Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des Esclaves.

6 La Tour de Sympathie

Quand il arriva à Compassion, dix Xalyas se pressaient près de la palissade détruite et de la tranchée, scrutant les marais. Sashava descendait la pente en boitant et Tsu tendait le cou depuis la porte, sans oser abandonner les malades. Sur les troncs brisés, gisait le corps d’un orc des marais, une flèche de Lumon plantée dans son cœur.

Dashvara lança un juron et s’empressa de mettre pied à terre.

— Combien ? —demanda-t-il à voix haute.

— Une vingtaine —répondit Lumon sans quitter des yeux le cadavre—. Ils sont venus, ils ont démoli la palissade en effrayant un borwerg et ils sont partis.

— Et ils l’ont bien démolie —soupira Zamoy, irrité—. Je crois bien que notre réserve de bois va sacrément augmenter. Dites-moi, comment on va faire pour réparer tous ces dégâts ?

Il ne leur restait plus de troncs. Mais ils n’allaient pas laisser une brèche juste devant le baraquement. Il manquait encore plusieurs pas à Sashava pour les rejoindre quand celui-ci commença à vociférer :

— Couper les pieux cassés, affilez-les et plantez-les entre les deux tranchées extérieures. Zamoy, Makarva, Boron : démontez un morceau de l’estrade. Nous l’utiliserons comme mur défensif. Alta —aboya-t-il—. Monte sur le cheval et fonce jusqu’à Rayorah. Dis aux fédérés que nous avons besoin de plus de troncs.

Tous s’activèrent et Dashvara s’approcha de Sashava. Un éclat dangereux brillait dans les yeux de ce dernier et Dashvara devina que c’était la typique situation où son humeur devenait presque aussi noire que le fond d’un puits.

— J’ai parlé avec ceux de Dignité —l’informa-t-il calmement—. Apparemment, il est arrivé la même chose à l’une de leurs patrouilles qu’à celle du capitaine. Ce nuage vert pourrait être provoqué par des plantes. Et, visiblement, les orcs sont…

Il s’interrompit quand il entendit les sabots de Tardif s’éloigner ; Alta, qui n’avait pas dû beaucoup dormir, se dirigeait à bride abattue vers l’ouest. Dashvara regarda le sac suspendu derrière la selle et, comme il le craignait, il vit qu’il était encore rebondi. Il ferma brièvement les yeux en soupirant. Il fallait espérer que Tahisran n’aurait pas l’idée de parler à Alta… sinon, celui-ci allait avoir un sacré choc et il l’imaginait déjà tombant de cheval.

— Ils sont en train de préparer un assaut —murmura Sashava, complétant la phrase de Dashvara—. Je le savais. Ce nuage de fumée devait être provoqué. Maudits orcs —grogna-t-il—. Je ne sais pas si c’est qu’ils deviennent plus intelligents ou plus bêtes. Eh, Dashvara —fit-il soudain, alors que celui-ci s’éloignait déjà pour aller chercher une hache—. Va à Sympathie. Demande-leur si, à eux aussi, il leur est arrivé la même chose.

Dashvara ouvrit la bouche pour protester : ceux de Sympathie étaient de véritables cinglés. S’approcher de leur tour était plus ou moins comme entrer dans un campement de loups sanfurients…

Sashava feula.

— Dash ? —grogna-t-il— : Vas-y.

Dashvara soupira mais acquiesça, en se mordant la lèvre.

— Je vais aller mettre la cotte de mailles.

Une demi-heure plus tard, il marchait à pas rapide vers le nord à travers la prairie. Normalement, ils ne s’éloignaient jamais du baraquement seuls. Mais vu la situation…

Durant le trajet, il constata, soulagé, que la palissade du nord était toujours en bon état dans le périmètre de Compassion. Il aurait souhaité rencontrer une patrouille avant d’arriver à la tour de Sympathie, mais il faisait jour et, de jour, en principe, les seuls qui surveillaient étaient ceux qui montaient la garde dans la tour de guet et le baraquement. Il sursauta en entendant un cri dans les marécages, puis il comprit que ce n’avait été qu’un oiseau. Il souffla, se moquant de lui-même.

