Page du projet. Cycle de Dashvara, Tome 1: Le Prince du Sable.

10 La larme de la gratitude

Lorsque Dashvara se réveilla, la première chose qu’il vit fut une fleur argentée avec deux antennes bleues qui pendaient à un empan de ses yeux. Il se raidit et éternua violemment. En se redressant, il eut l’impression de secouer toute la jungle qui l’entourait. Quand il constata que l’un des pétales blancs de la fleur était tombé, Dashvara le recueillit et le mit dans sa poche, la mine innocente. Alors, il fronça les sourcils en se rendant compte d’un détail. La roulotte était arrêtée.

Zaadma fredonnait à l’arrière. Dashvara la vit arroser les fleurs avec une outre et il poussa un feulement sourd.

— Depuis quand sommes-nous arrêtés ? —demanda-t-il.

— Bonjour, chevalier xalya —le salua Zaadma sans répondre à sa question.

Dashvara se leva, s’arma de patience et descendit de la carriole. Le paysage ressemblait davantage à celui du territoire xalya : de toutes parts, de l’herbe clairsemée et d’interminables collines. Il n’y avait pas un arbre en vue. Il caressa le front des chevaux. Il dut reconnaître que tous deux avaient mérité un bon repos.

— Tu vas épuiser toute l’eau que nous avons ? —s’enquit Dashvara, en s’approchant de la partie arrière de la roulotte.

Zaadma fit non de la tête.

— Nous n’avons que deux outres d’eau. J’utilise le vin.

Dashvara demeura un instant perplexe et alors il comprit.

— Bien sûr. Le commerçant de vins. Il ne t’a pas seulement laissé la roulotte et les chevaux, il t’a aussi laissé sa marchandise.

— Un tonneau seulement. Celui-ci contient des affaires à moi. Et celui-là est vide. En plus, il ne me les a pas « laissés ». Shizur m’a prêté la roulotte et les chevaux cette nuit pour que je charge les plantes à l’intérieur. Normalement, j’étais censée revenir avec lui aujourd’hui… —Un éclat coupable passa dans ses yeux—. Je crains que notre amitié subisse un coup dur après cela.

Dashvara jeta un autre coup d’œil alentour. Le soleil s’était levé depuis une heure ou deux, évalua-t-il. Au-dessus de leurs têtes, le ciel était bleu, mais au nord-est il était noir. Dashvara plissa les yeux, observant le phénomène avec un mauvais pressentiment. Les nuages s’approchaient rapidement.

— Zaadma —prononça-t-il—. Un orage vient droit sur nous.

Elle suivit la direction qu’indiquait le Xalya et son visage se fit pensif.

— Je crois que le vin n’est pas bon pour mes fleurs. Nous avons un tonneau vide. Nous pourrions le remplir.

Dashvara la fixa du regard.

— Et attendre tranquillement qu’il s’emplisse d’eau pendant que les Shalussis nous poursuivent ? —Il haussa les épaules—. Je vais détacher un cheval et partir tout seul. Si tu veux vraiment mourir, je te laisse avec tes plantes et tes tonneaux…

Zaadma grommela.

— C’est bon ! Nous repousserons la toile de la roulotte en arrière. Tant que le vent ne souffle pas trop, nous pourrons avancer et remplir le tonneau d’eau en même temps.

Dashvara ne protesta pas et, tandis que Zaadma détachait un peu la toile et ouvrait le tonneau vide, il remonta dans la roulotte, jetant des coups d’œil sombres aux nuages noirs. Il encouragea les chevaux en faisant claquer les rênes et ils continuèrent.

— Où allons-nous exactement ? —demanda-t-il.

— Tu t’intéresses vraiment à ce détail au point où on en est ?

Dashvara lança un autre coup d’œil vers les nuages.

— Tu t’es tout le temps dirigée vers le sud-ouest —observa Dashvara—. Je suppose que tu as l’intention de traverser le Labyrinthe Rocheux pour aller à Dazbon.

— Le Labyrinthe Rocheux ? —répéta Zaadma, amusée—. C’est comme ça que les Xalyas l’appellent ? Bah, il y a des signaux qui indiquent le chemin. C’est impossible de se perdre.

Dashvara arqua un sourcil mais ne répondit pas. Pour le moment, l’important était de s’éloigner le plus possible des terres Shalussis.

