Page du projet. Au cœur de l'ombre

Une école telle Kylfô

Je sens le fer. Dans ma bouche. Complètement ferreuse parce qu’il y a quelque chose autour de moi. Une ruche qui bourdonne. Et puis je suis en train de manger dans le jardin de Père. J’ai la cuiller dans la bouche. Voilà pourquoi ferreuse, en fait.

Tiens. Odeur de terre humide. Il a plu. Ce n’est qu’un rêve, de toute façon, mais la pluie, c’est tellement réel à Nanvac que ça ne me surprend pas. Des fois, il pleut beaucoup à Nanvac et, en hiver, il neige. Il fait froid et je frissonne.

Je me souviens du vert des buissons, à Lertasg, dans le petit jardin de Père. Il aimait bien jardiner, Père, il était fier de ses fleurs. Les fleurs. Oui, ces choses froides et très fines, ce sont les pétales.

Pétales de l’hiver
Qui naissent de travers.

Je n’aime pas rêver. C’est malsain. Et puis le froid m’attaque mieux. Il est malin, le froid. Pas comme tout le monde, ça, j’en donne ma main à couper. Il est né de travers. Comme les pétales.

Il ouvrit les yeux et grogna de douleur. La respiration lui manquait. Il s’étouffait. Tout lui faisait atrocement mal. Ça pardonne pas, les Dieux. Quand on est né de travers, impossible de vivre tranquille.

Des pas précipités, je les entends bien, c’est ceux d’Imed. Il vient me donner la kéloïne. Maudite plante empoisonnée.

— Tiens-toi tranquille, Yézo.

Imed a cinq ans de plus que moi. Ça fait dix-neuf ans, si je compte bien. Je suis pas fort en maths, je préfère l’histoire et la poésie, mais c’est quand même pas si difficile. Imed, par contre, déteste les cours. Il est là parce qu’il s’occupe de moi, et parce que son père veut qu’il devienne quelqu’un, un fonctionnaire, un professeur, un prêtre, ou quelque chose comme ça. Moi, je ne sais pas ce que je veux faire. C’est mon père qui a décidé que je ferai la carrière religieuse. De toute façon, je n’étais pas bon pour manier l’épée. C’est Kérada qui me l’a dit, en plus. Ma sœur aînée. Chouette sœur, Kérada. Est promise à un fonctionnaire dans l’administration, à Derlmine. Ils ont changé de maison, de Lertasg à Derlmine, tous les six. C’est pour ça que je ne suis pas allé leur rendre visite, c’était trop loin, Derlmine. Une belle ville, apparemment. J’y suis jamais allé. Melrès parle de la capitale de Doléan-Bel avec enthousiasme. Il a une tante, là-bas. Pourquoi les membres de la famille s’éloignent toujours entre eux ? Ils se supportent pas, peut-être. Moi, je supportais très bien mes frères et sœurs. Rayéva était ma préférée. Elle avait trois ans la dernière fois que j’ai ébouriffé ses cheveux noirs, presque quatre. Elle riait tout le temps, Rayéva. Elle donnait du baume au cœur, la fillette. Maintenant, elle doit avoir presque onze ans. A sûrement oublié son grand frérot.

La douleur était passée, mais Yézo transpirait encore. De cette sueur froide et désagréable.

— Merci, Imed, lança-t-il.

Imed ne répondit pas. Il devait être à moitié endormi. C’est vrai, quoi, le réveiller en pleine nuit pour des injections de kéloïne, ce n’était pas humain ! Yézo devinait ses pensées. C’est facile de deviner les pensées, il suffit d’interpréter les soupirs. Et Imed avait soupiré de fatigue. Ça doit faire un drôle d’effet, quand même, s’occuper pendant sept ans d’un aveugle. Mais on était des amis inséparables, quoique, c’était pas de la tarte, bien sûr.

Et cette maladie à la noix, pas plus importante qu’une autre, hein ? Faut juste que je m’habitue. Après, ça va tout seul. C’est ce que je me suis dit, ça fait pas mal de temps. Et puis, tant bien que mal, je me suis résigné. Vaut mieux ça qu’être le bouffon Pérol. Si content et nonchalant dans la lointaine Uturdelis, mais il a quand même reçu un poignard dans le ventre. Ce n’est pas bon, les intrigues. Et ces petites histoires auraient dû refroidir le moral des gens de la capitale, mais oh non, monsieur, disent-ils, je suis un homme honnête, moi, pas un bouffon nordien. Parce que Pérol venait du nord, de Cornad. C’est Kouaros qui nous a raconté l’histoire. C’est un chic type, Kouaros, mais il ne faut rien lui demander sur sa famille, parce qu’elle n’est pas si chic, elle, je le crains. Kouaros reçoit des bourses de l’AESM. Il est aesthmathique, le pauvre. Plutôt asthmatique, maintenant que je m’entends. Et le bouffon, il venait de la même ville. Les bruits courent vite.

Kouaros m’a demandé un jour si je savais prendre une craie et écrire au tableau. Je lui ai répondu à quoi bon. Il se moquait de moi, ce type. Il m’a mis une craie entre les doigts et il s’est amusé à me dicter. Et il s’est esclaffé parce que je n’ai pas bougé. Faut pas lui en demander beaucoup.

— Tu arrives pas à dormir, Yézo ? demanda une voix.

Yézo sursauta.

— Ben tiens, avec cette putain de maladie je vais dormir, Nimain, t’es bien marrant.

Nimain Passepont, le meilleur de la classe, fils bâtard d’un noble de la famille du comte de Xindiler, à Jixas. Un bon petit étudiant à l’avenir brillant.

— Ben moi non plus, j’arrive plus, tu m’as réveillé, avec ta crise.

— S’cuse.

Il entendit des bruits de couvertures et il fronça les sourcils.

— Qu’est-c’tu fais, Nimain ?

— M’habille. Ça va bientôt être l’heure, de toute façon.

— Gnédiou ! Vous êtes insupportables, vous deux, on peut pas dormir avec vous.

— Tais-toi, Melrès, lança Nimain. Je veux travailler un peu avant d’aller prendre le petit déjeuner.

— T’es dingue ? À cette heure ? repartit Pessenvil Défeuillé.

Yézo entendait que Nimain s’était levé. Les autres devaient être assis sur leur lit, l’air tout endormis.

Par le chemin qui nous est dû,
Parviendrons-nous à retrouver
Le sommeil qui nous est échu
Dans l’éternelle éternité.

Umès de Yasdon. Un poète philosophe. Quel siècle ? VIIIe. Il avait écrit un mémoire en trois tomes, Umès de Yasdon. Il devait en avoir des choses à raconter. Voulez-vous lire le livre ? Pas pour moi, merci. Et il était mort de la grippe. Comme le petit Toryès.

Il s’assit sur le lit et se frotta le visage. Les autres étaient déjà en train de s’habiller. Il tâtonna et s’empara de ses vêtements. Il les enfila sans se presser.

— Tu penses qu’on va avoir un contrôle surprise, Yézo ? demanda Melrès.

Ils demandent tout le temps. Croient peut-être que j’ai des pouvoirs magiques de divination. Tu penses.

— Révise toujours, Melrès, ça fait jamais de mal.

— Moi, je pense que oui, le professeur Moniro avait une tête bizarre, hier, dit Lethen Dugravol.

— Tu crois ? fit Kouaros. J’ai même pas lu son cours. Il ne nous fiche pas la paix, celui-là.

— Imed, dit Yézo. Il est où mon maudit verre, je l’trouve pas.

— Euh. Je ne sais pas où il est. Attends, oui, il est tombé.

Yézo tendait une main vers la petite table de nuit, mais il n’avait trouvé que la lampe et la boîte avec la seringue. Maintenant, normalement, c’était lui-même qui se faisait la piqûre, sauf que des fois il avait vraiment besoin d’Imed pour la lui mettre. Les membres, ça gigote trop.

— Il est pas cassé, au moins ? demanda Yézo, inquiet.

— Même pas. Attends, j’te l’donne, répondit-il.

Ne pas dire que c’est moi qui l’ai jeté en gigotant. Imed n’avait rien vu, et puis il avait sûrement de l’eau, le verre, et ça mouille la pierre. Heureusement, ça s’évapore.

— Merci.

— Y’a plein d’eau par terre, fit remarquer Imed. Je te passe la carafe ?

— Non merci, j’y arrive, Imed.

— Bon.

Il tendit la main et prit la carafe, puis versa de l’eau. Il reposa la carafe et but à petites gorgées.

— J’espère que Pess va être un peu plus réveillé aujourd’hui, hein Pess ? lança Kouaros, d’un air moqueur.

— Bah, hier, c’était pas mon jour, répliqua celui-ci, d’une voix pâteuse.

Ça l’était jamais. En classe, toujours le premier à fermer les yeux ; parfois tellement dans la lune qu’on ne serait pas surpris de le voir piquer du nez sur sa table.

Melrès riait.

— Si on nous fait refaire la carte avec tous les duchés et les villes et tout ça, j’en mourrai, dit-il alors.

— Tu ne seras pas tout seul, je t’assure, affirma Yézo, en posant son verre sur la table de nuit.

— Que les Dieux nous gardent d’une telle perte de temps, fit Pessenvil.

Dis donc, Pess, t’es pas un peu toqué, par hasard ? Il doit l’être, oui. Met les Dieux Anciens à toutes les sauces. Il est de parents pas Soyovites, comme aucun, à la vérité, dans cette chambre. Tous Sarénons, ici. Comme il faut. Et tous en train d’étudier des Dieux en qui on croit pas. C’est ça, la loi du plus fort. Saint roi Guiaku de l’Ouest, conquérant de Fijvad et Certysia ! Et les Usiter, les petits traîtres qui assimilent tout. Faut pas leur en vouloir. Enfin, c’est du passé, tout ça, deux siècles, au moins. Et puis tant qu’on y est, Umès de Yasdon, eh bien sa tante avait perdu son père et son frère, pendant la guerre. Mais Umès, parti faire des études au Bastion… Il ne faut pas lui en vouloir ; de toute façon, ça m’est bien égal.

— Yézo, tu prends ta canne ? demanda Imed.

— Oui.

— J’ai une faim de loup, dieux des dieux, fit Kouaros.

— Beh, tiens. Normal, avec ce que t’as mangé, hier, répliqua Melrès.

— Me sentais pas bien, c’est tout.

— Tu veux dire qu’elle était dégueulasse, la soupe, fit Melrès.

— Plutôt, oui.

La canne, c’est de l’or, ça montre le bon chemin. Bien plus que les chemins tortueux que les professeurs nous enseignent. Chauve-souris, on m’appelait, entre ceux qui ne me connaissaient que de loin. Ils n’ont pas compris que ça sourit pas, un chauve. Hé. Un chauve ne sourit pas. Et puis je n’étais pas du tout chauve. Ça arriverait avec le temps, ça, je n’en doutais pas, mais pour l’instant, une bonne touffe. Blanche, maintenant, paraît-il. Curieuse couleur. Moi aussi, j’ai faim et, à vrai dire, c’est assez normal : hier, c’était spécialement répugnant ce qu’on voulait nous faire avaler. Vous avez terminé ? Oui, merci, c’était excellent. Et nom d’un rat, je me suis dit alors, que n’aurais-je mangé tout le plat, le midi. Pas succulent, ce dernier non plus, de toute façon, mais on s’y était habitué. De la salade et du riz. Du riz de Ronatsed, apparemment. Ils avaient déjà fait la provision pour l’hiver. Mais la soupe, c’est une autre histoire, parce que, si transparente, comme dit Kouaros, ça laisse voir beaucoup de choses ; moi, je ne vois rien, bien sûr, mais je sens, oh que je sens bien, et puis ce n’est pas appétissant du tout. Si j’ai l’occasion, un petit pain, ça ne coûte la main à personne, et ça disparaît bien dans une poche, ni vu ni connu. Je dois demander à Imed, il est sûrement d’accord pour collaborer, bien qu’il soit très fermé à l’idée d’enfreindre le règlement, ce n’est pas moi qui vais l’en blâmer ; son père, c’est quelque chose, et puis le mien aussi. Tant pis pour les amitiés, c’est les parents les plus forts.

Entourée de chaînons d’éclatante richesse,
Qu’as-tu qui ne tient qu’à toi, belle reine ?

C’était pas la première classe, l’École d’Orenverte, mais c’était pas la pire non plus. Les professeurs, c’étaient des durs, des vieux, et, la première année, sortaient toujours qu’ils étaient là depuis des lustres, qu’ils vivaient comme ça pour nous, pour les Dieux et pour les Écritures de Là-Haut, il y avait toujours du Là-Haut, et puis ils ne manquaient pas de nous répéter qu’ils étaient mieux que nous et tout ce blabla monotone dont ils ne se lassaient qu’après un certain temps, pour recommencer l’année suivante, avec les tout nouveaux. Pauvres bêtes. À Nanvac, aucun Dieu ne passe, et on les étudie là, comme s’il fallait se cacher. Bon, on n’était pas vraiment à Nanvac, mais à côté, sur une colline. Le chemin qui y menait était assez pentu. Et là-haut, les montagnes, et puis Là-Haut, le ciel et tout ce qui ne vient pas nous dire comment ça va, et la famille, et patati patata.

Ça sent le renfermé, dans la chambre, depuis quelques jours. Acte courageux que d’ouvrir la fenêtre, car tu ne sais jamais si les autres vont comprendre ou vont te sauter dessus, en criant au suicide. C’est parce qu’il fait froid, bien sûr. Mais un froid à faire geler les os. Heureusement, il reste encore deux mois pour le bon hiver. Maintenant, c’est les feuilles qui tombent, la cour en est friande pour le moment, mais vient toujours le temps où ça se décompose et puis le balayeur passe aussi, enfin, le concierge. Parok. Mouais, Parok Sismarold. Il dit toujours mouais. Il vient de Nanvac. Il avait sa famille, là-bas, jusqu’à ce que vienne la grippe. Sale grippe. Et Toryès, aussi, ça l’a emporté. Ça emporte comme le vent les feuilles de l’automne. Un peu des deux, et voilà que je deviens un poète nostalgique, comme Umès de Yasdon.

— Tu prends pas ton petit déjeuner, Nimain ? fit Melrès, moqueur.

— Allez-y. Je finis ça et je vous rattrape.

— Il est stressé, ce type, commenta Melrès, alors que l’on s’éloignait de la salle commune, en s’approchant des escaliers.

Ils m’ont proposé, une fois, de me transporter pour que je descende les escaliers plus rapidement, mais c’est le genre de choses qui m’irrite. La pitié, pour les Dieux. Moi, je m’arrange très bien. Il allait, bien sûr, un peu plus lentement, mais c’était pas un drame. Stressé. Melrès disait souvent ce mot. Le sert à tout bout de champ. Sur un plateau. Comme celui que m’apportait Mère, quand j’étais malade et que je devais garder le lit. Franchement, ce n’est pas pareil du tout, en fin de compte. Je parle du plateau, évidemment.

Yézo parvint en bas des escaliers en pierre. Il restait prudent, car les gamins laissaient parfois des bricoles un peu partout. Faut se méfier des gamins et des saloperies qu’ils font.

— Imed, appela-t-il, en croisant les bras. Est-ce normal, cette odeur ? J’ai un mauvais pressentiment.

— Moi aussi, j’ai un très mauvais pressentiment.

Le cramé n’était jamais une bonne chose. Les rires perçaient ses oreilles. Parbleu, que s’était-il passé ?

Melrès s’est empressé de les rejoindre pour leur communiquer la nouvelle.

— C’est Karin. Il…

On n’entendit pas ce qu’il dit après, car un grand bruit de vaisselle retentit. Quelque chose de cassé ? Non, ça ressemblait plutôt au bruit de deux poêles que l’on frappe ensemble.

— Ça suffit, les enfants, c’est pas la fin du monde ! criait la voix grave et irritée de Karin.

— Il s’est cramé les cheveux.

Yézo ne put se contenir et il s’esclaffa.

— C’est pas vrai ?

— L’odeur s’explique, fit Imed, en laissant échapper un petit rire amusé.

— Au moins, c’est pas notre petit déjeuner, lâcha Kouaros, qui avait suivi Melrès. Allons manger, par… hem. Par là.

C’est ça, Kouaros, essaie de te défiler. Ça sert à rien, de toute façon, de feindre. Par le Sarénon qui sait être un bon Soyovite, trinquons, buvons ensemble et soyons sourds pour un temps. Quoique, moi, je n’ai rien à gagner à être sourd ; je ne fais pas la course des sens perdus, si je puis me permettre.

Fumée. Karin, cuisinier sans reproche, assez malin pour ne pas nous quémander des compliments sur sa cuisine ; faut dire qu’avec ce qu’on lui donne, comme matière brute, c’est pas étonnant que l’aliment n’en fasse qu’à sa tête, quoiqu’il n’y ait de tête nulle part, mais c’est l’expression qui veut ça, curieuse expression qui montre l’égoïsme du monde. Il ne se réduit pas qu’à l’humanité, étant donné que les autres animaux ont également une tête. C’est semblable, tout ça.

En fin de compte, on s’amuse assez, à l’École d’Orenverte. C’est dommage que je puisse pas voir la tête de Karin, enfin bon, ce n’est pas sa tête qui doit être jolie jolie, mais ses cheveux, quoique, sa tête doit aussi être curieusement contractée, par la colère, peut-on jamais savoir. Montrez-moi vos beaux yeux, monsieur, voyons le gros bobo.

— Eh, Imed, fit Yézo, à voix basse.

— Quoi ?

— Et si on prenait un pain pour chacun, là ? J’ai comme l’impression que le dîner va être pareil qu’hier.

— Dis pas de bêtises, Yézo. On n’est pas là pour faire les difficiles.

Surprenant, le grand Imed. Il bouffe ce qu’il trouve en chemin, sans protester. Gentil, quand même.

— Mais non, Imed, tu vas tout de même pas me dire que c’était succulent ?

— La soupe ? Non, et puis quoi ? Je l’ai bue sans rechigner.

— T’as pas de goût.

— Quand tu auras vraiment faim, Yézo, tu mangeras, tu verras.

