Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 1: Le Prince du Sable.

19 L’Illustrissime République

— Pourquoi je ne peux pas accompagner mon père ? —demanda Dashvara, contrarié. Il était assis dans la tour du shaard et regardait le vieil homme, la tête droite—. Pourquoi m’enfermes-tu ici, maître ?

Maloven, comme toujours, observait le lointain horizon, absorbé dans ses pensées. Il lui répondit sur un ton paisible.

— Personne ne t’enferme nulle part, mon petit. Tout simplement, parfois il y a certaines choses qu’on ne peut pas faire. De même que ma jambe m’empêche de courir, toi, tu ne peux pas chevaucher avec ton père pour défendre nos terres. Mais, un jour, tu le pourras, fils. —Il se tourna vers lui, les mains dans le dos, et ses yeux étincelèrent—. Je prévois qu’un jour, tu défendras les terres xalyas d’un terrible orage. Mais —il sourit— tu dois encore grandir et apprendre…

* * *

Lorsque Dashvara se réveilla, il eut l’impression de sortir d’un puits sans fond. Il était allongé sur un matelas très confortable et il voyait de la lumière à travers ses paupières. Il se sentait… bien. Il était cependant trempé de sueur.

Non loin, il entendait une rumeur de voix et de bruits qu’il ne fut pas capable de reconnaître, parmi lesquels se détachaient des cris étranges d’oiseau. Il entrouvrit un œil et contempla un long moment la pièce. La lumière du soleil l’éclairait harmonieusement. Il ouvrit l’autre œil quand il perçut un bruit de pas. Aydin apparut par une porte. Il s’arrêta net en le voyant éveillé.

— Ah —se contenta-t-il de dire.

Il avança et, emplissant un verre d’eau, il le tendit à Dashvara. Celui-ci s’assit. Il faisait chaud dans la chambre. C’est pour ça qu’il transpirait. Bien sûr.

— Ternian. Ne me dis pas que je suis chez toi ?

— Tu es chez moi, humain.

Dashvara le détailla du regard quelques secondes avant de boire le verre d’un trait et de constater :

— Tu m’as sauvé.

— Une nouvelle fois —sourit le guérisseur.

Dashvara grimaça.

— Je regrette ce que je t’ai dit dans le temple. Je t’ai traité de canaille, je retire le mot.

— Et rien d’autre ?

Dashvara lui jeta un regard sombre mais, cette fois-ci, Aydin le soutint. Le Xalya haussa les épaules.

— Un sage m’a dit un jour que celui qui sauve la vie de celui qui l’insulte est soit un fou soit un chevalier. Bien sûr, d’après lui, il n’y avait pas de grande différence entre les deux. —En voyant le visage d’Aydin se renfrogner, il ajouta, badin— : Je retire tout ce que tu voudras, guérisseur. Comment diables as-tu fait pour que je m’en sorte ?

— Tu ne t’en es pas sorti —répliqua Aydin—. Les énergies de ton corps sont encore dans un état désastreux. Le venin du dard aurait dû te tuer et quelque chose dans ces poudres t’a sauvé la vie, mais cela a provoqué des lésions importantes à ton énergie interne. Tu es déséquilibré.

Dashvara aurait aimé ne jamais entendre ses paroles. Il se sentait énergique et complètement remis. Ou du moins, il se sentait beaucoup mieux que lorsqu’il était en train de mourir, rectifia-t-il.

— Déséquilibré, hein ? —répéta-t-il avec sarcasme.

— Il s’agit d’un terme médical —expliqua Aydin—. Tu souffres d’un déséquilibre énergétique interne et je ne sais pas comment le soigner.

S’il n’y avait pas de remède, pourquoi s’en inquiéter ? Dashvara changea de sujet.

— Où est Azune ?

— Aucune idée. Elle est partie peu de temps après votre arrivée. —Aydin se leva—. Tu veux manger quelque chose ?

Dashvara acquiesça et se leva à son tour. Peu après, ils étaient tous deux assis à une petite table face à une assiette emplie de délicieux biscuits.

— Alors, tu es un membre de la Confrérie de la Perle —hasarda Dashvara.

Aydin roula les yeux.

— Non. Je suis acolyte de la Confrérie du Dragon. Mais je suis un sympathisant des Frères de la Perle.

Dashvara mâcha son biscuit pensivement.

— Sympathisant et coopérateur —observa-t-il—. Tu épiais Arviyag, n’est-ce pas ? —Aydin ne répondit pas. Dashvara esquissa un sourire—. Finalement, tu n’es peut-être pas si lâche que ça.

Le ternian secoua la tête.

— Tu es un membre de la Perle ? Non, n’est-ce pas ? Alors ne te mêle pas d’affaires qui ne te concernent pas.

Le ton ne plut pas à Dashvara.

— Je crois bien que cela me concerne davantage que toi. Les prisonniers qu’achète cette ordure sont des Xalyas.

— Oui, je sais. Azune m’a tout expliqué —répliqua Aydin, les griffes sorties—. Elle m’a aussi dit que tu avais gâché leurs plans. Maintenant, il te sera plus difficile de libérer les nouveaux prisonniers.

Dashvara se souvint alors que la deuxième caravane des esclavagistes allait arriver à Dazbon vers midi. Il s’agita, impatient.

