Page du projet. Au cœur de l'ombre

L’oncle sans dieux

L’horizon, l’aube des temps, belle écharpe de l’été,
As-tu vu, belle étrangère, Dame de l’Éternité,
Sa voûte large et profonde, ses yeux de sérénité,
Alors que sous les étoiles sa beauté ressurgissait ?

Énéarly Pantos de Mir

— Attends, attends, je te lis la dissertation, fit Melrès.

— Ah, non, pas encore ! protesta Yézo.

— Quoi ?

— Eh bien, Lethen et Pess me l’ont lue, déjà.

— Oui, mais c’est pas pareil. Je l’ai vraiment changée, tu sais. À la fin, je suis assez fier de ma conclu.

— Tant mieux, Mel, mais vraiment, j’en ai ras le bol de Kylfô, moi.

Bref silence. Soupir.

— Bon. D’accord. Moi aussi, j’en ai marre de Kylfô. Heureusement que Moniro n’a pas demandé qu’on aille balayer aujourd’hui, sinon ça aurait été la pire journée de l’année. J’y ai passé toute la matinée, tu sais.

Il était fier de sa dissertation. D’accord, je suis content pour toi, Melrès, mais, vraiment, j’entends Kylfô une seule fois de plus et j’ai une crise syomathique.

— Et moi donc, Mel.

— Ah ?

— J’ai aidé Imed pour la sienne, c’est normal, tu sais, comme ça on s’assure que les deux dissertations sont assez différentes, et puis maintenant on va commencer la littérature.

Melrès gémit.

— J’arrive pas à croire que Nimain ait fini ses devoirs ! Et puis il a écrit plus que nous ! J’en reviens pas.

— C’est qu’il est efficace, ce Nimain, remarqua Yézo. Bon, et le commentaire, ça parle de quoi le texte, déjà ?

— Ouf, tu m’en demandes de ces choses, Yézo.

— C’est sur Seila Seynika de Yasdon, dit Imed.

— Ce Vieux Moustachu, il aurait dû l’épouser, cette dame ! exclama Melrès, désespéré. Seynika de Yasdon, c’est de la poésie, ça, non ?

— Oui, dit Imed.

— Gâh ! gémit Mel.

— Soyons positifs, Mel, intervint Yézo. La poésie, au moins, ça rime.

— Non, tu te trompes, Yézo, la poésie, ça rime à rien.

Yézo rit.

— Tant que Nagéra t’entend pas, tu peux sortir tes calembours, Melrès.

— Nagéra est dur d’oreille, de toutes façons. Il pourrait pas croire que je dis du mal de son amante.

— Qui est morte depuis plus d’un siècle, mais ça ne fait rien, observa Yézo.

— Oh, tu sais, Nagéra prend des airs, et tout ça, mais il est vieux.

— Ils étaient peut-être ensemble dans leur berceau, suggéra Yézo.

— Et puis vous dites des bêtises, tous les deux. Seila est morte en 712.

— Oh, Imed, je sais. On disait ça pour rigoler.

— C’était pas seulement une poète, c’était une écrivain, dit Imed.

— Surtout, à vrai dire, Imed. Et puis son livre interdit Onze erreurs pour Onze loups blancs, tu avais promis que tu allais me le lire.

Un silence surpris.

— Je te l’avais promis, ça fait des années, Yézo. Je croyais que tu avais oublié.

— Ben voyons.

— C’est un livre interdit.

— Oui.

Oui, mais tu l’as dans tes affaires, Imed, je te l’ai offert, l’année de mes huit ans. Mon père tenait à me l’offrir. Il a dit : “ton ami te le lira, un jour, attends quelques années, et tu verras, c’est plein de révélations, mon fils. Tu en auras besoin pour quand tu iras au sud”. C’est une grande œuvre, même si l’on ne peut pas la lire, et j’étais content de l’avoir. Imed la gardait bien. J’étais sûr qu’il l’avait lue en cachette et qu’il ne voulait pas me la lire. Un jour, a dit mon père. Il ne s’était sûrement pas douté que ce jour allait mettre tellement de temps à arriver.

— Donc, on ne peut pas l’acquérir, Yézo.

— Non. C’est vrai. Dommage.

— Pourquoi tu veux tellement lire ce livre ? demanda Melrès.

— Oh. Simple curiosité, tu sais. Les livres interdits, ça fait naître la curiosité.

— Elle n’est jamais bonne, la curiosité, fit soudain Drenway. Amparos Rivo du Groyl dit une fois, ah, je me le rappelle très bien, il disait que “si la chèvre hennit et le cheval béguète, le curieux ne peut pas être illustre poète”.

— Bien cherché, Wéwé, lança Melrès.

— Ouais, hein ? Et puis Partagral Néroin disait…

— Oh, qu’est-ce qu’il disait, Wéwé ? demanda Mel d’un air moqueur.

— Ouais, il le disait.

Bref silence.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il disait le Parpata machin ? insista alors Melrès. Wéwé, rajouta-t-il, d’un ton badin.

— Néroin, Parpata Néroin. Euh non, Partagral Néroin, tu me fais dire des bêtises.

— Tiens, c’est nouveau, ça ! fit Yézo, en riant. Alors qu’est-ce qu’il disait, Parta… euh, hein ?

— Il disait : “Le bouillon pour les enfants, les quignons pour les poissons, et puis, pour le peuple, rien”. Il disait, ça, Partagral Néroin. Grand poète, Partagral Néroin, il disait aussi…

— Ah, ça va, ça va, Wéwé, on en a eu deux pour aujourd’hui, le coupa Melrès. Si tu nous les dis toutes, il ne va pas t’en rester.

— Je crains qu’il en ait pour des années avant de finir le stock, marmonna Imed.

— Hé, je le crains aussi, Imed, lança Yézo.

— Oh, et puis je disais ça pour vous aider, vous savez. Si tu veux lire des livres interdits, Yézo, c’est ton affaire après tout.

— Oh, mais t’es encore avec ça, fit Yézo, surpris. Je disais ça pour rire. Et puis, où veux-tu que je trouve le livre, de toute façon.

— Ça, ça ne doit pas être si compliqué, tu sais, répliqua Wéwé.

— Comment ça ? fit Melrès.

— Ben le marché noir, fit simplement Drenway. Vous n’avez jamais entendu dire : “Tout se trouve à Derlmine, tout dans la capitale, le Bien, le Neutre, le Mal, le vaste soleil noir” ?

Personne ne répondit à temps et il s’éloignait déjà. Type étrange que Drenway. Le seul Doléanbélien de la classe, avec moi et Imed. Il vient de Dorée-blanche, le fort au sud de Lertasg. Son père, un bon capitaine, assez riche pour envoyer son deuxième fils étudier. Son frère aîné est au fort, en train de suivre la carrière de son père. Il ne parle pas beaucoup de lui, Drenway. Ce que je sais de lui, je le sais grâce à Mohlgari Faras, le fou travailleur, encore surnommé le Bibliothécaire, car il est dans la même chambre que Wéwé et, comme Drenway parle dans son sommeil, il doit expliquer et rassurer, quand il se réveille. Et puis je le connais aussi parce que, l’été après la première année à Orenverte, j’avais voyagé avec lui, jusqu’à Lertasg. Son père devait l’y attendre. Mais il n’y était pas et mon père l’a accompagné jusqu’à Dorée-blanche. Le capitaine Amirdou s’en est vraiment voulu, apparemment. Il a fait cadeau à son fils d’un poulain pour s’excuser. Drenway s’en est pas trop vanté, à l’école ; il ne sait pas se vanter. Type étrange, oh ça oui, mais sympathique. Du groupe des stressés, mais il colle pas trop avec la caractéristique. Il est plutôt complètement à côté de la plaque. Ses deux amis, Mohlgari et Mandik, sont bien plus renfermés. Lui, au moins, il parle ; de choses bizarres, d’accord, et puis il n’est pas toujours enclin à dialoguer, mais, tout de même, une personne intéressante.

— Je ne sais pas d’où il sort toutes ces citations, dit Melrès, quand Drenway sortit de la salle.

— Des livres, je suppose, répondit Imed.

— Quand même, il doit y passer des heures pour mémoriser tout ça, observa Yézo.

— Oh, ne crois pas. Il a une bonne mémoire, Drenway, répliqua Mel.

— Tellement bonne qu’il répète toute la leçon sans la moindre erreur, avoua Yézo, impressionné. Mais ça sert à quoi de la savoir par cœur ?

— À réciter, bien sûr, dit Imed. Un bon perroquet, ça sert toujours.

— Un perroquet ? demanda Yézo.

— Oui, qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est quoi un perroquet ?

Un silence ébahi.

— Comment ça ? Tu ne sais pas ce que c’est qu’un perroquet ? s’écria Mel.

— Euh…

— Ah ! fit-il, en riant. Ah ! Yézo ! Nooon ?

Ben quoi, Mel ? Un perroquet, quelque chose qui répète, d’accord, j’ai compris, mais c’est quoi au fait ? Un nombre pair qui a le hoquet.