Je sens qu’il me sourit. Un grand homme, Imed, mais suit vraiment le règlement trop à la lettre. Et pourquoi donc as-tu connu la faim, Imed ? Parce que la règle dit que. Mais ça valait pas le coup de le lui dire. Ce n’était pas sympa. Transgression, ouh là là, c’est impossiblement possible.

— J’ai déjà vu, t’inquiète, Imed.

Yézo prit sa canne et la mit sous son bras gauche, puis il tendit la main pour prendre un plateau et mit celui-ci sur les deux barres en bois qui se prolongeaient en ligne droite, menant au petit déjeuner : du pain, du miel, du lait, du thé ou une infusion de paragole. Une plante typique, à Nanvac. On dit que c’est bon pour le foie. Moi, j’ai le foie en parfait état, alors je me contente du thé, tiens.

Ils s’attablèrent avec les autres.

— Ah non, mais c’est pas mon jour de chance, grommela Kouaros.

Kouaros fit racler sa chaise. Il avait fait tomber quelque chose par terre.

— Elle est quand même marrante, la gueule au cuisinier, lança-t-il, en se rasseyant correctement.

La gueule. On ne l’entendait pas souvent chez les autres, mais bien sûr, Kouaros, c’est une autre histoire, il est de l’A.E.S.M. Aggravation des États par le Service Morose. Non, attendez, je m’en souviens : Assistance de quelque chose. Voilà : des Étudiants de Service Mauvais. Ah, non. Étudiants Sans Moyens. Et moi, sans moyens face aux petites lettres majuscules avec des points partout. Enfin, faut bien vivre de quelque chose.

— Dis, Pess, comment elle s’appelle la capitale de Karbickno, déjà ?, demanda Kouaros.

— Tu en demandes des choses, toi, répliqua l’autre.

— Tu t’en rappelles pas ou quoi ? C’est urgent, y’a contrôle, c’est sûr.

— Maintenant t’en es sûr, toi ? fit Yézo, sur un ton moqueur.

— C’est pas mon jour de chance, je te dis. Alors, la capitale, personne ?

— Pas moi, en tout cas, j’ai pas que ça à faire, d’apprendre ce qu’ils font, à l’autre bout du monde, lança Melrès.

— C’est le même royaume, Mel, observa Imed.

— Laisse parler les grands, Imed, fit Melrès, sur un ton badin. Faut vraiment nous prendre pour des andouilles. À quoi bon connaître le nom de la capitale de Karbickno si l’on n’ira jamais là-bas de notre vie, je me le demande.

— À le mettre sur le papier, Mel, répliqua Imed.

Imed était susceptible, mais il n’y était pour rien, il était entouré de gamins. Enfin, Melrès avait bien seize ans. L’âge, ça dépend des parents et de leur attachement à l’enfant. Kouaros, c’est le plus jeune, avec treize ans. Depuis ses six ans, qu’il est ici. Faut aimer, quand même. Moi, depuis mes sept ans. C’est guère mieux, mais un an, ça vous empêche de devenir le plus jeune de la classe. C’est pas toujours facile. Surtout si l’on est aésthmatique. Ça console toujours, ces noms bizarres. Moi, c’est Syomathique, enchanté, moi c’est Asthmatique. La rencontre fortuite de deux âmes qui se consolent en rimant. Mieux vaut ne pas espérer.

— Ohé, Daren.

— Aïo, Lethen. Aïo la compagnie.

Daren Écorsagal s’attabla avec eux en poussant un soupir. Une autre personne. Nimain.

— Vous croyez qu’on a contrôle, alors ? demanda Daren.

Melrès répondit :

— Le professeur Moniro avait un regard méchant, hier. Il devait penser à nous mettre un contrôle. L’a dû voir la tête endormie de Pessenvil et ça l’a foutu en rogne, je parie.

— C’est fort probable, approuva Pess.

Daren soupira.

— Alors il est vraiment sadique, le Moniro, dit-il.

Des bruits de mastication, quelques machines attablées, ingurgitant le combustible pour que ça bouge. C’est quand même bien fait, là-dedans. La capitale, c’était au sud. Ça touche une rivière, mais pas la mère des Naufragés, pardon, la mer des Noyés. C’est pas la mère et c’est pas à l’ouest. Moi oui, je suis à l’ouest. C’est dans les marais, comment s’appellent-ils déjà ? Passons le nom de ces marais, c’est le nom de la capitale qui intéresse. Je trouve vraiment pas.

Yézo avait terminé son pain tartiné au miel et il attaquait maintenant son thé.

— Arkerm ! exclama alors Lethen.

— C’est bien ça, acquiesça Yézo.

— Quoi ? fit Daren, sans comprendre.

— La capitale de Karbickno.

— Oh, ne me parlez pas de capitales, j’en ai plein le dos des capitales, dit Daren.

— Mais c’est vrai, gnédiou, lança Melrès. Arkerm. Ça me revient maintenant. La prochaine fois, je demande à Lethen directement. Merci, Lethen.

— Eh, qu’est-ce qui te faisait penser que j’en savais quelque chose, moi, de tes capitales, lança Pess.

— Capitale des capitales, tout n’est que capitale, cita Nimain.

— On en chie des capitales, Nimain, lâcha Kouaros.

— La langue, Kouaros ! rétorqua Melrès. Si tu veux devenir un bon prêtre, vaut mieux la tenir à carreaux.

— Parle pour toi, Mel, fit l’intéressé.

— Moi, je parle mal, mais j’écris bien.

— On dirait le professeur Corégro, repartit Kouaros.

Kouaros Termélé, petit enfant de l’AESM qui parle comme un paysan de campagne. Et puis quoi encore ? Il travaille d’arrache-pied, parce qu’il a besoin de bonnes notes, pour qu’on continue à lui donner les bourses, et ça marche, apparemment, assez bien, mais il doit avoir les mots dans le sang, ma mère disait quelque chose comme ça, je crois. Melrès n’avait pas de mauvaise intention, seulement Kouaros est susceptible, pas du même style qu’Imed, cependant. Une belle parole et ça vous rend votre Imed, mais Kouaros il était insoudoyable. Les mots dans le sang, je dis. S’envolent pas facilement et sont incompatibles avec d’autres. Certains y voient un problème de rime, d’autres un problème de syllabe. Faut pas de vers libres. Autrement, ce serait une belle anarchie, mais oh ces beaux remparts, solides comme le fer. Le fer. Ça me dit quelque chose. Ah oui, le rêve que j’ai fait cette nuit. Du fer dans la bouche. Je ne me souviens pas pourquoi. C’est curieux, un rêve, au moment où ça vous surprend le plus, il vous revient, alors que des instants auparavant vous pouvez faire tous vos efforts pour vous en rappeler, mais rien, non merci, je ne veux pas que tu m’attrapes comme ça, et la plupart du temps, il s’en va sans qu’on l’attrape. D’un côté, c’est bien, parce que les rêves, c’est un autre monde intérieur, si on ne le touche pas, il se porte aussi bien. Mais après, faut bien qu’il y ait du réel, des indices, dans ce rêve, et quelquefois ça finit par revenir, tout en vrac, et puis des fois ça se reconstruit. Mais à quoi bon reconstruire. Laissons.

De l’autre côté, on entend du bruit. Les petits enfants sont à l’école comme les grands. Mais ils sont à part. Ils ont moins de onze ans. Ils sont dans une salle, à côté, mais à peine entend-on leur tapage tellement le nôtre est plus obstiné. L’humanité ne s’améliore pas, mais elle n’empire pas non plus, ça console.

— Voyons, voyons, je fais le tour des devoirs, vous m’aidez ? fit Lethen. Pour la théologie.

— Dissertation, répondit Yézo. Me rappelle plus sur quoi.

— Ben tiens, tu l’as pas faite, alors, lança Kouaros.

— On a vu Peau d’Ours hier. Tu l’as faite ou quoi ?

— Non. J’ai commencé à voir le sujet. C’est sur la mythologie. Le monstre Kylfô et ses sbires. L’île de Kraork. Rien d’intéressant.

— Eh bien, moi, je préfère la mythologie, au moins y’a des histoires, expliqua Yézo.

— Bon, bon, intervint Lethen. Donc théologie, y’a quelque chose à faire. Arithmétique ?

— Y’a rien. Tu vas pas faire le tour de toutes les matières, j’espère ? fit Melrès.

— Faut bien, sinon j’oublie.

— S’cuse, mais on n’est pas ta mémoire, Lethen.

— Merci de me le rappeler, Kouaros.

Yézo ne put s’empêcher de sourire. Kouaros qui soupire.

La mémoire, elle s’envole
Dans le soupir de la vie.

Ça, ce n’était pas du Umès de Yasdon. C’était du Pantivoine. Les Grands Dieux du Nord les ont remerciés, ces deux-là, pour leurs mots. C’est bien beau d’être remercié par la grippe, mais Pantivoine aimait davantage la vie. C’est pourquoi il est mort empoisonné. Ça devait être un jaloux, aucun complot bien important. Une folle, un fou. Un fou, une folle, ça n’a pas d’importance, le fait est qu’il est mort. Et heureusement car, deux siècles plus tard, le retrouver vivant, ça aurait fait un choc à n’importe qui. Les revenants. Un mort-vivant, ça donne la frousse. Il y avait Pourgas Talenoren, un ancien camarade de classe, qui avait cru à ces sornettes. Et puis il en était mort, pas exactement à cause de ça, mais parce qu’il avait glissé. De la tour, bien sûr. L’hiver est traître et il insinue du verglas partout. Monsieur Talenoren, vous n’avez pas bien révisé la physique. Ainsi lui disait le professeur Nagéra. Il ne savait pas combien il avait vu juste, le Vieux Moustachu — c’était le nom qu’on lui avait tous donné, d’un accord tacite. Fait pas tout le temps des choses abstraites, le professeur Nagéra. Le grand Vieux Moustachu qui me dit toujours : tu ne fais pas assez d’efforts, Yézo. Les efforts, ça se travaille, Vieux Moustachu, et, sans efforts, on ne peut pas travailler.

Le pire, c’est que Yézo travaillait ; pas comme Nimain, c’est sûr, mais il travaillait comme les autres. Toujours le Vieux Moustachu qui me prend pour un moins que rien, mais il est quand même gentil. Une fois, il a apporté du chocolat. Une de ses connaissances du sud. Ç’avait été un régal. Sucrée et élégante saveur… Mais cela fait des mois, maintenant, l’année précédente, oui. L’âge fait des ravages dans la bonté et apporte l’aigreur. Le temps fait tellement de choses, aujourd’hui. Gros chat poilu qui passe, la queue hérissée, puis déguerpit quand on le regarde. Le temps. Beau champ qui récolte des heures et non des fleurs.

Doit-on passer inaperçus, grand-père,
Si l’ombre crie et danse et se démène.

Sale maladie, la syomathie. Mais il n’y a rien de plus que la kéloïne pour la parer. Au moins, il y a ça. Sans, rien que de la poussière et puis hop ! je suis cuit, mais dans le feu qui ne s’éteint pas. Douleur persistante. Normalement je n’y pense pas, quand ça ne m’arrive pas. Vaut mieux ne pas y penser. Tellement de choses à ne pas y penser.

— Bon, j’arrête, dit Lethen. Vous n’êtes pas marrants, alors.

— C’est la vie, expliqua Melrès. On ne parle pas de devoirs à table, on mange.

Pessenvil se leva.

— Et puis on a déjà tous mangé, alors j’y vais, moi.

— Puissante logique, dit Nimain.

— N’est-ce pas, fit Daren.

— J’ai la poisse, aujourd’hui, lança à la cantonade Kouaros. J’ai oublié de mettre les bottes.

Les rires retentirent. Personne ne s’était rendu compte qu’il n’avait pas de bottes ; enfin, du moins, personne ne le lui avait dit. Bon garçon, Kouaros, mais totalement dans la lune, des fois. Pas autant que Pessenvil, toutefois.

— Tu as vraiment l’air à l’ouest, Kouaros, dit alors Daren.

— Mais on est à l’ouest, Daren, fit Yézo.

— Vraiment ?, fit celui-ci.

— Puisque c’est un Doléanbélien qui te le dit, Daren, répliqua Melrès, sur un ton pédant.

— Et puis c’est pas tout ça, fit Imed, mais on va pas arriver à l’heure si on court pas.

— Eh bien, cours, Imed, la vie est courte, lança Melrès.

— Passons le commentaire, dit Imed. J’étais sérieux.

Tous s’étaient levés. Le tapage avait diminué considérablement. Courir, c’est bien beau, mais je risque pas, merci.

Yézo prit sa canne et chemina sans trop faire attention. Les autres étaient partis, sauf Imed, bien sûr, qui le pressait. Il était inquiet car, l’autre fois, ils étaient déjà arrivés en retard, ce qui rend très furieux le professeur Moniro. Dire : Imed, tu peux courir avec les autres, j’arriverai de toute façon, faut pas que tu me lèches les bottes… Et puis c’est pas sympa de dire ça, c’est son travail, après tout, mon père lui paie les études. Oh, et puis quoi encore.

— Imed, rattrape les autres et dis au professeur Moniro que j’arrive un peu à la bourre, mais que j’arrive.

— Qu’as-tu dit, Yézo ?

Il avait parfaitement compris.

— Allez, fais pas le trèfle. Comme ça, il ne pourra rien nous dire.

— Tiens donc. Il me traitera de salaud pour t’avoir laissé tout seul. Je préfère le trèfle.

Idiot. Imed pouvait l’être souvent. Enfin, pas le temps de rouspéter. Rouspéter. Ça veut dire qu’il n’y a pas le temps de voir une rousse péter. Non. C’est pas élégant du tout, ça. C’est plutôt répéter, mais à la rousse, à la manière rousse : pouvez-vous répéter, s’il vous plaît ? Là, dans le nord, à Nanvac, il n’y a quasiment pas de roux. À Doléan-Bel, par contre, davantage, mais pas assez pour ne pas souffrir des cheveux. C’est les seuls à souffrir des cheveux, voilà une douleur qui m’est inconnue. Enfin, c’est surtout Kouaros qui se fout des roux. À moi, ils ne m’ont rien fait, et puis je ne les reconnais pas tout de suite, voilà qui est compréhensible.

C’est curieux les mots, tout de même. Peuvent se décomposer et faire des sens qui étaient dits mais pas compris jusqu’à ce qu’on prenne la peine. Souffrir, par exemple, ça peut venir de quelque chose que l’on sous-frit, à petit feu, peut-on mieux dire. Ayons pitié de notre âme. Les sous qui frient, ça donne des pauvres bougres. Faisons comme si de rien n’était.

Yézo marchait à côté d’Imed. Imed le grand élève qui dépend des sous d’un aveugle. Sous frits, pour les amis. Et puis la dépendance, c’est beau, mais ça ne veut rien dire. La dépendance mutuelle, c’est mieux, il en faut quand on n’est pas dans le monde qu’il faut ou quand on naît pas dans le mont de Kylfô. Kylfô, c’est le sujet pour la mythologie. Professeur Wéryl, Peau d’Ours parce qu’il a l’air d’être sorti des Glaces Éternelles, grande masse informe et rougeâtre qui nous donne des devoirs assez corrects. Je me souviens d’une fois où ses propos m’ont vraiment frappé : cela ne sert à rien de rêver tout seul. Parlait à monsieur Défeuillé, bien sûr. Toujours rouge, Peau d’Ours. Se prive pas du côté abreuvoir, rouge comme son vin. L’est pas de Bardinflor, son vin, bien sûr, et ça doit être vraiment scandaleux, le goût, mais c’est déjà un fait bien notoire, les Gabdalakiens n’ont aucun goût. Le palais s’oublie, se laisse aller, grande débandade. Comme à Uturdelis. Le palais de la Cour, pareil que le palais de la bouche. Tiens aussi, le Palais d’Hudchâl, École renommée. Savent pas ce qu’est la mesure. Garder une lame sur. Comme un œil sur, comprenons.

La sonnerie. Ils étaient en retard. L’heure roule trop vite, à Orenverte. Les professeurs sont pressés, ne regardent pas les choses du bon côté. Moniro ne va pas être aussi rouge que Peau d’Ours, cependant, puisqu’il est tout pâlichon. Imed me l’a dit.

— Yézo, ça va, on y arrive. Tu vois, ça sert à rien de s’inquiéter.

Ils arrivaient, les élèves n’étaient pas encore rentrés. Attendent qu’on leur donne la permission pour. Si c’est pas bien fait, l’école.

— On a remis les bottes, Kouaros, remarqua Imed, avec un rire bon enfant.

— Hé. Oui.

— Juste à temps, vous deux, dit Nimain. Vous devriez y aller un peu plus tôt. Le professeur commence à vous prendre pour des lambins.

— Qu’est-ce qu’on en a à faire, Nimain, qu’on nous prenne pour des lambins, dit Yézo.

— Faut toujours des lambins, dans une classe, de toute façon, affirma Imed, toujours positif.

— Soyons honnêtes, fit Melrès. Entre un intello et un lambin, je ne sais pas ce que je préfère.

— Mel, laissons les intellos et les lambins, on est en train d’entrer, observa Pessenvil.

— Faut que Pess descende de sa lune pour vous réveiller, fit Daren. La honte. Aïe.

Un petit coup de quelqu’un. Ça fait toujours aï, pour qu’on sache que c’est bien lui la victime. Prions pour la plaie morale.

On entrait en classe, et Yézo s’empressa de suivre le mouvement. Cours de géographie ou biologie, et même géologie, selon l’humeur du professeur. Cartes planétaires sur les murs. Ont du relief, quelques-unes, et j’ai pu y toucher. Pas les autres. Privilège assuré.

— Bonjour, lança la voix grisonnante du professeur Moniro.

Les élèves répètent et rendent le bonjour en chœur. Ils se sentent moins seuls. Yézo s’assit en compagnie d’Imed, dans l’un des rangs, toujours le même, pour pas désorienter, le professeur bien sûr. Si les élèves changeaient de position tous les jours, le professeur ne se sentirait pas à l’aise, il s’y perdrait, et puis ça n’aime pas le désordre, un professeur, ça n’aime pas les mondes à l’envers, bien droit face à son tableau, ça prend la craie et ça fait du bruit.

