Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 1: Le Prince du Sable.

20 Dans le canal

Il trouva l’auberge construite sur un canal, dans le District du Dragon. La taverne était bondée de monde venu prendre des rafraîchissements. Un gros rire s’échappa d’une gorge puissante. Quelqu’un jouait du luth dans un coin, les gens buvaient et le tavernier bavardait avec ses amis tandis que ses deux employés travaillaient. Dashvara passait tout à fait inaperçu dans cette ruche.

Il zigzagua entre les tables, cherchant l’accès aux chambres de l’auberge, et il s’arrêta devant le comptoir avant de s’éloigner en voyant que celui-ci était saturé de monde. Alors, il les vit.

Aligra, Lessi et Fayrah étaient assises à une table, face à deux hommes qui souriaient, incontestablement ivres. Il pressentit des problèmes. Les sourcils froncés, Dashvara se dirigea directement vers la table.

— Alors, de plus loin encore, hein ? —disait l’un des ivrognes—. De Maeras ? Non, attends, de la Forêt Sacrée !

Fayrah avait l’air embarrassée. Lessi observait tour à tour les deux hommes éméchés avec curiosité. Aligra avait une tête d’enterrement.

— Comment veux-tu qu’elles viennent de la Forêt Sacrée —grognait son compagnon—. Elles sont Shalussis, à coup sûr. Hein ? J’ai deviné, n’est-ce pas ? Hein ? —répéta-t-il, très enjoué.

Aligra éclata avant que Dashvara n’arrive :

— Shalussi toi-même, espèce de bourrique ivrogne ! Je suis une Xalya et j’ai dans mes veines le sang des anciens sages de la steppe… !

Elle s’interrompit, inspirant une bouffée d’air, lorsque Dashvara donna un coup de poing sec sur la table. Les clients des tables voisines ne bronchèrent même pas, mais les deux ivrognes semblèrent s’éveiller quelque peu.

— Hein ? Que fais-tu, l’ami ? Qu’est-ce qu’il se passe ? —demanda l’un.

— Il se passe que vous allez vous lever d’ici. Tout de suite.

Cette fois, quelques clients tournèrent la tête. Les ivrognes échangèrent un coup d’œil.

— Qu’on se lève, tu dis, citoyen ? Et pourquoi ? Nous sommes très bien ici.

— Ah, oui ? Eh bien, restez, alors. —Il jeta un regard impératif aux Xalyas—. Venez, sortons.

Fayrah et Lessi se levèrent aussitôt. Aligra croisa les bras.

— Nous étions là avant. Ceux qui doivent s’en aller, ce sont ces abrutis.

Un des deux buveurs cracha de l’eau de vie sur la table, indigné.

— Des abrutis ? Moi, je ne suis pas un abruti. Je suis un étudiant ! Je suis un…

Dashvara siffla.

— Toi, tais-toi. Aligra, lève-toi et arrête tes gamineries.

La Xalya soutint son regard. Dashvara capta un éclat de rébellion qui ne lui plut pas du tout. Il songea à la laisser où elle était, puis il pensa que, s’il lui arrivait quelque chose, il s’en voudrait toute sa vie ; il opta donc pour arranger les choses d’une autre manière. Il tendit le bras et l’obligea à se lever. Aligra se laissa éloigner de la table, stupéfaite. L’étudiant se scandalisa.

— Je n’aime pas du tout ça ! —cria-t-il—. Qui es-tu pour traiter la jeune fille ainsi ? Son frère ?

— Son seigneur —rétorqua Dashvara—. Et maintenant rassieds-toi, mon brave, et occupe-toi de boire.

L’homme fut sur le point de provoquer une bagarre, Dashvara le devina ; heureusement, son compagnon le tira par la manche, il lui parla à voix basse et tous deux se rassirent. Parfait. Dashvara traîna Aligra hors de la taverne, vers les escaliers de l’auberge. Il ne la lâcha qu’alors. Il se sentait contrarié et il ne comprenait pas très bien pourquoi.

— Je vois que tu vas mieux —observa Fayrah tandis qu’ils montaient à l’étage.

— Relativement, oui —répliqua Dashvara. À l’évidence, ses manières avaient choqué sa sœur. Mais, qu’importait : s’il avait traité Aligra comme une petite fille désobéissante, c’était parce qu’elle l’était. Ils entrèrent dans la chambre, il ferma la porte et les regarda toutes les trois, se demandant que diables il allait faire d’elles. Ils avaient besoin d’argent pour rester à Dazbon. Mais comment en gagner ?

— Ali, qu’est-ce qui t’arrive ? —demanda Lessi, le visage tourmenté.

Aligra pleurait silencieusement. Dashvara souffla. Il ne manquait plus que ça.

Pendant que Fayrah et Lessi tentaient de consoler leur amie, il s’approcha de la fenêtre et jeta un coup d’œil. Elle donnait sur le sud. Ils étaient juste au-dessus du canal et, au fond, entre les murs des maisons, il aperçut ce qui semblait être… Oui. Un énorme bateau aux voiles blanches sur une grande étendue d’eau. L’Océan Pèlerin.

— Je veux rentrer à la maison —sanglotait Aligra.

Dashvara s’attrista et se retourna. Soudain, il regretta d’avoir été aussi dur avec elle.

— Nous aimerions tous rentrer —dit-il avec douceur. Il alla s’asseoir sur la seule chaise qu’il y avait et l’approcha du lit où toutes trois étaient assises—. Écoutez. Écoutez-moi bien, toutes les trois. Quand les prisonniers de la caravane seront libérés, nous serons plus nombreux. Nous ne serons pas comme avant, ça c’est impossible, mais…

— Tu es un traître, un lâche et un menteur ! —le coupa Aligra, les yeux brillants. Elle se leva en tremblant—. Tu ne libèreras pas les prisonniers et je le sais. Tu trouveras une excuse pour ne pas le faire. Va-t’en d’ici.

— Aligra… ! —s’étonna Fayrah—. Tu ne peux pas l’accuser d’avoir survécu. Nous avons tous fui.

