journée tant qu’il y aura quelque chose à grappiller. Nous, nous sommes les domestiques gardiens de la maison et nous dormons juste derrière cette porte —indiqua-t-il— : si vous avez un doute, passez et demandez. Normalement, l’un de nous est toujours dans les parages. Le cuisinier et sa fille dorment dans la cuisine. Vous n’avez pas libre accès aux autres pièces. Et… disons que c’est tout. —Il leur jeta un regard inquisiteur—. Des questions ?

On entendit plusieurs expirations. Dashvara réprima un petit rire nerveux. Il demandait s’ils avaient des questions… ! Le capitaine Zorvun répondit sur un ton posé :

— Effectivement, il se peut que nous ayons un certain nombre de questions. Mais, avant tout, merci pour votre accueil. Je suis Zorvun de Xalya. Puis-je vous demander vos noms ?

L’humain acquiesça tranquillement avec un léger sourire.

— Bien sûr. Mon nom est Wassag. Et eux, c’est Yorlen et Dafys —il montra un elfe aux cheveux violets puis un sibilien au visage gris comme la pierre et aux yeux d’un bleu intense—. Le bélarque, le vieux Léoshu, est allé fermer le portail. S’il vous plaît, pouvez-vous retrousser vos manches ? Nous devons vérifier que vous êtes tous marqués.

On entendit plusieurs soupirs, mais personne ne protesta. Quand les trois gardiens les eurent passés en revue, le capitaine demanda :

— Eh bien, Wassag, en quoi consiste notre nouveau travail ?

Wassag arqua un sourcil et ses yeux grisâtres scintillèrent.

— Disons qu’on ne nous l’a pas dit. Je suppose que, dès que Son Éminence sera de retour de voyage, vous le saurez.

— Son Éminence ? —murmura Zamoy avec le nez froncé.

— Voyage ? —répéta Zorvun l’air perplexe—. Atasiag n’est pas à Titiaka ?

Wassag fit une moue, comme s’il tentait de réprimer un sourire.

— Disons qu’il n’est pas là —admit-il—. Mais il rentrera très probablement après-demain.

Sashava grogna et Zorvun lui jeta un regard d’avertissement.

— C’est bon —affirma le capitaine—. Alors, nous attendrons son retour.

— Oui. Comment faire autrement, de toute façon, n’est-ce pas ? —Wassag sourit largement cette fois-ci—. Ah, habituez-vous à l’appeler Son Éminence —ajouta-t-il avec plus de sérieux—. Atasiag Peykat est un magistrat et il est candidat au Conseil. C’est un citoyen de prestige et, nous autres, ses travailleurs, nous sommes les premiers à devoir l’honorer.

Son commentaire généra des expressions de moquerie et d’exaspération difficilement contenues. Dashvara crut percevoir un mélange de confusion et de curiosité dans les yeux argentés du gardien.

— Je suppose que cela fait partie du Contrat —soupira enfin Zorvun.

Wassag regarda ses deux compagnons du coin de l’œil avant de déclarer :

— Je vous suggère de laisser vos sacs ici. Je vais vous guider aux cuisines. Vous devez avoir faim, je suppose.

Tous les visages s’éclairèrent, en particulier ceux de Maef, Shurta et Arvara. Dashvara sourit. À eux trois, ils auraient été capables de manger une vache entière.

Dehors, un vent froid et humide venu de la mer s’était levé. Ils pressèrent le pas et traversèrent le portique jusqu’aux cuisines. Là, un elfocane de forte taille, entièrement vêtu de blanc, fredonnait une chanson en diumcilien tout en disposant des cuillères sur la table.

— Serl —fit Wassag avec une affection évidente—, tu n’as pas besoin de nous cajoler comme si nous étions des enfants. Disons que nous savons où trouver les cuillères. Comment va le bouillon ?

— Ah, Ah ! —exclama le cuisinier—. N’y touche pas, Wass. Assieds-toi avec les autres. Ah —sourit-il de toutes ses dents—. Quel plaisir d’avoir de nouveau une table pleine. Salut à tout le monde. Je m’appelle Serlag. Je vous apporte tout de suite le bouillon et le pain. Et après j’ai une surprise !

Tandis que le dénommé Serl s’éloignait, Dashvara s’assit près de Makarva et murmura :

— Ils nous ont pris pour une délégation de princes, non ?

Makarva faisait tourner sa cuillère. Imitant la façon de parler de Wassag, il admit sur un ton grave :

— Disons que c’est l’impression que cela donne.

Dashvara étouffa à moitié un rire et, quand il croisa le regard de Wassag, il lui adressa une moue d’excuse : le très discret Makarva avait parlé en langue commune.

— Mak —soupira-t-il, patient—, combien de fois je t’ai dit qu’il ne faut pas se moquer des gens avant d’avoir évalué leur degré de susceptibilité ?