— Ils sont déjà arrivés ? —s’enquit-il.

Une lueur sardonique brilla dans les yeux d’Aydin avant de s’éteindre sombrement.

— C’est bien probable. —Il leva la tête et son visage s’éclaira quand il regarda par la fenêtre—. Ah. Voici ton sauveur qui arrive. C’est un docteur, pas un simple guérisseur et, crois-moi, si, lui, il n’arrive pas à te guérir, personne n’y arrivera. Allez, allonge-toi dans le lit.

Dashvara ravala son impatience et obéit. Bientôt la porte s’ouvrit et le garçon, Hadriks, apparut, le visage curieusement empourpré par l’irritation. Derrière lui, venait un homme grisonnant et maigre comme un bâton. Seule une grosse chaîne d’argent rompait la monotonie de ses habits noirs.

— Où est le malade ? —demanda-t-il, entrant comme on entre en terre conquise.

Aydin était demeuré stupéfait pour une raison que Dashvara ne parvenait pas à comprendre. Avant que quiconque ne réponde, le nouveau venu se dirigea rapidement vers le lit et posa sa trousse sur un tabouret tout en débitant un flux continu de paroles.

— Par la Divinité, quelle chaleur ! Je souhaite déjà que l’automne arrive vraiment. Pourquoi ne t’es-tu jamais décidé à vivre dans le Beau District, Aydin ? Ces trottes me tuent. Bien, bien, bien. Qu’avons-nous ici ? Ah ! Il n’a pas l’air si moribond que ça. J’aurais dû me douter que tu exagérais, mon garçon. À t’entendre parler, je m’attendais presque à le trouver mort ! Ces jeunes et leurs délires —il rit d’un rire sec—. Assieds-toi, citoyen, et tiens-toi tranquille quelques instants, veux-tu ?

Dashvara le fixa dans les yeux, mais le médecin ne le regardait pas : il posa deux mains décharnées et sèches sur son thorax et l’examina comme s’il cherchait quelque remède caché sous sa peau. Aydin et Hadriks les contemplaient, mal à l’aise. Dashvara entendit le ternian chuchoter au garçon :

— Et le docteur Fénendrip ?

Par-dessus la tête grisonnante du médecin, Dashvara vit Hadriks faire une grimace d’excuse.

— Il est en vacances, maître. Il n’y avait que le docteur Exipadas dans son cabinet. Il m’a demandé ce que je faisais là et, moi…

Aydin s’était mis à hocher la tête et Hadriks se tut, avalant sa salive. Dashvara soupira. Il commençait à en avoir assez des palpations de ce docteur Exipadas.

— Voyons… —marmonna le docteur—. Oui. Prends cette cuvette et tiens-la fermement sous l’avant-bras, comme ça, très bien.

Il sortit un petit instrument tranchant de sa trousse. L’expression d’Aydin alarma aussitôt Dashvara.

— Que vas-tu me faire ? —demanda-t-il, en écartant la cuvette.

— Une saignée, rien de plus —assura tranquillement le docteur—. Une petite coupure pour que tu expulses les humeurs néfastes.

Dashvara demeura bouche bée et comprit enfin quelle était son intention. Quelque chose en lui flamba comme un soudain éclair. Il eut du mal à se contrôler. Rarement il parla avec autant de froideur.

— Fiche le camp d’ici tout de suite —susurra-t-il.

Le docteur marqua un temps d’arrêt et, pour la première fois, il leva le regard sur son patient. Ce qu’il vit dans ses yeux le rendit plus pâle qu’il ne l’était déjà.

Aydin se racla la gorge, extrêmement embarrassé.

— Docteur. Docteur Exipadas, je ne crois pas qu’une saignée soit le remède le plus approprié. En fait, je crois que…

Le visage du docteur Exipadas se durcit.

— Je rêve ou tu remets en question mon travail, guérisseur ? Tends ce bras, te dis-je !

Quand le docteur Exipadas approcha son couteau, Dashvara ne put en supporter davantage : il prit la cuvette et la lui flanqua sur la figure. Alors, il se leva, fourra le couteau dans la trousse avec les morceaux de la cuvette cassée, la referma et se mit à traîner le docteur vers la porte ouverte. Exipadas criait comme un porc qu’on mène à l’abattoir. Dashvara l’expulsa dehors, avec sa trousse.

— Criminel ! —hurlait le docteur efflanqué, couvrant de ses mains son visage rougi de sang—. Tu vas le regretter, crois-moi, et beaucoup ! J’ai des amis puissants !

— Réjouis-toi que je ne t’aie pas saigné comme tu voulais le faire avec moi, maudite sangsue —cracha Dashvara, dégoûté. Il observa que plusieurs personnes qui passaient dans la rue jetaient des regards curieux sur la scène. Il ferma la porte au moment où l’autre criait :

— Les choses n’en resteront pas là !

Dashvara se tourna vers Aydin et Hadriks. Tous deux le contemplaient, muets. Ce n’est qu’alors qu’il pensa que son action précipitée pouvait peut-être porter préjudice à Aydin. Mais, en même temps, il pariait que, s’il n’avait pas réagi, Aydin n’aurait rien fait pour arrêter ce crétin arrogant. Brisant le silence, Hadriks s’esclaffa. Aussitôt, le regard foudroyant de son maître le réduisit au silence.