Yézo, assis au fond du rang, contre le mur, sortit son livre. Il le passa à Imed. Il achetait les livres pour l’année, et puis il en faisait cadeau à son ami, pour les cours. Un accord tacite, Imed lui faisait la lecture, Yézo écoutait. Bien sûr, pas en cours. Là, c’était le professeur qui parlait, débitant sans fatigue. Il faisait des efforts, Moniro, pour tout dire et ne pas sortir de déictiques, du style, là, vous voyez, c’est la Bouche du Loup. Il disait au sud de la mer des Naufragés, près de Tridmipoll, et puis ça me faisait réviser les alentours. Les autres, ils ne réfléchissaient pas autant, ça se voyait sur la carte, et ils passaient leur temps à rêvasser dans la lueur du jour. Sauf qu’il n’y a pas trop de lueur, ce matin, encore trop tôt, les rayons de la fenêtre sont froids ; c’est normal, l’hiver approche. Bientôt, nous aurons à peine quelques heures de soleil. Pas de panique, le froid n’est pas du froid, c’est le souffle d’Oégraulon, Dieu de la Tempête, qui nous apporte sa Vérité, enfin non, la Vérité, comme dit d’un ton si important le gros Peau d’Ours. Ce serait mieux Gros Peau d’Ours. Faudrait y rajouter le mot. Bien sûr, les surnoms, c’est fait pour être courts, mais les nobles aiment bien accumuler les syllabes, après tout, et le professeur Wéryl était noble. Morgéon Wéryl d’Iqsat. Gros Peau d’Ours. Iqsat, la célèbre ville dans le duché d’Aybelsi. Connue pour son travail artisanal. Les jarres et les vases. On a les vases sacrés, et de la vase sacrée, la pluie y contribue, c’est dans ce but que nous vient Oégraulon, sage entre les Dieux Anciens. Vase percé dans le fond, voleur dessous, c’est une histoire de la mythologie, parviens pas à m’en rappeler, c’est étrange la mémoire, comme pour les rêves, la mémoire fuit, couard passé présent. Vas-y vase d’Iqsat, saute, saute, saute.

Yézo joignit gravement ses mains sur la table en bois massif et leva sagement la tête vers le professeur, rien à redire.

— Je vois que vous êtes attentifs et inquiets. Y aura-t-il contrôle ?, vous demandez-vous. J’en ferai un à la fin, à l’oral, puisque vous semblez en réclamer un. Trois personnes passeront.

On entendit des soupirs consternés. Moniro, mots ni rôtis ni glacés. Toujours dans la mesure. Lame sur. C’est le pire des trucs. Manigances sans espoirs, pour les jeunes gens, mais pour les vieux, ils ne se prennent pas la tête, sans honte, mettent des mots méchants dans leur langage, sans considération pour les sensibles petits garnements.

— Vous deviez me rendre l’étude sur Nybilian. Je passerai dans les rangs, à la fin du cours.

— Quoi ? dit la voix étranglée de Lethen juste derrière Yézo.

Lethen devrait louer une mémoire, ou en acheter une autre. Dommage que ça ne se vende pas, les mémoires, sauf les masculins, les mémoires reliés, noir sur blanc. Plutôt jaune, avec l’âge, et les mémoires, ça jaunit. Jaunissant comme le vent.

Mémoire du temps passé,
Hé, viens-tu me déranger ?
Passeront de grands loups blancs
Sur ma parole en jouant.

Admettons que Lethen Dugravol n’habite pas Nanvac, il devrait s’arranger sans. Là, ce serait embêtant, s’il oubliait son matériel, par exemple. Mais, en fait, il est bien de Nanvac, à peine trois quarts d’heure pour arriver en ville. Il est quand même interne, parce qu’à l’École d’Orenverte, impossible d’être demi-pensionnaire. Interdit, pour des questions morales. On ne peut sortir du trou que pendant les vacances. En fin de semaine, quelques fois aussi, Lethen s’éclipse. Fils du conseiller du gouverneur. Le deuxième fils du gouverneur aussi a été à Orenverte ; maintenant, il étudie au Bastion, à Uturdelis, pour avoir son Passage. Grand homme, le gouverneur d’Orenverte, nous dit Lethen. Me rappelle même pas comment il s’appelle ; en fait, ça ne m’intéresse pas vraiment.

Le professeur Moniro parlait. Les plumes grattaient. Grattons, gratifions le papier de notre honorable capacité à gratter. Plume insatiable. Tous à mettre sur le papier quelque chose qui devait se graver autre part. Dans le cerveau, peut-être ? Pas tout, ça non, car ça ne sert à rien de tout apprendre. Tout n’est pas intéressant. Vous faites l’entêté ? Zéro. M’est égal. Faut également écouter les camarades de derrière, parce qu’ils en disent des choses intéressantes. Mais il faut rester silencieux, sais pas comment ils font pour qu’on ne les ramène pas au troupeau immédiatement. Dommage que Moniro soit si intraitable, je lui demanderais bien de répéter ce qu’il vient de dire, parce que je n’ai pas compris le mot qu’il a utilisé. Vénalité. Peut-être qu’Imed sait. Je lui demanderai. Après.

Ça parle plus trop de géographie, aujourd’hui. On a étudié Nybilian, duché du sud-ouest, perdu dans le ventre de Mervilis. Ô déesse de la Mort ! Pourquoi tant de noms s’il en existe déjà. Ridicule. C’est assez semblable aux surnoms, Peau d’Ours, Grêlon et toute la flopée, mais ça n’a plus de sens, pour nous qui parlons l’arbirimais. Ça, c’est bien rentré, l’arbirimais, mais, leurs dieux, c’est bien plus dur. Avec la langue, on communique ; avec les dieux, on dit, c’est pas chez toi, ici. Ils tentent quand même. Ça devient important pour les petits bourgeois nordiens. Parmi eux, mon père, disant : notre foi est entre tes mains, si tu apprends bien, tu auras du gratin. Mais pas besoin d’être dans le gratin, mon papa, c’est pas le four, là où je suis, c’est plutôt quelque grotte des Glaces Éternelles. T’en fais pas, mon papa, ce n’est pas si grave si on ne s’est pas vus depuis sept ans. Sept. Le nombre sept, grand nombre pour la mythologie. Le quinze aussi. J’ai sept professeurs. Et puis un directeur. Le un, ça montre le pouvoir. Un roi, un Grand Prêtre, quinze duchés, quinze conseillers, va dans le nid, attends ton tour, tonton, mais je vous en prie, je ne suis pas pressé. Mon père oui, mais lui est commerçant, ça ne compte pas, les Dieux lui passent au-dessus de la tête et il ne les voit pas. Moi non plus, d’ailleurs, et c’est mieux comme ça.

— … Et c’est pour cette raison qu’il faut aujourd’hui un permis pour construire sur la côte nord…

La mer en Branche est souvent furieuse et la côte de Nybilian est souvent faite de falaises, sauf dans une zone, dans la baie d’Esruf. D’ailleurs, une ville s’appelle Desruf, dans cette même baie. Curieuse, l’imagination. Une inondation plus grave qu’une autre, l’année 789. Milliers de morts. Année horrible. Mais c’était l’année où était arrivé le fameux roi à la vie longue. Le roi Polrès. Soixante-quatre ans sur le trône. Une vie comme une autre, sauf qu’à la place d’une chaise, il y a un trône, et qu’il n’y a pas de table devant. Élèves, nous travaillons assis, face à un professeur. Le roi, seul, assis, travaille face à ses milliers de sujets. Je préfère être élève. Au moins, quand le professeur pose une question, moins de possibilités pour que ce soit moi. Le roi, lui, par contre…

— … Les Nybiliais ont installé des tours de guet, sur la côte, depuis le sixième siècle. Avant la mort de l’impératrice Asahyla…

Les tours de guet, pour les mauvais. Sans vigie, des ennemis. Avaient été détruites par des pirates de Ferbourg, sous le règne de Beldin. Les ferbourgeais en ont plein le vase de pirates, encore aujourd’hui. Ça donne une mauvaise image et puis ça ruine les petits commerçants sans moyens pour payer une escorte.

Vénalité. Encore ce mot. Ça me titille de ne pas savoir. Vénalité des charges, ça arrivait tout le temps, mais ça ne me revenait pas. Ne pas forcer la mémoire. Je vais perdre la moitié de ce que dit le professeur.

— … Et là écoutez bien ce que je vais dire, parce que c’est important…

Importantissime, le plus ultra de la leçon, ne faut pas le rater. Surtout pas le rater, parce que Moniro ne dit pas souvent cela et que les mots qui suivent sont vraiment importants pour lui. Peut-être un petit secours dans la vie, que dis-je, une révélation.

Yézo réprima un bâillement et fit une moue silencieuse. Il avait perdu ce que le professeur voulait tellement qu’on écoutât. Toujours la même chanson. Font ça pour que l’on pense à écouter et que l’on n’écoute pas, par Valos. Mais non, mais non. Je confonds. Valos ce n’est pas un Dieu Bienveillant. Il ne faut surtout pas les mélanger ou l’on est mal barré pour envisager une carrière religieuse. C’est Kouaros qui me donne de mauvaises influences. Sarénons, gare à vous si l’on vous prend en train de proférer des sacrilèges. Ce n’est pas interdit, pour les gens du commun, mais pour des futurs religieux, ça n’est pas permis. C’est on ne peut plus normal. Ce qui n’est pas normal, c’est d’être tombé dans cette école, pour devenir religieux, mais ce n’est pas à nous d’en décider ; croyez-moi, ô Dieux Bienveillants, on ne verra pas tout dans la vie.

Le cours se terminait. Trois heures de passées. Après, il fallait aller courir. Marcher avec la canne, pour moi, bien sûr. Ah oui, les questions. Pas moi, ce ne serait pas juste.

— Melrès Dardesève, fit le professeur Moniro, de sa voix de stentor. Une question pour vous.

Dard de sève. Les noms ont souvent plusieurs mots. Melrès devait être totalement perdu, le pauvre. Avait pas bien révisé la veille. La peur, ça monte d’un coup à la tête et puis ça redescend vite, parce que le fatalisme prend comme le feu sur des brindilles sèches. Surtout chez Melrès. Il est de Grêillen, la capitale de Gabdalak. Vit dans un bon quartier. Sixième fils d’une famille noble. Pas vraiment riche, la famille, mais honorable. Il faut donner un avenir à chaque enfant. Fallait penser avant de les faire. Ainsi tellement de religieux, dans les galeries perdues du nord.

— Quel est le nom du fleuve…

Laisse toujours une courte pause, le professeur Moniro, comme s’il ne se rappelait plus de la question. C’est un humain enragé pâlichon qui a l’accent du sud, comme tous les professeurs, sauf celui de grammaire, monsieur Sterkaros, il est de Grêillen, lui, plus sympathique, terre plus connue. Ah, et aussi monsieur Amonvol, bon, mais c’est une autre génération.

— … qui se déverse dans la mer en Branche…

Pas assez détaillé, encore, monsieur Moniro. S’il vous plaît, terminez vos trois questions, et partons d’ici au plus vite. Ce n’est donc pas le Lyglacé, se déverse dans le lac. Je connais, je suis né à quelques mètres du fleuve.

— … et à l’embouchure de laquelle se situe la ville d’Asiulma ?

Asiulma, mot clé à la fin. Tellement grisé, ce professeur. Pas vraiment comme Peau d’Ours. Moniro hait le vin. Il préfère l’eau. Mais c’est de l’eau empoisonnée qu’il doit boire. Sa langue en est pleine, de poison.

Melrès pense. Toute la classe silencieuse. Pensent pas, les autres, ils attendent. Quelques-uns se disent oh non, pas moi le prochain ; d’autres, allez Melrès, tu peux le faire. D’autres encore, le temps passe, le temps passe, allons, allons, et je me casse. Le langage ne se tient pas, là-haut, dans la tête. Ils n’ont aucun esprit de communauté. Des solitaires.

— Eh bien, monsieur Dardesève, on a avalé sa langue ? Vous parliez bien, avant, dans le couloir. Allez, ne prenez pas cet air innocent. Répondez à ma question !

Un autre silence. Il ne sait pas. Et moi, je sais. Ça aurait pu consoler, mais non, parce que cela veut dire que si Moniro a la formidable idée de me poser sa deuxième question, je ne saurai pas y répondre. Qui sait l’un, ignore l’autre. Le Derfeuret, fleuve qui descend les Montagnes d’Or et débouche dans la baie. Asiulma de part et d’autre s’étale, avec ses pierres et ses étages. Jamais vue. Imed m’a lu une description, dans un livre.

— Le Be… Euh. Je ne sais pas, monsieur, répondit alors Melrès.

Et ce n’est pas grave, les Dieux sont là pour le savoir à ta place, Melrès. Mais non, le professeur Moniro ne partage pas mon opinion, puisqu’il a frappé de sa règle la table.

— Vous ne révisez pas assez ! s’exclama-t-il.

Yézo sursauta. S’est levé du pied gauche. Pied droit ? Pas pour aujourd’hui, merci. Pour aucun jour, tiens. Va prendre après sa fameuse pause de paragole pendant que tous ses élèves seront en train de courir. Moi, je marche avec ma canne, c’est ça la solidarité. L’infusion réchauffe les muscles, mais elle est nuisible pour la voix. Le miel est meilleur. Enfin, je ne crois pas que Moniro aurait une voix mielleuse, en mangeant du miel. L’habit ne fait pas le moine. Plutôt, l’aliment n’arrange pas le moineau.

— Punition sévère, mon cher, punition sévère. C’est le Derfeuret ! Grand fleuve qui naît dans les Montagnes d’Or. Asiulma, la capitale, je dis bien capitale d’Aybelsi, sur le Derfeuret. Vous me faites honte, monsieur Dardesève. Qui ne savait pas la réponse ?

Question malsaine. Personne ne lève le doigt, bien sûr, tout le monde savait. C’était évident. Pff. Melrès, quelle honte ! Le professeur est satisfait, puis il passe à une autre victime qui, quelques secondes auparavant, a collaboré avec lui. Masse divergente et malléable que nous autres.

— Vous irez balayer la cour. Peut-être que les feuilles vous font moins peur que les études. J’avertirai Parok. Maintenant, une question pour monsieur Dorenvol.

Aswér Dorenvol. Hé, hé, c’est pas moi. Yézo soupira de soulagement. D’autres soupirs dans la salle. On est seize, en tout. Trois chambres occupées. Tellement de choix. Sept élèves dans la nôtre, cinq dans une autre et puis quatre dans la dernière, tous bien enfermés. Sept, encore, pour nous. Le groupe ennuyeux, le groupe bizarre et le groupe stressé. Très schématique. De part ma nature, tombe dans le deuxième. Un aveugle, un bâtard intello, un paysan de l’AESM, un petit noble, un somnambule, un gentil assistant et puis Lethen, Celui Dont la Mémoire a Pris des Vacances Éternelles. CDMPVE. Encore plus compliqué que Kouaros, celui-là.

Aswér, c’est le Grêlon. On l’appelle comme ça parce qu’il est bègue. Il parle comme la grêle. On est assez poétique à l’école, mine de rien.

— Quelle est l’année où s’est rédigée la Charte de Vîmes, entre le comte de Nayart et les paysans, qui réclamaient une baisse d’impôts, une augmentation de salaire et une baisse de la journée de travail, donnant lieu deux ans après au massacre appelé le Massacre de Vîmes ?

Facile, si on avait étudié. Aswér, mon petit chou, veux-tu répondre au gentil monsieur ? Sa mère l’appelait mon petit chou. Cela faisait peut-être deux ans qu’on lui cassait les oreilles avec le petit chou. Aurait-on jamais pu se représenter pareille scène. Aswér tout rouge, selon Imed, bon informateur de mon environnement chromatique, ce dernier, et puis la mère au bègue, parée dans de beaux atours, élégante et tout. Imed est assez doué pour décrire ce que les autres croient évident. S’est habitué. Le Grêlon est par-dessus tout un enfant gâté ; il s’est trompé de groupe, cependant. Un bègue aurait dû être dans notre groupe. Mais il n’y a plus de place. Faut vivre avec.

— Ma… massacrrre. Ddde. Vîmes. Memille neufff. Ceânt. Nnnon, je n’ai rerrien dededit.

Quelques rires étouffés. Qui aurait cru qu’il ne se moquait pas du monde, le Grêlon. Mille neuf cent, c’était du jamais vu. Diantre alors. La fiction, ça ne plaît pas souvent. Bien sûr ! Imaginez un peu, un massacre en 1900, sur la célèbre place de Vîmes. Les paysans et tout ça, pas contents. Quoique, ce n’est pas impossible, qui sait, mais on ne sera pas là pour le voir. Dans un millénaire. Le Grêlon aimait vraiment gaspiller sa salive pour rien. Devait confondre avec les grammes de sucre, en mathématiques, pour les petits problèmes de Corégro. Fallait en faire un, pour hier. 1960 grammes, presque deux kilos. Des calculs sans fondement, bien sûr, ça fait beaucoup de sucre, on n’allait pas en avaler plus qu’il n’en fallait, de ces problèmes sensass.

— Assez ! tonna le professeur.

Le silence revint. Allez, Grêlon, courage. Qui aurait pu deviner qu’un jour j’encouragerais la grêle.

— Sssept. Cent. Dixss. Neuf.

— Parfait, monsieur Dorenvol. Vous pouvez vous asseoir. Dernière question. Yézo Kabardin, s’il vous plaît.

Par la barbe de Chaodou ! Pas de chance. Mince, alors, Chaodou, pas un Dieu Ancien, je ne sais plus penser correctement. Un de ces jours, je dis une connerie.

Yézo se leva, regardant vers l’endroit où devait plus ou moins être le professeur Moniro. La canne fit du bruit. Est tombée sous la table. La ramasserai plus tard. Maintenant tout oreille. Ne pas faire comme avant. Écoutons.

La sonnerie se déclencha. Yézo haussa un sourcil, avec espoir. On peut y aller ?

— Ne rangez pas, on termine avec ça et puis je vous libère, protesta le professeur. Alors, monsieur Kabardin, un peu de biologie. Le corps humain. Les os. Comment s’appellent les os de la main, depuis le poignet jusqu’au bout des doigts ?