Il ne manque plus que tu meures une semaine avant de sortir de ce puits. Quoi de plus typique : tu t’enthousiasmes pour un avenir proche plus attractif que ton présent et tu te distrais à tel point que l’avenir finit par devenir plus noir que la nuit.

Il s’approcha du baraquement sans que le veilleur de la tour ne donne aucun signal d’alarme. Visiblement, les Sympathiques ne s’inquiétaient pas des visites venant de l’ouest de la palissade.

Je suis en train d’entrer dans un nid de vipères. Merci, Sashava…

S’armant de courage, Dashvara continua à avancer et finalement un homme appuyé contre un mur de la baraque le vit. Dashvara s’empressa de le saluer.

— La Compassion salue Sympathie —fit-il d’une voix ferme.

Le Condamné portait une lance. Il la reposa sur la terre et s’inclina, en plissant les yeux, comme si la lumière du soleil ne lui permettait pas de bien voir son visiteur. Il se comporte comme un orc, pensa Dashvara avec un frisson.

— Sympathie —répondit le Condamné d’une voix apathique— salue Compassion. Qu’est-ce que tu veux ? —ajouta-t-il plus vivement.

— Je viens demander si certains d’entre vous ont souffert d’une maladie dernièrement.

Le Condamné mâchait quelque chose et il ne répondit pas immédiatement. Alors, il lui adressa un sourire diabolique.

— Une maladie, hein ? Ça se peut. Les tiens sont malades ?

— Quelques-uns —répondit Dashvara. Il n’était pas prudent de spécifier combien : les Sympathiques étaient capables de profiter de l’occasion pour tenter des folies. Cela faisait longtemps qu’ils savaient qu’ils avaient une ânesse et cela… les dérangeait.

Le silence s’éternisa. Dashvara souffla, impatient.

— En fait, nous soupçonnons les orcs des marais d’utiliser une arme nouvelle pour nous attaquer, en nous faisant tomber malades… avec des nuages verts toxiques.

Le Sympathique secoua lentement la tête.

— Je vois. Oui, nous aussi nous soupçonnons ça.

— Ah bon… —Dashvara se racla la gorge. Il était clair que Sympathie avait également souffert les conséquences de cette mystérieuse plante et, visiblement, ils avaient bien souffert parce que, s’il n’y avait eu qu’un cas ou deux, ce Condamné n’aurait pas été aussi réservé.

Il essaya de tendre l’oreille pour identifier les bruits qui provenaient de la baraque, mais un regard plus hostile du Sympathique l’alarma.

— Bon —dit-il—. Alors, espérons que personne ne décidera de nous attaquer maintenant, hein ?

— C’est une menace ? —bondit aussitôt le Condamné.

Dashvara roula les yeux, de plus en plus alarmé. Il aurait aimé tomber sur un Condamné un peu plus subtil, mais y avait-il seulement un Sympathique capable d’entretenir une conversation normale avec un saïjit ?

— Penses-tu —assura-t-il—. Ici, la menace, ce sont les orcs. Le danger vient de là —ajouta-t-il, en signalant l’est—. Ne l’oublions pas, hein ? —Il le salua—. Bien le bonjour, l’ami.

— ’Jour —se contenta de répondre le Condamné.

Dashvara fut tenté de partir à reculons pour ne pas le perdre de vue, cependant cela aurait été montrer de façon trop évidente que non seulement il ne se fiait pas à lui mais qu’en plus il le craignait. Mais qui ne craint pas une bête imprévisible ? Il se retourna pour s’éloigner.

À peine avait-il fait un pas que l’alarme retentit dans la tour de Sympathie, soudaine, frénétique… atterrée.

Dashvara se tourna brusquement vers la palissade. Le veilleur de la tour de guet s’époumona :

— DES ORCS ! Et un borwerg !

Le Condamné de Sympathie poussa un rugissement d’alarme et ouvrit la porte de la baraque à la volée. Une odeur fétide en sortit et frappa Dashvara de plein fouet telle l’haleine d’un dragon malade. Cela sentait la mort. Combien de cadavres y avait-il là-dedans ? L’horreur se dessina sur le visage de Dashvara alors que l’alarme de la tour de guet continuait de sonner.