— C’est un oiseau, expliqua Imed.

— Oh. Un oiseau.

— Oui, un oiseau. Et puis il répète ce qu’on lui dit.

— T’en as vu, des perroquets, Imed ? demanda Yézo, avec curiosité.

De nouveau, Melrès éclata de rire.

— Hé, hé, il te demande si t’en as vu, hé, Imed.

— Non, je n’en ai pas vu, Yézo, ils sont au sud.

— Au sud ?

— Vers Mejraort, par exemple.

— Ah, fit Yézo, en comprenant.

— Mais j’en ai vu dans les livres. Tu sais, les livres pour enfants, avec des images. T’en avais un, je m’en souviens.

— Ah, oui, je me rappelle. J’en avais, un livre comme ça, oui.

En fait, je me rappelle les couleurs vives, mais pas les noms donnés à chaque animal, bien sûr. Imed doit l’avoir regardé plus que moi. C’est le fils de l’assistant de mon père. Il venait souvent chez nous, avant. Plus maintenant, le chez nous n’est plus, sept ans que je n’y vais pas ; la maison de maternité, c’est bien plus mon chez moi, et puis Orenverte, surtout, bien sûr. Le père d’Imed avait déménagé à Derlmine, aussi, avec mon père et toute la famille. Imed venait donc avec moi, voir oncle Pajé. Il dit que c’est un grand homme, oncle Pajé. Moi, je le trouve plutôt traumatisé, mais bon, c’est un avis.

— Et puis c’est de quelle couleur, le perroquet ? demanda Yézo.

— Oh, vert, avec des couleurs rouges, répondit Imed.

— Mais non, il peut être multicolore, le perroquet, répliqua Mel. Et même qu’il peut être gris et rouge, bleu, et orange, jaune, noir, bleu marin, et tout et tout. Vous me croyez pas ?

— On te croit, Mel, dit Imed. Dans ma vie, je n’ai vu qu’une fois une image de perroquet, moi, après tout.

— Eh bien, moi, ma mère aime beaucoup les animaux et elle a une encyclopédie, chez elle. Et puis, les couleurs, elle en raffole.

Elle voit le monde en couleur. Le perroquet, c’est le monde des couleurs. Difficile à imaginer.

— C’est grand, un perroquet ?

Un silence.

— Quelques centimètres ? proposa Imed.

— Oh, mais ça peut être grand, tu sais, assura Melrès. Y’a une espèce de perroquets énormes, bon c’est pas vraiment des perroquets, ça s’appelle les émydes et ça fait plus d’un mètre, avec les couleurs et tout.

— T’en sais des choses, dis donc, fit Yézo.

— Ben, c’est ma mère, elle en veut un, mais ce n’est pas si facile, il faut le transporter, ça coûte cher, et puis mon père n’est pas tellement d’accord. C’est vrai, qu’est-ce qu’un émyde du sud va faire à Grêillen, avec tout ce froid ?

— Rester dans sa cage, dit Imed.

— Eh voilà, et y’a une loi qui interdit de les mettre en cage. Ma mère est en train de chercher les failles de cette loi, elle en veut vraiment un, mais ça va pas être facile.

— Tu nous en avais rien dit, dit Imed.

— Eh oui, comme ça, j’aurais su que les perroquets existaient, appuya Yézo.

— Boh, mais ça fait longtemps qu’elle essaie, et puis comment j’allais introduire mon histoire ? Les émydes, c’est ennuyant.

— On n’a pas besoin d’introduire les sujets, remarqua Yézo.

— Non, je sais, toi, tu sautes du coq à l’âne, des fois, répliqua Mel, d’un ton moqueur.

— Hé, qu’est-c’ tu veux, Mel, faut bien que quelqu’un parle.

— Eh bien parlons, mais allons manger, lança Imed. C’est l’heure.

Yézo acquiesça et entreprit de ranger les affaires.

— Au fait, fit Mel. Pess, il vous a dit, non, pour sa tante ?

— Oui, dit Yézo.

— Oui, hier, dit sombrement Imed.

— C’est triste, quand même, soupira Melrès. Et puis il l’a gardé pour lui pendant une journée entière.

Il est peiné et puis un peu déçu parce que Pess ne lui a pas dit le jour même. Blessure qui se refermera. Tous les amis ont des secrets. Les respecter.

Yézo se leva et mit son sac sur le dos. Il ramassa sa canne, puis il suivit les deux autres.

— L’hiver approche, fit Melrès. On le sent de plus en plus.

— L’hiver approche, affirma Yézo.

— On sera bientôt tous sous la neige, rajouta Imed.

Et pour un bon bout de temps. Jusqu’au mois de l’Eau Verte, premier mois de l’été. Sept mois sous la neige. Demain, ce sera le premier jour du mois du Voyage. Voyage pour les oiseaux. Pas les perroquets, ils sont déjà au sud. Les oiseaux sont plus intelligents, ils fuient ; aussi, ils ont davantage de place dans le ciel. Ils sentent la neige. Yézo frissonna.

Ils grimpaient les escaliers pour laisser leurs affaires quand ils entendirent des pas précipités qui montaient.

— Monsieur Kabardin !

C’était la voix haletante du professeur Amonvol. Le plus jeune professeur. Vingt-six ans. Et puis il était originaire de Grêillen. Il était allé à Uturdelis et il avait eu son Passage. Le Jeunet, on l’appelait, entre nous. Pas une trouvaille comme surnom, vraiment. Enfin, bon.

Yézo s’arrêta sur une marche et fit volte-face, surpris.

— Oui, professeur ?

— Venez, votre oncle est là.

Son cœur manqua un battement. Oncle Pajé ? À Orenverte ? Et en quel honneur ? Quelle était cette plaisanterie ?

— Allez, monsieur Kabardin, il est pressé. Il vous attend.

— Je… Que s’est-il passé ?

Il pâlissait à vue d’œil.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur Kabardin. Voulez-vous bien me suivre.

Imed, avec hésitation, le prit par le bras. Yézo fit un geste pour s’éloigner.

— Merci, Imed, je descendrai tout seul.

Imed ne répondit pas. Il était inquiet. Ça se sentait, mais que veux-tu, Imed, j’ai un mauvais pressentiment. Mieux vaut que tu ne m’aides pas, tu vas me stresser et puis je vais laisser libre cours à mon imagination. Mieux vaut me concentrer sur comment descendre. Amonvol était là.

— Monsieur Séargis, monsieur Dardesève, allez manger, ne vous inquiétez pas, votre camarade n’a rien fait de mal.

Votre phrase ne rassure vraiment pas, professeur, je le crains, je préfère balayer la cour plutôt que de souffrir cette appréhension.

Yézo descendit les marches qu’il venait de monter et suivit le professeur, en essayant de rester calme. Ne penser à rien. Oncle Pajé n’est venu à Orenverte qu’une seule fois. Il envoyait généralement son assistant, Quéto, pour aller le chercher pour l’été. Vraiment ridicule, les vacances d’été. Devraient être des vacances d’hiver. Mais, évidemment, l’école d’Orenverte a été créée par des gens du sud, donc ils n’ont pas pensé. En hiver, on grelotte dans les salles, et puis ce n’est pas des conditions pour étudier. L’hiver approche, comme a dit Mel, et les Ailés nous recouvrent de leurs ombres.

— Que se passe-t-il, professeur ? demanda Yézo, alors qu’ils arrivaient en bas des escaliers.

— Eh bien, si j’ai bien compris, votre famille a quelques problèmes.

— Quels problèmes ?

— Je ne sais pas au juste, mais je suis sûr que votre oncle vous expliquera.

Il évite le danger, tant mieux pour lui s’il peut y échapper. Ça avait trait avec ma famille, l’affaire. Oncle Pajé ne venait pas embêter les gens pour rien. C’était ça le pire. Il ne venait que pour annoncer de mauvaises nouvelles. L’été dernier, Yézo avait reçu une lettre de son père, lui disant que Kérada allait se marier le mois de l’Amour, à la fin du printemps de l’année suivante, et qu’on l’invitait, évidemment, mais qu’il comprenait qu’il ne viendrait pas, puisqu’il avait les examens et que les dates coïncidaient. Il fallait bien deux semaines à cheval pour arriver à Derlmine. Et puis, avec la neige, et tout, strictement impossible. Son père avait simplement voulu l’encourager pour les études. Quels problèmes pouvaient-ils avoir, maintenant ?

Ils marchaient dans le couloir. Leurs bottes claquaient sur la pierre froide. Au-dehors, il faisait gris. Imed me l’a dit, ce matin. Un ciel gris comme la cendre, m’a-t-il dit. Mais il ne pleuvait pas. Jour monotone et froid.

— Croyez-vous que c’est grave, professeur ? insista Yézo, la gorge serrée.

— Certainement pas, répliqua le professeur Amonvol. Personne n’est décédé, si c’est ce que vous craigniez.