— Lui, c’est le fils premier-né —répliqua vivement Aligra.

— Tu me saoules avec le fils premier-né —feula Dashvara, se levant à son tour—. Ne commence pas à me taper sur les nerfs : ma patience a des limites. Je t’ai déjà dit que je n’ai pas fui. Mon père m’a demandé de fuir. Rien de plus —affirma-t-il alors que toutes trois écarquillaient les yeux. Il y eut un silence et Dashvara se calma—. C’est Rowyn qui a payé la chambre ?

Fayrah acquiesça.

— Il a payé pour trois nuits —répondit-elle.

Dashvara réfléchit. Ces trois nuits avaient-elles un rapport avec le plan que prétendait exécuter Rowyn ? Peut-être avait-il pensé qu’elles resteraient là jusqu’à la libération des prisonniers… Cela signifiait que, cette nuit, ils n’allaient pas encore agir. Peut-être. Ou peut-être que non. Il secoua la tête et une autre question troublante l’assaillit.

Qu’aurait fait le républicain avec les Xalyas si j’étais mort ?

Il ne connaissait pas assez Rowyn pour le deviner, mais son instinct lui disait qu’il ne les aurait pas abandonnées. Ou du moins pas volontairement.

Il détailla les visages des trois Xalyas et son regard s’arrêta sur Fayrah.

— Sœur… Je peux compter sur toi pour que vous ne redescendiez pas à la taverne ? Je ne voudrais pas qu’il vous arrive quoi que ce soit.

Fayrah secoua la tête.

— Il ne va rien nous arriver, Dash. Nous resterons ici, mais arrête de me traiter comme si j’étais une gamine. —Dashvara fit une moue et elle ajouta, inquiète— : Tu vas sortir ?

— Je vais essayer de découvrir où réside la Confrérie de la Perle —expliqua Dashvara.

— Bonne idée —approuva Fayrah—. Nous aussi, nous voulons aider, n’est-ce pas Lessi ?

Lessi acquiesça énergiquement. Dashvara ouvrit la bouche et Aligra le devança avec une voix d’oracle :

— Un seigneur de la steppe comprend l’utilité de déléguer les tâches.

La Xalya avait retrouvé son calme et ses yeux avaient de nouveau cet aspect trouble et lunatique. Pourquoi, des dix Xalyas qu’il avait sauvées, il fallait qu’Aligra soit restée ? Dashvara soupira, s’efforçant d’être patient, et il essaya de penser rapidement.

— Bien. Si vous tenez tant à ce que je délègue, je délèguerai. Restez ici et, si Rowyn ou Azune viennent pendant que je ne suis pas là, dites-leur que je suis passé par ici et…

Dashvara était presque certain qu’aucun Frère de la Perle ne passerait par l’auberge cette après-midi, mais, au moins, ceci occuperait les Xalyas et les obligerait à rester dans la chambre.

— Et ? —Fayrah l’encouragea, intriguée.

Dashvara se creusa la tête pour trouver une tâche convaincante.

— Et dites-leur que je n’ai pas l’intention de rester les bras croisés pendant qu’ils mettent en marche leur plan de sauvetage. Compris ?

Il perçut clairement une étincelle dans les yeux d’Aligra, mais il ne sut comment l’interpréter. Cependant, son regard aurait pu incommoder même un aveugle. Il se racla la gorge.

— Vous avez de l’argent pour dîner ?

Fayrah et Lessi firent non de la tête. Dashvara fronça les sourcils. Ceci signifiait peut-être que Rowyn pensait revenir, non ? À moins qu’il ne lui soit pas venu à l’esprit que les Xalyas pouvaient aussi avoir faim.

— Je reviendrai pour dîner —conclut-il.

Il les laissa là. Dans la taverne, il vit que les deux étudiants éméchés d’avant continuaient à vider des verres, cette fois en compagnie de deux jeunes républicaines qui semblaient beaucoup s’amuser. Il retourna dans la rue avec soulagement.

Dehors, une brise s’était levée, apportant un air chargé de sel. Dashvara huma et, avant toute chose, il se dirigea vers le sud, animé d’un soudain désir : il voulait voir la mer. Il sourit tout seul. Makarva, ce bon Makarva, avait toujours voulu voir la mer. Le guerrier xalya, qui détestait la lecture, avait lu tous les livres qui parlaient de l’océan. D’après lui, les marins étaient à la mer ce que les steppiens étaient à la steppe et ils chevauchaient sur des dragons de bois avec des ailes blanches. Dashvara pressa le pas quand il sentit qu’il était proche de son objectif. Les maisons, d’un à trois étages, défilaient de chaque côté des ruelles. Et, brusquement, il n’y eut plus que de l’eau.

Dashvara resta un instant immobile devant ce désert lisse et bleu sombre. Il aurait eu beau tenter de l’imaginer, il n’y serait pas parvenu. Il essayait de se rappeler ce que Makarva contait de l’océan quand une voix s’écria :

— Attention !

Quelqu’un le tira par le bras. Dashvara fit un bond en arrière et évita de justesse les roues précipitées d’une carriole.

— Regarde où tu vas, espèce d’énergumène ! —cria le vieil homme qui l’avait sauvé, levant le poing vers la carriole.

— Ferme-la, le vieux ! —répliqua le conducteur sans même jeter un regard en arrière.

Dashvara fronça les sourcils et il aurait aimé donner une bonne correction à ce rustre ; cependant, la gratitude l’emporta.

— Merci, vieil homme. J’ai une dette envers toi.

Le vieil homme portait une tenue simple et empestait le poisson.

— De rien. Tu es étranger ?

— Je le suis, en effet —affirma Dashvara—. Cela se voit tant que ça ?

— Tu n’as pas l’air très à l’aise dans les rues —dit le vieil homme en souriant—. Puisque tu dis que tu as une dette envers moi, tu peux m’aider à porter un de ces sacs.

Dashvara vit les deux grands sacs et devina que le vieil homme les avait jetés par terre avant de le tirer en arrière.