Mais quelle sorte d’alarme était-ce là ?, s’exaspéra Dashvara. Des orcs venaient, très bien, mais combien étaient-ils ?

Qu’importe tant que tu es loin d’ici quand ils arriveront, pensa-t-il.

Il allait s’éloigner quand le Condamné de la lance ressortit, son expression reflétant un authentique désespoir.

— Compassif ! Aide-moi à les mettre debout.

Dashvara le fixa du regard quelques secondes.

— Tous ? —bredouilla-t-il, la gorge serrée.

— Tous ne vont pas si mal —assura le Sympathique. L’alarme semblait l’avoir un peu dégourdi.

Une petite voix déprimée dans la tête de Dashvara traduisit sa réponse par un « tous ne sont pas morts ».

Oh, diables, tout cela prend une sacrée tournure…

Il secoua la tête, mais se précipita à l’intérieur de la baraque. Ce qu’il vit là fut bien plus épouvantable que ce qu’il imaginait. Des hommes recroquevillés totalement prostrés au milieu de plusieurs corps qui ne bougeaient pas… Le cœur brusquement révulsé et en feu, il ressortit rendre le peu qu’il lui restait encore dans l’estomac. Il ne pensait pas qu’il puisse jamais voir une scène plus horrible que celle-ci.

La main du Sympathique le secoua.

— Compassif ! Par tous les démons, si tu ne m’aides pas, peut-être que nous allons tous mourir —grogna-t-il.

Dashvara passa une main sur sa bouche, étourdi.

— Réfléchis un peu, Condamné —souffla-t-il—. S’ils ne peuvent pas se lever seuls, comment vont-ils lutter ? —Il marqua un temps d’arrêt—. Où est votre cheval ?

Le Sympathique cracha vers l’est, les yeux rivés sur la palissade.

— Le cheval est parti —répondit-il—. Nous avons envoyé Grimi chercher le médecin. Mais il n’est pas revenu. Si je l’attrape, je le tue.

— Je vois —murmura Dashvara. Il tenta de dissimuler ses tremblements, en vain.

On entendait déjà distinctement les cris des orcs et les pas du borwerg. Ils allaient utiliser la même technique qu’à Compassion, comprit Dashvara. Mais ceci allait être différent. Il le pressentait. À Compassion ils étaient tombés sur dix Xalyas armés et bien portants. S’ils voyaient qu’à Sympathie il ne restait plus que trois hommes sur pied…

Le veilleur de la tour avait décidé de rester où il était. Peut-être qu’il n’était même pas capable de bouger. De toute façon, ils n’avaient aucune chance de s’en tirer vivants en combattant.

— Pourquoi tu ne t’enfuis pas ? —demanda Dashvara.

Le Condamné fronça les sourcils.

— Je te retourne la question. Moi, j’ai des amis ici, Compassif. Cours, toi, si tu oses.

Dashvara arqua un sourcil. Finalement, les Sympathiques n’étaient pas aussi antipathiques qu’il le pensait. Ils pouvaient mourir auprès des leurs. Même parmi les plus brutes certains avaient un brin d’honneur.

Dashvara inspira profondément et expira :

— Bonne chance, Condamné.

Il s’élança en courant directement vers l’ouest, mais alors le Condamné de Sympathie lui barra le passage. Il était indigné.

— Je croyais que vous étiez meilleurs que nous ! —protesta-t-il—. Tu vas nous abandonner ? Si Sympathie tombe, Compassion tombera.

Dashvara observa la pointe de la lance à un empan de sa poitrine, il maudit le Sympathique avec toute la ferveur dont il était capable et, finalement, une colère froide l’envahit.

Décidément, merci, Sashava. Tu m’as envoyé à la mort.

Il regarda le Condamné dans les yeux à l’instant précis où le borwerg abattait la palissade. Tous deux se retournèrent et virent comment les orcs affolaient la bête pour qu’elle détruise les troncs. Une dizaine avança directement vers eux. Il n’était plus temps de fuir.