Du coq à l’âne. Enchanté de vous avoir rencontré, monsieur, mais je ne joue pas à votre jeu. J’ai mieux. Comment s’appelaient-ils, déjà ? On l’avait bien vu, mais pas cette année. Ah, la peste de vos questions, professeur Moniro ! Langue de vipère. Les os, les os de la main. Yézo se sentit pâlir un peu. Cela ne sert à rien de pâlir, il faut répondre. Et puis si l’on ne sait pas, on ne sait pas, tautologie : on ne peut rien y faire. Ah, oui. Je me rappelle. Un os. Ç’avait le nom d’un poisson. La carpe. Muet comme une carpe. C’était pas ce qui était recommandé, si l’on savait plus ou moins la réponse. L’autre, c’était plus que carpe…

— Carpe, commença-t-il, la voix hésitante. Carpe, supercarpe. Et. Euh. Je ne me souviens plus du dernier, monsieur.

— Les Dieux aient pitié de nos âmes, monsieur Kabardin ! exclama le professeur. Carpe, métacarpe, phalanges ! C’est l’une des bases que l’on doit avoir bien solides, à votre âge. Vous balaierez la cour avec votre camarade Dardesève. Supercarpe, non mais d’où sortez-vous ça, je n’en reviens pas.

Ne revenez pas, monsieur, si j’ai des supercarpes dans ma main au lieu de métacarpes, c’est pas plus mal, et puis super, méta, c’est pareil, ah, non, c’est méga, ce n’est pas méta. Métabolique. Métamorphisme. Métal. Mets ta canne en lieu sûr.

Yézo se rassit et tendit silencieusement sa main pour reprendre sa canne. Les autres se levaient déjà. Avaient subrepticement rangé leurs affaires pendant.

Imed lui tendit le livre et Yézo le mit dans son cartable. Tiens, j’ai oublié de prendre la boîte avec la seringue. Ça ne m’arrive pas souvent. J’espère que je ne vais pas avoir de crises. Imed aurait dû s’en rendre compte. Enfin, il fait sa vie, après tout. En cas, je devrais remonter au dortoir, avant la séance d’exercice physique. Une demi-heure de pause. J’ai le temps.

L’après-midi, on a quoi ? Deux heures d’arithmétique. Une journée assez légère. Dernier jour de la semaine. Puis deux jours libres. À balayer la cour.

— Passe-moi le devoir sur Nybilian, dit Imed. Je vais le poser avec le mien.

Ah, oui, le devoir. J’avais oublié, déjà. Je l’ai dans le cartable, n’est-ce pas ? Oui. J’ai dicté à Imed. Il essaie de ne pas copier le mien, pour son propre travail, mais c’est pas évident quand on n’a pas trop idée.

— Merci, dit Yézo, en lui tendant une feuille. C’est bien le devoir ?

— Euh… oui, c’est bien ça.

Les pas d’Imed s’éloignèrent. Yézo empoigna fermement sa canne puis sortit du rang, le cartable sur son dos. Tous partis rapidement. Ils ne demandent pas leur reste au professeur Moniro. Pas du genre à caqueter, le monsieur.

— Merci, monsieur Séargis, entendit-il dire au professeur.

Imed qui donnait les copies. Bien. Yézo commença à monter les marches. Une espèce de petit amphithéâtre, la classe, avec trois rangs coupés en deux, six bancs de cinq personnes. Trois restaient toujours vides. Enfin, d’autres classes avaient davantage d’élèves. Ils n’avaient pas la place quelquefois et devaient se serrer. De toute façon, généralement, c’étaient les plus petits qui étaient les plus nombreux. S’ils se serraient, ils logeaient bien à huit sur un banc. Ah, mais, nous, seize dans quinze places ? Se serraient dans l’un des bancs pour être six, me rappelle plus lequel.

Imed le rattrapa et ils sortirent ensemble de la classe. Le soleil tapait un peu. Belle journée, mais il faisait vraiment froid. Yézo serra un peu son manteau, en claquant des dents.

— C’est quand même dégueulasse ce qu’il t’a demandé, Yézo, dit Kouaros à sa gauche. On l’a pas encore vu, cette année, le corps humain.

— C’est déjà bien que tu te souvenais de la carpe, dit Lethen.

— C’est grâce à toi, Lethen, que je m’en suis souvenu. Tu m’as parlé du poisson, et c’est resté. Heureusement que je ne lui ai pas dit quelque chose comme truite et supertruite.

— Ben tiens, il aurait fait une crise, dit Nimain, en riant.

— Les phalanges, c’était autre chose.

Phalanges ou falange ? Phalange. Pour compliquer la sauce. Assaisonnement assez piquant que l’orthographe. Toute une préparation culinaire totalement antique et démodée, mais persistante. Cuite à point. Point. Nouveaux mots virgule point.

Soyons fous, parlons grammaire,
Parlons bien, parlons couvert,
Un peu de piment est bon
Pour le beau callistemon.

— Eh, Yézo, demain, on a un jour formidable qui nous attend tous les deux, dit Melrès.

— Hé, qu’est-c’tu veux, Mel, faudrait vraiment commencer à avoir peur. Le Grêlon a bien répondu.

— Boh, le Grêlon, c’était facile sa question.

Lethen se racla la gorge.

— Facile, tu dis ? souffla-t-il, incrédule. Des années, y’en a pas mal, tu sais.

— Bah, mais le Massacre de Vîmes, tout le monde sait.

— Moi, je ne sais pas si j’aurais su dire comme ça, l’année, hein, se défendit Lethen.

— Parce que c’est toi, Lethen, expliqua calmement Melrès.

— Peut-être. Mais, moi, je savais le nom du fleuve.

— Qu’est-ce que j’en sais, moi, des fleuves. Je m’arrête sur le Lyglacé, moi.

— Le Derfeuret, fit Nimain. Eh oui. Vous saviez, vous, qu’Asiulma fournissait de l’eau, à Uturdelis ?

— Évidemment, c’est près de la mer, fit Lethen.

— La mer est salée, objecta Kouaros.

— Vous êtes idiots. Je veux dire, par bateau, l’eau du Derfeuret. C’est pas salé, que je sache, l’eau d’une rivière. Et puis Uturdelis aussi est près de la mer, Lethen.

— Mouais.

On dirait Parok.

— Et puis ça fait pas si longtemps, ils se sont rendu compte que l’eau, elle était pas saine, parce qu’ils jetaient du mercure dedans.

— Du mercure ? fit Melrès.

— Il y en a, dans les Montagnes d’Or, et ils en utilisent pour l’or, aussi. C’est pratique quand c’est tout dans les mêmes montagnes.

— Ah. Et c’est tout ce que tu avais à nous dire ? lança en pouffant Lethen.

— Euh, oui, pourquoi ? C’était pour l’anecdote.

Melrès éclata de rire.

— Merci, Nimain, t’es un chouette type. Le Moniro m’avait enlevé la bonne humeur, mais je la retrouve maintenant.

C’est pas tout ça, je dois aller prendre ma boîte de kéloïne.

— J’y vais, je vais laisser les affaires.

Les autres, ils avaient les vêtements pour l’exercice physique. Se changeaient pour que les vêtements durent au moins une semaine sans les laver. Malin. Ah.

— D’accord, firent les autres.

Yézo leva sa canne et il commença à marcher vers les dortoirs. Vénalité. Il n’avait pas demandé à Imed. Bon. Ça n’est pas pressé. Ça ressemble à vanité, mais ça n’a rien à voir, pour sûr.

Imed était resté avec les autres. Il a compris depuis un temps que je peux parfaitement m’arranger tout seul. Non mais oh, c’est pas fini de me poursuivre. Et puis je suis méchant avec lui, là, il aurait pu m’envoyer paître depuis longtemps. Faut dire que je suis assez supportable, en fait.

Demain, Parok pendant peut-être deux heures. Ça va être vraiment soûlant, mouais, mouais. Toujours pareil. Le concierge était pourtant sympathique, mais ennuyeux au possible. Parle que pour dire mouais. Si on lui demande s’il est vivant, il dit mouais. T’es mort ? Mouais. Je suis fatigué. Mouais. J’en peux plus, monsieur, je préfère aller étudier. Mouais. Aucune plainte ne fait son effet. Il se soucie de nous comme d’une guigne, le vénérable balayeur. Encore moins bavard que monsieur Moniro. Lui, au moins, on pouvait penser : tiens, il est intraitable et désagréable et tout. Parok, c’était pas le même style. Il ne dit jamais rien de désagréable. Il est peu bavard, c’est tout, mais deux heures à passer avec lui, prions pour en sortir vivant. J’ai déjà prié d’autres fois, et j’en suis sorti vivant. C’était peut-être pas pour balayer la cour. Pour les couloirs, oui, je m’en souviens. Qu’as-tu fais à l’École d’Orenverte ? Balayer. Devenir balayeur, ce n’est pas si mal, après tout. Concierge, hein ? C’est pas mal. Mais la honte pour la famille, et puis patati, et puis je ne sais pas si balayer toute ma vie me plairait beaucoup, ça donne l’impression qu’effectivement on balaie la vie, poussière à poussière, regardez, ça brille, là, au fond, comme dans mon rêve, et pof. Ou plouf, si c’est un reflet. Noyé, le petit balayeur, recherchant le Soleil, Chaodou.

Yézo sentit que sa canne touchait la première marche des escaliers. Enfin. Il entama les escaliers. Des pas. Toute une troupe d’enfants descendant les escaliers du premier étage. Dangereux, les enfants, ils ne pensent pas et tentent tout.

— Salut, Yézo, fit une voix jeune.

— Salut, Roco, la forme ?

— Oui, ça va. Et toi ?

— Bonjour, Yézo.

— Bonjour, Tégri. Ça va, Roco, ça va. Tu n’as pas cours ?

— Si. Justement, j’y allais. Une demi-heure de retard, du jamais vu.

— C’est ça, Roco, fais pas l’idiot et cours.

— À tout à l’heure ! dirent Roco et Tégri en chœur, alors qu’ils dévalaient les escaliers en riant.

Tous deux, des enfants nés en avance. Alors après, ils devaient bien essayer de revenir un peu en arrière. Arriver en retard, un moyen comme un autre. C’est ce qu’ils avaient tenté de m’expliquer. Tu nous crois ? Tu nous crois ? qu’ils répétaient, inlassablement. Grands Dieux, si je vous crois, je me fais mendiant à vie, avais-je répondu.

Yézo continua. Les bruits de sa canne résonnaient sur l’escalier. Il était arrivé sur le palier du premier étage. Encore un. Il leva une main et se gratta le nez. Un bouton intérieur. Ça fait mal. Mieux vaut le laisser tranquille.

Il leva la tête et continua. Il entendit des pas qui descendaient. La personne passa sans rien dire. Peu bavards, certains. C’est mieux comme ça, des fois. À quoi bon dire : bonjour, ça va ?, ça va, et toi, ça va ? ça va. Absurde, si ce n’est pas pour rire.

Yézo, arrivé au deuxième étage, sortit la clé et ouvrit. Mais c’était déjà ouvert. Tiens, curieux. Il poussa la porte et entra, les sourcils froncés. Aucun bruit. Bon. Au moment où il fermait derrière lui, un sanglot. Oh. Qui ?

— Y’a quelqu’un ? demanda-t-il, se sentant un peu seul.

— C’est Pess. S’cuse de t’avoir fait peur, Yézo.

Yézo s’approcha de son lit. La boîte était sur la table de nuit.

— Tu pleures ? fit-il.

— C’est pas ton affaire.

— Je comprends. Je viens prendre… euh, laisser mon sac… enfin, bon.

Yézo prit la boîte de kéloïne et la rangea dans une de ses poches. Au cas où, vaut mieux, car si jamais, n’est-ce pas. Yézo se redressa, prêt à partir. Pessenvil devait être près de la fenêtre.

— J’ai reçu une lettre de mes parents. Je suis passé après les cours, j’attendais une lettre de ma sœur.

C’est pas mes affaires, mais quand même il m’en fait part. Chic type, aussi, Pess, mais il ne sait pas quoi faire tout seul, quand on lui annonce quelque chose de grave. J’espère que ce n’est pas grave, Pess, je l’espère de tout mon cœur, mais pourquoi vouloir me le raconter à moi ?

— C’est ma tante. Elle est décédée la semaine dernière.

Yézo ne répondit pas. Il se rassit sur le lit, un peu abattu. Sa tante. Il n’en avait jamais parlé.

— Ma sœur l’aimait beaucoup, tu comprends, Yézo. Tante Vénisia l’aimait beaucoup, aussi, ma sœur. Elles étaient très proches.

Pess ne pleurait plus. Il s’était remis du choc. Bon. Triste événement.

— Mes condoléances, Pess.

— Merci. Je… enfin, je ne la connaissais pas trop, tu sais. Je l’ai vue l’été dernier. Elle était déjà malade. Une mort de celles que l’on ne désire à personne.

Ton lugubre. Sombre. Dire quelque chose ? Mais, non, aucune idée en tête. Un incapable, pour ces circonstances.

— Enfin. Elle est morte, et puis je t’embête.

— Mais non, Pess, fit Yézo. Tu sais bien que je suis ton ami. C’est fait pour quand on en a besoin, un ami.

Une pause. Peut-être souriait-il.

— Merci, Yézo.

Il se racla la gorge. Du bruit. Il se levait.

— Va falloir y aller. Ça va être l’heure.

Yézo acquiesça puis se leva et s’achemina vers la porte.

— Oh, Yézo, lança Pess. Dis pas ça aux autres, pour le moment. J’ai pas envie que Lebignar l’apprenne.

— T’inquiète pas, Pess. Je reste muet comme une carpe.

Pess pouffa.

— T’as vraiment pas eu de chance, avec la question du professeur Moniro. Carpe, supercarpe, phalanges ! C’est des bases que vous devriez avoir, à votre âge —il imitait le ton du professeur.

Yézo sourit.

— Métacarpe, Pess.

— Hein ?

— Carpe, métacarpe, phalanges. Ça, ça va me rester pour un bon bout de temps, je crains.

— Euh, oui. Métacarpe. C’est ça. C’est toi qui as dit supercarpe ?

Il riait déjà sans attendre ma réponse.

— Bah, dit-il. C’était assez proche.

— Oui, opina Yézo. Mais le professeur Moniro n’a pas aimé.

— Au moins tu ne seras pas tout seul. Tout seul avec Parok, je l’ai vécu moi, j’te dis.

Yézo acquiesça avec une moue. Pess referma derrière eux avec sa clé. En face, la salle commune. À droite, l’escalier. Yézo commença à descendre, près de la rampe.

— Tu penses qu’en arithmétique il fera passer au tableau, pour corriger l’exo ? demanda Pess.

— D’habitude, il fait pas ça.

— Bon. Espérons. C’est toujours moi qui passe, quand il nous fait le coup.

— Parce que t’es le seul à faire des choses toutes justes, expliqua Yézo.

— Bah. Nimain fait mieux que moi.

Modeste, Pess. Nimain était bon en tout, sauf en arithmétique. Pessenvil était mauvais en tout, sauf en arithmétique. Complémentarités. Le monde est beau et bien fait. Tout est bien qui finit bien.

— Au fait, Lethen avait pas fait le devoir de Nybilian, il a fait quoi ? demanda Pess. Je suis parti sans attendre de voir.

C’est vrai, Lethen Dugravol de la CDMPVE. Du gras qui vole. Non, Lethen était maigre. Pas comme Lebignar. Saïrnéh Lebignar. Cerné, berné. Du groupe des ennuyeux. Lebignar, le connard, y’en a marre. Bigle, selon Kouaros. Pas bigle selon Daren. M’en fous.

— Je n’en sais rien. Il était dehors. Il semblait pas inquiet. Il m’a rien dit, en tout cas.

Soupir de Pess. Pess et Lethen sont des amis inséparables. Les deux dans la lune. Pas le même endroit, cependant. L’un est plus amusant que l’autre. Pess, sa langue pleine de Dieux Bienveillants. Lethen l’appelle le Grand Prêtre, entre nous. Lethen ouvrant la bouche, ça dit plein de bêtises. Un type pas comme les autres.

— Je lui demanderai, fit Pess. Et dire qu’il faisait le tour des devoirs, ce matin. Trois heures de calvaire pour lui, la géo.

— J’ai vraiment pas compris la raison de ses questions. Un fleuve, une date et des os. Je comprends pas.

— Ben tiens. Faut pas chercher à comprendre. C’est Moniro. En plus, les os là, que tu avais, on les a pas vus cette année.

On les a pas vus, ils se cachent. Heureusement qu’ils se cachent sous la peau. J’aurais dû lui répondre ça, monsieur, je ne les vois pas, j’ai de la peau. Peut-être, vous, vous n’en avez pas, monsieur. Et puis je n’ai pas de carpes dans la main, cher professeur. Poisson, petit poisson. J’en mange pas souvent. Jamais entendu la mer, tiens. Ne soyons pas canibales, ne mangeons pas nos os, nos carpes sont bien où elles sont, nous sommes tous égaux, poisse à celui qui en doute. Je dis bien cannibale, deux ènes, ça n’a rien à voir avec les canines des chiens qui dansent dans un bal. Oh, les Dieux nous gardent.

— C’est vrai, on ne les avait pas revus. Mais il considère qu’on les sait déjà.

Les os. Les bons zozos. Moniro. Sonnerie. Zut. Arrivons en bas des escaliers. Suis pas passé aux toilettes. Pas le temps, non ?

— Eh. On va arriver en retard.

Il est inquiet, Pess, parce qu’il n’aime pas arriver en retard. Je ne suis pas à l’heure, ces temps-ci. Faudra faire quelque chose contre.

— Ben vas-y, Pess.

— Ouais. Te cogne pas contre l’arbre. À toute.

Pess s’en alla. Stressé. Peut-être s’est trompé de groupe, le petit rêveur. Comme Nimain, pour les études, ben, lui, c’est pour l’heure. Le temps, précieuse histoire dorsédéjà. Non. D’ores et déjà. Quand même fous, les mots. Passons. L’arbre, il disait. Pff. Rien d’extraordinaire. Un petit choc par inadvertance, ça n’a jamais fait de mal à personne. Et puis les autres, ils se cognent beaucoup plus. Ont des yeux et croient pouvoir aller comme des oiseaux migrateurs. Vie agitée, les voyants.