Il n’en reste plus que trois, pensa-t-il, enthousiaste. Lifdor de Shalussi. Shiltapi des Akinoas. Todakwa, du clan des Essiméens… À ce rythme, si je ne meurs pas, j’en finirai avec eux en moins d’un an ; et après ?

Le vent commença soudain à souffler et les premières gouttes tombèrent. Il n’y eut aucun coup de tonnerre ni aucun éclair, mais l’averse dura. La pluie s’intensifia et Zaadma s’enthousiasma, jetant de fréquents coups d’œil à l’intérieur du tonneau pour voir comment il se remplissait. À un moment, elle voulut même récupérer l’eau avec la toile de la roulotte et elle la détacha pour essayer de la tendre de façon à ce que l’eau coule dans le tonneau. Le vent redoubla et Zaadma lançait de constants jurons, de plus en plus irritée contre les rafales. Lorsque Dashvara entendit un cri plus fort par-dessus la bourrasque, il se retourna exaspéré, les rênes dans une main, s’accrochant de l’autre au banc. Il souffla en voyant que la toile de la roulotte s’était envolée dans la prairie et un éclat de rire bruyant lui échappa.

— Mes plantes ! —cria Zaadma, désespérée.

Elle entoura de ses bras plusieurs pots pour tenter de les protéger des rafales de plus en plus violentes. Dashvara tira sur les rênes quand il vit un des chevaux faire un pas de travers, entraîné par le vent. Il n’aurait pas fallu qu’il se blesse. Il mit pied à terre, courbé sous le vent violent, et chercha la toile de la roulotte du regard. Elle était partie jusqu’aux confins du monde, considéra-t-il. En plus, le vent continuait de l’entraîner. Il haussa les épaules et s’approcha des chevaux pour tenter de les calmer. Il leur murmura des paroles d’apaisement à l’oreille et, percevant un nouveau cri de Zaadma, il se demanda, amusé, si cette même technique fonctionnerait avec l’alchimiste.

Finalement, le vent commença à faiblir et la tourmente passa, laissant derrière elle une brise agitée, une odeur de terre humide et un étrange silence.

Les chevaux s’ébrouèrent. Dashvara leur donna une tape amicale sur le front et remonta dans la roulotte, trempé. Zaadma serrait dans ses bras son narcisse, les yeux fermés et sa tresse défaite. Elle avait les joues noyées de larmes et Dashvara s’inquiéta.

— Zaadma ? Zaadma ! Tu vas bien ?

Quand Zaadma ouvrit les yeux, son regard terrible le fit taire.

— Moi, je vais bien —dit-elle. Elle marqua une pause et sanglota— : Mais mes fleurs…

Dashvara fronça les sourcils et jeta un coup d’œil au narcisse de lune. Il semblait avoir survécu. Puis il regarda le reste et grimaça.

— Je vois, oui. C’est un désastre.

Toutes les tiges étaient aplaties et le sol de la roulotte était couvert de pétales. Zaadma inspira profondément comme pour essayer de se remettre. Elle avait l’air si affectée que Dashvara eut le réflexe de s’approcher pour aller la consoler. Zaadma sursauta.

— Ne t’approche pas ! Le narcisse est la seule chose qui me reste.

Dashvara s’arrêta et garda le silence un moment. Finalement, il dit :

— Bon, tu veux que je retire les pots d’ici ?

Le regard assassin que lui renvoya Zaadma lui fit comprendre qu’il valait mieux ne pas continuer à parler de ses plantes.

— C’est bon —marmonna le Xalya.

Il retourna à l’avant et il allait mettre les chevaux en marche quand Zaadma se lamenta :

— Mais pourquoi, pourquoi ai-je enlevé la toile de la roulotte ?

Dashvara jeta un regard par-dessus son épaule. Après une hésitation, il sourit et prononça :

— Dans la vie, il faut prendre beaucoup de décisions et, parfois, on se trompe. Il n’y a pas d’autre explication.

Il agita les rênes et la roulotte s’ébranla. Une heure s’écoula peut-être avant que Zaadma décide d’aller s’asseoir près de lui. Elle semblait s’être remise.