— Merci, Sympathique —grogna Dashvara.

— De rien, Compassif —répliqua l’autre.

Il fallait le reconnaître : le Condamné de Sympathie ne tremblait pas. Il s’était posté devant la porte avec la lance. Dashvara le vit sortir une boule explosive et l’allumer. Les yeux ronds comme des assiettes, il regarda le sol à quelques pas devant les orcs : le Condamné avait placé là une bonne quantité de matériel explosif.

— Tu peux y arriver ? —haleta Dashvara, dégainant les sabres.

— Je peux —acquiesça le Condamné.

Dès que les premiers orcs passèrent, le Sympathique jeta son projectile. Et il atteignit sa cible. L’explosion fut soudaine et déchira les tympans de Dashvara. Cinq orcs étaient morts et deux étaient blessés…

Efficace, Condamné. Tu remontes dans mon estime.

Au milieu des cris et de la fumée générée par l’explosion, Dashvara se précipita vers les trois orcs qui restaient. Il se lança dans une lutte avec l’un d’eux tandis que son compagnon en empalait un autre avec sa lance. Les orcs des marais portaient des armes plus sophistiquées que les milfides, mais ils étaient moins résistants, quoique non moins rapides. Leurs armes étaient, pour la plupart, dérobées sur les cadavres des Condamnés. Une fois désarmés, les orcs n’étaient pas moins meurtriers : leurs pieds avaient d’énormes griffes, leur bouche des dents affilées, et une matière gluante et somnifère enveloppait leurs mains, ce qui leur permettait de grimper n’importe où… ou de neutraliser leurs proies.

Il se débarrassa de la créature aussi vite qu’il put et, à eux deux, le Sympathique et lui en finirent avec le troisième orc et achevèrent les blessés. Aussitôt après, Dashvara plissa les yeux pour essayer de voir à travers la fumée. La palissade était complètement détruite. Le borwerg et les orcs restants couraient… vers les marécages.

Un silence sépulcral finit par régner sur Sympathie. Dashvara échangea un regard avec le Sympathique, tourna les yeux vers la palissade puis les baissa sur les corps.

— Tu as utilisé tous les explosifs ?

Le Sympathique grimaça pour toute réponse et se dirigea directement vers la baraque.

— Tout est en ordre ! —annonça-t-il, la voix rauque—. Sympathie résiste toujours.

Dashvara éprouva une véritable compassion pour cet homme qui semblait si décidé à ne pas abandonner ses compagnons. À ce moment, le veilleur de la tour atterrit sur le sol et courut vers eux. C’était un simple gamin… il ne devait pas avoir plus de dix-huit ans. Dashvara serra les dents, indigné. Qui donc osait envoyer un gamin de dix-huit ans à la Frontière ?

Bon, en y réfléchissant mieux, Dash, les Triplés sont ici depuis leurs dix-sept ans…

— Sympathique —dit Dashvara au plus vieux, avant que le veilleur ne les rejoigne—. Tu ne crois pas que quelqu’un devrait aller avertir de ce qui se passe ici ?

Le Sympathique haussa les épaules.

— Je suppose que j’ai été idiot de me fier à Grimi. Elfe ! —exclama-t-il, en apostrophant le veilleur qui arrivait en soufflant—. Va à Rayorah et dis aux fédérés d’envoyer un médecin et plus de renforts s’ils ne veulent pas perdre tout un peloton de Condamnés. Dis-leur de se dépêcher. Dis-leur qu’on n’en peut plus.

Cela ne pouvait pas être plus vrai. Malheureusement le soir tombait déjà et Dashvara paria que, lorsque le jeune elfe arriverait à Rayorah, les fédérés se contenteraient de lui dire qu’ils iraient le lendemain… s’ils se donnaient la peine de venir. Dashvara augurait à la tour de Sympathie une nuit infernale. Il soupira et s’approcha de la palissade. Les troncs avaient été encore plus broyés qu’à Compassion. Avec ce qu’il en restait, on ne pouvait même pas faire une palissade de deux pieds.

— Maintenant tu peux t’enfuir, Compassif —fit une voix derrière lui.