— Je ne sais pas comment prendre ça —avoua Aydin.

Dashvara se racla la gorge.

— Euh… vraiment ? Hum… C’était quelqu’un d’important ?

Avec une tranquillité qui n’était qu’apparente, Aydin l’informa :

— Exipadas Andeyed est le gendre d’Altagar Parvel, maître sénateur de Dazbon.

Dashvara médita quelques secondes sans très bien savoir comment interpréter l’affaire. Finalement, il n’eut d’autre idée que de se justifier :

— Je n’allais tout de même pas le laisser me saigner, non ? Bah, en plus, je ne lui ai rien fait.

— Tu ne lui as rien fait ? —répéta Aydin avec un petit rire sarcastique.

— Bon… Ma méthode n’était pas si mauvaise —se défendit Dashvara—. Je l’ai seulement mis à la porte de ta maison.

— De ma maison. Ah. Oui. Oui, ta méthode a été directe. Efficace. Je crois que tu as oublié l’incident du projectile.

— Quel projectile ?

— La cuvette que tu lui as lancée.

— Je ne la lui ai pas lancée, je la lui ai écrasée sur la figure —nuança Dashvara.

— Tu fais bien de relever ce détail —répliqua le ternian avec ironie—. Quand le Mestre viendra t’interroger avec ses officiers, n’oublie pas de le mentionner.

Dashvara haussa les sourcils, alarmé.

— Le Mestre ?

— Celui qui s’occupe d’arrêter les gens.

— Aïe. Je vois. —Dashvara se sentit honteux—. Je ne voulais pas t’attirer de problèmes, Aydin.

— Et moi, je ne voulais pas faire entrer ce serpent chez moi. —Hadriks pâlit et Aydin posa une main apaisante sur son épaule—. Ne t’inquiète pas, Hadriks. Maintenant tu sauras que moins on voit le docteur Exipadas, mieux on se porte. À vrai dire, moins on voit les docteurs de l’Hôpital, mieux c’est. Fénendrip est une des rares exceptions. Que fais-tu ? —demanda-t-il soudain, surpris.

Dashvara venait de revêtir sa tunique et il enfilait ses bottes.

— Je m’en vais. Je ne veux pas vous créer davantage de problèmes. En plus, j’ai des choses à faire.

Il se dirigeait vers la porte quand Aydin s’interposa sur son chemin.

— Pas question. Si Azune revient et qu’elle apprend que tu es parti, elle me condamnera aux enfers. Je n’ai pas l’intention de te laisser partir avant qu’elle revienne.

Dashvara l’observa avec étonnement. À ce moment, des coups fermes se firent entendre contre la porte.

— Milice urbaine ! —cria une voix puissante au-dehors.

— Mille dragons… —jura Aydin. Il ouvrit. Le visage d’un humain robuste apparut dans l’encadrure. Derrière lui, se tenait le visage ensanglanté du docteur Exipadas, qui semblait exhiber sa blessure comme une preuve de son innocence. En réalité, il n’avait qu’une petite coupure sur la joue. Le reste du sang provenait de son nez. Le milicien salua :

— Bon après-midi. Une question. Cet homme est-il venu chez vous récemment ? —Aydin acquiesça—. Il dit avoir été frappé abusivement par un de vos patients. Puis-je lui parler ?

Dashvara faillit lâcher un éclat de rire. Frappé abusivement ? Aydin s’écarta, permettant au milicien de voir Dashvara et à celui-ci de voir le milicien. Le garde était vêtu d’un uniforme gris ; sur sa poitrine, était fixé l’insigne d’une main noire.

— Explique-lui exactement comment cela s’est passé —lui conseilla Aydin.

— Cet homme a essayé de m’assassiner ! —s’écria Exipadas.

Dashvara souffla et raconta en détail l’affaire comme une victime exemplaire. Le milicien écouta calmement, sans prêter attention aux plaintes du docteur. Finalement, il fit un bref geste de la tête.

— Selon la Loi, si le malade refuse une saignée, le docteur ne peut pas la réaliser. Je considère que vous avez agi en légitime défense et que le docteur ne pouvait pas vous forcer. Il n’y a rien à ajouter.

Le docteur était resté bouche bée. Dashvara sourit, agréablement surpris.

— Merci, milicien —fit-il.

L’homme inclina légèrement la tête en signe de salutation.

— Quoooi ? —feula Exipadas—. Non ! Milicien ! —appela-t-il—. Je vous ordonne de l’arrêter ! Milicien !

Quand il saisit la manche du milicien, le visage de celui-ci devint glacial ; le docteur eut un mouvement de recul.

— Je vous suggère de vous éloigner de cette rue, docteur —dit l’agent.

— Comment osez-vous… !

— S’il vous plaît, ne proférez pas d’insultes dont vous pourriez vous repentir ensuite —le coupa le milicien avec rectitude—. La Loi est la Loi.

Le visage pâle d’Exipadas s’empourpra et on aurait dit que la fumée allait lui sortir par les oreilles. Je parie que ce sont les humeurs néfastes dont il voulait me délivrer, pensa Dashvara avec sarcasme.

— Ce rustre me le paiera de toute manière —grogna le docteur, avant de faire demi-tour et de s’en aller à grandes enjambées dans la rue. Quand Dashvara tourna la tête de l’autre côté, le milicien était déjà loin.