— Au moins, mon narcisse a survécu —relativisa-t-elle—. Tu ne sais pas combien de merveilles on peut faire avec un narcisse de lune. Les anciens alchimistes disaient qu’avec beaucoup de pratique, on pouvait même ressusciter les morts. Bien sûr, ce ne sont que des légendes. Mais je t’assure qu’avec un narcisse de lune, on fait des miracles. —Elle marqua une pause et ajouta la voix tremblante— : Et avec mes kalreas croisées, j’aurais pu fabriquer un remède contre les infections intestinales… —Sa voix se brisa et elle inspira bruyamment par le nez—. Avec cette invention, j’aurais gagné la considération des grands alchimistes de Dazbon. Diables —dit-elle soudain—. Ce dont j’avais besoin, c’était d’un remède contre la stupidité.

Dashvara sourit tandis que Zaadma ajoutait tout bas :

— Nous aurions mieux fait d’emporter avec nous le cadavre de Nanda au lieu de… —Elle soupira à nouveau, bruyamment—. Maintenant que j’y pense, ç’aurait peut-être été une bonne idée. Au moins, celui-là, il ne se serait pas envolé comme mes fleurs.

Le sourire de Dashvara s’élargit.

— Assurément —répondit-il—, il ne nous manquait plus que de voyager avec un cadavre enterré au milieu des pots de fleurs. Bah, allons, cesse de te tourmenter ! —Il passa une main sur sa tête et son foulard trempé et ajouta— : Tu sais quoi ? Je suis content de voir que tes intérêts vont au-delà de l’argent. Tu aurais pu me dire que tu étais une alchimiste.

Zaadma prit une mine fière.

— Et cela aurait changé ton opinion sur moi ? Juste pour une question de métier ? À Dazbon, j’étais apprentie alchimiste. Mais je n’étais qu’une gamine écervelée. Je faisais des expériences interdites qui ne provoquaient que des problèmes, je m’enfuyais de la Citadelle Celmiste pour aller dans les maisons de jeu et, une fois, je me suis même fait passer pour une guérisseuse alors que je n’avais que seize ans. J’étais un vrai désastre comme élève. Tu peux me croire. Puis les ennuis sont venus et, quand je suis tombée amoureuse de ce Shalussi, cet Aldek, j’ai commis la plus terrible erreur que puisse commettre un saïjit dans sa vie.

Saïjit, se répéta Dashvara, pensif. Il se souvenait que Maloven utilisait parfois le terme saïjit pour désigner un ensemble de races dont les humains faisaient partie, de même que les elfes, les ternians, les nains, les tiyans… Cependant, durant toute son enfance, Dashvara n’avait jamais vu autre chose que des humains de la steppe. Et il n’était pas habitué à entendre le mot « saïjit ». Contrairement à Zaadma, observa-t-il. Bien sûr : elle, c’était une républicaine.

— Quand ces sauvages m’ont capturée, ceux qui m’ont dégoûtée du vin, rien n’a plus été pareil —poursuivait Zaadma, plongée dans ses pensées—. Deux Akinoas charitables m’ont trouvée. Ils m’ont emmenée à moitié morte dans leur village et, quand je me suis rétablie… je me suis convaincue qu’il était moins dangereux de rester dans la steppe que de revenir à Dazbon. Tu comprends, à Dazbon, j’ai eu quelques petits problèmes —expliqua-t-elle, évasive—. Alors j’ai voyagé durant des mois de village en village et de grange en grange. Et un jour, des femmes m’ont mise à la porte à coups de pieds. Je suis partie blessée, sans eau ni rien. Et c’est là que je suis tombée sur Walek. Il m’a sauvé la vie, parce que, moi, je m’étais déjà résignée à me laisser mourir. Il m’a emmenée au village de Nanda, il m’a hébergée et il a pris soin de moi comme d’une petite fille. —Son visage s’attendrit—. Il est tombé éperdument amoureux de moi. Je ne peux pas nier qu’au début j’ai tout fait pour le séduire pour qu’il continue à me protéger. Le pauvre homme a un cœur aussi tendre qu’un pétale de siséliade, même si, c’est sûr, c’est « un Shalussi d’honneur » —se moqua-t-elle. Elle soupira, l’air plus sombre—. Finalement, sa famille lui a dit que notre mariage était inacceptable parce que je n’étais pas une Shalussi. Évidemment, il a cédé devant le verdict des sages. Crois-moi, parmi les coutumes shalussis, certaines sont très respectables, mais il y en a d’autres mortellement ridicules.