Yézo souffla. Bon, au moins c’était déjà ça. Toryès nous a déjà quittés. Mort de la grippe, en hiver. Pendant mon dernier hiver à Lertasg. Je me rappelle son visage. Il avait trois ans. Comme Rayéva. Une moitié emportée par le vent. Mais aujourd’hui, ce n’était pas une nouvelle si mauvaise. Ça ne pouvait pas l’être, le Jeunet me l’a assuré.

Ils marchaient dans le couloir. Un chemin interminable, lui semblait-il. Sa canne, comme une troisième jambe, raclait le sol de façon rythmique. Amonvol ne parlait pas. Yézo ne pouvait pas deviner son état d’âme. Peut-être pensif, peut-être inquiet, peut-être ailleurs. Qui sait. Il entendait le bruit de la salle à manger. Il avait faim, quelques instants plus tôt, mais maintenant elle s’était quelque peu envolée, la faim. Je n’aime pas les surprises. Le bruit des couverts s’amenuisaient alors qu’ils s’éloignaient.

Et puis les voix lui parvinrent, encore lointaines, dans la salle des professeurs. Une appartenait à Nagéra. Une autre à Moniro. L’autre à mon oncle. Et puis professeur Drulien, aussi, tiens, le professeur d’histoire. On entendait vaguement ce qu’ils disaient.

— Pensez à son avenir, monsieur Delbismor.

— En ce qui me concerne, je veux vraiment qu’il réussisse, mais mon beau-frère pense autrement.

— Il peut recevoir des bourses, l’AESM peut…

— Ce serait la honte pour la famille, monsieur Nagéra. Et puis l’argent n’est pas la question.

— Je ne vois vraiment pas pourquoi il ne peut pas continuer, disait Moniro. Au moins jusqu’aux examens.

— C’est personnel, messieurs. Vous comprenez.

Bref silence.

— Nous comprenons.

Un long silence. Des bruits de pas.

— Ne vous inquiétez pas, fit le professeur Amonvol, à voix basse.

Yézo acquiesça, incertain. À quoi bon s’inquiéter, de toute façon. Amonvol n’avait rien dû entendre. Son oreille n’est pas aussi aiguisée. Ils arrivaient devant la porte.

— Et l’autre garçon ?, demandait le professeur Sévriès Drulien.

— Il restera. Son père lui paiera les études pour les derniers mois.

Le professeur Amonvol frappa à la porte.

— Entrez, fit la voix de Nagéra.

Grincement de porte. Yézo sentit la main d’Amonvol lui pousser doucement l’épaule, le conduisant à l’intérieur.

— Ah, Yézo, fit son oncle.

— Bonjour, mon oncle, répondit celui-ci, sur un ton hésitant.

Il entendit la porte se refermer. Son oncle s’approchait de lui. Il sentit ses deux mains se poser sur ses épaules avec un geste paternel.

— Yézo, mon garçon, t’es un grand, maintenant, tu peux faire ce que je te dis sans poser de questions.

Sans poser de questions. Faire ce qu’il me dit. Ai-je le choix, mon oncle ? Oncle Pajé ne voulait pas parler devant les professeurs. Mais les professeurs étaient pour Yézo bien plus qu’oncle Pajé. Il s’en rendait compte, soudain, avec une certaine honte. Il soupira.

— Que se passe-t-il, mon oncle ?

— Nous partons pour Lertasg. Demande à Imed qu’il t’aide à faire tes bagages, n’emporte pas plus d’un sac, je suis venu à cheval. Allons.

Et il m’a fait marcher pour ça ? Il m’a fait marcher en me faisant marcher. Eh oui. La richesse de l’expression. Partir pour Lertasg. C’est vraiment la chose la plus ridicule que j’ai entendue de ma vie, et ça vient de mon oncle, qui doit avoir dans les cinquante-cinq ans, ma foi.

— Mais… Comment ça Lertasg ? répéta Yézo, hébété.

Mon oncle le poussa un peu vers la porte.

— Allez, vas-y, mon garçon, je dois régler quelques papiers avec ces messieurs.

Et puis, d’après ce que Yézo avait entendu, Imed n’allait pas nous accompagner. Je n’y comprends rien de rien, vraiment ; qu’est-ce que c’est, cette histoire de voyager ? À Lertasg en plus. Aucun intérêt, si ce n’est revenir à la vieille maison familiale, mais alors mes études ? Qu’est-ce qu’il prétend, mon oncle ?

— Raccompagnez monsieur Kabardin, Énedo, fit le professeur Nagéra.

Le professeur Amonvol me saisit par l’épaule et me guida vers la porte. Quand la porte fut refermée, Yézo inspira longuement.

— Ça n’a aucun sens, marmonna-t-il.

Ils s’éloignèrent peu à peu de la porte.

— Monsieur Kabardin, commença le professeur Amonvol. Votre départ m’attriste.

Yézo acquiesça, sans savoir quoi répondre. Un bref silence. Les bottes claquaient sur la pierre dure.

— Vous êtes un garçon intelligent, Yézo, vous pouvez devenir quelqu’un de bien. Et entrer dans les ordres n’est pas la meilleure solution pour vous. Les gens ne sont pas comme à Orenverte, dans la capitale.

Et pourquoi me raconter ça, monsieur Amonvol ? Yézo était très pâle. Tout son monde éclatait en mille morceaux. Son oncle n’avait pas le droit de l’enlever comme ça. Il voulait continuer. Tous le soutiendraient. Imed, Kouaros, Melrès, Lethen, Pessenvil, Daren, Nimain, Drenway, et puis Roco et Tégry, et tous les autres. Il pouvait compter sur eux pour envoyer paître son oncle. Et pourtant… c’était sa famille. Elle avait des problèmes… Mais mes amis sont davantage ma famille, protesta-t-il, malgré lui. Tout ce temps passé avec eux. Tout ce qu’on a partagé, les conversations idiotes et les sérieuses. Impossible à oublier.

— Il ne faut pas être triste, monsieur Kabardin, vous rentrez chez vous. Vous serez bien mieux là-bas. Ils s’occuperont de vous.

Il me parle comme si j’étais un malade, par Valos.

— Je n’ai pas besoin que l’on s’occupe de moi, professeur Amonvol, répliqua Yézo, la gorge serrée.

Le jeune professeur soupira.

— Je sais, Yézo, je le sais très bien. Mais votre famille a besoin de vous.

— Elle a vécu sans moi pendant sept ans, répliqua Yézo, sans aucune rancœur.

— Vous n’êtes pas le seul dans ce cas, observa le professeur.

— Non, je sais, avoua Yézo.

— Derlmine est loin. Ce n’est pas la faute de votre famille.

Yézo secoua la tête, fatigué.

— Je sais, professeur. Au contraire, elle m’a donné un avenir. Et justement. Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi mon père a payé pendant sept ans mes études pour venir me chercher quelques mois avant les examens finaux.

— Finals, le corrigea le professeur, amusé.

— Finals.

— Oui, mes collègues et moi non plus, ne comprenons pas, mais votre père doit avoir ses raisons. Et puis… Avec le roi Rascalur, les choses changent, vous savez. Ce n’est pas en envoyant un fils étudier pour entrer dans le Dasay qu’une famille peut échapper aux représailles.

Que voulait-il dire par là ? Que ma famille était en train d’avoir des problèmes d’ordre religieux ?

— De quelles représailles parlez-vous ? fit Yézo, sans comprendre.

Un bref silence. Peut-être me regarde-t-il pensif, oui, je crois bien. Le professeur se racla la gorge.

— Écoutez, Yézo, ce que disait Rubí de Wilnos dans une note en marge du manuscrit Cent pas pour un empire. Il l’a intitulé : le « Cercle des cieux et des menus ». Il disait ainsi : « La pâle lumière de l’aurore se tarit. Et le lait des rayons de la lune s’oublie. Une frêle araignée sur le banc vient chanter, alors que je tresse un panier d’osier. La querelle des cieux ne nous menace pas. Nous sommes si petits en face d’eux. Nous sommes si menus face à de tels tournois. Faute de traverser le pont blanc des caresses, nous sommes comme deux êtres sous la tempête. Et pourtant nous sentons nos consciences tranquilles, nos mémoires restent aussi vagues et calmes. Une chanson ténue vient à mon oreille frapper, c’est l’araignée jaune qui tisse un sourire. Et le lait des rayons de la lune s’oublie et la pâle lumière de l’aurore se tarit ». J’ai tenu le manuscrit entre mes mains. Un honneur, monsieur Kabardin. Il l’avait recopié d’une lettre qu’il avait écrite, quand il avait à peine quinze ans, on le voit au style, mais il disait si vrai, ajouta-t-il, d’une voix basse et profonde.

Yézo ne répondit pas, il se mit à ruminer ce que venait de lui dire le professeur. Que voulait-il lui faire comprendre, au juste ? À mon avis, Drenway finira comme Amonvol. Sa voix deviendra plus ferme et son discours plus long, ce qui le rendra admirable et admiré.

Dans le discours, la faconde
Est de tous très appréciée,
Car celui qui sait parler
Sans lire est bonne palombe,
Car il sait se faire aimer
Et sait retrouver sa paix.