Avec un soupir, Aydin referma la porte.

— Bon. Espérons que l’affaire est close.

Hadriks gloussa.

— Tu as fait mordre la poussière à un patricien !

— Oui, quel succès —ironisa Aydin. Il avait sorti ses griffes. Dashvara s’inquiéta.

— Tu crois que ce crétin pourrait tenter de se venger d’un accident aussi insignifiant ?

Aydin leva les yeux au ciel.

— Un accident insignifiant ? Je te rappelle que tu n’es pas sur tes terres sauvages, Xalya. À Dazbon, il existe une Loi. Et un Tribunal. Peut-être qu’Exipadas est un « crétin », comme tu dis, mais, s’il a des amis parmi le Conseil des Sept, il pourrait te compliquer la vie, et beaucoup.

Dashvara haussa les épaules.

— Ne t’inquiète pas pour ça. Bien, peut-être que j’ai un déséquilibre énergétique, mais je me sens en excellente forme, alors…

— Alors tu vas t’allonger et prendre ton mal en patience —répliqua Aydin.

Son ton inflexible de guérisseur expérimenté eut un certain effet sur Dashvara. Ils se regardèrent quelques instants et, finalement, le Xalya grommela :

— Je suppose qu’après tout, je te dois bien ça.

Il s’allongea de nouveau sur le lit et, après lui avoir demandé s’il savait lire, Aydin lui apporta un livre. Dashvara sourit en lisant le titre. Les aventures du berger Bramanil et de son chat Mawrus le saboteur.

— Tu connais Rowyn le Duc ? —demanda-t-il.

L’expression moqueuse du ternian lui fit comprendre qu’il foulait de nouveau un terrain hasardeux.

— Je le connais. Hadriks, reste ici, tu veux bien ? Et ne parle pas trop.

Il sortit de la pièce et on entendit des bruits de pas s’éloigner. Le garçon était assis sur une des deux chaises de la petite table, de l’autre côté du cabinet. Il jouait aux cartes, seul. Dashvara tendit le cou. Sans surprise, il constata qu’il n’avait jamais vu des cartes avec de tels dessins.

— Ce sont des cartes dazboniennes ? —s’enquit-il, curieux.

Hadriks haussa les épaules.

— Des cartes marinières, c’est comme ça qu’on les appelle. Tout de suite, je joue un solitaire. —Il sourit de plus en plus ouvertement—. Tu sais jouer aux républicaines ?

Dashvara fit non de la tête et s’assit sur le lit, abandonnant le livre.

— Les cartes que je connais n’ont rien à voir avec celles-ci. En fait, on jouait davantage aux katutas. Ça se joue sur un damier —expliqua-t-il. Une subite vague de souvenirs l’envahit. Makarva, Lumon, Boron, Sigfen… mes frères de patrouille et moi, nous étions de sacrés joueurs de katutas. Dashvara réprima un sourire triste. Et pourtant, qu’est-ce qu’on jouait mal. Diables. Il bloqua ses souvenirs.

— Je sais ce que c’est, les katutas —se moqua Hadriks—. C’est un Dazbonien qui a inventé le jeu.

Dashvara eut un sursaut, stupéfait. Les katutas étaient un jeu ancestral des Xalyas. C’était un peu comme si Hadriks lui avait dit que c’étaient les républicains qui avaient inventé la langue savante.

— N’importe quoi. Les katutas, ce sont les Anciens Rois qui les ont inventées. Ce Dazbonien a dû importer le jeu.

— Je te jure que c’était un Dazbonien —protesta Hadriks—. Demande à Aydin. Il adore les katutas.

Sans se départir de sa moue sceptique, Dashvara se leva.

— Tu peux être sûr que je lui demanderai. Comment joue-t-on aux républicaines ?

Les heures suivantes, Hadriks et lui jouèrent plusieurs parties de cartes.

— Ce n’est pas possible ! —feula Hadriks à un moment.

— De mauvaises cartes ? —demanda Dashvara sur un ton satisfait tandis qu’il contemplait les siennes. Cette fois, il avait eu de la chance.

— Mmpf —fut tout ce que lui répondit le garçon, concentré sur son jeu.

Il jeta une carte basse, les lèvres serrées. Dashvara sourit et joua à son tour. Plus ils jetaient de cartes, plus Hadriks se rembrunissait. Il perdit l’As d’Or devant une avalanche de Secrétaires. Et il lança alors un :

— Ah !

Il laissa tomber sa dernière carte. Un Magistrat de District. Dashvara fronça les sourcils. Il ne lui restait qu’un Intendant. Avec ce dernier pli, Hadriks l’empêchait de remporter la partie, comprit-il.

— Espèce de bâtard —grogna-t-il, en jetant l’Intendant, tandis que le garçon riait—. Tu n’avais pas dit que tu avais de mauvaises cartes ?

— C’était le cas. Tu n’as pas vu le jeu catastrophique que j’avais ? La seule carte acceptable, c’était mon Magistrat. Ce qu’il y a, c’est que tu n’aurais pas dû jeter le Sénateur aussi vite. C’est ce qui arrive quand on joue avec un débutant.

Dashvara roula les yeux, amusé.

— Et dis-moi, ce jeu des républicaines, ça ne dérange pas les sénateurs ? Parce qu’il doit y en avoir plus d’un qui jure contre ses cartes, j’imagine.