— Bien sûr. J’espère que rien ne s’est cassé ? —s’inquiéta-t-il.

Le vieil homme roula les yeux.

— Autant qu’une corde se rompt en tombant.

Dashvara arqua un sourcil, curieux, et souleva les deux sacs. Ils étaient lourds, mais il pouvait les porter.

— Et que fais-tu avec tant de corde ?

— Fabriquer des filets. Tu es sûr que tu peux porter les deux sacs ?

— Ne t’inquiète pas, vieil homme. Et que fais-tu avec les filets ?

Le vieil homme s’était mis à marcher dans la rue qui bordait la côte, s’efforçant de demeurer à l’ombre des maisons pour éviter le soleil.

— Ce que je fais avec, étranger ? Avec les filets de pêche, on pêche des poissons, logiquement.

Dashvara regarda de nouveau la mer. Bien sûr, là, au fond, il y avait des poissons et il fallait bien les sortir d’une façon ou d’une autre pour les manger.

La demeure n’était pas très éloignée et, heureusement, c’était un rez-de-chaussée. Une vieille femme, probablement l’épouse, les accueillit avec amabilité.

— Un peu d’aide est la bienvenue de temps en temps —dit le vieil homme tandis que Dashvara déposait les sacs à l’endroit convenu—. Dis-moi, jeune homme, qu’est-ce qui t’amène à Dazbon ? Si nous pouvons t’orienter, nous le ferons avec plaisir.

— Oh. —Dashvara hésita—. Eh bien, en fait, je cherche l’endroit où réside la Confrérie de la Perle.

Les deux vieux se consultèrent du regard.

— La Confrérie de la Perle ? —répéta le vieil homme.

— Je n’en ai jamais entendu parler —admit la femme.

— Moi non plus —avoua le mari—. Je suis désolé, jeune homme. Il y a une infinité de confréries à Dazbon.

Dashvara fut incapable de cacher sa déception. Visiblement, la Confrérie de la Perle n’était pas très connue.

— Cela ne fait rien —assura-t-il—, je la trouverai de toutes façons.

— Tu devrais demander à Shaf, le tavernier de La Monnaie Blanche. Il est au bout de la rue. Il a appartenu à une dizaine de confréries différentes avant d’entrer dans la Confrérie de la Contrebande.

— La Confrérie de la Contrebande ? —s’étonna Dashvara. D’après ce qu’il savait, la contrebande était une activité illicite dans la République.

— Ses membres luttent contre les taxes abusives et ce genre de choses —expliqua le vieil homme avec une moue comique—. Il s’appelle Shaf —répéta-t-il.

Dashvara le remercia et, peu après, il arriva à la taverne. Il avait le pressentiment que ce dénommé Shaf ne l’aiderait en rien et il en fut ainsi : l’homme, de grande taille et à l’expression cordiale, lui assura qu’il n’avait jamais entendu parler de la Confrérie de la Perle, ou peut-être une fois en passant, mais qu’il ignorait où se trouvait son siège.

Il reprit sa pérégrination à travers Dazbon, de plus en plus convaincu que cette ville était labyrinthique tant par ses ruelles et ses canaux que par son organisation. Le soleil commençait à baisser, l’air s’était un peu rafraîchi et le cœur de Dashvara s’allégea. Cette promenade était une bénédiction après avoir passé tant de jours à dormir et à perdre du sang.

Un long moment, il oublia complètement la Confrérie et il s’attarda à observer les gens. Il sourit en voyant des enfants jouer dans un parc avec d’étranges jouets ; il fut témoin d’une altercation entre deux hommes dans laquelle un milicien dut intervenir pour rétablir l’ordre. Peu après, il entra dans une sorte de temple et il fut fasciné par les statues. La plupart représentaient des dragons, et Dashvara regretta de ne pas avoir écouté plus attentivement les leçons de religion du shaard. Quand il se dirigea vers l’Escalier, le ciel s’obscurcissait et il décida de rentrer. Ce n’est qu’alors qu’il repensa à la Confrérie de la Perle.

On voit que tu es pressé de sauver ton peuple, seigneur de la steppe, marmonna-t-il mentalement. En soupirant, il prit le chemin du retour, se perdit, s’enfonça dans une ruelle sombre, sortit sur une avenue et s’arrêta, se rendant à l’évidence : il était complètement perdu. Avec espoir, il chercha au loin la Grande Cascade ; il ne la vit nulle part. Et pourtant, je dois me trouver dans le District du Dragon, se dit-il. C’était le district bas de la ville, où étaient tous les canaux. Théoriquement, il ne devait pas être trop loin du Dragon d’Or.

Il souffla. S’orienter dans un labyrinthe de maisons n’était pas son fort. Et en plus, après une journée si ensoleillée, le ciel s’était couvert de nuages, occultant les étoiles. Une fine brume commençait à se former dans les rues.

Il demanda son chemin à une femme, qui lui indiqua une direction, la mine bourrue. Il reprit sa marche. Finalement, il déboucha sur un petit canal avec un pont qui lui parut familier. Il tentait d’évaluer où était le nord et où était le sud quand il entendit un bruit derrière lui et s’écarta par réflexe. Un homme s’étala de tout son long sur les pavés, à quelques empans de distance. Comme si on l’avait poussé. Ou comme s’il s’était précipité. De fait, si Dashvara ne s’était pas écarté, il lui serait tombé dessus. Avec une certaine méfiance, il demanda :

— Tu vas bien ?

L’inconnu, un garçon de l’âge d’Hadriks, jura entre ses dents et se releva menaçant :

— La bourse ou la vie !

Il marqua un temps d’arrêt, comme s’apercevant d’un détail. Il jeta un coup d’œil sur le sol et ramassa sa dague si maladroitement que Dashvara fut presque tenté de lui proposer son aide. Mais quelle andouille. Dashvara le considéra quelques secondes. Le garçon se troubla mais agita son arme devant lui.

— J’ai dit : la bourse ou la vie —répéta-t-il. Au moins, il parlait avec fermeté.

Dashvara soupira.