Tournant, tournant,
Toupies perdues au vent.

Yézo marchait, sa canne à l’avant-garde. Des gens passaient dans la cour, à ses côtés, avec rapidité. Sont pressés.

— On dit qu’il va pas s’en sortir, fit une voix.

Reconnaît pas. Y’en a tellement. Dans les deux cents. Et puis plus jeune que moi. Dans les douze ans, peut-être.

— Tu parles. Nirosque ? Il a tout pour s’en sortir. Il a de quoi, je te dis, fit un autre.

Nirosque. Nirosque le bâtard de Denakser. Grand imbécile ambitieux qui a été découvert. Faisait de la contrebande, marché noir et puis des jeux truqués. Il était vraiment le roi des contrebandiers, Nirosque le bâtard. Le duc devait tout savoir. A dû en avoir marre, à la fin. Disputés, peut-être, et puis, mon cher fils, je te fais découvrir mes beaux cachots. Traité comme un enfant, à ce qu’on dit, dans la meilleure cellule. Veinard. Va être condamné, pas trop non plus. Assez pour qu’il ne recommence pas. Malin duc. Pour ça, jamais faire de bâtard. Vous plante le poignard là où ça fait le plus de mal. Vengeance pour les avoir engendrés du mauvais côté de la plaque.

Les voix s’éloignèrent. L’affaire des hautes gens, interminable, demande toujours plus de temps. Paraît que ça ne fait rien, le temps, sur eux. Meurent quand même. Et puis, sans argent, sont démunis et ne font rien.

Arbres. Détour. Quelques pas vers la gauche et puis tout droit. Parfait.

— Eh, dis donc, l’aveugle, tu te presses pas, hein.

Dunas Pérolier, ô très cher camarade. Groupe des ennuyeux. Avec Lebignar. La paire parfaite. Aux cachots, s’il vous plaît.

— Bonjour, Dunas.

Du nas. Du naseau. Destrier ou mule. Te regarde avec des yeux bêtes, assure Pess. Comme une mule ou mulet. Et ça court après toi sans avertir. Comme un mulet. Méchant animal. Les autres, de la basse-cour.

— Quand tu seras prêt pour courir, mon vieux, on se fera une course tous les deux, hein.

Hein, Dunas, va voir dans le pré si j’y suis. Mule qui court. Elle se sent seule. Lebignar, il court pas vite. Grassouillet, le gars. Dodu, dodu. Pas Dunas, un grand molosse, un grand mulet. Comme Kylfô. Chaoudou.

— Va vite, Dunas. Tu arrives en retard.

— Mais non. C’est le prof, il m’a demandé d’aller prendre les plots.

Oh, ploplo. C’est vrai. Vont faire un parcours, aujourd’hui.

— Fais-moi plaisir. Fais le parcours pour moi, jeta Dunas sur un ton méchant.

Le mumulet veut pas aller tout seuseul. Aurait personne pour rigoler. Ennuyeux, à la fin, le Dunas. Et un bon petit coup de canne ? Décamperait. Mais non, faut se tenir bien parce qu’on n’aime pas la violence, ici, on est de bon soyovites, ici, que vous le sachiez bien. En plus, pas sûr qu’il décamperait. Est trop susceptible et trop grand. Des types Kylfô pas.

— Tu réponds pas, Zozo ?

M’appelait comme ça en première année. Zozo. Yézo. Et puis pourquoi dire la première syllabe, et pourquoi n’en dire qu’une. Ça travaille, là-dedans.

— Et qu’est-ce que tu veux que je te dise, Dunas. Courir juste pour courir, ça ne me dit rien, tu sais.

— T’es con, Zozo. Et ton gardien ? Il est pas avec toi ?

— Ce n’est pas mon gardien, Dunas. C’est un ami. Je pourrais t’expliquer ces choses, mais ça ne vaut pas le coup.

Air fataliste. Va quand même pas frapper un aveugle ? Allons, gentil bougre, il ne faut pas se laisser aller de la sorte.

— T’es pas malin, l’aveugle, lança enfin Dunas, sur un ton hargneux.

Charmant. Paroles amies. Soyons francs, dansons ensemble. Une pierre dans ma botte. Ça fait mal. Je l’enlèverai.

— Comme ça, on est deux, répliqua Yézo.

Un silence. Le temps que ça perce, là-dedans. Et puis, d’un coup, un mouvement de bras et plus de canne.

— Eh ! Ma canne !

Yézo demeura un moment debout, sans bouger.

— Dunas ! appela-t-il.

Il avait entendu ses pas qui s’éloignaient en courant. Vers la salle d’exercice. Fait un froid de canard. Froid de carpe, pourquoi pas. À petit pas, soyons prudent. Pas d’arbre, par ici, vers la gauche. La porte doit être. Oui. Là-bas. J’entends crier le professeur Sterkaros.

— Un, deux, un, deux…

Il s’est bloqué au deux, le professeur Sterkaros. Heureusement qu’il est professeur de grammaire. Sujet, verbe, complément. Orthographe et toute la bande. Lettres, passe-partout. Vingt-six, nombre pair, cinq groupes de quatre, deux de trois. De deux choses l’une, soit je rentre et j’accuse, soit je pars chercher ma canne. La vie n’est pas un choix restreint, heureusement.

Yézo entra dans la salle. La porte était ouverte.

— Tiens, tiens, monsieur Kabardin. Quel retardement, mon enfant.

Aime les rimes, monsieur Sterkaros. Grand poète, mais trop dans la grammaire et l’orthographe, alors il n’écrit pas, il parle. Toujours aussi du mon enfant. Grande famille, celle de Sterkaros, n’est-il pas.

— Je m’excuse, monsieur Sterkaros. J’ai perdu ma canne.

Un ricanement. Dunas, quel idiot, pas discret, le mulet, mullet pour les amis poissons. Compliquée, la sauce des mots.

— Vous avez perdu votre canne ? Et comment avez-vous fait, par Séména ?

Me croit pas, le grand poète. Pas d’imagination. C’est évident. Un aveugle ne perd pas sa canne tout seul. Séména, éclaire-moi, je t’en prie. Laissez-moi prier un peu, professeur Sterkaros, j’en ai besoin pour ne pas faire un drame. Dunas, le mullet, petit canasson, rends-moi ma canne, non ? tu le regretteras tôt ou tard. Vont s’en donner à cœur joie, les bizarroïdes.

— Je ne sais pas, monsieur. Je l’ai laissée quelque part.

Silence.

— Bon. Je vais te trouver un bâton, pour l’exercice. Tu la retrouveras après, ta canne.

— Oui, monsieur.

Le professeur s’éloigna en criant :

— Ce plot blanc, monsieur Termélé, mettez-le plus loin. Grands Dieux, les paresseux ! On veut un vrai parcours, pas un rond-point, monsieur Lebignar ! Que faites-vous, monsieur Pérolier ? Il en manque un, là-bas. Bien, bien.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé, Yézo ? demanda à voix basse Imed.

Il me parle. Gardien de l’ombre. S’inquiète pour moi. C’est gentil, Imed.

— Je…

— Il s’est fait taper par les petits de six ans ! cria Lebignar en passant près d’eux.

— Tais-toi, Lebignar, lança Pess, de mauvaise humeur.

A perdu sa tante. Pas content du tout. Me défend et puis il a les nerfs à vif.

— Eh, les enfants ! Gardez vos propos pour plus tard. Formez-moi deux colonnes. Alleeez, et que ça saute !

— Les enfants, marmonna Melrès. Depuis mes neuf ans il répète la même chose.

Melrès était là depuis ses neuf ans. Imed depuis ses douze ans. Kouaros depuis ses six. Variétés d’âge. Normal, puisqu’Imed aidait son père, avant, avant que son père ne lui trouve un avenir plus pétillant.

Prends ça, petit Dunas ; fais le con, Dunas mon mulleeet, fais le con, tu auras des bonbons. Petit lardon, enfant de Sterkaros, comme tout le monde, ma canne, c’est de l’or, ça montre le bon chemin.

Tous partirent former la colonne et Yézo resta sans savoir quoi faire. Tiens, la pierre. Il alla à tâtons jusqu’au mur, puis il s’assit et enleva sa botte. Il la secoua une, deux fois. Un bruit de pierre résonna. Il renfila sa botte. Les lacets, se font une fois dans la vie. S’ils sont bien faits, pas la peine de les défaire et de les refaire à chaque fois. Le pied loge à la perfection.

Quelques ordres, puis, un à un, tous partaient courir. Les pas résonnaient dans la salle. Des pas qui s’approchent.

— Eh, monsieur Kabardin, le bâton, comme promis. Vous devez faire un peu d’exercice, vous penserez avec plus d’agilité, le Berjour, pour la conjugaison.

Yézo supposa qu’il se référait au moment où, le Berjour précédent, il s’était trompé en épelant le mot apparat. Avait mis un chapeau au dernier « a ». Il en fallait pas. Mais ça n’avait rien à voir avec la conjugaison. Le professeur Sterkaros avait bien trop d’élèves pour se rappeler des bêtises de chacun. Nom d’un castor.

Yézo se leva et prit le bâton que le professeur lui mettait dans la main. Dunas. Au lieu de me mettre des bâtons dans les roues, me les a enlevés. Ne plus penser à lui. Me met en rogne. Je vais terminer comme le professeur Moniro, ce n’est pas la peine.

— Marche vite, le long du mur, je veux te voir faire des efforts, mon enfant.

Sterkaros est un vieillard de la vieille école. Voix grave. Sympathique, d’un côté. Il vient du nord. Sympathique du côté nord, alors. Plein d’irrégularités, ce bâton. L’a repêché dans la forêt, je parie.

Peut-on pêcher en forêt,
Ô misérable danseur,
Si l’on pèche dans l’année
Contre quelques bonnes mœurs.

Nangoris Dechairaze. Nangoris, Nango, Nanguy, Nangorisou, hypocoristique, nom typique, à Doléan-Bel. Écrivain philosophe, celui-là. Penche pour la solution d’arranger le monde à sa façon. Dit qu’il faut tout abolir, n’utiliser les lettres que pour faire de la poésie, vomir l’or de nos tripes, dit-il, avec son élégante façon de dire les choses, et voler quelques degrés au sud. Arranger le monde, c’est bien beau dans les écrits, pure poésie. Le monde est inarrangeable, inrangeable et irrécupérable. Puissions-nous récupérer les bribes et les brins du bonheur et en faire manger chez nous. Des brins d’herbe pour chevaux. Pas de brins d’herbe pour le petit canasson. Il fait un froid de canard, dans cette salle.

Arrivé. Au bout de la salle. Demi-tour. Allons, allons, dit le professeur Sterkaros. Il parle pour les autres, qui font du bruit sur la terre battue. M’ennuie un peu, à marcher bêtement. Je ne les envie pourtant pas. Courir par ce froid, ça ne fait pas de bien, même pour la conjugaison. Et puis le Grêlon court vite et il ne prononce pas mieux les mots. Tiens, tiens, quelqu’un est tombé. Des rires étouffés.

— Monsieur Défeuillé, veuillez regarder vos pieds, quand vous courez. S’il vous plaît, ne vous arrêtez pas les autres.

Pauvre Pess. Il est pas dans son état normal. C’était quand même une tante, même s’il ne m’en avait jamais parlé auparavant. C’est pas joli joli, tout ça. Sa sœur, Wylla, deux ans de plus que lui, doit l’inquiéter. Mais ce n’est pas mon affaire, après tout. Le respect, et puis l’attente. Pess pouvait compter sur lui, bien sûr, mais un malheur, bien des fois, vaut mieux le laisser passer, défiler, et puis il termine bien par se calmer et s’amenuiser. Demi-tour.

Yézo soupira.

— Ça va, Yézo ? fit soudain Pess.

Était près du mur. Assis, probablement, reprenant son souffle. Avait dû se blesser un peu, en tombant. M’arrête un instant et tourne la tête vers.

— Je me conjugue, expliqua-t-il. Et toi, ça va ? Tu t’es pas fait mal, au moins ?

— Oh, non, je crois même que je l’ai fait exprès. J’en ai marre de courir bêtement, comme si y’avait un grand crapaud qui me poursuit.

— C’est pas si faux que ça, le crapaud.

— Hé. Et qu’est-ce que tu racontes de conjuguer ?

— Oh, rien. C’est le prof, il croit que l’exercice, c’est bon pour conjuguer.

— C’est Sterkaros, ça.

— Monsieur Défeuillé ! tonna d’un ton sec le professeur, à l’autre bout de la salle. Ne distrayez pas monsieur Kabardin, je vous prie !

Surprise, quelque chose de pointu dans le bâton et Yézo lâcha ce dernier avec un grognement de douleur en agitant sa main.

— Aou ! Mon pied, Yézo ! protesta Pess.

— Zut, désolé, Pess, dit Yézo en se penchant pour ramasser son bâton.

— C’est rien. Reprends ta conjug’.

Il reprit la marche à pied. Conjuguons, donc. Je suis, tu es, et cætera. Nous sommes tellement que cela devient indispensable de conjuguer. C’est toi ou c’est moi ? C’est vous ou c’est nous ? Grand dilemme de l’humanité.

Le jeu suit, tué, ailé,
Ô belle, ma mie, féroce,
Oh, bêle, mamie, fer, os,
Leu je suis, tu hais, elle est.

Un peu bègue, quand même, Nangoris Dechairaze. Vers la fin de sa vie, il dérape. Faisant des holorimes pour plaire à sa compagne. Sa compagne changeante, bien sûr, Nangorisou en changeait à toutes les pleines lunes. Ces vers coïncident donc avec la fin d’une pleine lune. Ô Nango, Loup Blanc des Ailés, dit-on.

Demi-tour. Y’en a marre, à la fin, des demi-tours. Dans le chemin de la vie, on ne peut pas faire de demi-tours. Trompeur, cet exercice. Sans aucun rapport avec la vie. Peut-être y aura-t-il du riz, ce midi. Je l’espère, parce que j’ai faim. Et puis qu’après, au dîner, la soupe donne des nausées. Voyons, voyons, ce n’est pas bon ? Ah, ah, Karin, ne demande même pas notre avis.

Arrivé au bout. Pess n’est plus là. Est retourné courir. Un crapaud qui l’avait pourchassé par surprise. Les on-dit parlent de tigre de Kash. Dimic des Amioun en parlait, du tigre de Kash. Écrivain kashien. Poète et dramaturge.

Enchaînés à nos tombes
Avant de voir la lumière.

En substance, c’est ça. Traduction de Diévarès Leperkantour. Enchaînés à nos vies après avoir perdu la lumière. Pas trop mal, pour un débutant, n’est-ce pas. Faut dire que c’est juste des mots, pas compliqué du tout.

La sonnerie. Enfin. Sifflet du professeur Sterkaros.

— Allez, c’est terminé, ramenez-moi les plots, je les rangerai.

Bruits de voix. Conversation essoufflée. Je dois attendre ; le bâton, faut bien le rendre.

— Tu viens, Yézo ? le pressa Imed.

— Le bâton, objecta-t-il. Il est au prof.

— Donne, je le rapporte.

Pas la peine, allait-il dire. Imed lui prit le bâton. Se sentait peut-être coupable. Ridicule.

— Alors, Yézo, t’as perdu ta canne ? fit Lethen.

— Oui.

— Qui ? Je lui fends la gueule, jura Kouaros.

Petit gamin de treize ans en train de lui « fendre la gueule » au grand mulet, monsieur Pérolier. Inutile de rêver. Les choses se font avec plus de délicatesse.

— Après. Sinon tu vas péter un câble.

Expression que Kouaros m’avait apprise. Jolis mots. Câble de pêche. Aimait bien le lac des Yeux Glacés, Kouaros. Son grand-père était pêcheur. Son père, par contre, un renié selon le grand-père, un éleveur de chèvres. Mais il n’aime pas en parler. Évitons donc d’y penser.

— Pourquoi tu dis ça ? protesta Kouaros.

— Parce que, je te connais.

— Boh.

Changeons de sujet de conversation.

— Ça va, Lethen, le professeur Moniro t’a rien dit, pour le devoir de Nybilian ?

— Je suis parti avant qu’il me dise quelque chose. Ni vu ni connu, comme on dit.

— Ah.

Mauvaise technique, Lethen, ça reste dans les mémoires des professeurs quand on leur joue des tours comme ça.

— Bien sûr, je sais bien qu’il va le remarquer, un jour ou l’autre, mais ça c’est du futur.

— Ah bon.

— Eh, Yézo, faut le dire quand ils t’embêtent, les autres, dit Melrès.

— C’est fait pour ça les amis, renforça Pess.

Reprend ce que je lui ai dit tout à l’heure. Yézo sourit.

— Mais j’ai l’intention de vous le dire, mes amis. Seulement, après.

— Vous parlez de quoi ? demanda Imed, en se joignant à nous.

— Sortons, proposa Melrès. Allons manger.

— Nous disions qu’on n’allait pas laisser Yézo sans sa canne, Imed, répondit Melrès.

— Bien sûr que non. C’est où que tu l’as mise, Yézo ?

— Si je le savais, Imed, je ne serais pas venu sans.

— T’es vraiment bête, Imed. Tu comprends pas qu’on la lui a volée ou quoi ? fit Kouaros sur un ton d’incrédulité.

— Volée ? Quelle idée !

Eh oui, Imed, les canes volent et les cannes sont volées. C’est le principe de la voie active ou passive.

— Peu importe, pour le moment, Kouaros, dit Yézo. S’il ne me la rend pas, l’après-midi, on verra.

Ils sortaient de la salle. Yézo s’accrochait au bras d’Imed. Son ventre fit du bruit. Borborygme.

— Hé. On a faim, Yézo, remarqua Imed, en riant.

Merci, Imed. Pas discret du tout.

— Mm. Assez, oui, répondit-il.

Un autre bruit de ventre. C’était pas moi.

— Pardon, fit Lethen.

— On va voir si Karin a encore les cheveux brûlés, lança Kouaros, en pouffant.