— Bah ! Les sénateurs, les premiers —répliqua Hadriks—. Figure-toi qu’une fois, le capitaine de la milice est entré au Sénat pour avertir de quelque chose et il les a tous surpris en train de jouer aux républicaines et l’un d’eux criait « Un Sénateur ! Donnez-moi un fichu Sénateur ! ». —Dashvara s’esclaffa, imaginant la tête du capitaine. Hadriks eut un large sourire—. Je te le jure. Bon, c’est une légende populaire —admit-il—, mais combien tu paries que c’est vrai ?

Sans cesser de sourire, Dashvara détourna le regard en entendant des pas près de la porte.

— Je ne fais pas de paris sur des légendes populaires —répliqua-t-il.

Quelqu’un frappa et Hadriks s’empressa de se lever pour aller ouvrir. C’étaient Rowyn et Azune.

— Où est Fayrah ? —demanda Dashvara sans même leur donner le temps de respirer.

Le blond transpirait abondamment et il secouait sa tunique pour s’aérer. Cependant, son visage se détendit en voyant le Xalya debout.

— Je vois qu’Aydin t’a tiré de l’enfer. Je te conseille de ne pas sortir pour ne pas te fourrer dans un autre : dehors, il fait une chaleur de mille démons. Comment te sens-tu ?

— Je parierais que c’est la vingtième fois que tu me le demandes depuis que nous nous connaissons, républicain.

Rowyn sourit devant la réplique. Azune demanda :

— Où est Aydin ?

— Au marché, à son étal de magaras —répondit Hadriks.

Le visage de Rowyn s’illumina quand il s’assit à la table.

— Vous jouez aux cartes, hein ? Aux républicaines ?

Hadriks acquiesça.

— Je lui ai appris, mais il se fait encore avoir comme un débutant.

Dashvara se rassit et insista :

— Où est ma sœur ?

— Hein ? Oh. Toutes les trois vont très bien —assura le kampraw avec légèreté—. Je les ai laissées dans une auberge. Le Dragon d’Or. Bon, Lessi se sent un peu étourdie par tout le brouhaha de la ville et par les mauvaises odeurs.

Dashvara arqua un sourcil. La fille de l’indestructible capitaine Zorvun. Bien sûr.

— Et la caravane avec les autres prisonniers ? —s’enquit-il.

Azune grogna avec ironie :

— Sapristi, je ne savais pas que la Suprême avait de la barbe. Allez, Duc, réponds à la question de notre chef.

Hadriks s’esclaffa et Rowyn prit une expression patiente. Dashvara ne fut pas aussi compréhensif.

— Désolé, Azune, mais je te rappelle que ces prisonniers sont mon peuple. On ne plaisante pas avec ces choses.

Azune souffla.

— J’ai passé toute la nuit à chevaucher pour le sauver et pas un mot de gratitude. On ne t’a donc jamais appris à dire « merci » ?

Dashvara ne sut quoi répondre à cela. Après un silence, il se racla la gorge.

— Merci.

— Si c’est pour le dire sur ce ton, il vaut autant que tu te taises —feula Azune.

Dashvara commença à s’irriter.

— Je n’ai pris aucun ton, républicaine. Que veux-tu que je te dise ? Je ne suis pas habitué à dire merci aux étrangers, d’accord ? Donnez-moi un temps d’adaptation.

Toute trace d’offense disparut du visage d’Azune, mais pas cet éclat moqueur dans ses yeux.

— Tu nous appelles étrangers et tu es dans notre ville. J’ai raté quelque chose ? Enfin, franchement, Rowyn, moins nous en dirons, mieux ce sera.

Le Frère de la Perle jouait avec les cartes, pensif. Il poussa alors un long soupir.

— Azune a raison. Il vaudra mieux que tu ne te mêles pas de nos affaires maintenant. C’est trop tard. Nous avons un plan pour libérer tes compagnons. Nous les libèrerons et nous en finirons avec Arviyag et ses gens. Mais nous ne pouvons pas permettre que tu interfères dans notre travail.

Le Duc n’allait pas répondre à ses questions, devina Dashvara. Il se sentit accablé. Il aurait pu essayer de s’emparer d’une arme et de les menacer, mais cette simple idée, à moins que son déséquilibre énergétique y soit pour quelque chose, lui produisit une crampe à l’estomac qui l’obligea à se tenir raide comme une statue.

— Désolé, steppien —soupira Rowyn, après un silence embarrassé.

Il avait vraiment l’air d’être désolé. De fait, il semblait agir à contrecœur. Azune, par contre, semblait satisfaite.

— Ne sois pas désolé, républicain —répondit Dashvara—. Dis-moi, et cette conversation que tu m’as promise avec ta Suprême ?

Azune éclata d’un rire forcé.

— Mon frère ne t’a rien promis. Il t’a dit que tu irais la voir. C’est tout. Ne déforme pas les paroles des autres.

Dashvara lui jeta un regard sombre.

— J’ai comme l’impression que tu m’as pris en grippe, semi-elfe.

— J’ai comme l’impression que tu te fiches comme d’une grenouille qu’Arviyag soit mis sous les verrous du moment que tu récupères ton peuple.

Dashvara la foudroya des yeux.