Sa paix à lui, pas la paix des autres, bien sûr. Que nous importe la paix des autres, ben voyons.

Ils s’étaient arrêtés, dans le couloir désert. Yézo secoua la tête, confus.

— Professeur Amonvol, vous voulez dire que les Cieux nous ignorent complètement ?

Il entendit le rire amusé du professeur.

— Ah, dans une certaine mesure, oui. Ils n’ont que faire de nos agissements. De ce fait, le roi Rascalur n’a aucun droit à décider de ce qui est soyovite et de ce qui ne l’est pas. Les Dieux sont là, et nous croyons tous en eux. Je dis bien tous.

— Vous croyez que ce sont les mêmes, Kohinne et Erdès, par exemple ? s’enquit Yézo, incrédule.

Un religieux, un Maître de Logique, disant ça ? Impossible.

— Le premier est un dieu, la deuxième une déesse, répondit le professeur Amonvol. Les deux naquirent pour servir la Guerre. Les deux ont les mêmes origines. Les deux sont un.

Heureusement que ce n’est pas Corégro qui me dit ça. Étant professeur d’arithmétique, ça aurait été dépasser les limites.

Les Dieux de l’Antiquité,
Sont les Dieux de nos aïeux,
Les Dieux qui nous gouvernaient
Nous gouvernent bienheureux,
Bienveillants, justes et preux,
Dans cette terre de paix.

— Si vous le dites, fit Yézo, pas très convaincu.

— Je vous le dis, et je vous dis aussi qu’il faut être très prudent, ces temps-ci, avec les Dieux du sud, monsieur Kabardin.

— Vous m’étonnez, professeur. Je croyais que vous étiez…

Yézo ne poursuivit pas. Je vais le blesser sans le vouloir.

— Soyovite ? termina le professeur pour lui. Et je le suis. Pour le bien de tous, et de ma famille. Maintenant, entre nous, je n’aime pas les gens du sud, et donc leurs Dieux, je les enseigne comme matière intéressante, mais je ne prêche pas.

Yézo en resta bouche bée. Il entendit le professeur rire.

— Allons faire vos bagages, monsieur Kabardin. Vous semblez plus que surpris de ce que je vous dis là.

— C’est que… c’est choquant, après nous avoir tant parlé des Dieux Anciens, vous comprenez, ça surprend.

— Oh, mais je vous dis ça pour que vous compreniez que même un Maître de Logique peut penser différemment de ce qu’il enseigne. Donc, vous pensez, les gens du commun…

— Ma famille, vous voulez dire ? Elle s’était baptisée.

— Oui, c’est bien là le problème. Les nordiens se baptisent, mais ils ne suivent pas les bonnes lois soyovites, les lois de la vie.

— Et vous croyez qu’ils m’appellent pour que je les leur enseigne ? fit Yézo, stupéfait.

— La meilleure chose que vous pouvez faire, c’est de prier pour les bons Dieux.

— Les Dieux sont tous les mêmes, après tout, selon vos dires, acquiesça Yézo. Mais, vous savez, ça me paraît vraiment compliqué, tout ça sur les dieux. Tellement d’histoires à apprendre sur eux.

— Les gens n’en savent pas autant que toi, je t’assure.

Ils arrivaient au pied des escaliers. Ils avaient marché très lentement. Je ne veux pas aller préparer mes affaires, et puis Imed doit être en train de manger, maintenant, je ne pourrai pas lui expliquer…

Yézo fit tomber sa canne, soudain frappé d’une crise. Cette nuit, il n’avait pas eu de crise et cela faisait un jour et demi qu’il n’avait pas pris de kéloïne. J’ai complètement oublié. Il tomba à genoux, en tremblant, le souffle coupé, et il sortit précipitamment sa boîte, avec la seringue.

— Je… je vais t’aider, fit le professeur, en perdant ses moyens.

Cela m’arrivait la nuit, normalement. Le jour, ça ne m’était arrivé que quelques fois. À part Imed et mes amis qui sont dans la même chambre, les autres ne savaient pas que c’était presque tous les jours que ça m’arrivait. Les professeurs n’avaient jamais fait le travail d’Imed à sa place. Saurait-il le faire, le professeur Amonvol ? Une main lui prit l’épaule. Elle tremblait. Eh oh, ce n’est pas la fin du monde, il suffit d’injecter la kéloïne, professeur, allez, courage. Mais alors que le professeur s’emparait de la seringue qui tremblait entre les doigts de Yézo, il constata qu’il tremblait autant que lui. On doit être bien ridicules, là, à trembler comme des feuilles. La douleur était lancinante et il avait vraiment du mal à inspirer. Il respirait par à-coups, se demandant combien de temps il faudrait au professeur pour qu’il se reprenne.

Soudain, une main prit fermement son bras et Yézo sentit le produit faire effet avec rapidité. Il inspira bruyamment. La douleur disparut en quelques secondes.

— Yézo, dit Imed. Qu’est-ce qu’on te voulait, alors ?

Il l’aida à se relever. Yézo avait encore la nausée. Il inspira. Imed lui mit la canne entre les mains.

— Tiens.

— Je vais partir, Imed, fit Yézo, les larmes aux yeux.

— Qu’est-ce que tu racontes ? dit Melrès.

— Tu pars où ça ? Quand ? lança Lethen, sans comprendre.

— Oui, c’est quoi ces conneries ? dit Kouaros.

Ils étaient tous là, ou quoi ? Par Valos, je ne manque pas de spectateurs.

— Votre langage, monsieur Termélé, dit le professeur. Euh, monsieur Kabardin, je suis désolé. Je ne savais vraiment pas que vous souffriez comme ça.

Le professeur Amonvol était là depuis deux ans. Il ne m’avait jamais vu dans cet état. Ça a dû l’effrayer, peut-être.

— Ce n’est pas grave, professeur, ça m’arrive, des fois.

— Souvent même, remarqua Melrès.

— Tais-toi, Mel, répliqua Yézo, les larmes roulant sur ses joues.

J’ai honte. Comment puis-je pleurer comme ça, devant mes amis ? C’est sinistre et puis égocentrique et puis ça ne se fait pas. Il passa le dos de sa main sur ses joues, les essuya d’un geste furieux et se retourna vers les escaliers, en se raclant la gorge.

— Merci, professeur Amonvol. Je vais faire mon sac.

Il leva la canne et commença à monter. Pas d’objets sur le sol ? On dirait pas.

— Allez l’aider, monsieur Séargis, dit le professeur.

— Mais que s’est-il passé ? demanda Imed.

— Son oncle veut le retirer de l’école. Enfin son père. Pour des raisons personnelles.

— Quoi ?

Imed était hors de lui. Il n’en croyait pas ses oreilles. Fais donc confiance à tes oreilles, Imed, elles ne te trompent pas.

— Mais ce n’est pas possible ! exclama Imed. C’est… c’est…

Il manquait de paroles. Y’en a tellement, Imed, il faut piocher, n’importe où, allez, tu ne trouves rien, c’est ça ?

— Je n’y peux rien, monsieur Séargis.

— Et… et moi ? demanda alors Imed.

Les professeurs ne savaient pas qu’indirectement, c’était le père de Yézo qui payait les deux étudiants. Imed venait de demander pour rien. Yézo s’arrêta sur le palier et se retourna.

— Imed, toi, tu restes, ton père paye. Comme il l’a toujours fait.

— Quoi ? Mais…

Il y eut un silence. Les autres devaient observer la scène avec tristesse. Yézo s’en allait. Un ami en moins. Bon, ils pouvaient vivre sans, hein, ce n’était pas la fin du monde, ils avaient d’autres amis. Yézo avala avec difficulté.

Il recommença à monter les marches. Les autres l’avaient sûrement perdu de vue, maintenant. Il entendit des pas dans les escaliers. Imed. Et puis les autres. Tous à sa poursuite.

— Messieurs, enfin, un peu de tenue ! fit le professeur.

Personne ne lui répondit et Amonvol n’insista pas. De toute façon, il comprenait. Il comprenait et il ne faisait rien, parce qu’il ne pouvait rien faire sans rien y perdre. Et puis ce n’était pas ses oignons, ni ses moignons, ni ses rognons, ni rien de rien.

Les personnes du monde qui agissent vraiment
Sont les désespérés, tous ceux au cœur brisé,
Les yeux ensanglantés, les âmes affamées,
Les travailleurs qui souffrent cachés entre les rangs.
Ces gens levant leur poing, entendez donc leur chant !

Yézo commençait à monter les escaliers pour aller au deuxième étage lorsqu’Imed le prit par le bras, en l’arrêtant.

— Yézo ! Que s’est-il passé ?

Yézo haussa les épaules en se tournant vers lui.

— Il ne m’a pas expliqué, mon oncle. Il est pas trop bavard, surtout devant les profs, tu comprends.

— Eh bien, non, je ne comprends vraiment pas. On ne va pas te laisser partir, Yézo, c’est ridicule, seulement parce que ton père a décidé… pff, ça n’a aucun sens.