— Si j’ai bien compris ta formule, tu es un voleur, n’est-ce pas ? Tu ferais mieux d’employer ton temps à une autre activité plus profitable.

Visiblement, le petit républicain ne s’attendait pas à engager une conversation. Dashvara ne lui laissa pas le temps de répéter sa rengaine : il le désarma d’un coup rapide sur le poignet, foula la dague avec sa botte et reprit :

— Mais rends-toi compte qu’il y a une grande différence entre voler et tuer. Si voler sans un réel besoin est immoral, tuer un inconnu est infâme. Tu tues un criminel parce que, celui-ci ayant rompu sa loi interne, aucune dignité ne le rattache plus à la vie. Mais un parfait inconnu ? Comment peux-tu menacer la vie d’un inconnu ? N’as-tu pas de dignité ? N’as-tu donc pas de volonté propre pour obtenir ce dont tu as besoin sans voler les autres ? Tu as deux bras, deux jambes et, surtout, une tête. Avec ça, je crois que tu peux trouver mieux à faire que de déranger les passants.

Dashvara réprima à grand-peine un éclat de rire en voyant le garçon ouvrir la bouche puis la refermer. Visiblement, il n’avait pas beaucoup d’expérience dans son travail. Sinon, il ne l’aurait pas laissé terminer son sermon.

Soudain, dans son dos, quatre applaudissements retentirent. Dashvara se retourna et aperçut une silhouette surgie des ombres, dissimulée derrière un voile. Ses yeux étincelaient.

— Un beau discours —apprécia l’homme. Sa voix ne dit rien de bon à Dashvara—. Laisse-moi te dire, gamin, que tu es le pire apprenti que j’ai eu de ma vie. Retire-toi —ordonna-t-il. Le garçon recula de quelques pas puis, comme si une rafale l’avait soudain propulsé, il partit en courant par une autre ruelle—. Philosophe —apostropha alors celui qui, visiblement, était le maître de cet inutile—. Ne pense pas que tous ceux de notre confrérie sont comme lui, hein ? Sache que nous ne volons pas les gens ordinaires. Ceci était seulement un exercice spécial pour cet incapable. Malheureusement, le gamin n’assimile pas très bien mes conseils : il a choisi la pire victime possible. Je parie que tu n’as pas plus de quelques dettas dans tes poches, je me trompe ?

Dashvara l’observait, les sourcils froncés. Cet homme était un voleur et, chez lui, les voleurs, on les frappait à coups de cravache.

— Bien —poursuivit l’homme voilé en voyant que Dashvara ne répondait pas—. Oublions ce qui s’est passé. Je peux récupérer la dague ?

Dashvara la retenait toujours sous sa botte. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire tordu.

— Tu peux. Viens la chercher.

Le voleur demeura quelques secondes silencieux. Sa pose ne reflétait aucun trouble. Mais qu’est-ce que je fais ?, se demanda soudain Dashvara. Est-ce que je prétends éduquer les Dazboniens maintenant ?

— Tu ne sais pas qui je suis, n’est-ce pas ? —murmura le voleur—. Il ne te convient pas d’être mon ennemi. On m’appelle Cobra. Il est impossible que tu n’aies pas entendu parler de moi.

Dashvara, bien évidemment, n’en avait jamais entendu parler. Il faillit s’esclaffer face à ces paroles présomptueuses. Il allait lui répondre quelque chose sur les domaines du possible et de l’impossible, quand un bruit de pas les fit tous deux se retourner. Le voleur siffla.

— Un garde vient. Toi, donne-moi cette dague —le pressa-t-il—. Il ne faut pas qu’il la voie.

Dashvara haussa un sourcil. Il se souvenait d’avoir lu dans le livre L’Illustrissime Ville de Dazbon quelque chose sur les licences de ports d’arme. Visiblement, le voleur n’avait pas cette licence. Et toi non plus, je te fais remarquer. Dashvara hésita. Les pas s’approchaient et le voleur s’agita. D’un bond agile, il se dissimula de nouveau dans les ombres du seuil le plus proche. Juste à temps pour lui : la silhouette du garde traversa l’un des ponts et apparut bien à la vue. Il portait une épée à la ceinture.

— Ne fais pas l’idiot —murmura Cobra depuis sa cachette—. S’il la voit, tu vas te retrouver dans un beau pétrin. Et si tu me dénonces, tu es mort.

Dashvara faillit douter à voix haute de la véracité de la dernière affirmation, mais il se ravisa et donna un coup de pied à la dague. Il l’envoya dans le canal. Il y eut un éclat d’eau. Parfait, pensa-t-il, satisfait. Alerté par le bruit, le garde accéléra le pas. Il ne portait pas sur la poitrine la main noire, insigne de la milice urbaine, remarqua Dashvara. Par contre, il avait une croix rouge marquée sur le front. Allez savoir ce que cela signifiait.

— Vous avez fait tomber quelque chose, citoyen ? —Le soupçon vibrait dans sa voix.

— Fait tomber ? Oh, non. C’était une pierre —répondit Dashvara avec simplicité.

Le garde le regarda de haut en bas et grogna sèchement :

— Ces rues ne sont pas très sûres la nuit, citoyen. Vous devriez rentrer chez vous. Que le Dragon vous protège.

— Pareillement —répondit Dashvara et il se demanda pourquoi diables il ne lui demandait pas d’attraper le voleur. Peut-être parce que le garde avait l’air encore moins affable que Cobra. En plus, il n’avait aucune preuve et il supposait que sa parole ne valait pas un grain de sable dans une ville comme Dazbon.

Dès que le garde eut disparu, Dashvara commença à s’éloigner. Cobra protesta :

— Eh ! Tu as jeté ma dague à l’eau ?

— C’est ce qu’on dirait.

— Mais tu sais combien elle coûtait ?

Dashvara ne répondit pas.

— Non, non, non —ajouta le voleur, lui coupant le passage—. Tu ne vas pas partir comme ça. Tu vas descendre dans le canal et tu vas aller me la chercher. Ou croyais-tu que tu allais te jouer de moi aussi facilement ?