— C’est faux ! Et si la faveur que je vous dois est d’en finir avec tous les esclavagistes de la République, qu’il en soit ainsi. Je le ferai.

Le visage d’Azune trembla et son masque ironique s’effondra un instant.

— Cela suffit —intervint Rowyn sur un ton fatigué—. Si je vous laissais continuer, vous finiriez tous les deux par promettre d’extirper l’esclavage de toute la côte de l’Océan Pèlerin. Que dis-je, de tout Haréka. Allons, Azune. Nous avons du travail à faire. Steppien —l’apostropha-t-il alors qu’il s’approchait de la porte—. Je suis content que tu ailles mieux. Repose-toi et, demain, nous reviendrons pour t’emmener voir la Suprême et, ensuite, nous te conduirons au Dragon d’Or.

— Non. Je préfère aller au Dragon d’Or tout de suite —assura Dashvara.

— Je regrette —soupira le kampraw—. Nous n’avons pas le temps. Hadriks pourrait t’y mener, peut-être. Mais je suppose qu’Aydin ne voudra pas. Il ne libère pas ses patients tant qu’il ne les déclare pas complètement guéris —dit-il en souriant—. Continuez à jouer aux cartes. Passez une bonne après-midi.

Les deux Frères de la Perle sortaient déjà quand Dashvara leur demanda :

— Vous n’allez pas agir cette nuit même, n’est-ce pas ?

Rowyn ferma la porte sans répondre. Dashvara jura entre ses dents. Il reprit les cartes pour les brouiller avec des mouvements brusques. Si Rowyn et Azune avaient l’intention d’entrer dans le repaire des esclavagistes cette nuit… il allait rater quelque chose qu’il ne voulait rater pour rien au monde.

— Maudits républicains —jura-t-il de nouveau.

— Tu vas brouiller les cartes encore longtemps ? —s’enquit Hadriks, assis devant lui.

Dashvara commença à distribuer.

— Dis-moi, Hadriks. Est-ce que tu sais où vit le commerçant Shizur ?

Le garçon fronça les sourcils.

— Le commerçant de vins ? L’ami de ta cousine qui n’est pas ta cousine ?

— Comment sais-tu que Zaadma n’est pas ma cousine ? —répliqua Dashvara.

Hadriks afficha un sourire espiègle.

— Eh bien. Premièrement, parce que la cousine s’appelle Zaétela et pas Zaadma. Deuxièmement, parce qu’Azune a dit que tu étais un Xalya. Et troisièmement…

— C’est bon, c’est bon —le coupa Dashvara—. Alors ?

— Alors quoi ?

— Shizur —grogna le Xalya.

— Oh. Il vit dans le District d’Automne. Près du Canal des Améthystes.

Dashvara tenta de repasser mentalement les plans de la ville qu’il avait étudiés dans la demeure du mécène de la Perle.

— Près de la confiserie Shubor —précisa Hadriks, après une pause—. Pourquoi cette question ? Tu as une affaire à régler avec lui ?

À l’éclat de ses yeux, Dashvara devina qu’il s’imaginait déjà quelque bataille formidable. Ce garçon était passé de la timidité à l’audace, observa-t-il avec une moue.

— Je n’ai aucun compte à régler avec Shizur, non.

Hadriks regarda ses cartes, puis il leva les yeux, croisa ceux de Dashvara… et se mordit la lèvre.

— Quoi ?

— J’aimerais te demander un service.

Comme il le craignait, ces paroles illuminèrent le visage du garçon.

— C’est vrai ? Quelle faveur ?

— Va chez Shizur et demande après Zaadma et Rokuish. Essaie de savoir s’ils vivent là-bas ou s’ils se sont installés ailleurs. Mais, s’ils sont là-bas, ne leur dis pas où je suis.

— Ça va être difficile qu’ils ne le devinent pas s’ils me voient, moi —observa subtilement Hadriks.

Dashvara passa sa langue sur ses lèvres sèches.

— Tu as raison…

La porte s’ouvrit d’un coup et Aydin entra, soutenant une femme défaillante.

— Par le Dragon ! —s’exclama Hadriks, s’empressant de l’aider. Voyant les proportions de la femme, Dashvara se joignit à eux pour leur donner un coup de main—. C’est Lira, la femme de Tantoro le tanneur ? Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ?

— Un vertige. La chaleur —expliqua Aydin avec effort. Il avait le front inondé de sueur. Il allongea sa patiente sur le lit—. Apporte-moi de l’eau.

Hadriks se hâta d’obéir. Aydin donna une petite tape à la femme, souffla et se laissa tomber sur un tabouret contre le mur.

— Encore quelques jours avec cette chaleur et on retrouvera tous les Dazboniens dans une mare.

Dashvara s’était rassis à la table et il se demandait si, maintenant qu’il y avait une nouvelle pensionnaire, le ternian lui donnerait son accord pour sortir de chez lui. Hadriks revint enfin avec l’eau et, avant toutes choses, Aydin prit une longue gorgée. Puis il approcha un verre de la patiente et lui mouilla le front, le cou et les oreilles. Dès que Lira agita la tête, Aydin fit un geste de la main vers Dashvara et Hadriks.

— Sortez d’ici —murmura-t-il.

Hadriks tira Dashvara par le bras et tous deux passèrent dans la pièce contiguë. Il le guida au-delà, jusqu’à la cuisine. Un détail l’intrigua.