— Mm —réfléchit Makarva—. Je crois que ça, tu ne me l’avais pas encore dit.

— Il faut toujours tout t’expliquer —se moqua Dashvara.

Wassag réalisa un mouvement de sourcils et s’assit en face du capitaine, entouré de l’elfe aux cheveux violets et du sibilien. Ceux-ci n’avaient pas encore prononcé un mot.

— C’est vrai que vous venez de la Frontière ? —demanda le brun.

Zorvun acquiesça.

— Nous en venons.

Un éclat de curiosité passa dans les yeux de Wassag.

— Eh bien, vous avez eu de la chance d’en sortir. Ici, on raconte qu’un Condamné ne parvient que rarement au jour de sa libération.

— Pas étonnant —fit Orafe, avec un rire sarcastique—. Ils sont presque tous condamnés à vie.

De tous les Xalyas, Orafe était celui qui avait le visage le plus dur et le plus couturé de cicatrices. C’est pourquoi Dashvara ne fut pas surpris quand Wassag le dévisagea durant quelques secondes avant de grimacer discrètement.

— Je vois. Disons que, par ici, nous ne savons pas grand-chose sur les Communes. Je sais seulement que les marécages d’Ariltuan sont habités par des créatures dangereuses. Des orcs, disent certains.

— Des orcs —affirma Shurta.

— Et des milfides —ajouta Zamoy avec désinvolture—. Des créatures bipèdes avec des dents affilées, une peau bleutée et des griffes qui t’écorchent rien qu’en te frôlant. Regarde ce que m’a fait l’une d’elles —ajouta-t-il en retroussant la manche de son bras gauche : un long sillon cicatrisé parcourait sa peau de l’épaule jusqu’au coude. Wassag eut l’air impressionné ; Yorlen et Dafys demeurèrent imperturbables. Zamoy esquissa un sourire diabolique—. Dashvara et Lumon ont déchiqueté cette maudite bête à coups de sabres.

— Par la Sérénité… —susurra Wassag.

— Il y a aussi les adrièges —observa Pik avec un de ses habituels tics nerveux—. Des bêtes que tu ne sais pas si elles marchent ou si elles rampent et qui se confondent avec la boue. C’est comme d’énormes serpents avec des bras. Mon frère Kaldaka et moi, nous sommes tombés sur un adriège un jour où nous arrachions des arbustes près de la lisière. Il nous a jeté un de ses crachats pleins de venin et, si Arvara n’avait pas été là pour nous ramener au baraquement et que Tsu ne nous avait pas traités avec ses breuvages, nous serions devenus de vrais zombis. Regarde ça —lança-t-il, en tirant le col de sa chemise pour montrer un morceau de peau noire comme le charbon—. Nécrose, c’est comme ça que Tsu appelle ça. Mon frère a la même chose sur l’épaule.

— Fichtre… —murmura Wassag ; à présent, il n’avait pas l’air aussi fasciné, mais plutôt effrayé. Yorlen, par contre, avait penché la tête avec un subit intérêt.

Dashvara intervint :

— Et puis, il y a les brizzias. C’est comme de grands golems de pierre couverts de mousse. Ils mesurent bien environ quinze pieds. Je ne sais pas, pour que vous vous fassiez une idée, s’ils tendent la main, ils peuvent toucher le toit de cette maison. S’ils te donnent un coup de poing, ils t’envoient jusqu’au désert.

— Vraiment ? —Wassag se racla la gorge. Un éclat d’incrédulité passa dans ses yeux.

Vraiment, fédéré, sourit Dashvara.

— Y en a un qui a écrasé la jambe de Sashava avec le poing —affirma Atok—. Et Dashvara s’est cassé deux côtes en l’attaquant par-derrière.

— Il m’a donné un coup de tête —précisa Dashvara—. Et moi, j’ai failli lui planter ma lance dans l’œil, mais vois-tu ? Je ne l’ai pas fait. Si je l’avais fait, nous ne serions pas assis ici mais en train de pourrir dans la boue au beau milieu d’Ariltuan.

— Vous êtes entrés dans les marécages ? —s’enquit Wassag.

— Ça oui, nous y sommes entrés —rit Sashava. Dashvara sourit en le voyant de si bonne humeur—. Tu vois, fédéré : nous avons parcouru des milles entiers dans la boue.

— Et après, le brizzia est arrivé, on en a eu assez et nous avons fait demi-tour —compléta Dashvara, amusé.

— Bah, les brizzias, ce n’est pas le pire —assura Alta—. Les créatures qui terrifient le plus les Condamnés, ce sont les petites, celles que l’on ne peut presque pas voir. Vous savez ce que c’est que les saravièses, les gars ? —Wassag et Yorlen firent non de la tête—. Ce sont des insectes qui t’attaquent pour te sucer le sang. Ces bestioles t’injectent un liquide qui te fait faire des bonds pendant des heures.