Penché près d’un tronc, Dashvara ne prit même pas la peine de se retourner. Un gémissement sourd attira son attention et il vit, de l’autre côté de la palissade, un corps d’orc se traîner vers l’est. Il était blessé, sûrement à cause du borwerg, et ses compagnons l’avaient abandonné.

Dès qu’il vit le Sympathique se précipiter dehors, Dashvara s’empressa de le suivre. L’orc avait un grand éclat de bois fiché dans le flanc.

— Attends ! —gronda Dashvara en voyant que le Condamné allait l’achever avec son épée.

— Que j’attende ? —répliqua-t-il, surpris.

Dashvara assena un coup de botte à l’orc, le retourna et s’éloigna, au cas où.

— Toi, orc —fit-il, en pointant son sabre vers lui—. Tu parles la langue commune ?

L’orc avait les yeux dilatés et les dents sorties.

— Non —répondit-il.

— Non ? Alors comment m’as-tu compris, idiot ? —s’esclaffa Dashvara avec une grimace lugubre.

Les lèvres de l’orc bleu s’étirèrent encore davantage, mais il ne répondit pas.

— Dis-moi, orc —reprit Dashvara tandis que le Sympathique lui jetait des regards confus—. Vous ne vous comportez pas comme d’habitude. Normalement vous n’attaquez pas les tours. Pourquoi le faire maintenant ?

La créature grogna.

— Nous tuer vous.

— Oui, ça, nous l’avons compris. Mais je croyais que vous préfériez la viande des vaches à celle des saïjits.

— Nous tuer vous —répéta l’orc—. Et nous récompense. Moi parler langue commune, alors vous pas tuer moi, hein ?

Dashvara regarda le Sympathique du coin de l’œil. Il semblait aussi perplexe que lui.

— Récompense ? —répéta le Condamné de Sympathie dans un aboiement—. Quelle récompense, vermine ? Réponds, sinon je te crève les yeux avant de tuer !

L’orc s’agita.

— Vous pas tuer moi —insista-t-il. Il n’était pas facile de deviner certaines expressions sur un visage aussi étrange, mais là il n’y avait pas de doute possible : il était mort de peur.

Dashvara soupira.

— Il faut être plus délicat, Sympathique. Laisse-moi poser les questions, tu veux ? Voyons, orc. Comment t’appelles-tu ?

L’orc le regarda sans décoller les lèvres.

— Euh… Bon, je continuerai à t’appeler orc, alors —décida Dashvara tandis que le Sympathique feulait—. On a bien compris que vous vouliez nous tuer. Mais, tu sais, la Fédération ne manque pas d’esclaves ni de criminels. Vous pouvez tuer un Condamné : il en viendra un autre pour le remplacer. Alors votre récompense n’est rien d’autre qu’un éphémère rayon de soleil au milieu de vos marécages brumeux et dégoûtants. Je ne sais pas, vous pourriez nous laisser un peu en paix et chasser les borwergs, non ?

— Borwergs mauvais —cracha l’orc—. Borwergs juste pour les puantes… —Là il prononça un mot que Dashvara ne comprit pas, mais il supposa, par déduction, qu’il parlait des milfides.

Il prit un air compatissant.

— Je sais, cela doit être très dur de cohabiter avec ces monstres. Mais vous autres vous êtes des orcs des marais. Vous, vous ne voulez pas en sortir. Alors pourquoi nous embêter, hein ?

— Récompense —articula l’orc, comme s’il le prenait pour un imbécile.

— Oui. Mais qui vous la donnera, cette récompense ? —marmonna Dashvara. Il commençait à se demander s’il ne ferait pas mieux de quitter à toutes jambes Sympathie et de rentrer chez lui. Cependant, ce que l’orc dit ensuite le laissa stupéfait :

— Naskrah. —Il cracha—. Eux dire à nous, les orcs, tuer vous. Puis nous libres. Pour ça, nous tuer vous dans tours. Pourquoi sinon ? Nous pas aimer tuer comme… —Il prononça de nouveau le nom imprononçable des milfides et reprit en langue commune— : Et vous non plus, hein ?