Yézo se mordit la lèvre et acquiesça, en pâlissant.

— Oui, ça a un sens, Imed. Comment veux-tu qu’un aveugle prêche pour les bons Dieux ? Il ne les voit même pas.

Un silence. Imed suffoquait de colère, comprit soudain Yézo.

— Mais qu’est-ce que tu racontes, Yézo ! Tu vas pas commencer à t’apitoyer sur toi-même, hein, les Dieux, on ne les voit pas non plus, nous, ils sont pas ici.

— Non, effectivement, ils sont ailleurs, affirma Yézo, sur un ton philosophe.

Soupir exaspéré.

— Oh, tais-toi, Yézo. Allons dans le dortoir. Y’a des curieux partout.

— Qu’est-c’ qui lui arrive ? demanda Roco.

Il était sorti de la salle commune réservée à ceux du premier étage.

— Rien, Roco, il est en pleine forme.

— Oh, ça oui, Roco, ne t’inquiète pas, assura Yézo.

Pour la première fois, Imed souleva Yézo.

— Eh, mais qu’est-c’ tu fais, Imed ! protesta-t-il.

— Quand les choses pressent et que t’es vraiment têtu, faut bien prendre les choses en main, répliqua Imed, grognant sous l’effort.

— Tu veux que je t’aide, Imed ? proposa Mel.

— Non, merci, j’y arrive. Allez, hop.

Yézo sentait monter en lui la colère.

— Imed, fit-il, sur un ton contenu.

— Mm ?

— Je ne te pardonnerai pas ce que tu fais.

— Ni moi si tu pars.

— On est quittes, alors.

— Hop, au sol.

Il le laissa tomber et puis le rattrapa. Yézo vacilla un peu puis retrouva l’équilibre.

— Vraiment, Imed, qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse. Si mon oncle dit que…

— T’es déjà grand pour décider ce que tu veux faire, Yézo. Ils ne vont pas te gâcher la carrière pour un simple caprice.

Ils entrèrent tous dans le dortoir. Quelqu’un ferma à clé.

— Ce n’est pas un simple caprice.

— Ah non ? Et c’est quoi alors ?

Imed était fâché contre moi, parce que je n’avais pas protesté contre oncle Pajé. Ce grand homme, Imed, hein ; ainsi le nommais-tu.

— Je crois le savoir, fit Yézo en se laissant tomber sur son lit, fatigué.

Un silence.

— On gêne ? fit Kouaros.

— Non, assura Yézo aussitôt. C’est juste qu’Imed le sait, et que ça revient à lui de le dire, s’il le souhaite.

Un long silence. Imed s’éloigna un peu. Il fait les cent pas et puis se demande : pourquoi le dire, pourquoi en parler, pourquoi Yézo veut-il que ça se sache, qu’est-ce que ça a à voir, et puis Yézo m’embête, et blablabla, le monologue intérieur de chacun, un temple sacré.

— Pourquoi veux-tu en parler ? demanda soudain Imed, en s’arrêtant.

— Parce que je crains que nous soyons tous deux dans le même pétrin. Enfin, pas nous, nos pères. Le même travail, le même pétrin, n’est-ce pas.

— Tu crois qu’ils ont eu des problèmes ?

— C’est l’unique idée qui me vient à l’esprit. Peut-être que je me trompe.

— Attendez, attendez, on n’y comprend rien, nous, dit Kouaros.

— C’est en rapport avec le travail de tes parents ? demanda Lethen. Ils sont quoi, marchands, non ?

— Oui. Marchands. Les gens qui touchent trop d’argent ont souvent des problèmes, observa sagement Yézo.

— J’ai remarqué. Un peu comme Nirosque, tu veux dire, marmonna Melrès.

— Le bâtard de Denakser ? Le contrebandier ? fit Pessenvil.

— Oui. Un peu comme Nirosque, avoua Imed. Mais pas si mauvais. C’est qu’avec les famines, tu sais…

— Du marché noir, vous voulez-dire ? s’écria Lethen.

— De la marchandise qui n’apparaît pas dans les papiers officiels, oui, dit Yézo, avec une moue.

— Appelle-le comme tu veux, Yézo, fit Imed, en se raclant la gorge. Nous, on n’y est pour rien. C’est nos pères.

— Je sais, mais c’est eux qui nous ont nourris, eux qui nous ont payé ces études. Et si c’est eux qui doivent nous les enlever, je ne vois pas pourquoi les en empêcher. Ma famille doit être dans la galère, maintenant.

— On imagine beaucoup sans savoir grand-chose, dit Imed. Il faudrait demander à ton oncle.

— Mon oncle ne me dira rien avant qu’on soit à dix bons kilomètres d’ici, Imed. Au fait, je dois faire mon sac.

— Ton sac ? Fais-le toi-même. Tu ne peux pas abandonner tes études comme ça.

— Et puis, quoi, Imed, j’ai des examens spéciaux pour moi, et si tu crois que ça va me servir à grand-chose, tu te trompes. J’ai une famille, c’est tout ce que j’ai. Je vous ai aussi, c’est vrai, mais vous, vous partirez loin, et puis… vous m’oublierez.

Un mouvement général de surprise.

— Quoi ? s’exclama Kouaros. C’est ça pour toi, l’amitié ? Des conneries en l’air ?

— Non, Kouaros.

— Tu essaies de nous mettre en colère, Yézo, mais tu ne réussiras pas, lança Melrès. Oui, on te connaît Yézo, prends pas cet air étonné. On t’a percé à jour. Fais pas le malin, ni le martyr. Si tu décides de partir avec ton oncle, soit, mais ce sera parce que tu en as envie et que tu fous en l’air tout ton avenir.

— L’avenir religieux n’est pas pour moi. C’est le professeur Amonvol qui me l’a dit.

Silence.

— Il est idiot, le professeur Amonvol, répliqua Kouaros.

— Non, fit Imed. Il essaie juste de tranquilliser Yézo. C’est un brave homme. Il a un côté sentimental, c’est vrai. Mais là n’est pas la question. Ce qui importe, c’est que tu ne t’en iras pas, Yézo.

— Tu m’en empêches ? répliqua Yézo, sur un ton ironique.

— Si c’est nécessaire, oui, affirma Imed —il soupira brusquement—. Écoute, Yézo, je te connais comme si tu étais mon frère, je sais que tu as peur.

Un silence. Yézo se mordit la lèvre en pâlissant.

— Peur ? répéta Lethen. Peur de quoi ?

— De revenir chez sa famille, répondit Imed.

— Qu’est-ce que tu racontes, Imed, répliqua Yézo. C’est ma famille, après tout, pourquoi vais-je avoir peur ?

— Ça, c’est toi qui dois le savoir.

— Ne dis pas n’importe quoi, Imed. Pourquoi j’aurais peur de ma famille, par Valos ? C’est ridicule.

Un silence tendu.

— Fais gaffe, Yézo, on est dans une école soyovite, dit alors Melrès, à voix basse.

— M’en fiche. Et puis oui, j’ai peur de la voir, ma famille, parce que ça fait sept ans que je ne la vois pas et qu’elle ne va pas me reconnaître. Mais peu importe, si mon oncle dit qu’il faut partir parce qu’ils ont des problèmes, je pars.

Yézo sifflait entre ses dents, les poings serrés sur sa canne.

— À quoi bon partir, Yézo ? fit Melrès. Si tu as les examens, tu pourras trouver un travail honorable, et puis tu pourras vraiment aider ta famille.

— Si vraiment nos pères ont des problèmes, observa Imed. Peut-être es-tu trop pessimiste.

— Non, Imed. Ça ne peut être que ça. On n’allait pas m’enlever de l’école pour un rien.

— Reconnais, Yézo, ce n’est pas logique ce que veut faire ton oncle.

Yézo ne répondit pas. Il était plus calme et il caressait d’un doigt distrait son bâton.

— Et puis, comment ça se fait que mon père va payer mes études si ton père ne lui donne plus d’argent ?

Ça y est. Si quelqu’un dans le dortoir ne savait pas qu’Imed était un pauvre bougre des bas quartiers, il venait de l’apprendre.

— Il a dû faire des économies, je sais pas moi. Mais ça me fait plaisir que tu puisses finir tes études. Ça aurait été trop injuste.

— Tu ne sais pas ce que tu dis, Yézo.

Soudain, des coups à la porte. Mon oncle, sûrement.

— Ouvre, Yézo, tu n’as pas encore fait ton sac ?

Oui, c’est bien lui.

— J’arrive, mon oncle, répondit Yézo, à voix haute. Diantre de diantre, je ne veux pas partir, rajouta-t-il, entre les dents.

— Eh bien ne pars pas. Personne ne t’y oblige, argumenta Mel.

— Ben voyons.

— Ton oncle, il n’a aucun droit, ajouta Imed.

— Aucun, appuya vigoureusement Kouaros.