— Hé, oui, j’avais oublié ça. Karin doit nous avoir brûlé le riz, maintenant. Jour brûlé.

— Jour brûlé, confirma Pessenvil.

Brûlons les étapes, donc, et passons sans faire la queue. Mais non, il faut attendre pour prendre son plateau, le remplir, attendre, puis trouver une table ; plutôt suivre Imed jusqu’à la table qu’avaient occupée les autres, mais bon.

Une autre pierre ? Ah non. Des fantômes de pierres dans les bottes.

Ô fantômes de la nuit,
Fuyez cet homme sans vie
Qui trouble la terre vide
Avec sa plume torride.

Ont que des pensées sombres, ces poètes. Plume torride, parce qu’elle s’enflamme. Poète enflammé, comme la flamme d’une bougie, mais entre les mains. Fantômes, parce qu’il se souvient. Nuit, sombre. Le sombre souvenir meurt avec la mort. Et puis le poète, c’est un fauteur de troubles, mégalomane et dépressif. Mauvais, mauvais. Peut-être pas tous. Me rappelle plus le nom de l’auteur. Imed me relira le poème, section trois, page 154 du livre Les plumes à travers les siècles. Les canards en ont beaucoup, de plumes. Les poètes n’en ont qu’une. Dommage.

Ça sent le riz. Il fallait s’y attendre. Plateau. Assiette. Du riz tout court, sans rien, et puis dur. Bon pour le ventre, à ce qu’on dit. Ça coupe court aux liquides. Il fait une agréable chaleur dans la salle à manger. On peut enlever le manteau.

Lorsqu’ils furent tous attablés, Kouaros fit :

— Alors, tu nous dis pas qui c’est, Yézo ?

— Si. Dunas.

— Ce sale con ! piailla-t-il.

— Ça ne m’étonne pas, dit Imed. Il a le visage d’un crapaud, celui-là.

Tiens, tiens, ça ne l’étonne pas.

— Je me demande où il l’a jetée, ma canne.

— On va lui faire comprendre, à Dunas, tu verras, assura Melrès.

— Il nous fiche jamais la paix, Pérolier. Il va le regretter, tu verras, renforça Lethen.

— Salut, la compagnie ! dit Nimain.

— Salut, répondirent-ils.

— Ého, Yézo, c’est pas ta canne, ça ? dit Daren, en s’approchant.

L’a retrouvée, le grand chevalier ? Oh, mon sauveur ! s’exclama la princesse. Dans Raïnyra, princesse d’un autre monde. Ma mère me lisant le conte, je m’en souviens.

— C’est pas vrai, tu l’as retrouvée ?

— C’est la tienne ?

— Fais voir, dit Yézo, en tendant la main.

— Ah, oui, je suis bête. Tiens.

Yézo prit le bâton. En très peu de temps, il la reconnut. La petite bosse, là, et puis le creux. Les trois raies.

— Oui, c’est bien elle.

— En même temps, ça pouvait pas être à un autre, fit Daren. Je l’ai trouvée près de la salle d’exercice physique. Derrière la porte. C’est bizarre que tu l’aies perdue là-bas, hein ?

— C’est qu’il ne l’a pas perdue, Daren, expliqua Kouaros. C’est Dunas.

— Dunas ? Curieux. Il avait l’air de se tenir tranquille, ces temps-ci.

— Une nouvelle ère s’annonce, alors, clama Lethen.

— Que les Dieux Bienveillants nous viennent en aide, lança Pess. Héhé, nous allons nous venger.

— Et ça y est, le Grand Prêtre s’y met ! s’écria Melrès, avec un grognement. Pitié !

— Sont tous dingues, à cette table, entendit dire Yézo à une table voisine.

Parlait bas, avec prudence, mais un aveugle, ça entend tout, mes chers. Dingues, oui, il n’y a pas plus vrai. Surtout Pess. Ô Dieux, faites que Dunas reçoive un coup de canne sur la tête, soussigné le Grand Prêtre d’Orenverte. Allons, allons, passez, passez, souriez, et puis vlan ! grosse claque pour qu’il comprenne, Dunas. Meilleur moyen ? Ça dépend. Pas vraiment méchant, ce qu’il a fait, mais humiliant. Surtout pour les amis. Leur honneur. Ainsi soit-il.

Le riz était dur mais mangeable. C’était qu’il était pressé, Karin, pour nous donner à manger. Du pain et du riz, et puis de l’eau. Yézo mangeait avec avidité. Les autres complotaient pour la vengeance. Encore plus intéressés que moi, ces types-là. Curieuse façon de voir le monde. Fraternité. Des types bien, quand même. Faut les aimer de part leur nature. Des humains honorables et avec des principes. Dunas en manquait. Quelques insultes insidieuses et puis hop, que je me venge et puis hop que je te prends la canne. Costaud, le type, mais sans cervelle. Fait encore pire qu’Imed et moi dans presque toutes les matières. Si au moins il était gentil, mais rien. Aucun espoir de ce côté-ci.

Il eut deux fils. Le premier,
Fils costaud se fit guerrier.
Le second prenant l’habit
Étudia le monde assis.

Pour vous, assis ou ensanglanté ? Assis, s’il vous plaît. Mais non, rassis, hoho ! bien sûr. Monsieur est amusant. Amusant. Mot élégant et totalement modéré. Quelque aristocrate le prononçant fait fondre le cœur d’une jeune fille toutes les dix secondes. Lassant, à la fin. Amusantes jeunes filles naïves qui se laissent séduire et berner. Monde rassis, voici qui est bien assis, pour les vieux comme oncle Pajé. Dix ans au moins de plus que mon père, oncle Pajé. Étaient près de dix, dans la famille. À la fin, leur mère n’était plus toute jeune, et puis elle a perdu conscience de la vie pendant un bon bout de temps. Morte sans nous revenir, les Dieux aient pitié de son âme.

Yézo s’envoya tout le verre d’eau d’une seule gorgée et le reposa, un peu brutalement, sans le vouloir.

— Mal calculé, expliqua-t-il, alors que les autres s’interrompaient dans leur conversation.

Avons fini. Se lever, maintenant.

— Tu as fini par la retrouver ta canne pour vieillards, Zozo ?

Voix désagréable, mais ce n’est pas Dunas. Lui, il ricane derrière la grosse masse qui s’est cognée contre moi.

— Mon cher Lebignar, fit Yézo, d’une voix neutre.

Peux plus me lever totalement. Me coupe le passage. Masse informe. Tombez pas sur moi, s’il vous plaît, je tiens à la vie.

— Fous le camp, Lebignar ! lança Imed.

— C’est ça, fous le camp, dit Lethen, d’une voix furieuse.

De mal en pire. La bataille recommence. L’année avait pourtant bien commencé. Et puis comme toujours, c’est la guerre entre les groupes. Enfin, le groupe des stressés reste à part. Messieurs Ravoudine, Amirdou et Faras, mes félicitations. Et puis Daren, dans la chambre des ennuyeux, il va encore en baver, le pauvre. Vont lui piquer ses affaires. Faudra lui dire qu’il les garde chez nous. Pas juste qu’il n’y ait plus de place dans notre chambre. Devrait déménager chez les stressés, mais il dit qu’ils font peur à voir, toujours avec leurs histoires, ombrageux et silencieux. Chuchotent au lieu de parler, plongent la tête dans leur livre au lieu de lire, voient la vie en noir et le malheur en blanc, selon la tradition des poètes. Ainsi nous les décrit Daren. Donne le frisson, quand il en parle, et puis ça nous fait bien rire aussi, j’avoue. Deviendraient-ils poètes un jour, ces trois-là, que je fuirais leurs livres autant qu’il me serait possible.

— Laisse-le tranquille, Lebignar, dit Daren.

— Va te faire enculer, le Bigle, grogna Kouaros.

Kouaros évidemment. Le petit paysan.

— Oh ! Le mioche a parlé ! fit Lebignar, méprisant, feignant d’être surpris.

— Bien sûr que je parle, Lebignar et…

— Kouaros, s’il te plaît, laisse-moi faire, fit Yézo, en se raclant la gorge et en se levant.

Kouaros était imprudent en parlant de cette façon devant tout le monde. Le silence régnait. Quelques rires étouffés et quelques commentaires à l’oreille.

— Ils vont se battre, disait quelqu’un.

— Qui ça ? L’aveugle et le gros ?

— Mais non, idiot, le gardien et le gros, pas l’aveugle, non mais t’es vraiment stupide.

— Ben, j’sais pas, moi !

Kouaros avait été interrompu dans son élan. Bon, désolé, Kouaros, mais fallait bien que quelqu’un t’arrête, à un moment. Tu es de l’AESM, je te rappelle. Facile à jeter dehors au moindre écart, ceux-là. D’accord, j’exagère, t’inquiète surtout pas, le monde est beau.

Yézo sourit vers où devait être Lebignar en train d’observer avec satisfaction notre petit groupe. Les yeux petits, selon Imed, enfoncés sous la chair. Je ne comprends pas comment ça peut devenir comme ça, un humain. Il mange la même chose que nous. Bien sûr, Daren dit qu’il reçoit des confiseries de sa maman chérie pour que le gros bout de chou ne se sente pas seul. Assurément, madame, vous pouvez être tranquille, votre fils n’est pas seul, il est entouré de plusieurs kilos pour ainsi dire assez amicaux. Intrinsèques, voyez-vous. Tant qu’il ne tombe pas sur moi, je ne vous en voudrai pas pour la catastrophe.

— Bien, dit-il. Je ne te veux vraiment aucun mal, Lebignar, si l’on met bien les cartes sur table, n’est-ce pas. Mettons les choses au clair.

— L’aveugle parle comme un avocat.

— T’en connais beaucoup des avocats aveugles, Lebignar ? répliqua Yézo. Non. D’abord, de deux choses l’une, ou tu arrêtes de m’appeler l’aveugle, ou je t’appellerai le gros.

Bruit d’étouffement. Suffoque sous l’indignation. Va quand même pas frapper, le gros bout de chou ? Imed, je te fais confiance, hein ?

— Tu choisis, ajouta Kouaros, en pouffant.

— Et puis, dernière chose, Lebignar. Cessons de nous comporter comme si nous avions dix ans. Ça fait des années que ça dure. Cette année, on a l’examen final. Je m’engage à pardonner tout ce que tu m’as fait et dit, ainsi que les actions et propos blessants de tes camarades, Dunas Pérolier entre autres… si toi et tes amis, vous faites de même. Parole d’honneur.

Silence très bref. Pas mal quand même, le petit discours. Pas suffisant, pour sûr, mais convaincant pour les amis.

— Pff, fit Dunas. Tu ne vas pas en croire un mot, Saïr ?

— Ben tiens. Eh, Zozo, qu’est-ce tu nous racontes, avec tout ça ? L’honneur, Zozo, c’est pas pour toi. Hé, tu le vois pas —quelques rires brefs—. Non, Zozo, ne me parle pas à moi comme si nous étions égaux. Ce n’est pas le pire, d’être aveugle, eh non. Le pire : —il se pencha sur lui et Yézo sentit son haleine sur sa figure ; il fronça des sourcils ; le gros reprit à voix très basse— c’est tes parents. Les miens, ils sont comme il faut. Du sang bleu, Zozo. Bleu.

Lebignar se redressa. Il souriait, probablement, se croyant vainqueur. Yézo frissonna et puis il se passa la main sur le visage. Avait postillonné, le cochon. Sang de cochon, ça lui monte le bourrichon. Ô Dieux Bienveillants, grâce ! Enlevez-moi ce gros lardon.

— Très bien, Lebignar. Tu as choisi. Au moins tu as compris qu’il fallait choisir.

Un coup de poing le fit retomber sur sa chaise. Son dos percuta le bord de la table. Aïe.

— Ça t’apprendra à chercher…

Un autre coup de poing. Cette fois, c’est pas pour moi. Imed s’y était mis. Oh, non. Pas la peine qu’il s’y mette, lui aussi, j’ai fait assez de bêtises tout seul. Merci de ne pas frapper à la porte.

Et puis Kouaros. Ah, non, alors, définitivement je n’ai pas bien agi. Moi qui me voulais diplomate. Oh, les diplomates, pâtisseries pour le chou en fleur qui croît et qui croit être le meilleur. Petite bagarre en entraîne une grande, croît comme Lebignar. Bruit partout, je prends ma canne et je file.

Yézo arriva à prendre sa canne au milieu de la bagarre et il essaya de s’écarter. Mais les professeurs sont vraiment rapides. Devaient déjà se douter de quelque chose, ceux-là.

— Non mais qu’est-ce qui se passe ici ! Assez ! Assez, vous dis-je ! Oh !

C’était le professeur Nagéra. Voix autoritaire. Le silence se fait.

— Aou, mon poignet, murmura Kouaros entre ses dents.

Eh, oui, Kouaros. La graisse est dure comme la pierre. Faut pas se méprendre.

— Que s’est-il passé ? Qui a commencé ? Réponse, tout de suite !

Silence. Et puis :

— Monsieur, on va vous expliquer.

Nimain. La dernière touche dans le tableau. Était l’élève sérieux de la classe. On ne pouvait pas contester : il allait dire la vérité, n’est-ce pas, monsieur Nagéra ?

— Monsieur Passepont ? Vous y êtes pour quelque chose, vous ?

— Euh, non, monsieur, mais…

— Alors, taisez-vous. Je veux que les coupables se dénoncent tout seuls. Alors, qui ?

Qui sont les coupables, monsieur Nagéra, les mauvais diplomates ou ceux qui attaquent en premier ? On choisit ? Je choisis ceux qui attaquent en premier. Plus barbares. Et puis dans le camp adverse. En fait, je ne suis pas bien placé pour décider. Pas en terrain neutre. Un diplomate déchu, certainement.

— Monsieur…, commencèrent Lebignar et Yézo en même temps.

— Monsieur Lebignar et monsieur Kabardin. Tiens, tiens. Eh bien, messieurs, je vous écoute.

Lebignar prit la parole et Yézo le laissa faire.

— Ils étaient là, tous assis. Et puis j’ai demandé à Yézo s’il avait retrouvé sa canne. Il l’avait perdue. Et ils se sont tous mis à m’insulter, sans raison. Et puis Imed m’a sauté dessus, il croyait que je menaçais Yézo, peut-être. Mais je n’y suis pour rien, professeur, je vous assure.

Gnagnagna, je vous assure, c’est pas pour rien mais t’es vraiment immonde, Lebignar. Type incroyable, ô Monde de la Création qui ne nous réserve que des surprises.

— Monsieur Kabardin ? Est-ce vrai que vous aviez perdu votre canne ?

— Non, monsieur, répondit calmement celui-ci. On me l’a volée.

Puisque tu mens, mon très cher, il faut mettre du poids de mon côté de la balance. Mensonges contre vérités.

— Eh bien, il fallait le dire à l’un d’entre nous, monsieur Kabardin, la violence ne sert à rien.

À qui le dites-vous, monsieur Nagéra.

— Et il ne faut pas l’inciter. Et puis je vois que les autres y sont pour quelque chose, aussi. Monsieur Séargis.

— Je suis désolé monsieur. Mais Lebignar a frappé Yézo.

— Monsieur Termélé.

— Je n’ai fait que défendre un ami, monsieur Nagéra.

— Et Monsieur Pérolier.

— Imed s’est jeté sur Lebignar. C’était un combat injuste.

Dans la voix du professeur la colère perçait de plus en plus.

— Combat, dites-vous ? On n’est pas des mercenaires, ici, ni des sauvages. Vous cinq, accompagnez-moi dans mon bureau.

Nous vous accompagnons, monsieur, comme nous vous soutenons. Yézo affirma sa canne entre ses doigts, puis il avança avec Imed pour sortir de la salle à manger.

Les voix renaissaient pour commenter ce qui s’était passé. À tous les coups, les dernières années faisaient une scène du style. On avait fait honneur à la règle. Ce n’était pas mon intention, bons Dieux, mais que voulez-vous.

Regarde autour de toi, Lebignar, le sang bleu, t’en verrais pas n’importe où. Il y en avait beaucoup, pour sûr, mais il y avait également des gens de l’AESM, des fils de bourgeois et d’autres qui sortaient de je ne sais où. Bâtards, la plupart de ces derniers. Quelques-uns pas reconnus, d’autres si. Un avenir brillant pour les petiots au sang violet, pense-t-on. Les violets des violées. Pas souvent, en fait. C’est plutôt des catins ou encore des domestiques, pour les grands, ducs, comtes et tout le bataillon de titrés. Aucun esprit, faisons honneur à Lebignar et son sang bleu, les bleus qu’il aura bientôt sur la figure, et puis sa grande famille future ayant suivi la carrière proliférante de prêtre ou même d’évêque, pourquoi ne pas viser haut. Ils visent toujours, les grands, parce qu’ils voient des cibles partout, écrasent sans demander la permission, et que je ne t’ai pas vu, je marche, non mais voyons, et puis les autres imitent, grand malheur du monde que l’imitation sans esprit critique. Critique veut dire que la personne crie et est prise de tics violents lorsqu’on lui ment ou lorsqu’on lui parle de patates au lieu de l’alerter sur l’incendie qui monte d’étage en étage en se rapprochant de lui. Vénalité, faudra bien que je lui demande à Imed, quand même. Peut signifier, si on oublie la liaison —pardon professeur Sterkaros—, que les veines sont alitées, dans le lit, bien au chaud. Mais alors, c’est du sang bleu. Le rouge, aspiré par la terre et le fer. Vénaspiré.

Le bureau était à l’opposé de la salle à manger et ils traversaient maintenant la cour, tous silencieux. Le professeur devait jeter des éclairs. Respirait lourdement à chaque pas. C’était le plus âgé de tous, le professeur Nagéra. Grand homme, le professeur Nagéra. Nagerait-il dans l’ombre qu’il serait aussi bon, homme littéraire, amoureux des vers de Seila Seynika de Yasdon, tante d’Umès de Yasdon. Une famille d’écrivains, les Yasdon. Des poètes au sang bleu qui écrivent noir sur blanc. Tellement de couleurs. Je les confonds un peu, des fois. J’essaie de les garder bien à leur place. Depuis mes six ans que j’essaie, pas facile du tout.