— Non, non, non. C’est plutôt que tu t’effondres par terre, tout secoué de spasmes —nuança Zamoy. Les Triplés étaient des experts en la matière : pour quelque raison, les saravièses appréciaient particulièrement leur sang.

Makarva s’éclaircit la voix et intervint :

— Il faut réellement tout un essaim de saravièses pour mourir. Par contre, avec une morsure d’anfiver, en quelques minutes, tu es déjà bon pour alimenter les milfides et les corbeaux. C’est un serpent à la peau très transparente —expliqua-t-il aux trois hôtes—. Il se fourre dans la boue, il court à la vitesse de l’éclair et on ne le voit que lorsqu’il te tombe dessus.

Zorvun marmotta, amusé :

— Vous êtes en train de les effrayer, les gars.

— Nous effrayer ? Pas du tout —répliqua Dafys, le sibilien. Le son de sa voix était rauque comme celui de deux pierres qui raclent l’une contre l’autre. Il promena ses yeux bleus sur les Xalyas tandis que le cuisinier s’approchait avec le bouillon—. Je ne gobe pas toutes ces histoires —affirma-t-il—. Si ces anfivers sont si dangereux, s’il y a tant de monstres horribles, comment expliquez-vous que vous êtes encore en vie ?

Sa question arracha à tous des sourires et de petits rires.

— Parce que nous avons eu de la chance, peut-être ? —proposa Kodarah le Chevelu.

— Parce que les yeux de Lumon nous avertissent de tous les dangers —intervint Miflin.

— Parce que nous avons le meilleur capitaine du monde —s’exalta Makarva, brandissant sa cuillère.

— Quelle paire d’adulateurs —souffla Zamoy.

— Parce que nous sommes des Xalyas. —L’affirmation de Sashava était catégorique. Cela aurait pu paraître une plaisanterie venant de tout autre personne mais, venant de lui, c’était impossible : Sashava ne plaisantait pas avec l’honneur des Xalyas. Zorvun se racla la gorge.

— Et parce que nous ne sommes restés là-bas que trois ans.

Wassag souffla.

— Que trois ans ?

Le capitaine esquissa un sourire.

— Je connais un Condamné qui est là-bas depuis plus de quinze ans. —Il parlait de Towder, de la Tour de Dignité—. À l’évidence, beaucoup ne survivent pas à la première année —murmura-t-il et Dashvara devina qu’il pensait à Kadayra, le frère d’Orafe qui était mort durant les premiers mois. Le capitaine secoua la tête—. Dans la pratique, si l’on omet les maladies, le plus grand danger, ce sont les milfides. Elles ne cherchent pas seulement le bétail comme les orcs : si elles te croisent sur leur chemin, c’est toi qu’elles dévorent. Et elles ne reculent devant rien, même pas devant l’acier. Durant ces trois années, je n’ai pas vu une seule milfide s’enfuir en courant pour sauver sa vie.

Pour quelque raison, Zorvun avait toujours été fasciné par le comportement des milfides ; Dashvara se demandait parfois si ce n’était pas parce qu’elles possédaient le même entêtement que son ami le seigneur Vifkan. Il sourit et se leva à moitié quand ce fut son tour de se servir du bouillon. Celui-ci était composé d’une variété incroyable d’ingrédients. Il ne fut capable de reconnaître que les carottes et l’oignon. Près de la table, Serl proclama avec une évidente satisfaction :

— Bouillon de poulpe, céréales, oignons, ail, thym et autres ingrédients, secret de l’oncle Serl. Mangez avant que cela ne refroidisse et cessez vos récits macabres. Ici, dans ma cuisine, on parle de la bonne vie et de la joie, pas de monstres répugnants. Mangez !

Agréablement surpris, Dashvara s’unit aux autres pour lui communiquer ses remerciements et l’oncle Serl rougit de plaisir avant de s’éloigner pour s’occuper de sa cuisine.

Le bouillon était excellent. Il ne se rappelait pas avoir mangé un plat aussi bon depuis… eh bien, depuis jamais, à vrai dire. Au Donjon de Xalya, ils n’avaient jamais eu d’ingrédients pour assaisonner dûment les repas et, à la Frontière, ils mangeaient des garfias tous les jours et la garde de Rayorah ne leur fournissait de la bonne viande qu’une fois l’an, pour la fête d’hiver ; et ce n’était pas spécialement une partie de plaisir de se rendre en ville au milieu de la neige pour aller la chercher.

Bah, se dit-il, en mâchant à pleines dents. C’est du passé, Dash : à présent, la bonne vie t’attend.