Elle se racla la gorge et reprit :

— Le jour suivant, Nanda est venu en personne me dire qu’il m’offrait une maison si, en échange, je laissais Walek en paix. Comme si ç’avait été moi la coupable de tout ! Walek a très mal pris que son chef essaie de m’éloigner de lui avec la claire intention de faire de moi son amante. Les diables savent combien j’ai eu de mal à le consoler. Il m’a juré qu’il finirait par tuer Nanda et, moi, je lui ai fait jurer de ne pas le faire. —Elle adressa à Dashvara une moue indéfinissable—. Cela fait longtemps maintenant que j’ai compris que, vous autres, les gens de la steppe, vous réglez tout à coups de couteaux.

Dashvara ne répondit pas et elle poursuivit sur un ton plus enjoué :

— Enfin, tu imagines déjà ce qui s’est passé ensuite. J’ai découvert que Nanda souffrait de tremblements et qu’il avait des problèmes respiratoires. Je lui ai proposé de l’aider, pas par compassion, mais pour lui faire du chantage. C’était un homme hypocrite et avaricieux jusqu’à la moelle, mais il était riche et je pouvais tirer de lui ce que je voulais tant que je lui donnais à mon tour ce qu’il voulait. Je le tenais dans mes filets et, lui, il me tenait dans les siens. —Elle marqua une pause et sourit—. Ce gros balourd était superstitieux. Depuis que je lui préparais la potion, il me craignait parce qu’il m’avait prise pour une Sorcière de l’Obscurité, tu sais, ces sorcières que vénèrent les Essiméens. —Elle pouffa—. Moi, je ne l’ai jamais détrompé. Et bon, je croyais qu’au bout d’un temps sa santé s’améliorerait : il était jeune, il avait à peine cinquante ans. Je croyais qu’un jour il n’aurait plus besoin de moi et qu’il me laisserait retourner à Dazbon avec une bonne récompense.

Zaadma se tut. Dashvara avait froncé les sourcils au fur et à mesure qu’elle parlait. Il avait l’impression que cette femme était plus rusée et tordue qu’une sorcière. Elle séduisait Walek, puis elle faisait du chantage à Nanda… Qui lui disait que ce n’était pas elle la coupable de cette maudite maladie dont était atteint le chef shalussi ? Néanmoins, il était clair qu’elle n’avait pas eu beaucoup de chance dans la vie et Dashvara savait qu’une personne, entraînée par le simple besoin, pouvait devenir un véritable démon.

Après un long silence, Dashvara murmura :

— Mais sa santé ne s’est pas améliorée et il n’a pas voulu te laisser partir.

Zaadma acquiesça.

— L’imbécile était convaincu que je connaissais le remède définitif à sa maladie et que je le lui cachais. —Ses yeux s’embuèrent et sa mâchoire se crispa—. “Je t’ai protégée des autres guerriers” —prononça-t-elle sur un ton ironique, répétant les paroles du Shalussi—. Cet homme mentait autant qu’il parlait. Enfin, pour être franche avec toi, c’est moi qui ai séduit volontairement plusieurs guerriers shalussis pour obtenir leur protection, parce que… tu comprends, je voulais revenir à Dazbon. Alors, au début, j’ai conçu un plan pour amadouer un bon guerrier. Je lui aurais révélé la maladie de Nanda une fois que j’aurais pu lui faire confiance et je l’aurais convaincu de le tuer. Mais je n’ai jamais osé mener à bout ce projet de peur que Nanda le découvre. Tu ne sais pas à quel point je suis contente que tu l’aies tué.

Dashvara se sentait mal à l’aise. Il maintint son regard fixé sur l’horizon. Pourquoi diables Zaadma lui racontait-elle sa vie avec tant de détails ? Peut-être parce que c’est une bavarde compulsive ?, suggéra une petite voix moqueuse dans sa tête. Après un silence, Zaadma laissa échapper un gloussement.

— Enfin, qui aurait deviné qu’un sauvage me reconduirait jusqu’à Dazbon ?

Dashvara réprima une grimace.

— Mon intention n’est pas d’aller à Dazbon.

— Mais ça, c’est ma roulotte, et le narcisse, le vin et ces chevaux iront là où je veux —avertit Zaadma.

Dashvara esquissa un sourire.

— C’est la roulotte de Shizur, pas la tienne. —Il jeta un coup d’œil en arrière et confirma— : de toute façon, je ne prétends pas te voler ta roulotte ni tes chevaux.

— Ah non ? —s’étonna Zaadma, méfiante—. Alors, tu iras à pied ?