Dashvara le regarda, sincèrement surpris.

— Tu veux vraiment que j’aille chercher ta dague ?

— Ce n’est pas ma dague. Mais ce n’est pas non plus celle du gamin, alors bouge-toi, garçon. La marée est basse. Ça ne doit pas être si difficile.

Dashvara s’esclaffa avec sarcasme. Tout ceci devenait amusant. Il insista :

— Une seconde. Tu veux vraiment que j’entre dans le canal pour récupérer ta maudite dague ? Rêve toujours, serpent. Au plus, si tu veux, je surveille pendant que tu te charges de la sortir de l’eau. La marée est basse, comme tu dis. Ça ne doit pas être très…

Il se tut quand le voleur sortit soudain deux dagues du néant. Dashvara se maudit en se rendant compte qu’il était acculé contre le canal. Il savait lutter dans la steppe, pas dans une ville pleine de trous de tous les côtés.

— Si tu veux que je t’aide à descendre, tu me le dis —susurra Cobra doucement.

Dashvara marmonna entre ses dents. La maudite crapule ajouta :

— Il y a une échelle de l’autre côté du pont.

Il le « guida » jusqu’à ladite échelle, après avoir traversé le petit pont, et Dashvara grinça des dents.

— Comment diables veux-tu que je vois quelque chose dans cette obscurité ?

Le voleur ne répondit pas immédiatement. Il décida alors :

— Je vais descendre avec toi.

Dashvara commença à descendre par l’escalier. Il arriva tout de suite en bas. Comme disait Cobra, la marée était basse et il y avait un petit rebord de pierre couvert à peine par quelques pouces d’eau. Mais, malgré tout, le reste du canal devait bien avoir trois pieds de profondeur, sinon plus. Et l’eau, bien évidemment, empestait.

Lorsque Cobra atterrit sur le rebord, Dashvara considéra la possibilité de le jeter à l’eau, mais il changea d’avis quand il vit celui-ci ressortir ses dagues. Il ne doutait pas que, contrairement à son apprenti, il savait parfaitement les utiliser. Il tourna le regard vers l’eau sombre, mais il le releva quand un subit éclair déchira le ciel en deux. Quelques secondes plus tard, un coup de tonnerre interminable retentit dans tout Dazbon. Cobra laissa échapper un petit rire.

— Tu as peur des orages ?

Dashvara se rendit compte qu’il était resté immobile et pâle comme une statue de marbre. Il ne répondit pas.

— Saute au fond —ordonna Cobra—. Tu ne t’enfonceras que jusqu’à la taille, pas plus.

Dashvara lui jeta un regard assassin avant de s’enfoncer au milieu du canal. L’eau était froide malgré la chaleur de la journée. Et elle lui arrivait à la taille, comme le voleur l’avait bien prévu. Heureusement, car s’il avait perdu pied, Dashvara ne savait pas très bien s’il aurait été capable de flotter : il n’avait jamais eu l’occasion d’en faire l’essai.

— Tu n’as pas pensé qu’une fois que j’aurai sorti la dague, je pourrais essayer de me venger ? —demanda-t-il, contenant difficilement son irritation.

Les dents blanches de Cobra apparurent dans l’obscurité.

— Arrête de parler, philosophe. Trouve-la. Et si tu ne la trouves pas, je t’éclairerai avec ma lanterne.

Dashvara lui lança un regard sceptique. Sa lanterne ? Bien sûr !, se dit-il, en pensant soudain à un détail. La lanterne. Dans l’eau, il sortit le disque de lumière de Zaadma et le frotta. Il ne s’illumina pas. Naturellement : l’eau était froide.

— Que diables fais-tu ? —s’impatienta Cobra—. Si tu ne plonges pas la tête dans une seconde…

Dashvara n’entendit pas la menace : il plongea ou plutôt il se pencha dans l’eau. Même s’il avait eu une armée d’Akinoas devant lui, il ne l’aurait pas vue. On ne voyait absolument rien. Il ressortit le disque et le frotta désespérément. Il faillit le faire tomber et s’empressa de le remettre dans sa poche. Il ferma les yeux. Le fond, en pierre, était glissant. À un moment, sa main heurta quelque chose d’encore plus froid. La dague ? Non. C’était un anneau métallique fermement attaché au sol. Ses poumons commençaient à protester furieusement. Dashvara sortit la tête et aspira une bouffée d’air avant de jeter un coup d’œil autour de lui.

Il s’était mis à pleuvoir, constata-t-il. Et le tonnerre grondait encore.

— Alors ? —s’enquit Cobra.

Dashvara se contenta de répliquer :

— Et cette lanterne ?

Cobra sembla contrarié. Il rangea une des dagues sous sa cape et sortit un petit disque. Dashvara écarquilla les yeux. Il était identique à celui de Zaadma. Le voleur le frotta énergiquement et l’objet illumina les eaux. Dashvara jeta un coup d’œil au fond du canal. Les gouttes de pluie troublaient les rayons, mais il y avait quand même une différence notable entre voir un peu et ne rien voir.

— Tu appelles ça une lanterne ? —demanda Dashvara.

— Une lanterne de voleur —répliqua Cobra—. Et maintenant cherche.

Dashvara faillit avaler sa salive de travers. Il commençait maintenant à comprendre pourquoi Aydin s’était mis en colère à ce point. Il supposait que ce genre de lanternes étaient illégales.

Il plongea de nouveau et, cette fois, il trouva la dague sans grandes difficultés pendant que Cobra l’éclairait. Il venait de saisir la poignée quand la lumière disparut. Dashvara fronça les sourcils et revint à la superficie.

— Que diables… ?

Il serra les dents. Plusieurs hommes passaient le long du canal. Dashvara se maintint immobile, espérant qu’entre la pluie et les coups de tonnerre, ils ne l’avaient pas entendu. De toutes façons, ces gens étaient pressés. Ils disparurent rapidement.

— Tu l’as trouvée ? —demanda aussitôt Cobra.

Pourquoi cette dague t’importe tant ?, s’étonna Dashvara. Le voleur avait dit que ce n’était pas la sienne. Peut-être l’avait-il empruntée à un compagnon ?