Il sourit de nouveau, enjoué. À cet instant-là, il serait resté assis avec son bouillon même si on lui avait offert la liberté de s’en aller. Finalement, pour s’en aller où, de toute façon ? Tuer des chefs shalussis ? Dès qu’il eut saucé son bol, il s’unit au « défilé de la louche », comme le dénomma l’inventif Zamoy, et il se servit une deuxième portion. Maef et Arvara en étaient déjà à leur troisième bol.

Ah. Cobra ne sait pas qui il a pris sous son toit. Si on continue à nous soigner aussi bien, nous allons vider son garde-manger en une semaine.

Il avalait sa dernière cuillerée quand il vit Makarva s’appuyer contre le dossier de sa chaise et pousser un soupir de profonde satisfaction.

— Oiseau Éternel, tu crois qu’ils vont me regarder de travers si j’embrasse l’oncle Serl ? —Ses yeux brillaient de gratitude.

Dashvara rit.

— Penses-tu. Même que, si tu l’embrasses, je l’embrasse moi aussi.

— Génial. Où est-il passé ? —demanda Makarva. Les autres étaient plongés dans leurs conversations, faisant plus de raffut qu’une bande d’ivrognes exaltés. Même Orafe le Grognon et Sashava le Grincheux étaient de bonne humeur. Dafys, le sibilien, s’était éclipsé, mais Wassag et Yorlen étaient encore là, l’un parlant avec le capitaine et l’autre aussi muet qu’une tombe. Durant quelques secondes, Dashvara contempla ses frères, fasciné. Dans la vie, peu de choses étaient plus belles que de voir ses êtres chers heureux et insouciants ; repus et avec la merveilleuse conviction qu’ils ne retourneraient plus jamais à la Frontière… Il cligna des paupières.

Ouille, ouille, ouille ! Attention, Dash. Tu deviens sentimental.

Le rire de stentor d’Arvara le Géant le tira de ses pensées. Makarva cherchait toujours le cuisinier quand Dashvara vit l’elfocane entrer par une porte intérieure. Il portait sur l’épaule un sac qui émettait des bruits de verre.

— Qu’est-ce que c’est, Serl ? —s’enquit Wassag, en se levant pour l’aider à déposer son sac sur la table.

Le cuisinier afficha un énorme sourire.

— Un vin vieux d’Atalbella, les gars —annonça-t-il—. Le meilleur vin de toute la côte est de l’Océan Pèlerin. Cadeau de Son Éminence.

La stupéfaction laissa place à l’enthousiasme. Avec un sourire de loup, Makarva murmura :

— Je l’embrasserai deux fois !

— Attention, Mak —le prévint Dashvara—. Un cadeau éminent de plus et tout cela pourrait dégénérer en une orgie.

Orafe protesta qu’il aurait préféré boire le vin avec le bouillon, mais Serl fut catégorique : un vin de cette classe se buvait comme dessert. Il leur revint un seul verre à chacun et, déçu, Makarva marmonna qu’un verre de vin ne pouvait dégénérer en quoi que ce soit de toute façon. Dashvara but son verre d’un trait et observa le cuisinier tandis que celui-ci buvait très délicatement une gorgée du sien.

— Sentez la texture —disait-il, exultant—. On dirait une fraise tombée dans un puits d’ambre.

Une fraise quoi ? Dashvara échangea un regard avec Makarva et tous deux se raclèrent la gorge discrètement pendant que le cuisinier continuait à délirer en déclamant des absurdités sur le vin. Chacune était plus extravagante que la précédente.

— Flamboyant de lumière —répéta Dashvara, en soufflant—. À moins qu’il ne parle du candélabre…

— Béni par la Grâce de l’Humilité —rit discrètement Makarva—. Diable, et moi qui l’ai bu sans le savoir.

Zamoy donna un coup de coude complice à Miflin.

— Presse-toi, sinon il va te battre à la course, Poète —se moqua-t-il.

Quand l’oncle Serl s’arrêta de parler, tous les Xalyas avaient terminé leur verre et observaient l’imposant elfocane avec des expressions amusées et incrédules.

— Serl —dit Wassag, en lui tapotant l’épaule—. Bois donc, allez. Tu vas finir par faire tomber ton verre. Eh, vous tous, je suppose que vous devez être épuisés, alors je vous souhaite une bonne nuit. Et comme je vous l’ai dit, si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas à frapper à notre porte.

Zorvun se leva et tous l’imitèrent. Une armée de chaises crissa contre le sol.

— Merci beaucoup pour tout, pour l’accueil et pour le vin —remercia le capitaine. Il semblait un peu grisé, comme si un seul verre de vin avait altéré ses réflexes. Il n’avait pas la résistance de Kroon, sourit Dashvara. En sortant de la cuisine avec ses frères, il confirma pour lui-même :

— Ce que je disais : ils nous ont pris pour une délégation de princes.