Ils entrèrent enfin dans le bureau. Odeur d’encens. De vieux bois. Et puis de la poussière. Yézo éternua. Il mit une main sur son nez puis chercha avec l’autre son mouchoir. Ai peut-être attrapé la crève, dans cette salle d’exercice. Pas envie d’être malade. Il se moucha silencieusement puis remit son mouchoir à sa place. Des pas du professeur Nagéra. Une chaise qui racle. Il s’assoit. Tous les cinq devant lui. Légèrement excités et attentifs à la punition. Ils aiment bien ce qui est nouveau, les humains, même si c’est pas bon pour eux. Le malheur venu, ils ne veulent plus le voir. Tant pis pour vous, vous avez signé. Ne jamais signer sans lire attentivement avant. Oncle Pajé me l’a souvent répété. Il est moine, oncle Pajé. Aide dans une maison de maternité. Pour les femmes enceintes qui ne sont pas mariées. Tout ce qui se passe dedans est soumis légalement à la loi du secret. Décret signé par le roi Polrés Varn. Année 814. Yézo connaissait bien l’histoire. Oncle Pajé aimait bien la raconter. Il est pourtant pas trop enclin à papoter, Oncle Pajé. Il aime davantage son travail que son neveu.

— Vous me décevez, messieurs. Vous me décevez beaucoup. Ce n’est pas une garderie, ici ! Vous devriez le savoir. Vous êtes tous assez grands pour éviter les bagarres. Alors, voilà, je ne vais pas vous faire balayer la cour avec Parok, parce que je sais que vous ne recommencerez pas.

De toute façon, on n’a que deux bras. Pouvons pas balayer en nous dédoublant. Monsieur Moniro vous a devancé. J’en suis marri.

Belle étoile de ma vie
Qui refusa mon baiser
Cheminant triste et marri
J’erre par sombres sentiers.

Seila Seynika de Yasdon. Imite les styles et donne ses écrits à des écrivains fictifs. Se complique la vie, la gente dame. Si vous voulez, monsieur, je vous récite la poésie en entier. Ah, non, mais vous la connaissez déjà.

— Je peux vous faire confiance pour que vous ne recommenciez pas, n’est-ce pas, messieurs ?

Ton menaçant et une pointe d’exaspération dans la voix. Vraiment trop habitué à ces procédures. Bureaucrate. Il n’y a pas pire.

— Oui, monsieur Nagéra, répondirent-ils, ensemble.

Maintenant, tous d’accord. Le pouvoir coupe les liens à la fin du fuseau. Soudain, un coup de tonnerre retentit, et puis l’averse vint. Les nuages avaient dû revenir, comme un troupeau de moutons pris de panique. Les grosses gouttes éclataient sur le sol comme des bols qui se fracassent. Un cuisinier bien maladroit, le ciel.

— Mais je vais quand même vous punir. Je ne lirai pas les copies que vous m’avez faites, avant-hier, et je ne vous les rendrai pas, directement zéro. Vous m’avez déçu, vous manquez de respect envers autrui et, par conséquent, je n’ai aucun devoir envers vous cinq. Ce n’est que justice, on est d’accord ?

Silence consterné et puis :

— Oui, professeur.

C’est un peu vache, quand même. Je préférais me dédoubler. Enfin, bon, passons. J’espère que demain le temps ne s’éclaircira pas, comme ça Moniro sera obligé de nous trouver une autre punition à moi et à Melrès. Yézo éternua de nouveau. Cette fois, il avait préparé le mouchoir et tout se dégagea sur le tissu. Ça va très vite, l’air par le nez. Décidément, ça fatigue, éternuer.

Imed doit être vraiment déçu. Il avait mis tellement de temps pour commenter le texte. C’était un texte de Pantivoine, extrait de son premier roman, La mouche du vent. Pas très inspiré, comme titre. Un roman juvénile mais expérimental. Lui aussi, sang bleu et nordien. Exilé vers le sud. De Ferbourg. Issu d’une famille de pirates, je parie. Il y en a, des pirates bleus. C’est la mer qui déteint. Et puis, non, le ciel plutôt. C’est tout un transfert. Le triangle de la pluie. Le ciel bleuit, la mer déteint, le pirate vole, devient riche, et puis s’exile au sud, vers les terres du soleil. À Amaïgar, par exemple.

— Maintenant, donnez-vous la main, monsieur Kabardin et Lebignar, et on n’en reparle plus.

On fait la paix. Meilleur diplomate que moi, le professeur Nagéra, je le confesse. Se donner la main, comme les petits. Je te cause pas, je te cause pas non plus, et puis oh, alors, que ce n’est plus marrant, on fait la paix ? On fait la paix. Donnons-nous la main et dansons la danse de la paix.

Yézo tendit la main vers le vide. Un peu trop à droite, exprès pour que le gros se bouge. Lebignar dut se déplacer un peu pour lui serrer la main. Grosse patte qui me secoue une fois et puis qui me lâche, dégoûtée. Ne mélangeons pas nos sangs. Lebignar n’aime pas le sang violet, non plus. Nimain m’a touché un mot sur. Des problèmes avec les couleurs, Lebignar ? Moi, aucun.

— Allez, sortez tous maintenant. Et ne recommencez pas. Sinon, ça sera pire qu’une copie non corrigée, vous pouvez en être certains.

Ils sortirent. Dans le couloir, ouvert sur la cour, Dunas et Lebignar s’éloignèrent sur la gauche. Le chemin était plus court pour regagner la salle à manger. Vont raconter l’événement. Kouaros, Imed et Yézo partirent vers la droite. Vers les dortoirs. Ils marchaient en silence, ruminant chacun ses idées.

— J’ai bien aimé ton discours, Yézo, fit Kouaros, alors qu’ils arrivaient au pied des escaliers des dortoirs.

— Merci.

— Vous, je ne sais pas, mais, moi, la punition ne me va pas trop mal. Même s’il me met un zéro, au moins il aura toujours le doute : est-ce que ma copie était un chef-d’œuvre ? C’était vraiment terrible, ce que je lui ai rendu.

— De toute façon, Kouaros, il peut les lire, c’est juste qu’il ne nous dira rien dessus.

— Tant mieux, fit celui-ci.

Il y eut un silence. Imed ne disait rien.

— Je suis désolé pour ce qui s’est passé, Imed. Je sais que tu t’attendais vraiment à une bonne note.

— Hein ? Quoi, une bonne note ? Tu rigoles, Yézo ? Ça remonte loin, les bonnes notes, tu sais.

— Oh, sois pas pessimiste, Imed.

— Ben oui, ça sert à rien de s’inquiéter, Imed, renforça Kouaros.

Mais Imed pensait à autre chose, Yézo en était sûr. Il pensait à la fin de l’année. Dernière année à Orenverte. On ne pouvait pas redoubler, surtout lui. Un gamin de vingt ans, ça ne l’fait pas. Et puis, si on réussissait vraiment et que l’on voulait devenir prêtre, hop au Bastion. Uturdelis. Lointaine fleur du chef. La ville s’appelait Geer-Fla’ankha, avant, la “nouvelle fleur du chef”. Fondée par les Rauyanais qui venaient de fuir la fleur du chef sur l’île de Kraork. Sous l’empire asahien, la nouvelle fleur du chef était devenue la fleur de l’impératrice, mélange de rauyanais et d’asahien. Rauysahien, si l’on veut faire plus court. Invention lexicale ! Barbarisme. Monsieur Sterkaros en serait furieux. La capitale avait changé plusieurs fois de nom au cours des siècles. C’est cela, les mouvements capricieux des langues.

Il faut monter les escaliers, maintenant.

— Il est insupportable, Lebignar. On va pas le laisser faire comme ça. Il nous parle vraiment comme si on était de la merde.

— Oui, Kouaros, j’ai remarqué, fit tranquillement Yézo.

— Et au fait qu’est-c’qu’il t’a dit, à l’oreille, le Gros Bigle ?

— Il m’a parlé de couleurs.

— De couleurs ? Comment ça ?

— Tu sais bien, le sang bleu et toute cette rengaine.

— Non ? Encore ? Il est taré, ce type.

— Qu’est-c’tu veux, c’est la vie.

— Non, non, il est mal dans sa tête, je te dis.

— Ben oui, mais que veux-tu, Kouaros, on n’en fera pas un drame. Vaut mieux l’éviter, et tout ira mieux. On a fait la paix, maintenant.

— Eh ! Mais tu veux dire que tu lui pardonnes, à Dunas ?

Il est indigné. Ben voyons, je te comprends, mais je ne veux pas la guerre, cette année, ça n’est pas bon pour les études.

— Tant qu’il me laisse tranquille, oui. On peut toujours faire des erreurs, dans la vie, tu sais.

— Des erreurs ! C’est pas la première, Yézo, et tu le sais. Il nous a joué des mauvais tours à tous. Grands Dieux, Yézo, tu vas pas me dire que tu abandonnes ?

Oui, je sais Kouaros. Il a jeté ta copie d’histoire, l’année dernière, dans une flaque. Mais Dunas, on ne le reverra sûrement pas, après les examens, tu peux en être sûr, il est vraiment nul en cours.

— Moi, je n’abandonne rien, Kouaros, je suis simplement réaliste. On a besoin de calme, cette année. Je veux réussir, tu comprends ?

— Tu veux réussir, répéta Kouaros. Ça sert à quoi de réussir si l’on te vole ta canne, mon ami ?

Aïe. Ça fait mal, ça. Yézo soupira et monta les dernières marches jusqu’au palier.

— Mais qu’est-ce que tu veux faire, les embêter pendant toute l’année ? Au début, ce serait marrant, mais après ça finirait vraiment mal, Kouaros, je le sens.

— Finir mal ? On est plus nombreux qu’eux.

— Tu te trompes. Lebignar a ses cousins, et puis ses cousins ont des amis.

— Ils ont douze treize ans, ses cousins.

Yézo sourit tristement.

— Et toi, Kouaros, tu en as combien ?

— Gah, grogna Kouaros. J’oublie toujours mon âge. C’est impressionnant, je me sens comme Melrès, seize ans, presque adulte.

— Et moi, avec dix-neuf ans, je suis le plus vieux de tous, intervint Imed.

— Heureusement, les professeurs sont là pour te gagner, Imed, répondit Kouaros, en riant.

Imed rit.

— Je veux une année tranquille, pour une fois, insista Yézo.

— Eh bien tu ne l’auras pas, ils vont pas te laisser tranquille, dit Kouaros.

— T’es sûr ?

— Oui, ils vont attaquer. Cette après-midi, j’en suis sûr. Ça va barder de tous les côtés, et puis ils perdront. Tu verras.

Je verrai, oui, je ne vais pas pouvoir l’empêcher. Les deux groupes sont aussi impatients l’un que l’autre de s’arracher les cheveux. Ah, professeur Nagéra, si seulement vous pouviez intervenir. Mais vous ne pourriez rien faire, parce que les élèves sont vraiment têtus.

— Et puis, on va pas les laisser nous prendre par surprise. On va les contrer. Nos copies n’iront plus aux flaques, ce seront les leurs. Tu verras.

Un bref silence. La pluie résonnait drue contre les battants. Yézo acquiesça, puis se tourna vers Imed.

— Imed.

— Oui.

— C’est quoi la vénalité ?

Kouaros soupira, exaspéré.

Le loup soupira triste et nostalgique
Alors que la nuit fuyait l’horizon.
D’un coup, un sanglot, grognant, sporadique,
Déchire la terre à coups de bâton.

* * *

S’étendre sur le lit. La journée a été longue. En arithmétique, le professeur Corégro nous a pris par surprise : petit contrôle. Le professeur Corégro fait des fois des exercices à l’oral. Il prend pour excuse d’avoir un aveugle en classe pour rester assis sur sa chaise et ne rien écrire au tableau. C’était le cas aujourd’hui. Il dit l’énoncé, le calcul à faire, et puis les élèves écrivent calcul et réponse. Moi, je me contente de la réponse, c’est déjà ça. D’habitude, je ne me trompe pas, c’est facile, mais aujourd’hui je n’avais pas la tête à ça, je pensais au balai qui m’attend demain. Je n’étais pas assez concentré, donc, mauvaise note. Sûr et certain. Quelques énoncés que je n’ai pas compris. Les autres écrivent et, après, ils pensent. Moi normalement aussi, je pense, mais parfois, quand cela n’intéresse pas, paf, toutes les paroles s’en vont. Quelquefois on peut les rattraper dans l’écho, mais on n’est pas du tout sûr que l’on a tout bien saisi, et ensuite on doute du résultat et, fatalement, je finis par me dire que de toute façon je me trompe.

Yézo se sentait fatigué. Une sale journée, celle-là. En arithmétique, ils n’ont pas cessé de nous jeter des petites boules en papier. En ai reçu quelques-unes. Kouaros enrageait, en sortant.

— La prochaine fois, on se met tout au fond et on se venge ! avait-il lancé, furieux.

À part ça, ça va le contrôle ? avait demandé Lethen. Il n’avait même pas répondu, le petit paysan. Je dis le petit paysan, mais, moi, je ne l’appelle pas comme ça, c’étaient les grands, ceux qui étaient plus vieux, sauf qu’évidemment, comme on est maintenant en dernière année, les grands, il n’y en a plus, que des gosses. Qui est grand ? Imed, le seul, avec Nimain et Melrès… et Daren, allez. Les quatre grands. Les autres, tous des mioches qui ne savent pas se comporter. Même moi, je n’aurais pas dû parler comme ça à Lebignar, mais ç’avait été plus fort que moi.

— Bonne nuit, Yézo.

— Bonne nuit, Imed.

Yézo se retourna sur son lit et il croisa les bras. Il s’endormait bien mieux comme cela. Il faisait froid et il rentra le pied qui était resté négligemment à moitié dehors.

Il s’endormit rapidement, sans penser à rien. Mieux valait ne penser à rien. Demain sera un autre jour. Comme toujours et tous les jours. Les contractions sont curieuses. Contractions du poumon, inspire, expire, monotone. Et puis dans l’eau.

* * *

Yézo se réveilla, les yeux écarquillés, son corps traversé par un spasme de douleur. Avec un mouvement frénétique, il tâtonna vers la table de nuit.

La boîte. L’ouvrir. Morbleu, mes mains tremblent. Il prit enfin la seringue. Mes manches, arr. Il retroussa la manche de son bras droit et appuya dessus avec sa main gauche, essayant de ne pas trop bouger. Du bruit sur ma gauche.

— Donne, fit Imed, la voix ensommeillée.

La respiration haletante, Yézo le laissa faire. Imed lui prit le bras et injecta le produit. Il ne disait plus « bouge pas ». Il savait que c’était impossible de ne pas trembler. Les nerfs perdent les étriers.

— Voilà, c’est terminé.

Yézo se laissa retomber sur son lit, exténué, sans répondre. Les nerfs se calmaient peu à peu, alors que la kéloïne se répandait dans ses veines. Il entendit qu’Imed se rallongeait. Yézo expira lentement. Il avait le souffle court. Son cœur se tranquillisait.

Il ne savait pas quelle heure il était. Minuit, peut-être. Il manquait encore beaucoup d’heures avant de se lever. Allongé sur le dos, les bras soutenant sa tête, il tendait l’oreille vers les bruits de la nuit. Le grand pin frappait à la fenêtre de ses doigts fins tandis que le vent ululait. Il ne pleuvait pas trop. Au moins pas contre la fenêtre. Elle était du bon côté, donnant vers l’est. La pluie venait du sud-ouest. Hé, Lebignar et Pérolier devaient être bien placés, la pluie en plein dedans. Et la fenêtre qui s’ouvre par un grand coup de vent. Hé, hé. Belle imagination que j’ai là. Bon.

Yézo éternua et il se munit de son mouchoir, sous l’oreiller.

Quelqu’un frappe à la fenêtre. Oui, qui est là ? C’est le pin, mon calotin. Répète, je n’entends rien. C’est le pin, qui veut du pain. Aux mendiants je ne donne rien. Le vent s’affaiblit. Le pin se calme. Bien.

* * *

— Dix-sept moins douze ? demanda distraitement Lethen.

— Euh, dit Nimain.

— Cinq, répondit aussitôt Pess.

— Eh, Pess, tu devrais le laisser penser un peu, suggéra Melrès. Il va finir par ne plus savoir faire deux plus quatre.

— Dis donc, Melrès, je demandais ça comme ça, je savais la réponse quand Pess m’a répondu.

— Oh, bien sûr, Lethen.

Ton sceptique et amusé.

— Eh ! protesta Lethen.

— Eh, Yézo, tu écoutes ce que je te dis ?

Yézo sursauta et revint sur terre.

— Pardon Imed, m’ont déconcentré les matheux, s’excusa Yézo. Tu veux bien répéter ?

— Mm, grogna celui-ci. Enfin. J’étais en train de dire que Kylfô était vraiment stupide, comme monstre.

— Et pourquoi ?

— Si tu avais écouté ce que je te lisais, tu le saurais.

Il n’était pas content. Zut.

— Je m’excuse, Imed. Tu peux me relire, s’il te plaît ? Depuis l’endroit où il attrape Rulak.

Imed se racla la gorge.