Il remonta avec effort sur le petit rebord : ses bottes pesaient une tonne. Un frisson le parcourut.

— Je te la donnerai une fois en haut —dit-il, dégoulinant d’eau.

Cobra jura entre ses dents et, un instant, Dashvara crut qu’il allait se jeter sur lui, mais il se contenta de dire :

— Comme tu voudras.

Il monta le premier et Dashvara le suivit après avoir vidé ses bottes. En arrivant en haut, il sauta avec agilité sur les pavés, prêt à parer toute possible attaque ; mais Cobra était plus occupé à jeter des coups d’œil alentour.

— La dague —insista-t-il.

Dashvara la jeta à ses pieds.

— Là voilà, serpent.

Il lui tourna le dos et, non sans tendre l’oreille, il s’éloigna, ses bottes couinant d’eau. Il entendit Cobra ramasser l’arme. Et il l’entendit s’approcher. Mais que voulait cet homme maintenant ?

— Eh, garçon.

Dashvara se retourna brusquement et découvrit, stupéfait, que Cobra lui souriait, lui tendant la main.

— Merci.

Son voile avait glissé, dévoilant son visage d’humain. Dashvara le détailla avec méfiance.

— Je ne serre pas la main d’un voleur —répliqua-t-il.

Un éclat moqueur passa dans les yeux de Cobra.

— Même si celle-ci est emplie d’argent ?

Dashvara regarda la main tendue et constata qu’elle contenait trois pièces. Cobra expliqua :

— Un denier pour le joli discours, un autre pour la dague récupérée et un autre pour ton nom.

Dashvara souffla.

— Mes actes n’ont pas de prix. Et mes discours non plus. Quant à mon nom, je ne sais pas s’il te convient de le savoir.

Cobra roula les yeux.

— Philosophe même quand il s’agit de ta bourse, hein ? Alors tu refuses mon argent ?

Ravalant sa dignité, Dashvara tendit la main.

— Je n’ai jamais dit que je le refusais : juste que ta compensation laisse à désirer.

Cobra s’esclaffa et lui posa les trois pièces dans la paume de sa main.

— Contente-toi de ce que je te donne, Philosophe. Et maintenant, disparais.

Dashvara s’en alla, souhaitant ne jamais recroiser ce serpent. Quand il regarda de nouveau sa main, il se rendit compte qu’elle ne contenait que deux pièces. Il leva les yeux au ciel. Bien sûr : il n’avait pas donné son nom.

* * *

— De toutes façons, tu avais besoin d’un bain —fit remarquer Fayrah, souriante.

Dès que Dashvara avait raconté aux trois Xalyas ses premières péripéties à Dazbon, Lessi et Fayrah s’étaient moquées de lui en riant à gorge déployée. Aligra s’était contentée de sourire. Au moins, elles ont l’air un peu plus enjouées, se réjouit Dashvara.

Il sortit de la baignoire et enfila une des tuniques dorées qu’avaient utilisées les Xalyas quand elles étaient prisonnières. Elle lui était étroite, mais il logeait dedans. S’il se rappelait bien, c’était la première fois depuis de nombreuses années qu’il se lavait dans une baignoire. Au donjon de Xalya, on gaspillait rarement l’eau de cette façon. Il s’assit sur un des lits et sécha ses cheveux avec une serviette. Cette chambre était normalement une chambre pour trois, mais il avait donné un des deniers à l’aubergiste et celui-ci avait changé d’avis et aimablement installé une paillasse dans un coin. Au fait, se dit-il. Où est mon sac avec la corde, la figurine de Bashak et ma barre de métal ? Dashvara le chercha des yeux. Quand il le vit, il s’étonna de le voir aussi rebondi.

— Qu’y a-t-il dans mon sac pour qu’il soit si gros ? —s’enquit-il, tendant une main pour le saisir.

Fayrah poussa un cri.

— Dash ! Attends, ne l’ouvre pas. Je ne t’ai pas encore expliqué.

Dashvara fronça les sourcils.

— Expliqué quoi ?

— Expliqué… ce qu’il contient. —Sa sœur passa sa langue sur ses lèvres, nerveuse—. Eh bien, voilà, quand je suis allée récupérer ton sac avant de partir de Rocavita, je suis tombée… je suis tombée sur lui.

— Sur qui ?

— Sur… —elle regarda le sac avec insistance— : lui. Et il m’a tout expliqué —poursuivit-elle tandis que Dashvara devenait livide. Était-elle en train de lui parler de l’ombre ? Il regarda fixement le sac—. Il m’a dit qu’il t’avait donné un remède et que cela ne t’a pas fait de bien. Il a dit qu’il se sentait terriblement honteux et qu’il voulait réparer son erreur. Et il a aussi dit que, toi, tu lui avais demandé de ne pas l’abandonner, n’est-ce pas, Lessi, qu’il a dit ça ?

Lessi acquiesça. Son cœur battant à tout rompre, Dashvara aspira une bouffée d’air.

— Quoooi ? Je ne lui ai jamais rien demandé de tel. —Il se précipita soudain sur le sac et l’ouvrit—. Sors de là, ombre sournoise.

Le sac s’agita. Dedans, tout était noir.

“Je ne suis pas une ombre sournoise”, fit la voix de Tahisran dans sa tête. “Je ne l’ai pas rêvé. Je te jure que tu m’as dit : ne m’abandonne pas.”

Dashvara repassa ses souvenirs et, quand il comprit, il laissa échapper un grognement exaspéré.

— Je l’ai dit, mais je ne m’adressais pas à toi. Je m’adressais à l’Oiseau Éternel. Est-ce que par hasard tu t’identifierais à l’Oiseau Éternel, ombre ?

— Il ne s’appelle pas ombre —intervint opportunément Lessi—. Il s’appelle Tahisran.

Dashvara feula et se rassit sur le lit tandis que l’ombre sortait la tête du sac.

“Alors, tu me pardonnes ?”, demanda-t-il timidement. Dashvara le contempla quelques secondes.