— Vous libres ? —Dashvara répéta. Il secoua énergiquement la tête. Ceci était inimaginable—. Alors quelqu’un vous menace ? Quelqu’un qui n’est pas un orc ?

— Pas un orc, non. Nous tuer vous pour manger mangeurs d’herbe. Mais pas aujourd’hui. Pas un orc —répéta-t-il—. Naskrah. Vous pas tuer moi ?

Dashvara resta quelques secondes à contempler l’orc blessé dans les yeux. C’était une créature repoussante qui n’hésitait pas à tuer tout être qui croisait son chemin pour obtenir à manger. Certains disaient que c’étaient des saïjits, d’autres les classifiaient comme des monstres. En cet instant, Dashvara ne le trouvait pas beaucoup moins sympathique que le Condamné qu’il avait à côté de lui. Il haussa les épaules.

— Continue à ramper —lui conseilla-t-il.

— Pas tuer ?

— Pas tuer —confirma-t-il. Il éloigna son sabre et recula d’un pas—. Juste une question de plus. Qu’est-ce que c’est que cette plante qui fait de la fumée verte ?

Les yeux de l’orc étincelèrent, malicieux.

— Fumée de Naskrah pour tuer. Eux poser pièges. Nous non.

— Qui sont ces Naskrahs ?

L’orc avait commencé à ramper vers le bas. Il se contenta de répéter :

— Naskrah.

C’est bon. Naskrah. Et maintenant il vaudra mieux que je rentre… Dashvara tourna le dos à la créature et revint à la palissade. À peine eut-il fait quelques pas qu’il se retourna à la vitesse de l’éclair en rugissant :

— Sympathique ! Ne t’approche pas de lui.

Le Condamné se disposait à tuer l’orc. Il n’allait pas s’arrêter, comprit Dashvara.

— Si tu le tues, je te tue, je le jure —le prévint-il avec froideur—. Je lui ai dit que nous n’allions pas le tuer et nous n’allons pas le tuer. Recule, Condamné.

Le Sympathique ne recula pas, mais au moins il s’arrêta.

— Tu es totalement cinglé.

Dashvara sentit un sourire retors étirer ses lèvres.

— Je suis Compassif —se limita-t-il à répliquer—. Allez, ne perds pas plus de temps et occupe-toi de réparer la palissade autant que tu le pourras. Cette fois, je m’en vais pour de bon. —Il marqua un temps d’arrêt et jeta au Condamné un regard glacial—. À moins que tu prétendes m’en empêcher.

Le Sympathique haussa les épaules.

— Disparais, Compassif.

Dashvara recula de quelques pas, en acquiesçant, les sabres encore à la main.

— Si tu tues l’orc avant qu’il ait atteint la lisière, c’est moi qui te tuerai —l’avertit-il.

Il s’était éloigné d’une vingtaine de pas de la palissade. Il rengaina ses sabres et, brusquement, il sentit une grande lassitude l’envahir comme une vague sinistre. Il ajouta à voix haute :

— Bonne chance, Sympathique. Donne de l’eau bouillie à ceux qui sont encore en vie. Et s’ils meurent tous… viens à Compassion avec l’elfe.

Il n’attendit pas qu’il lui réponde. Il partit en courant vers le sud-ouest, s’éloignant de la palissade et se rapprochant de son foyer. Peu après, il fut pris d’une quinte de toux et il jura entre ses dents, se forçant à continuer à marcher. Il allait arriver de nuit. Le soleil ne tarderait pas à disparaître. Tant que les milfides n’ont pas l’idée de sortir trop tôt cette nuit…

Cette histoire de récompense obnubila ses pensées durant tout le chemin du retour. Qui étaient ces Naskrahs ? Cela devait être des créatures intelligentes pour avoir pu communiquer avec les orcs. Et même, cela devait être des créatures puissantes ou assez nombreuses pour pouvoir obliger les orcs à faire ce qu’elles voulaient… Cet orc n’avait-il pas dit qu’elles les maintenaient en quelque sorte prisonniers ? Mais comment ? Et pourquoi ? Que cherchaient donc ces Naskrahs à la Frontière ? Avaient-ils l’intention de s’en emparer ?