Le sourire de Dashvara s’élargit tandis qu’il regardait le nuage de poussière à l’horizon.

— Pas à pied —répondit-il—. À cheval.

Zaadma suivit la direction de son regard et pâlit.

— Ce sont les Shalussis ? Ils nous poursuivent ?

Dashvara acquiesça et tira légèrement sur les rênes.

— Mais que fais-tu ? —protesta Zaadma, la voix paniquée—. Si tu ralentis, ils nous rattraperont !

— Deux chevaux avec une roulotte ne peuvent fuir devant des cavaliers shalussis —expliqua Dashvara avec calme.

— Alors, nous allons mourir —soupira Zaadma après un silence.

Dashvara sourit tristement.

— Tu es effrayée ?

— Moi ? —Zaadma déglutit—. Toi, tu ne l’es pas, peut-être ?

Dashvara ne cessa pas de sourire, bien qu’intérieurement il doive admettre que, même s’il se savait mort spirituellement depuis plus de deux semaines, il éprouvait de l’appréhension.

— Tu veux me rendre un service ? —répliqua-t-il sans répondre—. Dégage le sol de la roulotte.

— Que je dégage le… ? —Zaadma souffla, le regardant d’un air incrédule—. Attends une minute, ne me dis pas que tu penses lutter contre eux ?

— Ils viennent me tuer. Nous n’allons pas pouvoir négocier et je ne vais pas me laisser tuer la tête basse, alors… tu as une meilleure idée ?

Zaadma ne répondit pas et, après une hésitation, elle se leva, les jambes tremblantes, et elle alla mettre de l’ordre dans la roulotte. Quelques instants plus tard, Dashvara jeta un coup d’œil en arrière. À présent, on voyait au loin des silhouettes noires chevauchant à vive allure. Il baissa les yeux et grogna entre ses dents.

— J’ai dit que tu dégages la zone, pas que tu l’ordonnes.

Zaadma lui lança un regard foudroyant.

— Je ne vais pas jeter les pots.

— Eh bien, si tu ne le fais pas, c’est moi qui le ferai.

— Tu n’as pas intérêt !

Tous deux se regardèrent en chiens de faïence. Finalement, Zaadma ouvrit le tonneau d’eau de pluie et commença à jeter la terre des pots à l’intérieur, avec les plantes. Dashvara l’observa, éberlué.

— Je commence à me demander si tu n’as pas perdu la tête —commenta-t-il.

— Ma tête va très bien, merci —rétorqua-t-elle.

Zaadma continua à vider et à empiler les pots. Au bout de quelque temps, Dashvara put compter les cavaliers qui les poursuivaient. Ils étaient cinq. Il aurait cru qu’il y aurait davantage d’hommes disposés à venger la mort de Nanda. À moins que cela ne soit que l’avant-garde. En tout cas, cinq guerriers, c’était amplement suffisant pour en finir avec un seul homme. Dashvara fronça les sourcils. Les Shalussis avançaient rapidement : ils allaient les rattraper trop tôt. Il aiguillonna les chevaux et ceux-ci passèrent du pas au trot. Tout de suite après, il appela Zaadma :

— Occupe-toi des rênes !

L’alchimiste protégeait son narcisse de lune comme elle pouvait, entre les tonneaux. Il restait encore plusieurs pots à enlever.

— Laisse cette maudite plante si tu veux vivre —siffla Dashvara.

Zaadma prit les rênes avec brusquerie. Elle avait les yeux agrandis par la peur.

— J’ai le pressentiment que nous allons mourir et je déteste cette impression.

— Fais continuer les chevaux à ce rythme —se contenta de dire Dashvara avant de se lever d’un bond et de saisir d’une main le sabre d’Orolf et de l’autre celui de Nanda.

Il avança dans la roulotte et démonta les trois arceaux de bois qui avaient aidé à soutenir la toile : ils ne pouvaient que gêner ses mouvements et, au moindre coup de sabre, ils se briseraient de toute façon. Il plissa les yeux. Le tonnerre des sabots contre la terre était de plus en plus fort. Il ne pouvait reconnaître les visages de si loin, mais il reconnut sans difficulté l’un des chevaux.

Zéfrek, fils de Nanda, tu es venu te venger, comprit-il avec un frisson. Le cheval noir chevauchait le premier, conduisant les guerriers vers une victoire certaine.

— Tu ne vas pas pouvoir tous les tuer, Xalya —fit Zaadma.