— Tu tiens vraiment à ce que je te pardonne ? —marmonna-t-il—. En tout cas, cela me réconforte de te voir maintenant que ma tête va mieux : au moins, cela prouve que je ne délire pas. Tu existes réellement.

“Évidemment que j’existe !”, souffla Tahisran en sortant complètement. “Je ne suis tout de même pas une bête si bizarre que ça.”

Dashvara regarda les trois Xalyas. Toutes contemplaient l’ombre avec une étonnante fascination. Si elles le voyaient et l’entendaient aussi, cela signifiait qu’il n’était pas fou. Il soupira, soulagé. Il n’y avait pas de pire sensation que celle de remettre en question sa propre raison.

— Vous voulez dîner ? —demanda-t-il soudain.

Fayrah sembla sortir d’un rêve.

— Quoi ?

— Est-ce que vous voulez dîner ? Il me reste encore un denier. Avec ça, peut-être que nous pouvons payer deux portions, si les prix ne sont pas plus élevés qu’à Rocavita.

Aucune ne sembla avoir beaucoup d’appétit, mais Dashvara mourait de faim. Il se leva.

— J’apporterai le dîner ici.

La taverne était plus tranquille que l’après-midi, quoique aussi bondée. La pluie tambourinait contre les vitres et l’aubergiste, qui était un bavard invétéré, causait avec des clientes. De toute façon, Dashvara avait deviné que ce n’était pas à lui qu’il devait s’adresser pour manger, mais à un garçon énergique qui franchissait constamment la porte des cuisines. Une demi-heure après, il revenait dans la chambre avec un plateau fumant empli d’éventails qu’on appelait « rissoles ».

— Attention —prévint-il les Xalyas—. C’est sûrement poivré.

Il goûta et, effectivement, c’était poivré. Il s’arma de courage, cependant, car il avait trop faim. En fait, il mangea la moitié du dîner et, quand Fayrah lui tendit la dernière rissole, il hésita.

— Tu es sûre que tu ne la veux pas ?

Sa sœur eut un petit sourire amusé.

— Sûre, frère.

Dashvara jeta un coup d’œil à l’ombre, assise sagement sur l’autre lit.

— Les ombres n’ont pas faim ? —demanda-t-il.

Tahisran sursauta, comme arraché à quelque rêverie.

“Non. Cela fait des années et des années que je ne sais plus ce que c’est que le goût.”

Ça, ça doit être vraiment déconcertant, pensa Dashvara en frémissant.

— Eh bien, figure-toi que cela ne me surprend pas —répliqua-t-il cependant—. Seule une ombre de mauvais goût peut essayer d’empoisonner un malade.

Alors, il pensa qu’il avait lui-même assassiné un malade et il regretta d’avoir ouvert la bouche. Il la rouvrit pour une chose plus profitable : il mangea la dernière rissole.

— Tu es très dur avec lui, Dash —se fâcha Fayrah. Lessi fronçait les sourcils, Dashvara ne savait pas très bien si pour indiquer son propre mécontentement ou celui de Fayrah ; la fille de Zorvun avait la mauvaise habitude d’assimiler comme sien tout ce qu’éprouvait sa sœur.

Dashvara avala.

— Dur avec une ombre, hein ?

— Il a des sentiments. Je t’assure qu’il n’avait pas l’intention de t’empoisonner…

— Ça, c’est ce qu’il dit.

— Dash —s’exaspéra Fayrah—. Il est adorable ! C’est un esprit noble. Tu ne peux pas l’accuser simplement parce que tu t’es mis dans la tête qu’il est coupable.

L’ombre s’était un peu redressée, comme stimulée par les paroles flatteuses de Fayrah. Dashvara secoua la tête.

— C’est bon. Je n’ai rien contre lui —mentit-il.

Fayrah le regarda, sceptique, et Lessi l’imita. Ces deux amies pouvaient faire perdre patience à n’importe qui, soupira Dashvara.

— Quoi ? —grommela-t-il.

— Faites la paix —réclama Fayrah.

Dashvara s’esclaffa.

— Que je fasse la paix avec… ? —Il se tut devant le regard foudroyant de sa sœur. Diable de sœur, pensa-t-il—. D’accord. S’il est capable de me serrer la main, je la lui serre et je lui pardonne sa tentative d’assassinat.

Il se leva, il sourit à l’ombre et il tendit la main. Tahisran la lui serra. Dashvara sentit un chatouillement froid, très froid. Il recula, chancelant.

— Oooiseau Éternel —bégaya-t-il—. Il m’a touché !

“Croyais-tu que je n’étais fait que d’air ?”, soupira patiemment Tahisran.

Dashvara s’assit sur l’autre lit, la mine décomposée. À cet instant précis, quelqu’un frappa à la porte. Fayrah alla ouvrir.

— C’est Azune !

Dès que la semi-elfe entra, Dashvara lui jeta un coup d’œil avant de se retourner vers l’endroit où l’ombre avait disparu.

— Une rechute ? —demanda Azune. Dans sa voix, on percevait plus de froideur que d’inquiétude.

Dashvara secoua la tête et se leva.

— Non. Pas du tout, je vais très bien.

La Sœur de la Perle l’examina quelques secondes.

— J’ai appris ce qui s’est passé chez Aydin. Tu m’as couvert de gloire. Je n’avais pas l’intention d’introduire un fauteur de troubles chez un ami.

— Et moi, je n’avais pas l’intention de créer de troubles —assura Dashvara—. Tu comprends, tout part d’un malentendu. J’ai donné au garçon une lanterne de voleur sans savoir ce que c’était. Cette lanterne de voleur appartient à… une femme —conclut-il. Il n’allait pas en plus mêler Zaadma à ça, n’est-ce pas ?

Azune hocha la tête.

— Oui. Je suis au courant. Une dénommée Zaadma, n’est-ce pas ? Eh bien, si cette lanterne lui appartient vraiment, cela signifie que c’est un membre de la Confrérie du Songe, de sorte que tu ne lui dois rien : c’est une voleuse. Je peux voir la magara ?