Ceci est trop précipité. Mon oncle veut déjà partir. Mes amis, je ne peux pas les laisser comme ça. Et puis j’ai quatorze ans. Ce ne sont pas des manières. Il ne faut pas sortir comme ça, si à la hâte. Mais, ma famille, là-bas, la lointaine famille. Elle existe, mine de rien. Yézo secoua la tête.

— Kouaros, tu peux ouvrir la porte, s’il te plaît ?

— Non. Tu ne pars pas comme ça, tu ne peux pas.

— Kouaros, s’il te plaît. Laisse entrer mon oncle.

Après un instant d’hésitation, il entendit des pas lents et puis une clé qui glissait dans la serrure. La porte s’ouvrit.

— Yézo, gronda l’oncle. Que fais-tu encore assis ? On fait la causette ? Lève-toi. Allez ! On est pressés.

— Moi, je ne suis pas pressé, mon oncle, puisque je ne sais pas pourquoi il faut partir.

— Yézo, je te l’ai déjà dit, pas de questions : je t’expliquerai en chemin.

— Eh bien, figurez-vous, mon oncle, je n’ai qu’une question à faire. Alors, pouvez-vous y répondre maintenant ? Ce sera vite fait.

— Prends ton sac et filons, Yézo, lança son oncle, sur un ton autoritaire.

Yézo soupira.

— Vous pouvez parler devant mes amis, mon oncle. Ils ont toute ma confiance.

— Ah, mais tu ne m’entends pas, mon garçon.

Il entendit des pas dans le dortoir et puis une main le saisit par le bras et le força à se lever.

— On s’en va. Un point c’est tout.

— Ça ne se fait pas, monsieur, protesta Kouaros.

— Et de quoi te mêles-tu ? Allez, Yézo.

— Mon oncle, je suis désolé, mais les choses ne se font pas comme ça.

L’oncle le secoua.

— On part, répliqua-t-il, sans ambages. Tu comprends, maintenant ?

— Non, mon oncle. Je comprends qu’il y a quelque chose qui a mal tourné, mais je ne comprends pas pourquoi se presser autant.

Un bref silence, et puis son oncle soupira.

— Ben tiens, Yézo, puisque tu insistes, je vais te le dire. On est poursuivis. Un mauvais tour d’un concurrent plus riche. Ils peuvent venir à n’importe quelle heure te prendre pour t’interroger sur ton père. Ils ont besoin de témoignages. Tu comprends ?

Ce que je craignais. Enfin, pas totalement. Pourquoi venir m’interroger, moi, qui n’ai pas vu l’accusé depuis mes huit ans, ça, c’est un mystère. Enfin bon.

— Tu peux parler plus clairement, mon oncle. Ils sont au courant.

— Ah ? Tu divulgues tous les secrets de famille, maintenant ? Tu n’as aucune honte.

Il était vraiment fâché.

— Je viens de leur en parler, mon oncle.

— Tu les mets dans l’affaire du même coup.

Yézo rougit.

— Vous croyez vraiment qu’ils vont interroger toute l’école ? Ça n’a aucun sens.

— Tu commences à réfléchir, maintenant, mon garçon ? Ce n’est pas le moment.

— Donc, tu ne me dis pas toute la vérité.

— Tu n’en as pas besoin pour le moment. Tu as fait ton sac ?

— Je…

— Eh bien, tant pis. On y va.

Et il l’entraîna de force.

— Eh, mon oncle ! Vous voulez me tuer ? Je n’ai pas pris la kéloïne, ni rien de rien…

— Ah, j’oubliais. Imed, tu peux me la passer ?

— Vous ne savez pas faire, commença Imed.

— Je saurai très bien le faire, merci. Ce n’est pas compliqué.

— Et puis non, mon oncle, on ne peut rien me dire. Je suis dans cette école depuis mes sept ans. Qu’ils m’interrogent, je ne leur dirai rien. Ils ne pourront rien me faire.

— J’ai déjà signé, on y va.

— Tu disais toujours qu’il ne fallait pas signer avant de penser posément…

— J’y pense depuis des jours. Allons-y, je te dis !

— Il doit y avoir autre chose.

— Je te dirai tout, mais après.

— Vous êtes en train de me gâcher la vie.

Un silence pesant.

— Tu l’as déjà gâchée à ma sœur, mon garçon.

Yézo pâlit. Comment pouvait-il oser lui dire ça ? Sa mère s’était occupée de lui avec tout l’amour qu’elle avait pu. Et puis oncle Pajé l’avait pris tous les étés dans sa maison. Il ne pouvait pas lui dire maintenant qu’il avait gâché la vie de sa mère.

Yézo frappa avec sa canne la jambe de son oncle. L’oncle cria et lâcha prise. Yézo perdit l’équilibre et tomba pesamment sur le sol.

— Yézo ! crièrent ses amis.

— Tu t’es fait mal ? demanda Imed, en s’agenouillant près de lui.

— À peine, grogna Yézo, en grimaçant de douleur.

Poum, sur la pierre dure. Ce n’est pas malin du tout, ce que j’ai fait.

— Tu es un sale morveux, Yézo ! s’exclama l’oncle.

— Je vous ai fait mal, mon oncle ?

— Il est marrant ! s’écria Kouaros, en pouffant. Tu lui as foutu un sacré coup de canne, Yézo. Il est par terre, comme toi. Hé.

Ça le faisait rire. Bon. Il y avait des choses plus marrantes, mais il faut bien se contenter de ce qu’on a.

— Je suis désolé, mon oncle, mais je vais vous expliquer…

— Tu ne m’expliques rien du tout, mon garçon, tu es l’enfant le plus stupide que j’ai vu de ma vie, et elle est longue ! Incroyable. Je vais te laisser dans une maison d’enfants perturbés, oui ! Ça t’apprendra à frapper tes oncles.

— Vous plaisantez ! protesta Imed.

— Je ne plaisante jamais, Imed. Maintenant aide-moi à me relever.

— Vous aider ? Après ce que vous lui avez dit à Yézo ? Mais pour qui vous prenez-vous, par Dermos ?

— Des problèmes, le Gardien ? demanda la voix de Lebignar.

Il montait les escaliers. Yézo ne put réprimer un gémissement.

— Oh non, pas lui maintenant, murmura-t-il, les dents serrées.

— Oh, l’aveugle par terre. Et puis… Oups.

Il venait de voir l’oncle et avait dû penser qu’il avait parlé un peu trop.

— Oh, c’est un camarade, Yézo ? fit l’oncle. Bien empoté, le gars. Bon, je te pardonne si tu me pardonnes, Yézo, et on y va.

Pas si vite, mon oncle. Pardonner n’est pas si facile, surtout pour les coups comme ça. Dire que j’ai fait du tort à ma mère, ce n’est pas du tout quelque chose qui se pardonne facilement. Et puis vous n’allez pas vous en sortir comme ça.

— Bonjour, Lebignar, je te présente mon oncle.

— Oh. Euh. Enchanté, fit Lebignar.

— Yézo ? insista l’oncle, en l’aidant à se relever.

— Je ne sais pas, mon oncle. Ce n’est pas si facile. La rancœur, vous savez.

— Tu es un imbécile.

Quelques rires. Dunas et Lebignar, et puis d’autres. Ils avaient fini de manger. Tous remontaient. Pas discret comme départ, mon oncle. Et puis il n’y aurait aucun départ.

— Si vous voulez, mon oncle, mais je ne suis pas un enfant.

— Partons. Je prends la kéloïne et on part. Elle est où ?

— Vous n’avez pas le droit de le faire sortir comme ça, protesta Mel.

— Dégagez tous, là. C’est mon neveu, j’en fais ce que je veux.

— Vous en êtes sûr ? répliqua Imed.

— Oui, Imed. Et toi, tu restes ici. Tu as bien de la chance, alors ne fait pas l’idiot, s’il te plaît.

— Vous ne comprenez pas, monsieur, fit Imed. Votre neveu veut rester.

Neveu ne veut pas s’en aller, compris ? Veu. Fricative, labiodentale et sonore. On l’a vu l’année dernière. Mais c’est un têtu, mon oncle.

— Il ne peut plus rester parce qu’il n’est plus inscrit, Imed. Et puis n’essaie pas de me provoquer parce que je peux très bien te désinscrire, toi aussi. C’est compris ?

Un silence.

— Vous n’avez pas le droit de décider de sa vie.

— Ce n’est pas moi qui décide, jeune homme. C’est sa mère. Elle veut le voir rentrer. Il rentrera.

— Ma mère ? répéta Yézo consterné. Mais… Elle…

— Oui, Yézo, elle voulait que tu fasses des études, mais elle a changé d’avis. Elle a changé depuis la dernière fois que tu l’as vue, mon garçon.

— Elle est… malade ?

— Allez, Yézo. De toute façon, tu ne peux plus rester.

— Vous pourriez…, commença Yézo.

— Non, trancha son oncle.

Un bref silence.

— Alors, je vous suis, mon oncle, fit Yézo, résigné.

Il entendit un sanglot.

— Kouaros, s’il te plaît.

Lebignar qui ricane.

— Il pleurniche, le petiot. Il est tristounet. Alors c’est vrai, tu t’en vas, Yézo ?