— « Rulak se laissa tomber de l’arbre et essaya d’atterrir sur les épaules du monstre Kylfô, mais celui-ci avait senti sa présence et il leva les yeux vers lui. Il le prit par le pied et le traîna dans sa grotte. Le pauvre commerçant jura alors dans son âme : “Par les Dieux, que la Lumière éclaire l’ombre de cette grotte. Je promets d’aider les pauvres, Ô Dieux, je le promets”. Mais les sbires riaient alors que Kylfô le traînait à l’intérieur de sa demeure, et ils disaient “notre dîner, ô Maître Kylfô, bien cuit, bien cuit”. Mais Kylfô avait chassé durant la journée un ours et il pensait : “l’ours est meilleur, l’humain peut attendre, il est vivant, sa viande ne se rassira pas. Attachez-lui les mains”. Un sbire protesta et Kylfô, lui arrachant la tête, en agrémenta la viande d’ours. Le ventre bien plein, le monstre se retira contre un mur et s’endormit. Ses ronflements endormaient les sbires qui devaient surveiller la proie. Rulak avait pris une pierre bien pointue, pendant que le monstre l’avait traîné dans sa grotte. Il s’en servit pour détacher ses liens tandis que le monstre ronflait bruyamment. Il s’approcha alors d’un sbire endormi, s’empara de sa dague et lui trancha la gorge avant d’en faire de même avec tous les autres. Il pensait vaillamment : “Les sbires de Kylfô ne mangeront plus les enfants de l’île de Kraork”. Mais alors qu’il allait trancher la gorge du dernier sbire, ce dernier se réveilla et poussa un cri strident de surprise. Les ronflements de Kylfô s’éteignirent soudain. Rulak blessa le sbire entre les côtes et il s’élança vers la sortie. Vociférant, le monstre se jeta sur Rulak. Le vaillant commerçant plongea alors entre les jambes de Kylfô et le monstre perdit l’équilibre : il dévala la colline jusqu’au ruisseau. Le commerçant se mit à courir pour échapper. Il entendit derrière lui, dans la grotte, la plainte du sbire, blessé peut-être mortellement. Il regagna Lafleur, les villageois le croyaient mort et, lorsqu’il réapparut, tous l’applaudirent, ébahis. Il raconta son aventure et tous lui firent des offrandes et lui proposèrent de construire un bateau pour son retour. Des semaines passèrent, les villageois travaillaient dur, coupant du bois, suivant les instructions de Rulak. Une nuit, Kylfô fit sa réapparition. Il était hors de lui et il attaqua le village. Rulak se réveilla en entendant les cris et il se munit d’Érysiah. Son tranchant pouvait traverser la peau la plus dure. Il affronta le monstre. Kylfô tenait entre les mains une petite fille qui criait. Par une ruse, Rulak trompa l’attention du monstre et, faisant un saut spectaculaire, trancha la main qui tenait la petite fille, qui courut vers sa mère, terrorisée. Cela rendit le monstre encore plus féroce. Après un long combat qui détruisit les maisons alentour, Érysiah traversa le corps du monstre à la hauteur du nombril. Le monstre se plia en deux. D’un coup sec, Rulak le décapita. Il fut applaudi de plus belle et les villageois, émus, lui proposèrent de rester sur l’île, il deviendrait le roi de l’île de Kraork, mais Rulak refusa et répondit : “Je suis commerçant et guerrier, je ne suis pas roi, les Dieux m’ont aidé pour que je revienne chez moi. Une femme et un enfant m’attendent”. Les villageois en furent encore plus impressionnés. Lorsque le bateau fut terminé, Rulak embarqua avec un équipage de volontaires. Alors qu’il prenait le large, il s’exclama : “Les Dieux m’aident pour retrouver ma terre natale, ils m’ont demandé d’aider les pauvres. Mon cœur, mon poing et mes sens travailleront à les pourvoir d’un toit, de pain et de bonheur”. »

Imed s’interrompit.

— Voilà pour l’histoire, fit-il.

Yézo acquiesça.

— Effectivement, le monstre était pas malin du tout. C’est une fin typique.

— Mm, approuva Imed. On commence la dissert ?

— Ben oui, l’après-midi, j’ai rendez-vous.

— Et quel rendez-vous ! grogna Melrès, de mauvaise humeur. Faut surtout pas arriver en retard, Yézo. Moniro sera là pour contrôler. Il fait pas confiance à Parok.

— Alors tu m’avertis vingt minutes avant pour que j’aie le temps d’aller aux toilettes, tu veux ?

— D’accord, on descendra ensemble.

— Prends une feuille et une plume, Imed, lança alors Yézo.

— Direct ?

— Direct. Tu verras, on va la faire bien.

— Eh, mais éloignez-vous un peu, on veut pas entendre, protesta Lethen.

— Eh oui. Après on va copier sans le vouloir, fit Pessenvil.

— Oh et puis laissez-les, protesta Melrès. Moi, j’ai pas d’idées, pour la dissertation. D’abord, quels livres utiliser ? Y’en a tellement.

Un silence. Yézo se levait déjà.

— Vous pouvez rester, hein, on n’a rien dit, lança Pess.

Yézo ne put réprimer un sourire.

— C’est gentil mais…

— Et si on la faisait tous ensemble ? proposa Melrès. Ça serait chouette.

Chouette qui s’envole dans les airs, enivrée, et qui ne redescend que pour recevoir des baffes de la part du très cher professeur Wéryl. L’Ours attrapant la Chouette.

— Oh, et puis quoi, on ne va pas rendre des copies identiques à Peau d’Ours, Mel, argumenta Lethen.

— Elles ne seront pas identiques, répliqua Mel, elles seront irréprochables. Pas vrai, Yézo ?

Yézo se rassit en soupirant, vaincu.

— Ce n’est pas une bonne idée, objecta Imed.

Non, en effet, Imed. Je n’ai pas envie de balayer encore un coup, mais c’est vrai ce que dit Melrès, ce sera chouette de travailler ensemble sur un sujet si rébarbatif.

— Allons, Imed, peu importe. Ce qui compte, c’est de ne pas perdre de temps. Commençons.

— Attends, attends, fit Pess. J’ai pas sorti ma feuille.

— Bon, moi je m’éloigne un peu, je vais faire la littérature, dit Nimain.

— Ah, tu nous abandonnes, fit Melrès.

Nimain se leva.

— Et l’exercice ? demanda Lethen.

— Laisse-le pour après, Lethen, on commence la dissertation, maintenant, répondit Pess.

— Mais tu m’aideras, pas vrai ?

— T’inquiète, Lethen.

— Bon. Alors, Yézo, tu avais des idées ?

Yézo inspira un bon coup puis acquiesça.

— Imed, tu m’as lu un passage, dans le livre, là, que tu avais emprunté à la bibliothèque.

Un bref silence.

— Lequel ?

— Je ne me souviens plus du titre. Enfin, si. Le… hem. Le papillon des îles. Quelque chose comme ça.

— Ah, oui, un livre sur les papillons des îles. Ça fait un bon bout de temps que je l’ai rendu. Mais ça ne s’appelait pas comme ça, le livre. Enfin bon, qu’est-ce que ça a à voir ?

— L’un des papillons vivait dans l’île de Kraork, et tu m’as lu son histoire. Ça parlait un peu de Kylfô.

— Ah ?

Il ne se rappelait pas. Bon. Yézo secoua la tête. Commencer par les papillons serait trop imprudent. Donnerait l’impression qu’on se fout de Peau d’Ours.

— Enfin, on verra plus tard, dit-il.

— Avant, il faut voir les parties, intervint Melrès.

— Ah oui, c’est le plus important selon Peau d’Ours, affirma Lethen.

— Oui, enfin moi, les parties, vous savez ce que j’en pense, hein, répliqua Yézo, en haussant les épaules.

— On te trouve les parties et puis tu nous donnes les idées, proposa Melrès.

— D’accord. Alors, pour la première ?

Silence de réflexion.

— Ben ça dépend de ce dont tu veux parler, Yézo, finit par dire Lethen.

Évidemment. Les idées d’abord et puis après les mettre dans des cases, bien enfermées pour qu’on ne puisse pas les voir s’accrocher à autre chose.

— Oh et puis vous m’enlevez l’inspiration, répliqua-t-il. Commençons.

— Comme ça ? dit Pess, sur un ton incrédule.

— Comme on le sent, Pess.

— Comme on le sent, répéta Mel. Ouaip. J’aime bien faire les choses comme je les sens. Bon, alors, l’intro, Yézo ? On y met quoi ?

Ah, l’introduction, oui. Comment introduire Kylfô. Bonjour, je vous présente Kylfô, monstre difforme mi-dieu mi-humain, maudit et à la peau verte et couverte d’écailles, fils d’Erdès, déesse de la guerre, et de Vornéo, humain qui a vendu son âme à Satipsa. Et voilà, le tour est joué.

— Non, sérieux, vous voulez vraiment que je vous dicte ?

— Oui, répondirent Melrès et Lethen en même temps.

— Si on a tous une note terrible, après, vous serez coupables autant que moi.

— Mais oui, Yézo, on s’en fait pas pour ça. De toute façon, on n’a jamais de bonnes notes avec Peau d’Ours.

Lethen rit.

— Il doit boire pendant qu’il corrige, dit-il.

Yézo soupira.

— Allons-y alors. Je ne répèterai pas, hein, alors, soyez bien attentifs.

— Hein, Pess ? fit Lethen.

— Hein, Lethen, répliqua Pess.

— Nous t’écoutons, fit Mel, avec un sérieux seulement feint.

Yézo se racla la gorge et commença avec un ton faussement important :

— Vous mettez nom et prénom en haut à gauche de la feuille, vous sautez trois lignes, vous écrivez à six doigts depuis la gauche Dissertation sur Kylfô. Ah, et puis en haut à droite, la date, euh… on est quel jour, déjà ?

Quelques rires.

— Tu imites bien Moniro, dis donc, lança Lethen, en riant.

— On est le troisième Dorléc des Vendanges, répondit Imed.

— C’est ça. Bon, vous avez écrit ?

Un silence. Le grattement des plumes lui parvenait aux oreilles.

— Ça y est, fit Melrès.

— Bien. Maintenant, voyons, par où commencer, oui, ça y est, écrivez —Yézo se racla la gorge— : La mythologie, étymologiquement le discours des mythes, est l’ensemble de nos connaissances sur l’histoire des Dieux et de ses créatures, que ce soit sur la planète Doralienne, comme dans les cieux.

— Eh, pas si vite, protesta Melrès.

— Connaissances sur quoi ? fit Lethen.

— Sur l’histoire des Dieux, répliqua Pess.

— Et après ?

— Tiens, copie sur moi, proposa Melrès, j’ai tout pris.

— T’es un rapide, dit Lethen.

— Je ne bâille pas aux corneilles.

— Je ne baie, Mel, du verbe bayer, bé, a, igréqueuère, pas bâiller, fit Imed.

— M’en fous.

— Vous avez terminé ?

— Oui. Continue, Yézo, j’aime bien ton intro.

Si tu ne l’aimais pas, ç’aurait été le comble, cher Melrès.

— On ne parle pas souvent dans la mythologie arbirimaise du fils d’Erdès et de Vornéo, plus communément appelé Kylfô. Cependant, la mythologie rauyanaise…

— Attends, attends, Yézo. On ne parle pas souvent de Kylfô, mais il est appelé communément, tu dis ? fit Imed.

— Un peu contradictoire, ton truc, affirma Lethen.

Yézo fit une moue.

— Bon. On va dire alors…

— Et puis d’abord, comment tu sais qu’on ne parle pas beaucoup de lui, dans la mythologie arbirimaise ? l’interrompit Mel.

— Parce que, dans la mythologie rauyanaise on en parle beaucoup plus.

— Ah, j’ai une idée, fit Pess. On va dire : On ne parle pas souvent de Kylfô dans la mythologie arbirimaise, par contre on en parle plus dans la rauyanaise.

— S’il te plaît, Pess, n’enlève pas le travail à Yézo, hein, dit Melrès.

— Vous n’aimez pas ma phrase ?

— Elle est bien sa phrase, Yézo ? s’enquit Mel.

Yézo éclata de rire.

— Mettez-la, si vous voulez. On doit avoir des travaux différents, je vous rappelle.

— Eh bien, moi, je la mets, dit Pess, tout fier.

— Moi aussi, dit Lethen.

Mel se racla la gorge.

— Moi, je vais mettre : La mythologie arbirimaise ne cite pas souvent le fils d’Erdès et de Vornéo et l’on s’informe mieux avec la mythologie rauyanaise.

— Et moi, qu’est-ce que je mets, Yézo ? fit Imed.

— Eh bien, tu gardes jusqu’à fils d’Erdès et de Vornéo et puis tu rajoutes après une virgule : dont l’un des noms les plus utilisés pour s’y référer est Kylfô, étymologiquement, ah non, ça se répète, non attends, mets plutôt un point après Kylfô. T’y es ?

— Oui.

— Et puis tu dis : les experts se penchent plutôt sur les textes rauyanais…

Grattement de plume.

— Oui ?

— Pour se renseigner sur le mythe de Kylfô.

— Oui, fit Imed.

— Après ? dit Mel.

— Eh, attendez, intervint Lethen, comment on écrit étymologiquement ?

Un bruit. Mel se penchait sur la copie de Lethen. Un rire moqueur.

— Avec un h, Lethen, dit Mel.

— Mais non, sans « h », Mel, fit Nimain, à l’autre bout de la salle.

— Eh, Nimain, on nous espionne ?

— Je travaille, répliqua celui-ci. Mais vous parlez pour toute l’école, vous, quand vous parlez.

— Donc sans « h », ah ! se moqua Lethen, vengeur.

— Mais avec un « y », ça oui, non ? s’enquit Mel.

— Oui, affirma Nimain.

— Arf, une faute pour moi, une faute pour toi, Mel, fit Lethen.

Tous deux corrigèrent.

— Tu veux pas venir nous corriger les fautes, Nimain ? lança Melrès. On fait du travail de groupe, chacun ses qualités.

— Non, merci, Mel, je ferai ma dissertation après manger.

— Boh, l’intello, pff.

— Laisse-le, Mel, on travaille, intervint Yézo. On continue ?

— Ouaip, firent-ils.

— Bien, alors, on en était à ?

— À « Par contre on en parle plus dans la rauyanaise », dirent Lethen et Pess.

— « Et l’on s’informe mieux avec la mythologie rauyanaise », fit Mel en même temps.

Yézo siffla entre ses dents.

— Ça va être compliqué de faire correspondre nos idées, là.

— C’est pas grave, dit Melrès. On écrit ce que tu dis, et puis après on arrange chacun de son côté.

— Bonne idée, dit Pess.

— Oui, approuva Lethen.

— Bon, allons-y.

— Et non, on doit copier ce qu’a mis Imed, avant, pour avoir tout pareil, intervint Lethen.

Mel grogna.

— Tais-toi, Lethen, et laisse parler le sage. On copiera après.

— Maintenant il faut annoncer les parties. Disons : d’abord, nous traiterons.

Les autres grattaient. Yézo croisa les bras sur sa poitrine et s’appuya contre son dossier. D’abord nous traiterons quoi ? Nous de majesté, un peu arrogant, comme style. Mais, après tout, je pensais plutôt au nous de groupe, puisqu’on est cinq à écrire la même chose. C’est un peu tomber dans la souricière tout seul que de parler comme cela. Enfin, bon, l’hypocrisie n’est pas pour moi.

— Oui ? fit Melrès.

— D’abord nous traiterons…

— Eh, les gars ! Qu’est-ce que j’entends ? s’exclama Kouaros. Nimain me dit que vous êtes en train de faire la dissertation.

— Effectivement, Kouaros, répondit Mel. On la fait ensemble.

— Quoi ?

— Eh oui, Koikoi, tu peux t’unir à nous, on vient de commencer.

— J’arrive. Je prends mes affaires et j’arrive.

Une grande occasion pour Koikoi. Quand il était petit, on l’appelait Koikoi. Il n’arrêtait pas de dire quoi au lieu de comment au professeur, et puis, en fait, il disait quoi tout le temps. Un peu dur d’oreille, parfois. Ajoutons qu’il s’appelle Kouaros. Avec tout ça, le surnom lui allait à la perfection. Mais on ne l’utilisait que peu, maintenant.

— On l’attend ? proposa Lethen.

— Ben oui, répondit Yézo.

— On en profite pour copier le début. Imed, tu nous passes la feuille ?

Un bruitage de feuille.

— Merci.

Grattement de plumes.

Ô belle plume dorée
Des poètes de l’été,
Résonnent sur le papier
Tes grattements familiers.

J’en ai déjà marre de la dissertation. À vrai dire, ça va trop lentement. Et puis, aucune inspiration. Kylfô est un monstre et les monstres ne m’inspirent pas. Naturellement, ce n’est pas censé inspirer, pas fait pour ça. Ça inspire de la terreur, ça oui, mais que chez ceux qui vivent dans les mythes, pas pour ceux qui doivent écrire sur un monstre en trois parties. Ah, si seulement il savait, Kylfô, qu’on le découpait en trois parties, qu’on l’introduisait et qu’on le concluait. Vraiment, un tel déshonneur ! Et il reste douillettement sur le papier, allez savoir pourquoi.

Des pas précipités.

— Eh, tranquille, Kouaros, on t’attendait, lança Melrès.

— C’est gentil.

Kouaros reprenait son souffle. Enfin, il demanda :

— Je peux voir ce que vous avez fait ?

— Tiens, Imed, fit Lethen.

Lui rend la feuille.

— Ah, quand même, vous y allez fort. Ça a l’air sérieux, tout ça.

— Ah, mais ça l’est, protesta Mel. Pas vrai Yézo ?

— Ben, j’essaie, au moins.

— C’est Yézo qui vous dicte ?

— Oui. Et nous, on commente, et puis on améliore les choses, dit Lethen.

— T’as sorti ta feuille, Kouaros ? demanda Yézo.

— Non, pas encore, j’arrive.

Des bruits de livres qui s’entrechoquent.

— Et ma plume… ça y est, je suis prêt.

— D’abord nous traiterons ?

— D’abord nous traiterons la question de l’origine du monstre Kylfô.

Ô monstre, dis-moi, quelle est ton origine ? Et il ne me le dit pas, il faut chercher ses secrets. Enfin, c’est Peau d’Ours, il a de ces idées, des fois. Commenter un monstre. Pff. Quelle idée !

— Pour nous intéresser dans un second temps, continua Yézo. À…

— Ého, pas si vite, fit Kouaros.

Yézo attendit un peu puis dit :

— Pour nous intéresser dans un second temps aux histoires que le peuple de Rauyanam racontait sur lui.

Et puis ça commence à s’illuminer, le plan. Les idées aussi.

La lune prit vite
Dans l’île maudite
La couleur du sang
De notre Da’ankha.

Et rajoutons à titre personnel :

Sa tête est au bout d’une lance
Ikrar à genoux
Jura devant nous
Vengeance par l’Ours.
Mais où sont les ennemis ?
Montrez-vous, couards, ici.
Ikrar n’est plus là,
Quel sort venimeux
Nous ont réservé les dieux ?

Horrible, ma dissertation, mais il faut bien en faire une, pour la forme. Allons.