Eh bien qu’ils s’en emparent, mais qu’ils attendent une semaine, une seule maudite semaine avant de le faire… Dashvara soupira. S’ils mouraient vraiment avant que les Frères de la Perle les sortent de là, les dernières secondes avant de mourir, il allait les passer à maudire les marécages comme jamais.

Le ciel s’assombrit, le crépuscule passa et la nuit tomba sur lui, accompagnée des habituels cris nocturnes et des hurlements lointains de borwergs. Il continua à avancer dans le noir. Au moins, aucun nuage ne cachait les étoiles et il voyait encore un peu où il marchait. Bientôt il aperçut la lumière de la Tour de Compassion et il se dirigea vers elle comme se dirige un lapin effrayé vers son terrier. On n’entendait aucun coup de cloche. Bien. Cela signifiait peut-être que tout était en ordre. Peut-être.

Il lui manquait à peine un quart d’heure pour arriver quand il vit briller une torche non loin de la palissade. Il plissa les yeux, tentant de distinguer le visage malgré la lumière brillante. Quand il y parvint, il se détendit d’un coup. C’était Makarva. Avec Boron. Étaient-ils sortis le chercher ?

Il se sentait épuisé, mais cela ne l’empêcha pas de courir vers ses compagnons. Ces derniers le virent enfin et s’approchèrent précipitamment.

— Dash ! —murmura Makarva, horrifié—. Oiseau Éternel, tu es couvert de sang ?

— Ce n’est pas le mien —l’apaisa Dashvara—. Que faites-vous ici ?

Makarva ouvrit la bouche et avoua :

— Nous surveillions ton retour. Il y a eu une attaque à Sympathie ?

Dashvara roula les yeux.

— Devine.

Makarva pencha la tête de côté.

— De mauvaises nouvelles, hein ?

— Particulièrement mauvaises. Rentrons. Je vous l’expliquerai à tous dans la baraque. Comment vont le capitaine et les autres ?

Makarva et Boron échangèrent un regard lugubre.

— Pareil qu’avant —se contenta de dire le premier.

Dashvara inspira sans répondre et se mit à marcher vers le baraquement auprès de Makarva et du Placide. Ce dernier était inhabituellement sombre, mais qui ne l’était pas cette maudite nuit ?

Quand ils arrivèrent à Compassion, Dashvara constata que la palissade avait été réparée de façon assez efficace. Au moins pour freiner les orcs, bien sûr ; pas les borwergs ni les brizzias. Maltagwa, Lumon et Arvara étaient dehors, sur l’estrade. Les deux premiers cachaient bien leur nervosité, mais le Géant n’arrêtait pas de fermer et d’ouvrir les poings et il ne semblait même pas s’en rendre compte.

— Nous avons creusé un autre fossé là-bas —lui indiqua Makarva tout en avançant—, entre la palissade et la baraque. Il ne sert pas à grand-chose, mais c’est mieux que rien.

— Oui, c’est mieux que rien —approuva Dashvara, la voix éteinte.

Probablement, s’il n’avait pas vu Rowyn ce matin-là, il ne se serait pas senti aussi découragé. Sa contrariété surpassait presque la peur qu’il ressentait.

Il salua les trois Xalyas qui montaient la garde et entra dans la baraque. Personne ne dormait, constata-t-il. Le seul à avoir les yeux fermés, c’était Sashava, mais, quand il entra, celui-ci les ouvrit comme s’il n’avait pas somnolé un seul instant. Il détailla Dashvara pendant quelques secondes.

— Et alors ? —demanda-t-il finalement.

Dashvara prit son outre et but une longue gorgée. Enfin, devinant la croissante impatience, il inspira profondément et déclara :

— Frères, nous avons un problème : il est probable que nous mourions cette nuit.

Il leva les yeux vers les visages saisis des Xalyas ; il les tourna vers l’expression lugubre du capitaine ; et, d’une voix plus ferme que celle dont il se serait cru capable en cet instant, il raconta l’hécatombe de la tour de Sympathie.