— Quelle grande perte pour toi, Lebignar, n’est-ce pas, répliqua Yézo.

— Assez, fit soudain Mel, d’une voix autoritaire. J’ai une idée. Yézo, tu ne pars pas. Tu restes.

Lebignar et ses sbires éclatèrent de rire. Comme Kylfô et ses sbires, pareil.

— Quelle brillante idée, fit Lebignar, ironique.

— On va t’aider. On va tous mettre un peu, pour que tu puisses…

— Ah non, Mel, non, refusa Yézo, en secouant énergiquement la tête. Tu peux rêver. En plus, ma mère a besoin de moi.

— Personne a besoin de toi, l’aveugle, lança quelqu’un.

Des rires.

— Ta gueule !, hurla Kouaros.

De nouveaux rires. Yézo inspira profondément pour se calmer.

— Calme-toi, Kouaros. Et puis qu’est-ce que vous regardez, vous autres, répliqua Imed. Allez, de l’air !

Quelques-uns s’en furent. Il en restait encore, cependant. Yézo le sentait. Dont Lebignar et Dunas, qui devaient observer le groupe avec un air arrogant.

— Je t’assure, Yézo. On dépensera pas trop, si on aide tous ensemble, insista Mel.

Yézo secoua la tête.

— Pour la énième fois, Yézo, fais tes adieux et on y va, lança l’oncle. Et puis décampez, les curieux là et, toi, le gros, qu’est-ce que tu regardes ?

Des pas. Et puis la porte qui s’ouvre et se referme. Lebignar et les autres étaient partis. Yézo, l’oncle et les autres entreprirent de descendre les escaliers. Mieux vaut s’éloigner des ennemis.

— Aïe alors, Yézo, tu m’as cassé l’os, se plaignit l’oncle.

— Mais vous boitez vraiment, monsieur, fit Imed, sur un ton sarcastique.

— Bien fait, Yézo, murmura Kouaros.

— Je n’aime pas tes amis, Yézo, observa l’oncle.

— Vous avez le droit de ne pas les aimer, mon oncle, répliqua Yézo. Comme ils ont le droit de ne pas vous aimer, vous, bien sûr.

L’amour hait la vie morose,
Le morose aime la vie,
Et si l’amant de sa rose
Pique le cœur ébloui,
Il cueillera de ses nuits
L’oubli de l’amour morose.

Oncle Pajé soupira.

— Je n’ai que faire de toi, Yézo. Tu m’embêtes plus qu’autre chose. Et puis tu embêtes ta mère, alors, s’il te plaît, ne me chauffe pas les oreilles.

— Vous êtes désagréable avec lui, dites donc ! s’exclama Lethen.

— Ce n’est pas parce qu’il est aveugle que je vais le ménager, rétorqua l’oncle. Allons. Le cheval attend.

— Vous n’allez pas pouvoir monter à cheval avec cette jambe, observa Imed. Vous devez vous faire soigner.

— J’ai vu pire, jeune homme.

— Je vous croyais un homme de bien, fit Imed.

— Et je le suis. Je m’occupe des femmes qui ont besoin d’aide et j’envoie les enfants dans des monastères et des institutions d’orphelins. Et je m’occupe même de l’enfant qui a perturbé ma sœur. Rends-toi compte, Imed.

— Il n’a rien fait à sa mère, monsieur.

Yézo joignit ses deux mains sur sa canne, en soupirant. Ils parlent de moi comme si j’étais absent. Bon, et puis, moi, je pourrais filer pour faire mon sac, hein, c’est pas tout ça. Oncle Pajé a complètement oublié le détail, tellement il est en colère. Le coup sur la jambe, ça a dû lui troubler les idées.

— Kouaros, appela-t-il.

— Oui ?

— Tu pourrais remonter pour prendre mon sac ? Y’a plus ou moins tout ce qu’il faut, dedans.

— Je connais mon neveu plus que toi, jeune homme, disait l’oncle à Imed.

— Ah, et puis cherche dans le sac d’Imed, la bouteille de kéloïne et… et le livre intitulé Onze erreurs pour Onze loups blancs.

— Quoi, un livre ?

— Oui. Questionne pas. Il est à moi. Et puis ça pourrait coûter cher à Imed, si on le voyait avec.

— Le livre ? chuchota Kouaros.

— Il est interdit.

— Vous en aviez des secrets, vous deux, murmura Kouaros. Du marché noir et puis un livre interdit.

— D’où crois-tu qu’il sort, le livre, Kouaros, répliqua Yézo. Allez, vite, s’il te plaît, ça, le sac, et surtout la kéloïne.

Sans la kéloïne, l’oncle Pajé peut m’emmener où il veut, je ne vais pas m’en rendre compte. Yézo ignorait s’il pouvait rester beaucoup de temps sans kéloïne, pendant une crise. Il n’avait jamais essayé, mais, bien sûr, mieux valait ne pas faire trop d’expériences. Le rythme des crises était soutenable, pour le moment. On ne savait pas comment ça marchait encore, la syomathie, on savait tout juste que la kéloïne arrêtait la douleur. On ne savait pas pourquoi. On ignorait tout. Même que peut-être la kéloïne était mauvaise. Enfin, c’est sûr qu’elle est mauvaise, puisque c’est à cause d’elle que je suis devenu aveugle. Une dose trop forte. Et puis j’espère que l’oncle Pajé va savoir manier la seringue comme il maniait la plume et l’argent, parce que sinon on n’est pas sorti de l’auberge. Ni de l’école, d’ailleurs, pas encore.

L’oncle Pajé parlait maintenant au professeur Nagéra. Il était apparu, celui-là, peut-être craignait-il une rébellion de la part de mes amis, mais ceux-ci l’entouraient sans rien dire, anxieux. Ça fait plaisir d’être soutenu comme ça, mais ça rend les choses plus difficiles. Yézo aurait suivi son oncle sans protester, dans l’état d’hébétement dans lequel il s’était plongé tout seul si ses amis ne l’avaient pas réveillé. Mais maintenant il voyait que c’était impossible de rester. Son père n’allait plus payer ses études, il ne manquait que le dernier semestre à payer, mais ça en faisait une somme, mine de rien. Et puis sa mère avait envoyé oncle Pajé pour aller le chercher. Elle était devenue folle. Mais ce n’est pas ma faute, mon oncle, c’est Toryès. Sa mort l’a perturbée. Des fois, c’est des déclics dans le cerveau et puis la folie prend, comme le feu. Kérada allait se marier. Plus maintenant, sûrement, qui veut se marier avec une fille de marchand noir tombé en disgrâce. Personne, pas même un fistien. La réputation, voyez-vous.

Kouaros descendit. Oncle Pajé parlait encore avec Nagéra. Yézo n’écoutait même pas. Ils restaient tous silencieux. Soudain, Melrès siffla, les dents serrées :

— Eh, mais alors tu l’avais, le livre !

— Oh le cachotier, fit distraitement Pess, sans comprendre.

— Eh, Yézo, le livre, là… tu n’y penses quand même pas, siffla Imed.

— Mieux vaut que tu ne l’aies pas, Imed.

— Personne n’allait voir…

— Pure précaution.

— Et puis, à la frontière ? On va le voir.

— Je… je n’y avais pas pensé.

— Donne. Je le brûlerai, dit Imed.

— Le brûler, répéta Yézo, en faisant une grimace. Tu l’as lu, n’est-ce pas ?

— Pas en entier. Je n’y voyais pas l’intérêt. C’est des imprécations, tu sais, rien d’intéressant.

— Brûle-le donc, fit Yézo, en haussant les épaules et en lui tendant le livre.

Imed prit le livre et Yézo détourna la tête. Ah, mon papa, je ne le lirai jamais ce livre tellement apprécié. Des imprécations, disait Imed. Des imprécations contre ceux du sud, bien sûr. Seila avait perdu son père et son frère, pendant la guerre. Ça se comprenait.

— Quel est ce livre, monsieur Séargis ? s’enquit soudain Nagéra.

Nagéra et l’oncle Pajé avaient cessé de siffler entre eux. Siroteurs qui sifflotant vieillissent tant.

— C’est le mien, professeur Nagéra, répondit Yézo.

— Non, c’est le mien, professeur, répliqua Imed.

— Ne fais pas l’idiot, Imed.

— Je ne fais pas l’idiot, Yézo.

— Mais que racontez-vous ? souffla Melrès.

— C’est le mien, professeur Nagéra, répéta Yézo.

Le professeur Nagéra se racla la gorge.

— Je n’en doute pas, monsieur Kabardin. Reprenez-le. Et je ne veux rien savoir. Maintenant… votre oncle vous attend.

Yézo prit le livre des mains d’Imed —il força un peu, mais pas trop, parce que Nagéra regardait— et il le rangea dans le sac.

— Vous ne devriez pas le laisser partir, monsieur, observa Imed. Il a reçu un coup à la jambe, et il boite.

— Tais-toi, jeune homme, gronda l’oncle.