Dashvara acquiesça avec gravité.

— Probablement pas.

— Mmpf, « probablement » qu’il dit —marmonna Zaadma—. Il est fou, ce sauvage…

Les visages des deux cavaliers les plus proches se distinguaient maintenant clairement. L’un était un homme guère plus âgé que Dashvara, avec les mêmes traits carrés que Nanda. L’autre était un des guerriers les plus loyaux de Nanda.

Zéfrek poussa un cri de guerre shalussi alors qu’une vingtaine de pas à peine le séparaient à présent de la roulotte. Dashvara le vit lever la main droite et il poussa un grondement, se jetant sur le sol.

— Zaadma, baisse-toi !

Elle n’eut pas le temps de bouger. Par chance, le couteau que jeta le maudit Shalussi ne se dirigea pas vers elle : il passa au-dessus de la tête de Dashvara et alla se planter dans un des tonneaux. Lâchant l’un des sabres, Dashvara retira le couteau et un jet de vin jaillit. Il lança l’arme vers l’autre cavalier. Avec le capitaine Zorvun, il s’était entraîné au lancement de couteaux, mais il n’y avait jamais excellé autant qu’au maniement des sabres. C’est pourquoi il fut agréablement surpris lorsque le couteau se ficha dans le bras portant le sabre et que le guerrier, perdant l’équilibre, tomba à terre en criant. Celui-ci se retrouva rapidement en arrière.

— Bien joué ! —le félicita Zaadma d’une voix aiguë.

— Plus vite ! —lui demanda Dashvara en voyant que Zéfrek allait les devancer.

Zaadma fit claquer les rênes et les chevaux redoublèrent leur effort. Les roues de la roulotte tournaient à toute allure. Toute irrégularité sur le terrain pouvait entraîner une véritable catastrophe.

Zéfrek s’approcha, brandissant son sabre, et Dashvara lui lança un des arceaux de bois démontés. De l’autre côté de la roulotte, Andrek exécuta un moulinet avec son arme et Dashvara, prenant un des pots, le lui jeta de toutes ses forces. Il ne l’atteignit pas, mais il atteignit son cheval, et cela dut lui faire mal, car celui-ci se cabra et Andrek dut se concentrer pour reprendre le contrôle de sa monture. Il resta en arrière. Dashvara en fut désolé pour le cheval.

— Ne jette pas d’autres pots, par la Divinité ! —s’écria Zaadma—. Ils ont des pièces d’or à l’intérieur…

Dashvara arqua les sourcils. À ce moment, Zéfrek, dans un élan de stupidité sauta de son cheval noir et atterrit agilement dans la roulotte. Zaadma poussa un cri.

— Je n’ai rien dit. Tue-les !

Dashvara se baissa prestement pour ramasser son second sabre. Il croisa le regard du Shalussi et frémit.

— Tu as tué mon père —aboya Zéfrek.

Dashvara lui adressa une moue pensive.

— J’ai seulement écourté ses souffrances —le corrigea-t-il.

Il attaqua. Et il faillit glisser : le vin du tonneau percé se répandait sur le sol et le bois était humide et gluant. Il évita un coup de bouclier et récupéra l’équilibre en priant l’Oiseau Éternel pour que la chance soit de son côté.

Zéfrek poussa un cri sauvage. Et il se précipita.

Dashvara esquiva et contrattaqua, mais Zéfrek para le coup avec son bouclier. Brusquement, la roulotte tourna sur la droite et Dashvara siffla sans oser jeter un coup d’œil ; il devina toutefois qu’Andrek essayait d’arrêter les chevaux. Zaadma cria et la roulotte sembla un instant être sur le point de se renverser… Dashvara et Zéfrek ne perdirent pas l’équilibre, mais le tonneau percé, lui, bascula et se mit à rouler vers la partie arrière. Dashvara ne fut pas entraîné par miracle. Déversant toujours du vin, le tonneau frappa Zéfrek alors que celui-ci tentait de rester debout. Gêné par son bouclier, le Shalussi était si concentré à vouloir éviter le tonneau qu’il eut un moment de distraction.

Ne perds jamais de vue ton ennemi.