Dashvara la lui montra en disant sur un ton légèrement acide :

— C’était une voleuse, elle me l’a dit. Mais elle ne l’est plus.

— Vraiment ? —fit Azune tout en examinant l’objet—. Un voleur de la Confrérie du Songe le reste toujours. Tu ne devrais pas te promener avec cette lanterne. Je vais la garder.

— Pas question —bondit Dashvara—. Elle ne t’appartient pas. Zaadma me l’a donnée pour traverser les catacombes de Rocavita. Sans elle, je serais encore en train d’errer entre les morts et, elles, elles seraient encore enchaînées —assura-t-il, montrant les Xalyas du pouce.

Azune arqua un sourcil.

— Ah. Et dis-moi, comment sais-tu maintenant que cette magara est une lanterne de voleur alors que tu ne le savais pas en début d’après-midi ? Par la Divinité, tu n’as montré ça à personne, j’espère ?

Dashvara fit non de la tête, exaspéré, et il tendit la main pour lui reprendre le disque.

— Non. Mais j’ai rencontré quelqu’un qui en avait une et il m’a dit ce que c’était.

Azune le regarda avec étonnement et Dashvara lui raconta alors sa rencontre avec Cobra et son intéressante et humide promenade dans le canal. Finalement, la semi-elfe passa une main devant sa bouche pour dissimuler un sourire.

— Je comprends maintenant le changement de tunique. C’est ce que je disais à Rowyn : il t’arrive des histoires encore plus bizarres qu’au berger Bramanil. D’abord, on t’accuse de voler le Dragon du Printemps, puis tu es pris d’un déséquilibre énergétique incompréhensible et, maintenant, tu rencontres l’un des voleurs les plus renommés de tout Dazbon. Félicitations, steppien. Si tu continues à ce rythme, tu vas sûrement finir au fond d’un canal avant que la semaine ne s’achève.

— Au fait —fit Dashvara, ignorant son ton moqueur—. Je voulais te parler de mon peuple. Je voulais t’avertir que je ne vais pas vous laisser travailler sans moi. Et j’ai une très bonne raison pour vous convaincre.

Le visage d’Azune refléta la lassitude.

— Je t’ai déjà dit que ce n’est pas possible. Les plans sont prêts et, dès que nous les mettrons en marche, tout se déroulera comme un nœud coulant et ton peuple sera libéré. —Elle soupira, l’air résignée face au regard patient de Dashvara—. Quelle est cette très bonne raison ?

— Que les Xalyas ne voudront pas vous écouter si je ne suis pas là pour leur dire de vous faire confiance.

La raison était simple, mais elle pouvait s’avérer juste. En effet, en fonction de quels Xalyas avaient été emprisonnés, les Frères de la Perle pouvaient rencontrer des problèmes pour se faire écouter.

— Démons, steppien. —Azune avait l’air contrariée—. Je crois que nos méthodes ne vont pas dans le même sens. De toutes façons, nous étudierons la question. Et demain, quand Rowyn viendra pour te conduire devant la Suprême, nous te dirons ce que nous en pensons, d’accord ?

Dashvara acquiesça.

— C’est parfait.

— Bien. Je vois que vous avez déjà dîné —remarqua la semi-elfe—. Vous avez de l’argent ? —Les Xalyas firent non de la tête, sauf Aligra, qui l’observait avec un air de visionnaire. Azune sortit des pièces et laissa cinq deniers dans la paume de Fayrah—. Bon. Ne bougez pas de cette chambre jusqu’à ce que vienne Rowyn, d’accord ? Et, surtout, assurez-vous que lui ne bouge pas —souligna-t-elle avec raillerie—. Il serait capable de finir par mettre le bazar dans tout Dazbon.

Dashvara leva les yeux au ciel. Il la salua et, avant qu’elle ne s’en aille, il bafouilla :

— Si tu parles avec Aydin, pourrais-tu lui dire que je me sens vraiment honteux et qu’il me fasse savoir comment je peux racheter mon erreur ?

Les yeux bruns de la semi-elfe sourirent.

— Je le lui dirai, ne t’inquiète pas.

Elle s’en fut et Dashvara resta assis sur le lit, tambourinant avec ses mains, songeur. Fayrah et Lessi commentaient quelque chose à propos des cinq deniers et Aligra s’était allongée sur son lit, le regard rivé sur le plafond.

— Tahisran ? —murmura Dashvara.

L’ombre sortit de dessous le lit, curieux.

“Oui ?”

— Tu veux toujours réparer ton erreur pour que je te pardonne ?

L’ombre sourit.

“Je croyais que tu m’avais déjà pardonné.”

Dashvara roula les yeux.

— Laisse-moi reformuler la question : veux-tu me rendre un service pour que je te pardonne complètement ?

Le sourire de Tahisran s’élargit.

“Peut-être. De quoi s’agit-il ?”

Les Xalyas s’étaient tues et elles suivaient la conversation avec intérêt. Dashvara expliqua :

— Suis Azune et dis-moi où elle va.

“Mais elle est déjà partie”, objecta-t-il.

— Elle vient de partir : elle n’est sûrement même pas encore sortie de la taverne. Si tu te dépêches, tu la rattraperas.

L’ombre hésita.

“Tu me demandes d’épier une personne ?”

Dashvara n’aurait jamais imaginé qu’une ombre puisse aussi avoir des règles de conduite.

— Je te demande de la suivre. Je veux seulement m’assurer que les Frères de la Perle ne vont pas agir sans moi. L’objectif, je te rappelle, est de libérer des gens innocents.

Ceci parut animer l’ombre, qui acquiesça sans hésiter.

“Alors, compte sur moi, Dash.”

Tahisran traversa la chambre, il ouvrit la porte et, après avoir agité une main nocturne dans sa direction, il s’en fut. Un instant, Dashvara se demanda s’il reviendrait un jour. Puis il eut la certitude qu’il reviendrait.

Après tout, je lui ai demandé de ne pas m’abandonner, non ? Il sourit, en secouant la tête.