— Un coup, monsieur Delbismor ?

— Mon neveu peut être violent, quelquefois. Un peu perturbé, je vous dis.

— Quoi ? s’exclama Yézo, stupéfait.

Kouaros et Lethen avaient protesté également.

— Vous ne pouvez pas laisser Yézo avec cet homme, dit Lethen.

— Un peu de respect, je vous prie, monsieur Dugravol ! s’écria le professeur. Monsieur Delbismor est l’oncle de Yézo. Vous n’avez rien à redire. Allez, ouste, tous les cinq. Yézo part, c’est triste, mais c’est la décision de son responsable légal.

— Son responsable légal, c’est son père, objecta Imed. Monsieur, ajouta-t-il après.

— Monsieur Séargis, je vous prie de ne pas interférer, ou bien vous balaierez la cour le prochain Candous.

— Cela m’est égal, monsieur Nagéra. Un ami vaut beaucoup plus que trois coups de balais.

Ah ! quel poète fais-tu, Imed ! Mais le temps presse, et puis l’oncle a la ferme intention de me retirer de l’école. Enfin, ça, il l’a déjà fait, je veux dire de m’éloigner de l’école.

— Imed, fit Yézo. N’insiste pas. On se reverra cet été. Bonne chance pour les examens.

Quelle phrase héroïque ! Ah, mais je ne suis vraiment pas bon pour faire semblant. Les lèvres de Yézo tremblèrent. Soudain, Imed lança :

— Je vous accompagne, monsieur Delbismor. Je renonce aux études.

Un silence effrayant, mais très bref.

— Monsieur Séargis ! gronda le professeur Nagéra. Cette fois, vous êtes puni.

— Vous punissez un ancien élève ? répliqua Imed, avec un rire moqueur.

— Et puis, moi, je vous dis que personne ne partira, gronda Kouaros, avec sa voix qui n’avait pas encore mué.

Yézo serra sa canne avec force, de plus en plus embarrassé. Mais quelle était cette mascarade ? Devant le professeur Nagéra, en plus.

— Kouaros, Imed, je remercie votre…

— Tais-toi, Yézo, l’interrompit Kouaros. Je dis que je t’empêcherai de partir, et je le ferai.

— Kouaros, s’il te plaît, ne t’y mets pas toi aussi, le pria Imed.

— Il est parti où, l’oncle ? demanda soudain Lethen.

— Il est parti ? fit Yézo.

— S’occuper du cheval, je suppose, répondit Mel.

— Vous allez me manquer, dit Yézo.

— Mais non, c’est toi qui vas nous manquer, répliqua Mel.

— Personne ne va manquer, gronda Kouaros.

Yézo tendit la main au hasard et la main de Pess la serra avec force. Pess pleurait. Il descend de sa lune avec tristesse, aujourd’hui. La main de Mel serra alors la sienne.

— Merci pour tout, Yézo, t’es un brave type. Et puis si quelqu’un t’embête, tu sais ce qu’il faut faire.

— Quoi ?

— Tu lui donnes un bon coup de canne sur la tête.

— Et là, je vais direct à l’échafaud, répliqua Yézo, en souriant.

— Oh, le pessimiste.

Lethen lui serra la main.

— Bonne chance, Yézo. Et souviens-toi : “l’ami qui prend le manteau, demain prendra le marteau”.

En résumé, celui qui part en voyage deviendra sédentaire un jour ou l’autre et reviendra à son foyer. Enfin, en résumé… en termes clairs, plutôt.

— Je m’en souviendrai, Lethen.

— Attrape pas la crève, Yézo, et reviens-nous un jour, dit Kouaros, alors qu’il serrait vigoureusement sa main.

Yézo acquiesça, ému, puis fit un pas en arrière.

— Je vous souhaite à tous la réussite, pour les examens, dites-le-lui à Nimain, et à Daren, et puis aux autres, de ma part, dit-il, en réussissant à contrôler le tremblement de sa voix. Imed. Je…

— Je pars avec toi, Yézo. T’inquiète pas.

— Non, Imed. Tu me rejoindras, si tu veux, en été. Mais tu dois absolument passer les examens. Sinon, quelle honte. Trois Doléanbéliens dans la classe, et un seul à réussir. C’est inconcevable.

— Je m’en fous pas mal d’être Doléanbélien, Yézo.

— À vrai dire, moi aussi, mais c’était pour l’argument, tu sais. Tu dois rester. Tu ne feras rien sans les examens.

— On n’a pas absolument besoin de passer les examens pour faire un métier, tu sais. Tant que je sais lire et écrire, c’est déjà pas mal. Y’a pas tout le monde qui sait.

— Exemple typique : moi, fit Yézo, en souriant.

— Yézo ! Fais pas le con, s’il te plaît.

— Ah, mais ce langage, monsieur Séargis, fit le professeur Nagéra.

Il avait tout écouté, le professeur Nagéra. Aucune honte, vieil espion, n’est-ce pas ?

Ils entendirent un hennissement.

— Ouah ! fit Kouaros. Le beau cheval.

— Il est dans la cour ? exclama Yézo, incrédule.

— Oui. Il a la robe brune. Et puis il est beau ! dit Kouaros.

— T’es sûr que tu veux pas faire palefrenier, Kouaros ? demanda Mel.

— Palefrenier, pff. C’est pas pour moi, ça. Je préfère être rentier.

Yézo et Mel éclatèrent de rire.

— Mais ça, il faut y travailler, observa Mel.

— Mais après, il ne faut plus travailler, répliqua Kouaros du tac au tac.

— Chacun ses goûts, dit Lethen. Moi, je préfère commencer par ne pas travailler et finir par ne pas travailler.

— Hé, Lethen, on est vraiment tous des paresseux, fit Mel.

— Yézo, mon garçon ! appela l’oncle depuis la cour. Tu as fait tes adieux ?

— Je… boh. Je n’aime pas les adieux. À tout à l’heure, mes amis, travaillez bien, et puis prenez soin de vous, lança-t-il, alors qu’il commençait à s’éloigner, avec sa canne et son sac sur le dos. Ah, au fait, Kouaros, la bouteille de kéloïne ?

— Je l’ai mise dans le sac.

Yézo vérifia, au cas où, puisque c’était vraiment important et acquiesça.

— Merci.

— Yézo, commençait à dire Imed, désespéré.

— On a un cheval, Imed, pas deux, fit Yézo. Je suis désolé. Travaille bien et puis… viens me voir, hein ?

Un silence. Il ne va pas répondre. Il est fâché. Ah, je ne veux pas le laisser comme ça. La main de Yézo trembla et sa canne tomba. Oups. Il entendit des pas précipités.

— Ça va, Yézo ? demanda Imed.

— Je… oui, Imed. J’ai lâché prise. Je suis maladroit. Je… Oh, Imed !

Il se rua sur Imed et le serra bien fort. Il était bien plus grand que lui. Un mètre soixante-huit, le géant. Les larmes qui roulaient sur les joues de Yézo mouillaient la chemise de son ami.

Imed lui tapota l’épaule. Il ne devait pas savoir quoi faire. Il n’est pas doué pour consoler. Et puis je n’en ai pas besoin, je me console très bien tout seul.

Yézo s’écarta et ramassa sa canne.

— Oh, et puis je suis trop sensible, moi, renifla-t-il, les joues mouillées. Des fois, ça me prend.

— Vas-y, Yézo, dit alors Imed. J’irai te voir en été. Et puis on fera comme nos parents, des marchands, mais réglos, cette fois, hein ? Qu’est-ce t’en dis ?

— Marchand, répéta Yézo, hébété. Ça stresse trop, marchand.

— Alors, quelque chose d’autre. On s’inquiètera après. Tu vas à Derlmine ?

— À Lertasg, apparemment. Je t’enverrai une lettre chez toi, si mon oncle a quelque chose d’autre en tête. Il est peu bavard devant les profs, tu sais.

— Oui. Eh bien…

— Yézo ! appela l’oncle. Arrête donc de pleurnicher et viens.

— Eh bien, au revoir, fit Imed.

— À toute, fit Yézo.

Il se retourna et descendit les deux marches qui conduisaient à la cour. Il marchait sur le gravier. L’oncle s’approcha puis lui prit le bras et le hissa sur le cheval. Et puis il monta. Je suppose qu’avec un tabouret, ou quelque chose comme ça, parce que, sinon, il aurait eu bien plus de mal. Surtout qu’il avait mal à la jambe. Et puis, moi, la faim que j’ai par Valos !

Alors, l’oncle fit un mouvement avec ses genoux et le cheval se mit au trot. Yézo sentait tous ses muscles se contracter. Il s’accrocha plus fermement à l’oncle.

Accrochons le clochard à la cloche,
Sonnera en silence l’horloge,
Car mendiant de travers, tout son or
Devient heure et son temps mauvais sort.

Orenverte. Adieux. Les Dieux n’étaient pas avec toi, avant, peut-être maintenant que je m’éloigne. Oui, peut-être. Et puis Imed les verra. Tant que le cheval galope, Imed les verra.