Zéfrek reçut un pot vide en pleine figure qui le laissa à moitié assommé. Dashvara chargea : il lui frappa la main de son sabre provoquant une profonde entaille, le désarma et le repoussa en arrière, contre les planches de bois qui retenaient le tonneau qui avait roulé. Il allait le propulser par-dessus bord, hors de la roulotte, quand, de façon inattendue, Zéfrek reprit ses esprits et projeta son bouclier. Dashvara l’esquiva de justesse et fut surpris de voir que Zéfrek l’avait laissé tomber. Il eut à peine le temps d’apercevoir un éclat métallique avant que la dague ne se fiche dans son flanc. Il poussa un rugissement de douleur et il allait assener un coup de sabre létal au Shalussi quand, subitement, les planches cédèrent et tous deux tombèrent hors de la roulotte. Dashvara heurta violemment le sol et roula et roula sur la terre, avalant la poussière. On entendit un beuglement, puis un fracas de bois cassé accompagné d’une détonation semblable à celle d’une explosion. Lorsque Dashvara s’aperçut qu’il avait cessé de tourner, il ouvrit les yeux, étourdi, son flanc brûlant comme le feu. Il devait se lever s’il ne voulait pas mourir, se rappela-t-il.

Ce fut beaucoup plus dur de le faire que de le penser. Quand il parvint à se mettre debout, il avait l’impression d’avoir escaladé tous les escaliers du Donjon de Xalya au pas de course, chargé d’un sac de pierres. Il ne voulut pas regarder sa blessure et il leva les yeux. Il resta médusé, en contemplant la roulotte. Pour ainsi dire, la partie avant s’était volatilisée. Zaadma chevauchait sur un des deux chevaux et elle avait laissé en arrière la roulotte détruite et le corps gémissant d’Andrek étendu sur le sol.

Tâche d’arriver à Dazbon saine et sauve, lui souhaita Dashvara. Il tituba. Sa vue se brouilla et il cligna des yeux pour constater que Zéfrek gisait inconscient à quelques pas de là, le visage et la main ensanglantés.

Des bruits de sabots et un soudain hurlement déchirèrent le silence. Dashvara se tourna maladroitement, convaincu que la mort en personne venait de l’appeler. Il vit Walek et Rokuish qui se précipitaient vers lui sur leurs montures, l’un criant comme un fou, l’autre silencieux comme la mort. Le Xalya n’y pensa pas à deux fois : il courut aussi vite qu’il le put là où il avait fait tomber les sabres. La prairie dansait devant ses yeux troublés par la souffrance.

Cette fois, c’est la fin, pensa-t-il. Il n’allait pas arriver à temps.

Le cheval de Rokuish s’interposa sur son chemin et se cabra. Dashvara bondit précipitamment en arrière pour éviter d’être renversé et il perdit l’équilibre. Sa blessure au flanc lui arracha un gémissement de douleur quand il s’écroula.

— Oiseau Éternel ! —bredouilla-t-il, le souffle coupé. Il leva une main rouge de sang et il la reposa sur sa blessure, comme s’il pouvait ainsi la soulager.

La vie est si fragile et si belle, pensa-t-il, pris de vertige.

Walek rugit :

— Achève le garçon ; moi, je m’occupe de la bâtarde !

On entendit un tonnerre de sabots au galop. Dashvara détourna son regard du cheval de Rokuish et constata que Walek était parti à la poursuite de Zaadma.

— Bon sang —grogna-t-il et, sans très bien savoir d’où il tirait l’énergie pour crier, il rugit— : Reviens, Walek, Zaadma est innocente !

Le Shalussi ne l’écouta pas. Il voulut se redresser tant bien que mal, mais la pointe d’un sabre contre sa poitrine l’en empêcha. Il leva le regard, croisa les yeux noirs de Rokuish et se rallongea sur la terre, s’écartant de la lame, le cœur serré.

— Au moins, je mourrai entre les bras d’un ami —murmura-t-il pour lui-même.

Le visage de Rokuish exprimait l’horreur à l’état pur. Il hésitait, comprit Dashvara, étonné. Ils demeurèrent ainsi un moment, tendus comme la corde d’un arc. On n’entendait que la respiration pantelante d’Andrek ainsi que la sienne, entrecoupée. Dashvara sentit la pointe de l’arme glisser vers sa gorge. C’était le deuxième sabre d’Orolf, remarqua-t-il. La forme d’un serpent rouge était gravée le long de la lame. Il leva de nouveau les yeux vers son ami Shalussi. Les lèvres de Rokuish tremblaient. Curieusement, Dashvara réussit à lui adresser un faible sourire et murmura avec effort :

— Si tu hésites face à un innocent, tu n’es pas un lâche. Tu en es un si tu hésites face à un criminel.