— Où est la famille ?

Hadriks se mouillait la tête avec de l’eau pour mieux résister à la chaleur.

— Tu veux parler de la famille d’Aydin ? Eh bien. Ses deux fils étudient à la Citadelle. L’un fait des études pour être magariste et l’autre pour être guerrier celmiste.

Dashvara savait que ces métiers avaient à voir avec la magie ; enfin, certains n’appelaient pas ça de la magie, parce que cela leur paraissait un terme bon pour les ignorants. Il suivit l’exemple d’Hadriks en se mouillant la tête et reprit :

— Un magariste, c’est un créateur d’objets magiques ?

Hadriks eut un sourire indulgent.

— Oui. Des objets enchantés avec des énergies asdroniques. C’est avec ça qu’Aydin gagne sa vie, mais il utilise des enchantements simples. Moi, j’apprends avec lui. Quand j’aurai le niveau suffisant, je pourrai demander une bourse à la Citadelle pour y étudier.

Dashvara acquiesça, pensif. Maloven avait déjà essayé de lui expliquer quelques fois ces histoires d’énergies asdroniques et darsiques. Il se souvenait des leçons, et pas avec un grand enthousiasme. Maloven n’étant pas un mage, toutes ses explications lui avaient toujours semblé de vagues théories. De toute manière, Dashvara avait l’impression que, même si Maloven avait été le meilleur magicien de tout Haréka, il n’aurait pas été plus attiré par le sujet. Comme il le disait souvent lui-même à Fayrah quand ils étaient enfants : on ne peut pas tout savoir.

Dashvara repensa aux paroles d’Hadriks et sourit. Il avait dit “quand j’aurai” ; il n’avait même pas considéré l’hypothèse de pouvoir échouer dans sa tentative.

— Je suis sûr que tu deviendras le meilleur mage enchanteur d’objets —affirma Dashvara en s’appuyant confortablement contre un mur—. Et le guerrier celmiste ? Qu’est-ce qu’il fait ? Il lance des éclairs asdroniques ? Des volées d’acide ?

Hadriks secoua la tête face au ton blagueur de Dashvara.

— Certains celmistes sont des créateurs de boucliers et d’autres sont des conjureurs… entre autres —ajouta-t-il, après une hésitation qui laissait comprendre qu’il n’en savait pas long sur la question—. Les créateurs de boucliers créent des boucliers et les conjureurs font… toutes sortes de conjurations. Entre eux, il y a les perceptistes, les désintégrateurs, les invocateurs, les… Bah —il s’interrompit—. Comme je te dis, il y en a de toutes sortes. On dit que les meilleurs guerriers celmistes terminent leurs dernières années d’étude au Bastion. C’est… une autre sphère. On les croise rarement dans la rue.

— Et que font-ils avec leurs conjurations ? —demanda Dashvara avec curiosité.

Hadriks tordit la bouche, incertain.

— Ils défendent la République, je suppose.

Dashvara esquissa un sourire. Il s’identifia presque avec ces guerriers celmistes.

— Une manière comme une autre de profiter de la vie —approuva-t-il—. Et l’épouse d’Aydin ?

Hadriks le regardait avec amusement face à tant de questions.

— C’est une sculpteuse.

— Oh.

Dashvara essaya de faire taire sa curiosité, en vain. Il ne pouvait cesser de penser à Bashak et à sa figurine de bois. Il avait toujours aimé l’idée de donner forme à une matière, même si lui ne s’estimait pas assez patient pour mener à bien ce genre de tâche.

— Elle sculpte le marbre, surtout —continua Hadriks, devinant peut-être l’intérêt du Xalya—. Mais elle sculpte aussi des bateaux. Il y a quelques mois elle a terminé de sculpter la proue, le bastingage et la cabine de l’Alamagna. C’est le navire personnel de la famille Parvel.

Dashvara hocha la tête, les bras croisés. Après une hésitation, il sortit le disque de lumière de Zaadma de sa poche et le montra à Hadriks.

— Cela appartient à ma cousine qui n’est pas ma cousine —expliqua-t-il avec un petit sourire—. Je voudrais que tu le lui rendes. Ne le frotte pas dans tes mains, sinon il s’allumera.

Hadriks avait écarquillé les yeux.

— C’est une magara ?

— Je suppose. Tu pourrais la lui rendre ? Moi, je ne peux pas parce que Shizur pourrait déjà m’avoir vu. Tu me comprends.

Hadriks acquiesça.

— Tu veux parler du Dragon du Printemps ? Cela doit être frustrant d’être accusé à tort —compatit-il. Dashvara se racla la gorge.

— Frustrant, je ne sais pas. Embarrassant, tout au moins.

— Embarrassant —répéta Hadriks, peu convaincu—. Oui. Tout au moins. J’y vais tout de suite —déclara-t-il avec plus d’énergie—. Si elle est chez Shizur, je serai de retour en moins d’une demi-heure. Je cours vite.

Dashvara fut tenté de lui dire qu’il ne s’agissait pas d’une course, mais il le vit si enthousiaste qu’il se contenta de lui donner une petite tape sur le bras et de lui dire :

— Tu deviens plus téméraire que ce que j’aurais cru. Souviens-toi, mon garçon : téméraire si besoin est, imprudent jamais.