— Pourquoi ? —demanda vivement Rokuish—. Pourquoi l’as-tu tué ?

— Parce que mon père et mon peuple me l’ont demandé.

Dashvara sentit soudain une étrange paix s’emparer de lui. Il n’avait pas fait tout ce que son père lui avait demandé, mais il avait essayé. Rokuish écarquilla les yeux.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Nanda a fait tuer ta famille nomade ?

Dashvara inspira lentement, repoussant la douleur.

— Ingénu Rokuish —soupira-t-il—. Je ne suis pas un Shalussi nomade. Je suis un Xalya.

— Un Xalya ! —s’écria Rokuish, abasourdi—. Ce n’est pas possible…

— Je suis le fils premier-né du dernier seigneur de la steppe —poursuivit Dashvara—. Et mon devoir comme fils est de tuer tous les chefs de clan qui ont participé à la trahison contre mon peuple. Pourtant… —Il avala sa salive et un goût de sang envahit sa bouche—. Maintenant, je me rends compte que les tuer ne résoudra rien. D’autres hommes comme eux les remplaceront et les guerriers continueront à s’entretuer et les peuples continueront à se mépriser. —Il regarda Rokuish et il fut presque surpris qu’il le laisse parler—. Les guerriers de mon peuple ont tué ton père, et ceux de ton peuple ont tué le mien. Pourquoi tant d’absurdité, Rokuish ? —murmura-t-il—. Pourquoi tant de stupidité ?

Il y eut un long silence. Alors, Rokuish dit :

— Vika, la guérisseuse, a examiné la blessure de Nanda. Elle a dit que tu l’as attaqué par derrière.

Dashvara sentit ses lèvres s’étirer en un sourire amer.

— Un véritable Xalya n’aurait jamais fait ça —répliqua-t-il. Les forces l’abandonnaient rapidement.

Rokuish fronça les sourcils.

— Si tu as tué un Shalussi pour venger ton père, je devrais aussi tuer un Xalya pour venger le mien.

Dashvara vit la pointe du sabre s’approcher. Il n’éprouva pas de peur, seulement de la tristesse.

— C’est compréhensible —murmura-t-il simplement.

Il sentit le contact froid de la pointe contre sa peau. Ce n’est qu’alors qu’il commença à éprouver de la peur. Mourir lentement était bien pire, parce que cela laissait trop de temps pour penser.

Que l’Oiseau Éternel pardonne mes actes indignes et m’accueille sous son aile protectrice, pria-t-il. Et il ajouta avec ironie : Qui aurait dit que je mourrais tué par un homme qui sait à peine manier une arme ?

Rokuish retira le sabre. Dashvara le contempla, médusé.

— Je ne peux pas te tuer —déclara Rokuish, la mâchoire crispée—. Et non par lâcheté. Je ne peux pas te tuer parce que je sais que, dans le fond, tu es un homme bon. Même si tu es un Xalya.

Dashvara haussa un sourcil. Et il sourit.

— Toi, Rok, tu es un homme bon, c’est sûr. Mais, de toutes façons, je vais mourir.

Rokuish baissa les yeux sur la blessure et pâlit.

— Je vois. Vika pourrait te soigner.

Dashvara s’esclaffa ; un éclair lancinant parcourut son torse et il cracha du sang.

— Zaadma pourrait me sauver. Elle est alchimiste. Elle dit qu’elle fait des miracles… Si tu n’es pas un lâche, Rokuish, rattrape Walek et empêche-le de lui faire du mal. —Il avala du sang et ajouta dans un filet de voix— : Zaadma aussi est quelqu’un de bien.

La souffrance l’empêcha de continuer. Face au silence dubitatif de Rokuish, Dashvara ferma les yeux.

Qu’importe maintenant. Tue-moi, mon frère. Aie la même pitié que celle que j’ai eue inconsciemment pour Nanda et mets fin à mon supplice.

— Je la ramènerai ici et elle te sauvera —promit soudain Rokuish.

Il entendit des pas hésitants puis un martèlement de sabots contre la terre qui résonna dans sa tête comme une danse de tambours.

Dashvara entrouvrit les paupières et, à travers le brouillard de la mort, il vit le ciel bleu. Une larme, dans ses yeux, brilla sous le soleil ardent avant de s’évaporer. Une larme de gratitude.