Hadriks sortait déjà de la cuisine quand il finit de parler ; il douta qu’il l’ait entendu. Il tendit l’oreille. Il perçut un bruit de porte… puis soudain un feulement et des voix. Un problème avec la femme du tanneur peut-être ? Dashvara se précipita vers la porte, mais Aydin apparut avant, les yeux plus froids qu’un vent du nord. Il tenait la plaque métallique de Zaadma, le bras tendu, comme s’il s’était agi d’un serpent rouge. Dashvara tressaillit inconsciemment.

— Mais qu’est-ce que c’est que ça ? —s’écria le guérisseur.

Dashvara le dévisagea, stupéfait. Il ne connaissait pas le ternian depuis très longtemps, c’est vrai, mais jamais il n’aurait imaginé qu’il puisse avoir ce regard aussi terrible.

— Je t’héberge, je te soigne, je te nourris et c’est comme ça que tu me le rends ? —Il lui jeta le disque à la figure et Dashvara était si ébahi qu’il ne fit rien pour l’esquiver.

Étant Xalya et ayant patrouillé ses terres durant des années, il était habitué à faire face aux surprises. Mais la saute d’humeur du ternian le prit complètement au dépourvu. Diables, mais quelle mouche avait tout à coup piqué le guérisseur ? Dans un silence de mort, il se pencha et ramassa le disque. Celui-ci brillait doucement.

— Vraiment, je ne…

— Hors de chez moi —tonna Aydin.

Dashvara le détailla du regard. Il avait l’air d’un homme que l’on vient de menacer de tuer son fils. Ce n’était pas un bon moment pour discuter, comprit-il.

— C’est bon. Je pars. Mais…

— Hors de chez moi —insista Aydin sur un ton glacial—. Et laisse Hadriks en paix.

Dashvara ne s’attarda pas. Il passa près du guérisseur et sortit de la salle à manger. Là, il croisa le garçon, livide comme un linceul.

— Que l’Oiseau Éternel te guide, mon garçon —murmura-t-il.

Il se dirigea vers le cabinet et constata que Lira était déjà partie. Il ouvrit la porte et se retourna. Aydin l’avait suivi, comme pour s’assurer qu’il n’allait pas provoquer une nouvelle catastrophe incompréhensible. Dashvara s’arma de courage.

— Si ce n’est pas trop demander, puis-je savoir qu’est-ce que cela… ?

La question mourut dans sa gorge, étouffée par le regard glacial d’Aydin. Celui-ci semblait être devenu aussi froid qu’une statue de neige. Même la vague de chaleur qui entrait par la porte ne parvenait pas à le faire fondre. Il lui avait causé suffisamment de problèmes, décida-t-il. Demander un service à son apprenti était venu à bout de sa patience, visiblement. Il lui adressa un geste sec de la tête et sortit.

Le soleil dardait ses rayons sur la rue pavée. Dashvara se mit à marcher sans savoir où aller. Il marcha longuement, parmi les gens, les carrioles et le bruit. Sans aucun doute, Dazbon était plus impressionnante que Rocavita. C’était un enchevêtrement sans fin de ruelles, de canaux, de ponts, d’ateliers et de places avec de petits parcs… Mais rien ne parvint à captiver Dashvara. Cela sentait mauvais, il faisait chaud et tout était trop grand.

Lorsque quelque chose paraît trop beau ou trop quoi que ce soit, ce quelque chose cesse d’être beau. Plongé dans des pensées philosophiques, Dashvara parcourait la longue rue d’un canal plus large, observant les alentours comme dans un rêve. Je n’agis pas comme si j’étais à Dazbon, comprit-il. Dans son cœur, il chevauchait encore Lusombre, parcourant les collines, scrutant l’horizon.

Il soupira. Il écouta les cris aigus de grands oiseaux blancs. Des mouettes, déduisit-il. Maloven avait vécu un an à Dazbon ; il lui avait un peu raconté comment c’était. Mais, comme toujours, le petit Dashvara ne s’intéressait pas à ce qu’il pensait ne jamais connaître de sa vie.

Il déboucha au bout du canal, sur une place, devant une élégante construction dont la porte d’accès avait la forme d’un œil. La rivière se bifurquait en deux grands courants vers la mer. Si l’on tournait son regard à contre-courant, vers le nord, Dazbon s’élevait sur une colline en pente abrupte. D’un côté, on apercevait la Grande Cascade, écumeuse et blanche ; de l’autre, se trouvait l’Escalier : une interminable côte de peut-être cinquante pieds de large, en pierre couleur sable et aux marches régulières, montait et montait jusqu’au sommet de la colline, loin dans les hauteurs. Les maisons du District d’Automne s’amassaient de part et d’autre.

Dashvara baissa les yeux, aveuglé par le soleil qui commençait à décliner. Il devait trouver ce Dragon d’Or et s’assurer que Fayrah, Lessi et Aligra allaient bien. Et une fois cela fait, il partirait à la recherche des Frères de la Perle. S’ils ne voulaient pas qu’il interfère dans leur travail, ils devraient accepter qu’il travaille avec eux. Il lui suffisait de trouver un moyen pour les obliger à l’accepter.

Dashvara esquissa un sourire tout en cherchant une âme affable qui puisse lui indiquer le chemin.